mercredi 29 juillet 2015

Spider-Gwen

Une bien jolie Spider-Gwen par Reaverskill 

lundi 27 juillet 2015

Dial H (#0-#6) Into You

... Á l'instar du jeune Billy Batson prononçant le mot magique "SHAZAM" pour se transformer en Captain Marvel, Nelson Jent va découvrir qu'en formant le mot HERO avec le cadran du téléphone d'une vieille cabine téléphonique perdue dans une allée interlope de Littleville  il peut se transformer lui aussi en super-héros (au pluriel).
Le romancier China Miéville a relancé il y a peu (2012 - 2013) la série Dial H for Hero sous le titre de Dial H ; quatrième réactivation d'un concept imaginé au milieu des années 1960 l'auteur britannique impose dés le premier numéro un cachet atypique et original à la série (qui se démarque notamment de celle de Pfeifer & Kano qui proposait déjà un ton plus mélancolique, plus introspectif).
Nelson Jent est un très gros type, plutôt mal embouché et accro à la cigarette ; des caractéristiques qui sont rarement celles d'un "héros". 
En outre, les transformations qu'il subira au fil des 17 numéros de cette aventure éditoriale de fort belle facture, mais j'anticipe, resteront sans aucun doute dans les annales du bizarre et de l'extravagant.  

... Howard Phillips Lovecraft (1890-1937) est l’un des pères fondateurs d’un genre littéraire connu aux États-Unis sous le nom de weird fiction ; une « esthétique de la fusion » qui associe l’héritage fantastique tel qu’on le pratiquait alors en Europe, les contes étranges d’auteurs comme Edgar Allan Poe (1809-1849), Ambrose Bierce (1842-1914 ?) ou encore Nathaniel Hawthorne (1804-1864) et la science-fiction. Si le terme "science-fiction" commence d'apparaître aux U.S.A vers la fin des années 20, il est indéniable (en ce qui me concerne) que le roman fondateur du genre est Frankenstein ou le Promethée moderne (1818) de Mary Shelley. 
Ceci étant dit, les frontières entre les genres n'étaient pas très tranchées au moment où Lovecraft écrivait, d'autre part nombre d'auteurs ne se sont jamais souciés d'écrire dans tel ou tel genre.  
Si China Miéville a lui-même qualifié son propre travail de weird fiction, il a par ailleurs fait parti d’un mouvement d’écrivains dont l’objectif était d’écrire et de promouvoir une littérature fantastique, de S-F ou de fantasy démarquée des stéréotypes imposés par la loi du marché (une démarche qui selon moi se retrouve dans son travail pour DC Comics).
Ce groupe informel d'auteurs a bien entendu été étiqueté par le "marché" en tant que "genre" sous l’appellation de new weird.
Ces précisions sont destinées à donner une idée de ce à quoi peut ressembler la série Dial H sans pour autant trop éventer la surprise que constitue la série. 
Les numéros 1 à 6 mettent en scène la découverte par Nelson Jent d'un cadran de téléphone capable de transformer celui qui compose le numéro 4376 en un "être vivant doué de capacités sur-humaines" (sic), il fera la rencontre d'une partenaire (là aussi, tout comme avec Nelson, China Miéville s'éloigne des stéréotypes en vigueur) et sera opposé à des antagonistes (sur lesquels je reviendrai).
Les numéros sont dessinés par Mateus Santolouco qui créé une ambiance lourde, oppressante, un climat d'incertitude tout à fait en synergie avec le scénario et donne un cachet artistique indéniable à la série. Le numéro 6 est quant à lui dessiné par David Lapham et il propose une pause dans la vie pour le moins agitée de Nelson Jent et de sa partenaire ; le dessin de Lapham ainsi que la colorisation (plus "lumineuse") de Tanya et Richard Horie accompagne ce changement d’atmosphère.
Le numéro zéro fait un bond historique et géographique dans le passé et complète ce que l'on a appris sur le cadran depuis le début de la série. C'est Ricardo Burchelli au dessin. 
Dial H #6
Le résumé succinct que je viens de faire semble pour le moins convenu diriez-vous. Rien n'est plus éloigné du résultat que de croire cela. 
China Miéville ne souffre pas de carence d'originalité, loin s'en faut et au surplus il est respectueux de ce qui a été fait sur cette série, notamment en ce qui concerne les "méchants".
L'une des caractéristiques de la reprise de la série dans les années 1970 est qu'elle était en quelque sorte interactive : Jenette Kahn alors publisher avait eu l'idée de demander aux lecteurs de proposer des idées de personnages pour une série, et c'est Dial for Hero qui a été retenue pour concrétiser cette idée. Les lecteurs recevaient comme unique compensation un T-shirt si leur personnage était retenu.
Quelques unes de ces créations de lecteurs sont réapparues dans l'univers de DC Comics, notamment celle de l'auteur de science-fiction Harlan Ellison.
China Miéville a lui aussi décidé de réintroduire deux personnages créés par les lecteurs dans sa reprise : le Squid et l'Abyss, respectivement inventé par Lester English et Robert A. Buethe
Couverture de Brian Bolland
... Ainsi donc China Miéville se montre à la fois respectueux du passé de la série tout en apportant une bonne dose d'originalité dans le ton de la série et son traitement. Il est assisté dans son dessein par des artistes qui apportent une plus-value incontestable.
D'autre part il inscrit Dial H dans le New 52 (la nouvelle orientation éditoriale de l'univers partagé de l'éditeur étasunien) avec une telle simplicité qu'on se demande comment on n'a pas pu avoir cette idée plus tôt. 
Ces 7 premiers numéros (disponible en recueil sous le titre d'Into You) m'ont accrochés et je n'ai pas eu à le regretter par la suite (comme vous le verrez dans un prochain billet), à dire vrai, dés le premier numéro j'ai été complètement captivé et emballé par ce que je lisais.
En fait je n'avais pas connu un tel plaisir de lecture depuis les premiers numéros de la Doom Patrol par Grant Morrison (particulièrement les numéros 19 à 34). [-_ô]   

jeudi 23 juillet 2015

Super-héros du réel (Nadia Fezzani)

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.. Voici un extrait d'un entretien accordé au magazine Sport & Vie ( n° 151 juillet-août 2015) par la journaliste Nadia Fezzani au sujet des "super-héros du réel".
Le précédent livre de Nadia Fezzani porte sur les tueurs en série, cet ouvrage fait l'objet de la première partie de l'entretien que je ne reproduit pas, ceci explique ce qui suit.

[..] Les tueurs en série témoignent qu'ils se sentent puissants lorqu'ils tiennent la vie des autres personnes entre leur mains ... Tout comme les super-héros qui se sentent puissants et en contrôle lors de leurs patrouilles.
Sport & Vie : Effectivement, votre dernier ouvrage s'intéresse aux super-héros. On parle ici de personnes qui s'inspirent des personnages de Comics pour faire le bien autour d'elles, à la manière de Batman et de Superman. 
Nadia Fezzani : C'est cela. Je souhaitais aborder un sujet plus léger et positif après avoir traité celui des tueurs en série. Ils sont nombreux dans le monde à s'inspirer de personnages fictifs. Ils s'habillent comme eux et patrouillent la ville en bons samaritains. Ce phénomène existe au Mexique où les Peatónito traquent l'incivilité routière. Au Japon, des individus qui se font appeler "Power" aident les personnes à porter sacs et bagages dans les escalators ou les ascenseurs à proximité du métro de Tokyo. En Amérique du Nord aussi, des super-héros se targuent de protéger la veuve et l'orphelin. Actuellement, on recense environ 600 super-héros dans le monde. C'est un phénomène qui date d'il y a environ vingt ans, mais qui connait un regain de popularité depuis huit ans. On peut l'expliquer de différentes manières : l'allongement de l'adolescence, le besoin de se faire remarquer, mais surtout la reprise de pouvoir après avoir été eux-mêmes victimes d'abus divers. Il faut tenir compte aussi de l'hyperactivité médiatique. Les informations s’enchaînent à grande vitesse et ne laissent de place qu'aux personnes et aux comportements stéréotypés. Ces nouveaux super-héros constituent des sujets intéressants pour des petits reportages de type folkloriques dont raffolent les télévisions et les journaux. Puis on passe à autre chose. D'ailleurs, ces super-héros font rarement preuve d'assiduité. Après plusieurs nuits à patrouiller pour rien, la plupart se découragent. Ceci dit, on en trouve aussi qui persévèrent et gardent le rôle pendant des années. 
 
Phoenix Jones
S&V : Quelles sont leurs motivations ?
N F : En fait, le sujet s'est révélé bien moins rose que ce que j'imaginais. A mon sens, les "vrais super-héros", ceux qui se vouent sincèrement à cette tâche, ne constituent que 10% de l'ensemble. En réalité, à l'exception bien sûr des tueurs en série, ces super-héros présentent les profils psychologiques les plus sombres qu'il m'a été donné de rencontrer. Ils forment une microsociété hétérogène dont la belle façade trompeuse cache des haines féroces. Comme les tueurs en série, ils ont traversé des événements difficiles dans leur enfance. Ils ont alors trouvé refuge dans la lecture des Comics du style Batman ou Spiderman. Eux aussi se caractérisent par un grand besoin de pouvoir. Leur obsession de faire le bien cache en réalité une grande soif de pouvoir. Autre point commun, ils se fichent en général du danger et n'hésitent pas, le cas échéant, à mettre leur vie en péril. j'ai posé la question à l'un d'entre eux : "Vous savez que n'importe qui peut vous tuer. Pourquoi prenez-vous ce risque ?" Il m'a répondu que le risque zéro n'existait pas et que personne ne savait de quoi demain serait fait.

S&V : Comment font-ils pour affronter les situations à risque ? 
F Z : La majorité d'entre eux ont suivi des formations pour se spécialiser dans une discipline. Par exemple l'Américain Phoenix Jones est un professionnel de Mixed Martial Arts (Arts Martiaux Mélangés). Tout comme son frère Caros Fodor, qui lui ne prétend pas au titre de super-héros. Certains ont été policiers ou soldats. D'autres sont ambulanciers et capables donc d'administrer les premiers soins. Dans le lot, on trouve aussi des femmes qui se targuent de venir en aide plutôt à des victimes féminines. Enfin la plupart sont férus de technologie. Phoenix Jones et son équipe sont bardés de caméras type go-pro qu'ils utilisent pour filmer les délits et ainsi venir en aide aux autorités qui pourchassent les criminels. Parfois ils communiquent entre eux via un système de microphones. Ils disposent de gilets pare-balles et d'une batterie d'outils : poivre de cayenne, pistolet-taser, matraques, etc. En fonction de l'endroit où ils opèrent, ils essaient de rester dans la légalité. L'uniforme aussi les aide beaucoup. D'ailleurs j'ai fait le test, je me suis mise à leur place, et j'ai enfilé un uniforme moi aussi. Le vêtement procure un sentiment de responsabilité. Durant cet épisode, je me suis retrouvée pourchassée par un homme armé, mais étrangement, au lieu d'avoir peur, j'étais tentée d'aller à sa rencontre pour le raisonner. Je savais que je risquais de me faire tirer dessus mais j'espérais seulement que le coup ne serait pas fatal et je m'en remettais à mon gilet pare-balles. En vérité, le gilet n'est pas une protection à toute épreuve. Mais la poussé d'adrénaline gomme la réalité.
[....]

On peut lire ici un extrait de l'ouvrage de Nadia Fezzani.

samedi 18 juillet 2015

GRAVEL (Warren Ellis & Co)

... William Gravel est le résultat de la rencontre pas si imprévue que ça du magicien prolétaire du "Distingué Concurrent" John Constantine et du vigilante de la "Maison des Idées" Frank Castle alias le Punisher sur la table des matières du Nécronomicon
Sergent-major du Special Air Service (unité des forces spéciales britannique) Gravel est un magicien de combat qui se sert notamment de sa magie sur les théâtres d'opérations extérieurs. 
Accessoirement il est aussi membre d'une confrérie de magiciens britanniques.


... Il ne manque pas grand chose pour que cette série soit une bonne série (de mon point de vue). 
Warren Ellis propose un personnage et un contexte à fort potentiel qu'il n'utilise malheureusement que très superficiellement ; ceci dit j'ai quand même lu les cinq recueils publiés par Panini (c'est-à-dire une bonne vingtaine d'épisodes), et il n'est guère aidé dans son entreprise par les artistes qui se succèdent à la réalisation artistique de cette aventure sanglante. 
Le contraire aurait par ailleurs été étonnant, tant les dessinateurs, encreurs voire coloristes de l'écurie Avatar (l'éditeur originel aux U.S.A) dans leur ensemble sont peu à mon goût et que leurs dessins manquent singulièrement de panache et d’excentricité. 
Or, il me semble que certains domaines en bande dessinée, comme la magie par exemple, doivent bénéficier d'une mise en récit artistique originale et novatrice. Sinon percutante (on ne peut néanmoins leur dénier un certain talent dans la représentation du gore et du glauque). 

Qu'aurait été Promethea sans le talent conjugué du dessinateur J. H. Williams, de l'encreur Mick Gray et du coloriste Jeromy Cox. Sans oublier le lettreur Todd Klein 
On peut en avoir un aperçu en lisant les deux numéros (si ma mémoire est bonne) de Glory (Awsome Comics) série également écrite par Alan Moore ( qui peut être considéré comme un galop d'essai avant que Moore n'écrive Promethea). 
Ou en lisant Gravel.
Néanmoins si les artistes ne proposent que le minimum syndical, Warren Ellis ne force pas non plus son talent comme je l'ai dit précédemment. Il y a donc une certaine cohésion dans l'équipe pour un travail a minima.

En conclusion, Gravel est une série à lire à condition de la trouver à prix fortement réduit (pour rester dans l'esprit de ceux qui y président [-_ô]), si ce n'est pas le cas on peut en faire l'économie.

jeudi 16 juillet 2015

Vous les zombies .... (Robert A. Heinlein)

Si vous avez lu mon précédent billet vous ne serez pas dépaysé ....


VOUS LES ZOMBIES
Robert A. Heinlein

Et maintenant, mesdames et messieurs, nous ne voudrions pas vous quitter sans vous donner vraiment un mal de tête : une fois n’est pas coutume. Alors, voici une nouvelle écrite en 1959 et qui se passe en 1970, 1963, 1964, 1945, 1963, 1985, 1970 et 1993. Ni plus, ni moins. Et le plus incroyable est qu’il n’y a pas un seul paradoxe : ce qui existe a été prévu de toute éternité, et quand les hommes de l’avenir interviennent, c’est qu’ils devaient intervenir. Mais, bonne mère, ce qui arrive ici est cent fois pire que tous les paradoxes ! Le meurtre symbolique du père est sans doute, comme l’a montré Freud, une étape nécessaire au développement de l’individu… sauf s’il y a mieux à faire. Et il n’est pas impossible que le héros de cette histoire soit vraiment dans son droit quand il traite tous les autres de zombies. 

22 h 17. Zone temporelle V (est). 7 novembre 1970. New York. « La Boîte à Papa ». J’étais en train d’astiquer un verre quand la mère célibataire a fait son entrée. Il était 22 h 17, heure de la zone cinq (temps est), le 7 novembre 1970. Les agents temporels notent toujours l’heure et la date. C’est impératif, La mère célibataire était un jeune homme de vingt-cinq ans, pas plus grand que moi, aux traits enfantins et au caractère irascible. Je n’aimais pas son air – je ne l’avais jamais aimé – mais c’était le gars que je devais recruter. Aussi l’accueillis-je en arborant mon meilleur sourire commercial. Je suis peut-être trop exigeant. Il n’était pas bavard. Son sobriquet venait de ce que, chaque fois qu’un curieux l’interrogeait sur son pedigree, il répondait : « Je suis une mère célibataire. » Quand il n’était pas trop mal luné, il expliquait : « J’écris des confessions vécues pour la presse du cœur. À quatre cents le mot. » Mais s’il était mal embouché, il attendait les réactions de l’interlocuteur. Sa technique de combat rapproché était impitoyable – il se battait comme une femme-flic. C’est une des raisons pour lesquelles il m’intéressait. Pas la seule, d’ailleurs. Il semblait déprimé et, à en juger par son expression, il en voulait encore plus que d’habitude à l’humanité. En silence, je lui servis une double ration de mon tord-boyaux extra et laissai la bouteille à sa portée. Il vida son verre. Le remplit. Je passai un coup de chiffon sur le comptoir. « Alors, comment va le racket de la mère célibataire ? » Ses doigts serrèrent le verre et je crus qu’il allait me l’envoyer à la figure. Je me suis penché pour saisir la matraque cachée sous le bar. Quand on va et vient dans le temps, on s’efforce de tout prévoir, mais il y a tellement de facteurs en jeu qu’il ne faut jamais prendre de risques inutiles. La physionomie de l’homme se détendit imperceptiblement. C’est le genre d’indices qu’on vous apprend à détecter, à l’instruction. « Pardon, fis-je. Je voulais seulement vous demander : comment marchent les affaires ? Admettons que je vous aie dit : quel temps fait-il ? 
— Les affaires marchent bien, répondit-il d’un ton revêche. J’écris mes trucs, on les édite et ça me permet de manger. » Je me servis un verre et me penchai vers lui. « En fait, c’est pas mal, vos machins. J’en ai lu quelques-uns. C’est étonnant à quel point vous saisissez le point de vue féminin ! » Là, je commettais une imprudence, mais c’était indispensable : il se refusait obstinément à avouer ses noms de plume. Heureusement, il était si monté qu’il n’enregistra que les derniers mots.« Le point de vue féminin, répéta-t-il avec dégoût. Ça, je le connais, le point de vue féminin ! Et pour cause ! 
— Vraiment ? murmurai-je vaguement. Vous avez des sœurs ? 
— Non. Si je vous racontais mon histoire, vous ne me croiriez pas. 
— Je n’en suis pas tellement sûr ! Les bistrots et les psychiatres savent que rien n’est plus étrange que la vérité. Si vous connaissiez certaines de celles que j’ai entendues, vous rouleriez sur l’or. Des choses incroyables. 
— Vous ne savez pas ce que signifie le mot incroyable ! 
— Allons donc ! Rien ne m’étonne. Certains récits que l’on m’a faits sont plus insolites que tout ce que vous pourriez me débiter. » Il émit un reniflement de mépris. « On parie le reste de la bouteille que je vous épate ? 
— Non. Une bouteille entière. » J’en posai une près de lui. « Soit… » Je fis signe à mon barman de s’occuper de la clientèle. Nous étions tout au bout du comptoir, là où je réserve un tabouret libre en entassant, devant, des bocaux de cornichons, des chips et autres amuse-gueule. À l’autre extrémité, quelques consommateurs suivaient les matches de base-ball à la télévision. Le juke-box fonctionnait. Nous étions aussi tranquilles que dans une chambre. « Eh bien, commença-t-il, je suis un bâtard. 
— Cela n’a rien d’exceptionnel. 
— Un vrai bâtard. Mes parents n’étaient pas mariés. 
— Très banal. Les miens non plus. — Quand… » Il s’interrompit et, pour la première fois, je discernai une certaine animation dans le regard qu’il m’adressa. « Vous parlez sérieusement ? Tout ce qu’il y a de plus sérieusement. Je suis cent pour cent bâtard. J’ajouterai que dans ma famille, personne ne s’est jamais marié. Nous sommes tous de naissance illégitime. » Comme il lorgnait mon anneau, je le lui montrai. « Oh ! C’est ça qui vous intrigue ? On dirait une alliance, hein ? Je la porte pour que les femmes me laissent la paix. » Cet anneau est très ancien. Je l’ai acheté en 1985 à un collègue qui l’avait ramené d’une mission dans la Crète préchrétienne. « Le serpent Ouroboros, le serpent qui dévore éternellement sa propre queue. Le symbole du Grand Paradoxe. » C’est à peine s’il lui accorda un coup d’œil. « Si vous êtes vraiment un bâtard, vous savez ce qu’on ressent. À l’époque où j’étais une gamine…
 — Eh ? Je crois que je vous ai mal compris ! 
— Qui est-ce qui raconte l’histoire ? Vous ou moi ?… Je disais donc : à l’époque où j’étais gamine… Vous avez déjà entendu parler de Christine Jorgenson ? Ou de Roberta Cowell ? — Euh… ces histoires de changement de sexe ? Voudriez-vous me laisser entendre que… 
— Si vous m’interrompez, je me tais. J’étais une enfant trouvée. On m’a mise à l’assistance à Cleveland en 1945. J’étais âgée d’un mois. Petite fille, j’étais jalouse des gosses qui avaient des parents. Quand j’ai su la vérité sur les histoires sexuelles – et on apprend ça vite dans les orphelinats, vous pouvez me croire… 
— Je sais. –… je me suis juré que si j’avais un môme, il aurait un papa et une maman. Ça m’a permis de rester pure. Un exploit dans le milieu où j’évoluais ! Il a fallu que j’apprenne à me battre pour conserver ma pureté. Et puis, en grandissant, j’ai compris que j’avais bien peu de chances de me marier un jour. Pour les mêmes raisons que celles qui m’avaient empêchée d’être adoptée. » Son regard se durcit. « J’avais une figure chevaline,’des dents de chèvre, pas de poitrine et des cheveux raides comme des baguettes de tambour. 
— Oh ! vous n’êtes pas plus moche que moi. — Qui se soucie du physique d’un tenancier de bar ? Ou d’un écrivain ? Seulement, les gens qui veulent adopter une gosse choisissent de jeunes oies aux yeux bleus et aux cheveux d’or. Plus tard, les garçons recherchent les jolis minois et les poitrines bien garnies. » Il haussa les épaules. « Je ne pouvais pas me mettre sur les rangs. Alors j’ai décidé de m’engager chez les W.E.N.C.H.E.S. [1]. 
— Hein ? 
— Le Women’s Emergency National Corps, Hospitality & Entertainment [2]– ce qu’on appelle maintenant le Groupe auxiliaire d’infirmerie des Anges de l’Espace pour les Légions extraterrestres. » Après les avoir chronifiées, je reconnaissais ces dénominations. Pour désigner ce corps militaire d’élite, nous en utilisons une autre : le Women’s Hospitality Order Refortifying & Encouraging Space-men [3]. Les allées et venues dans le temps entraînent d’invraisemblables distorsions du vocabulaire. Sait-on qu’autrefois une station-service était un endroit où l’on débitait du pétrole ? Je me rappelle qu’un jour, alors que j’accomplissais une mission sous l’ère Churchill, une femme m’a dit : « Attendez-moi à la station-service d’à côté. » Eh bien, cette invitation n’avait nullement le sens auquel on pense : en ce temps-là, il n’y avait pas de lits dans les stations-service. L’autre continuait son récit : « C’était l’époque où l’on dut se résigner à admettre qu’il était impossible d’expédier des hommes dans l’espace pendant des mois et des années sans prévoir quelque chose pour lutter contre la tension psychologique des équipages. Vous vous rappelez les cris d’orfraie que poussèrent les puritains ? Cela améliorait mes chances car les volontaires étaient rares. Pour être choisie, il fallait qu’une fille fût respectable, vierge de préférence (les spécialistes de l’entraînement aimaient partir de zéro), d’une intelligence supérieure à la moyenne et émotionnellement stable : or, la plupart des volontaires étaient de vieilles grues ou des névrosées qui craquaient après, dix jours de voyage. De cette façon, je n’avais pas besoin de m’inquiéter de mon physique : si j’étais acceptée, on rectifierait ma dentition, on me ferait une permanente, on m’apprendrait à marcher, à danser, on m’enseignerait l’art et la manière d’écouter un homme avec affabilité et tout le toutim – sans parler de l’instruction spéciale pour services exceptionnels. S’il le> fallait, ils n’hésiteraient pas à recourir à la chirurgie esthétique : il n’y avait rien de trop beau pour nos petits gars de l’espace. Et puis, surtout, si l’on ne devenait pas enceinte pendant la durée de l’engagement, on était à peu près certaine d’épouser un astronaute. C’est encore pareil aujourd’hui : les « anges de l’espace » se marient avec les hommes de l’espace. Ils parlent la même langue. « À dix-huit ans, je fus placée comme aide familiale. Mes employeurs voulaient simplement une domestique à bon marché mais je m’en moquais : je ne pouvais pas m’engager ayant vingt et un ans. Je m’occupais du ménage pendant la journée et j’allais aux cours du soir sous prétexte d’achever mes études de sténo-dactylo. En réalité, je m’étais inscrite à une école de maintien afin d’améliorer mes chances. « C’est alors que j’ai fait la connaissance de ces escrocs bourrés de dollars. Ah ! la ! la ! Quel matelas de billets de cent dollars il avait, ce bon à rien ! Il me les a montrés un soir en me disant que je n’avais qu’à me servir. Mais je ne l’ai pas fait. Il me plaisait bien. C’était le premier type qui était gentil avec moi sans essayer de me faire des avances. J’ai abandonné mes cours pour le voir plus souvent. Et puis, un soir, dans le parc, il a commencé à me faire des avances. » Comme il se taisait, je lui demandai : « Et alors ? 
— Alors, rien ! Je ne l’ai jamais revu. Il m’a raccompagnée chez moi, m’a embrassée en partant et il n’est plus revenu. Si je le retrouvais, ajouta la mère célibataire, l’œil farouche, je le tuerais. 
— Bien sûr, je comprends vos sentiments, dis-je d’un ton compatissant. Mais le tuer… le tuer pour avoir agi d’une façon si naturelle… Hum ! Savez-vous vous battre ? 
— Hein ? Qu’est-ce que ça a à voir avec tout ça ? 
— Beaucoup ! Peut-être mérite-t-il de se faire casser les deux bras pour s’être moqué de vous, mais… 
— Il mérite bien pis. Attendez la suite. Je suis parvenue à conserver cette aventure secrète et j’ai décidé de considérer que c’était beaucoup mieux comme ça. Je ne l’aimais pas vraiment, je n’aimerai sans doute jamais personne et je désirais plus que jamais entrer chez les W. E. N. C. H. E. S. La virginité n’était pas une condition sine qua non : aussi, je pouvais toujours être candidate. J’ai retrouvé mon moral. Alors, je me suis rendu compte que ma jupe commençait à devenir trop étroite. 
— Un enfant en route ? 
— Je suis restée chez mes grigous de patrons tant que j’ai pu travailler ; ensuite, ils m’ont flanquée à la porte. L’orphelinat n’a pas voulu de moi et j’ai atterri à la maternité, dans un hospice où j’ai vidé les bassins jusqu’au jour de mon accouchement. » 
** 
« Je me suis retrouvée un soir (poursuivit la mère célibataire) sur une table d’opération avec une infirmière à côté de moi qui me disait : « Détendez-vous. Maintenant, respirez fort. » Quand je me suis réveillée, j’étais au lit, insensible jusqu’à la poitrine. Le chirurgien est entré et m’a demandé d’une voix guillerette : « Comment vous sentez-vous ?
 — Comme une momie.
 — Naturellement. Vous êtes couverte de bandages et bourrée de drogue. Ça ira. Mais une césarienne, c’est autre chose que de percer une ampoule au talon ! 
— Une césarienne ? Docteur… ai-je perdu le bébé ?
 — Non, l’enfant est superbe. 
— C’est un garçon ou une fille ? 
— Une fille éclatante dé santé. Elle pèse cinq livres. » Je me laissai aller. C’est quelque chose d’avoir fait un enfant. Je me disais que je m’en irais ailleurs, que je me ferais appeler Madame et que je ferais croire à la petite que son père était mort. Ma gosse, elle, ne connaîtrait pas l’orphelinat. Mais le chirurgien continuait de parler : « Dites-moi… euh… (il évitait de m’appeler par mon nom) n’avez-vous jamais constaté de troubles glandulaires ? 
— Moi ? Bien sûr que non. Pourquoi donc ? » Il hésita avant de poursuivre : « Vous allez prendre ça en une seule dose. Après, on vous fera une piqûre pour dormir. Vous aurez besoin de retrouver votre calme. 
— Pourquoi donc ?
— Vous n’avez jamais entendu parler de ce médecin écossais qui était du sexe féminin jusqu’à l’âge de trente-cinq ans et qui est devenu un homme après une intervention chirurgicale ? Il s’est marié depuis et a une existence parfaitement normale. 
— Qu’est-ce que cela a à voir pour moi ? 
— Rien de mystérieux. Vous êtes un homme. 
— Quoi ? hurlai-je en essayant de m’asseoir. 
— Allons… ne vous énervez pas. Après avoir pratiqué l’incision pour la césarienne, j’ai été stupéfait du spectacle qui m’attendait. Pendant que je délivrais le bébé, j’ai fait appeler le patron en consultation et nous vous avons examinée. On a fait le maximum. Ça a duré des heures. Vous possédiez deux jeux complets d’organes sexuels à l’état embryonnaire. La matrice était cependant assez développée pour que vous ayez pu avoir un enfant. Comme il n’était pas question d’espérer une autre maternité, nous l’avons enlevée et nous nous sommes arrangés pour que vous puissiez vous viriliser totalement. » Il posa sa main sur mon épaule. « Ne vous en faites pas. Vous êtes jeune, votre organisme va se réajuster, nous surveillerons de près votre équilibre glandulaire et nous ferons de vous un joli garçon. » Je commençai à sangloter : « Et mon bébé ? 
— Evidemment, vous n’aurez pas assez de lait pour le nourrir. Si j’étais vous, je ne chercherais pas à le voir et je lui trouverais des parents adoptifs. 
— Non ! » Il haussa les épaules. « C’est à vous de décider. Vous êtes sa mère… enfin, euh, vous êtes ses parents. Mais ne vous cassez pas la tête pour l’instant. Il faut d’abord vous remettre sur pieds. » Le lendemain, on m’autorisa à voir la petite. J’essayai de m’habituer à elle. Je n’avais jamais connu de nouveau-nés et j’ignorais comme ils sont affreux. Ma fille ressemblait à un singe orangé. Les sentiments que j’éprouvais à son égard firent place au ferme propos d’agir au mieux pour elle. Mais un mois plus tard, ma détermination n’avait plus aucun sens. 
** 
« Tiens ? Comment cela ? 
— On l’a enlevée ! 
— Enlevée ? » Il s’en fallut de peu que la mère célibataire ne renversât la bouteille, enjeu du pari. « Kidnappée. À l’hôpital même. » Il respirait avec difficulté. « Qu’est-ce que vous en pensez ? Arracher à un type tout ce qui lui reste dans la vie ? Je reconnais que c’est une triste histoire. Tiens ! Je vous verse un autre verre. Et… pas d’indices ? 
— Rien qui aurait pu mettre la police sur une piste. Quelqu’un qui se prétendait l’oncle de la petite était venu la voir. Profitant de ce que l’infirmière avait le dos tourné, il est parti avec elle. — Il n’existe pas de description du kidnappeur ? 
— Un type avec un visage qui ressemblait à n’importe quel visage – comme le vôtre ou le mien. Un point c’est tout. Moi, je suis sûr que c’était le père. L’infirmière a juré ses grands dieux que l’individu paraissait assez âgé, mais il était probablement grimé. Qui d’autre aurait volé cette gamine ? Il arrive que des femmes sans enfant ravissent ceux des autres mais qui a jamais entendu parler d’un homme commettant ce genre de rapt ? 
— Et ensuite, que vous est-il arrivé ? — Je suis resté onze mois dans ce sinistre établissement. J’ai subi trois opérations. Au bout de quatre mois, la barbe a commencé à me pousser et avant mon départ, je me rasais régulièrement. Je ne pouvais plus douter d’être véritablement transformée en homme. » Il eut un sourire dépourvu de gaieté. « Je considérais avec beaucoup d’intérêt la poitrine des infirmières. Enfin, j’ai : l’impression que vous vous en êtes bien tiré, en définitive. Vous êtes un type tout ce qu’il y a de plus normal. Gagnant gentiment sa vie et qui n’a pas de gros soucis. Vous savez, l’existence n’est pas toujours drôle pour une femme. » Il me dévisagea sans aménité : « Vous semblez très au courant de la question… 
— Et alors ? 
— Vous connaissez l’expression une femme perdue ? 
— Euh… Elle date. Ça ne veut plus dire grand-chose depuis pas mal d’années. 
— J’étais aussi perdu qu’une femme peut l’être : je n’étais plus une femme – et je ne savais pas être un homme. 
— J’imagine que c’est une habitude à prendre. 
— Vous ne vous rendez pas compte. Je ne parle pas de l’apprentissage : s’habiller autrement, ne pas se tromper de porte quand on va aux lavabos. Ça, je l’ai appris à l’hôpital. Mais comment vivre ? Quel travail obtenir ? Je ne savais même pas conduire, je n’avais aucune formation professionnelle. Et il ne fallait pas songer aux travaux manuels à cause de mon opération. « Je haïssais mon séducteur : à cause de lui, mon rêve d’entrer dans les W. E. N. C. H. E. S. était brisé. Mais ma haine atteignit son paroxysme lorsque, changeant mon fusil d’épaule, je tentai de m’engager dans le Corps des Astronautes. Dès que le major eut vu la cicatrice sur mon abdomen, il me déclara inapte au service. Il m’examina longtemps pour satisfaire sa curiosité. Il avait lu une communication sur mon cas. « Alors, j’ai changé de nom et j’ai gagné New York. J’ai commencé par trouver une place de marmiton. Puis j’ai loué une machine à écrire et je me suis installé comme dactylo à domicile. Quelle rigolade ! En quatre mois, j’avais tapé quatre lettres et un malheureux manuscrit destiné au Magazine des histoires vécues. Tout juste bon pour la poubelle, mais le tordu qui en était l’auteur est arrivé à le placer. Ça m’a donné des idées. J’ai acheté tout un stock de revues du cœur que j’ai entrepris d’étudier. » Il me regarda d’un air cynique. « À présent, vous comprenez pourquoi il y a un parfum si authentiquement féminin dans mes histoires de mères célibataires, bien que je n’aie jamais vendu la seule qui soit vraiment réelle. Alors, cette bouteille… je l’ai gagnée ? » Je la poussai vers lui. J’étais mal à l’aise, mais je devais faire le boulot jusqu’au bout. « Vous voulez toujours mettre la main sur le type en question ? » Une lueur sauvage brilla dans son regard. « Du calme. Vous ne le tuerez pas ? » Il eut un rire sardonique. « Vous vous foutez de moi ? 
— Ne vous excitez pas. J’en sais plus long sur cette affaire que vous ne le croyez. Et je pense être en mesure de vous aider. Je sais où le trouver. » Il se pencha sur le bar. « Où ça ? 
— Lâchez ma chemise, mon vieux, fis-je d’une voix douce en lui montrant mon gourdin ; sinon vous allez vous retrouver étendu de tout votre long dans la rue et je raconterai aux flics que vous avez eu une syncope. » Il me lâcha. « Pardon. Mais dites-moi où il est. Et dites-moi aussi comment il se fait que vous en sachiez aussi long. 
— Chaque chose en son temps. Il existe des archives, vous savez : dans les hôpitaux, les orphelinats, les cabinets des docteurs. La directrice de l’institution où vous avez passé votre enfance était une certaine Mrs Fetherage, n’est-ce pas ? Et c’est un certain Mr. Gruenstein qui lui a succédé, n’est-ce pas ? Avant de changer de sexe, vous vous appeliez Jane, n’est-ce pas ? Et vous ne m’avez donné aucun de ces renseignements, hein ? » Il était ébahi et un tantinet effrayé. « Qu’est-ce que cela signifie ? Vous cherchez à me créer des ennuis ? 
— Absolument pas. J’ai vos intérêts à cœur, c’est tout. Je suis en mesure de vous mettre le type dans les bras. Vous lui ferez ce que vous jugerez bon. Mais je ne crois pas que vous le tuerez. Pour ça, il faudrait être cinglé, et vous ne l’êtes pas. Pas tout à fait. 
— Pas de salades. Où est-il ? » Je lui versai un verre. Un petit. Il était ivre, mais la colère contrebalançait l’effet de la boisson. « Pas si vite. Je vous rends un service, mais il faut que vous m’en rendiez un autre en échange. 
— Lequel ? 
— Votre métier ne vous plaît pas. De quoi avez-vous envie ? De gagner gros, d’avoir un travail stable, des frais professionnels intégralement remboursés, d’être votre propre maître, de mener une vie aventureuse et sans monotonie. » Il me regarda dans le blanc des yeux. « C’est le canard à cinq pattes que vous me proposez ? Laissez tomber, papa : un job pareil, cela n’existe pas. 
— Bon. Envisageons les choses sous un angle différent : je vous livre le gars, vous réglez vos comptes avec lui, et, après, vous essayez mon job. Si vous ne le trouvez pas en tout point conforme à ce que je vous ai dit… eh bien, je ne vous retiendrai pas. » Il oscillait de gauche à droite ; le dernier verre l’avait assommé. « Quand vous m’le livrez ? » demanda-t-il d’une voix pâteuse. « Si l’affaire est dans le sac, tout de suite. » Il agita la main : « Marché conclu. » D’un signe de tête, j’ordonnai à l’employé de s’occuper de la maison et regardai l’heure : il était 23 heures. Je me penchais pour me faufiler par la porte sous le bar quand le juke-box se mit à hurler Je suis mon propre grand-père. Le fournisseur a pour consigne de ne mettre que de vieilles chansons populaires ou des airs classiques, car je ne peux pas avaler la « musique » d’après 1970, mais je ne savais pas que cet enregistrement était dans la machine. « Arrêtez ça ! m’exclamai-je, et remboursez le client qui l’a mis. » Puis j’ajoutai : « Je m’absente un moment. Je vais à la réserve. » Précédant la mère célibataire, je m’engageai dans le passage que ferme une porte dont seuls le gérant de jour et moi-même avons la clef. Au-delà, s’en trouve une seconde que je suis seul à pouvoir ouvrir et par laquelle on accède à une petite pièce. Mon compagnon considéra d’un regard embué les murs veufs de fenêtre. 
« Ous’qu’il est ? 
— Tout près. » J’ouvris le coffret, seul objet meublant la resserre. C’était un modulateur de coordonnées portatif, amovible, poids : 23 kilos, accessoires compris, modèle 1992. Une pure merveille : pas une pièce camouflé en valise. Je l’avais réglé avec soin la veille ; tout ce qui me restait était de déplier la résille métallique de limitation de champ, ce que je fis sans attendre. « Qu’est-ce que c’est que ça ? me demanda-t-il. 
— Une machine à voyager dans le temps », répondis-je en lançant le filet de façon qu’il nous recouvrît tous les deux. L’autre poussa un cri de surprise et recula d’un pas. Il faut toute une technique pour obtenir ce résultat : on doit lancer la résille de telle façon que le sujet recule instinctivement et qu’elle se trouve à son aplomb. Il ne reste plus alors qu’à la serrer étroitement. Faute de quoi, on risquerait d’abandonner ses semelles ou un bout de pied. Ou d’emporter une tranche du sol. Ce n’est pas plus difficile que cela. Certains collègues emploient la ruse pour emprisonner le sujet dans les mailles. Moi, je dis la vérité et je profite de l’ébahissement de l’homme pour mettre le contact. 
** 
10 h 30. Zone VI. Avril 1963. Cleveland (Ohio). Apex Building. « Hé, fit-il. Débarrassez-moi de ce satané truc.
— Excusez-moi », répondis-je. Je repliai le filet et le rangeai dans le coffret. « Vous disiez que vous vouliez retrouver ce type. 
— Mais… Vous avez parlé de machine à voyager dans le temps ! » Du doigt, je lui montrai la fenêtre. « Croyez-vous que nous sommes toujours en novembre ? Et toujours à New York ? » Tandis que, bouche bée, il contemplait les jeunes bourgeons et le paysage printanier, je sortis du coffre un paquet de billets de cent dollars dont je vérifiai que les numéros étaient compatibles avec l’année 1963. Le Bureau Temporel se moque de ce que l’on dépense (cela ne coûte rien), mais il déteste les anachronismes inutiles. Si vous commettez trop d’erreurs, vous êtes traduit devant une cour martiale qui vous exile pendant un an dans une période désagréable, l’année 1974 par exemple, avec son rationnement rigoureux et son travail obligatoire [4]. Je ne fais jamais de tels faux pas. L’argent convenait. « Qu’est-ce qui s’est passé ? 
— Il est ici. Vous pouvez aller à sa recherche. Tenez. Voilà pour vos faux frais. Réglez vos comptes. Après, je viendrai vous reprendre. » La vue des billets de cent dollars a un effet hypnotique sur les gens qui n’ont pas l’habitude d’en avoir. Tandis qu’il comptait la liasse d’une main incrédule, je le poussai dehors et refermai la porte. Le second temps de l’opération consistait en un petit bond temporel sans difficulté. 
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17 h. Zone VI. Mars 1964. Cleveland. Apex Building. Une note glissée sous la porte m’avertissait que mon loyer arrivait à expiration la semaine suivante. À cela près, la chambre avait le même aspect que précédemment. Dehors, les arbres étaient nus ; le ciel était à la neige. Je pris juste le temps de me munir d’argent contemporain, d’enfiler le pardessus et de coiffer le chapeau que j’avais laissés quand j’avais loué les lieux, puis je sautai dans un taxi pour me rendre à l’hôpital. Il me fallut vingt minutes pour chambrer l’infirmière de la nurserie et pouvoir m’emparer du bébé sans me faire remarquer. Je suis revenu à l’Apex Building. Le réglage de la machine était particulièrement délicat car l’édifice n’existait pas encore en 1945. Mais j’avais précalculé mes paramètres. 
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1 h. Zone VI. 20 septembre 1945. Cleveland. Motel Skyview. Le bébé, la machine et moi nous sommes matérialisés dans un motel hors de la ville. J’avais antérieurement retenu une chambre au nom de Gregory Johnson. Les rideaux étaient tirés, les fenêtres closes, les portes fermées à clef et le plancher dégagé, cela en prévision d’un éventuel raté lors de l’achronissage. Une chaise qui se trouve là où elle ne le devrait pas peut occasionner de sérieux dégâts physiques – pas la chaise elle-même, bien sûr, mais le choc en retour du champ. Tout se passa normalement. Jane dormait profondément. Je la couchai dans une boîte en carton et, mon fardeau sous le bras, montai dans la voiture que j’avais louée à cet effet. Arrivé devant l’orphelinat, je déposai la boîte sur les marches, me rendis à la station-service voisine (celle où on vendait du pétrole) et téléphonai à l’établissement. Je repris le volant et arrivai à temps pour voir quelqu’un prendre le bébé en charge. J’abandonnai la voiture à proximité du motel et fis le reste du chemin à pied. De retour dans ma chambre, je repartis pour l’année 1963. 
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22 h. Zone VI. 24 avril 1963. Cleveland. Apex Building. J’avais soigneusement calculé mon retour. Les paramètres temporels sont facteurs de durées non ponctuelles, sauf lorsqu’on retourne au point zéro, et, dans ces conditions, la précision est malaisée à obtenir. Si j’avais correctement manœuvré, Jane devait se trouver dans le parc où elle était en train de s’apercevoir, au cœur de cette nuit embaumée de senteurs printanières, qu’elle n’était pas tout à fait la jeune fille sage qu’elle s’était imaginée. Je me rendis en taxi jusqu’à la maison de ces fesse-mathieux qui l’employaient et ordonnai au chauffeur de m’attendre au coin de la rue. Je me dissimulai dans l’ombre. J’aperçus bientôt le couple enlacé. Ils s’arrêtèrent devant la porte, et le garçon embrassa longuement Jane. Puis elle rentra et lui s’éloigna. Je m’élançai sur ses talons quand il eut tourné et le pris par le bras. « Et voilà, mon petit, déclarai-je doucement. Je vous ramène maintenant. » Suffoqué, il me regarda en écarquillant les yeux. « Vous ! — Oui, moi. À présent, vous savez qui est le séducteur. Quand vous aurez médité là-dessus, vous saurez qui vous êtes. Et si vous réfléchissez plus intensément encore, vous devinerez qui est le bébé – et qui je suis, moi. » Il était trop stupéfait pour répondre. Je le conduisis jusqu’à l’Apex et mis la machine temporelle en marche.
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23 h. Zone VII. 24 avril 1963. Cleveland. Apex Building. Je réveillai le sergent de garde et, après lui avoir montré mon ordre de mission, lui donnai l’ordre de mettre mon compagnon au lit avec des tranquillisants et de procéder le lendemain à son inscription. Il m’écoutait avec une mine revêche, mais ; dans toutes les ères, la hiérarchie est toujours la hiérarchie ; sans doute se disait-il que, lors de notre prochaine rencontre, ce serait peut-être lui le colonel et moi le sergent. Ce sont des choses qui arrivent chez nous. « Quel est son nom ? » demanda-t-il. Quand je l’eus écrit, il haussa les sourcils et poussa un sifflement. « Eh bien, ça ! murmura-t-il. 
— Occupez-vous seulement de votre travail, sergent », fis-je. Puis je me tournai vers mon compagnon. « Vos ennuis sont terminés, mon petit. Vous allez maintenant faire le plus beau métier dont un homme puisse rêver. Et ça marchera, je le sais.
— C’est vrai, intervint le sergent. Regardez-moi : je suis né en 1917 et je suis toujours là, toujours jeune, toujours heureux de vivre. » Je rentrai dans la salle des départs et réglai l’engin sur le zéro présélectionné.
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23 h 01. Zone V. 7 novembre 1970. New York. « La Boîte à Papa ». Je sortis de la réserve, une bouteille à la main afin de justifier mon absence qui avait duré une minute. Mon aide avait des mots avec le client qui avait mis en marche Je suis mon propre grand-père. « Allez ! Laissez-le écouter, dis-je. Vous débrancherez l’appareil après. » J’étais très fatigué. C’est pénible mais il faut bien que quelqu’un s’en charge. Il est très difficile de recruter à partir de 1972 et de la Grande Erreur. Y a-t-il un meilleur moyen que de prendre les gens entièrement emberlificotés là où ils sont et de leur donner une tâche bien payée, intéressante (même si elle est dangereuse), en les embauchant pour servir une cause nécessaire ? Tout le monde sait maintenant pourquoi la Guerre Loupée de 1963 a loupé. Les bombes qui devaient détruire New York n’ont pas explosé, mille et mille choses ne se sont pas passées comme prévu – et tout cela grâce à l’intervention de gens comme moi. Mais il y a l’Erreur de 1972. Celle-là, nous n’y sommes pour rien et il est impossible de l’annuler : il n’y a pas de paradoxe à résoudre. Une chose est ou elle n’est pas, aujourd’hui et à jamais, amen ! En tout cas, il n’y aura plus de 1972. Un ordre daté de 1992 a priorité sur tous les autres. J’ai fait la fermeture avec cinq minutes d’avance. Dans la caisse, j’ai laissé une lettre avertissant le gérant de jour que j’acceptais son offre de racheter ma participation et où je lui conseillais, comme je partais pour de longues vacances, de s’entendre avec mon avocat. Le Bureau décidera s’il y a lieu d’éponger ou non la créance. Ce qui importe, c’est que les choses soient en ordre. J’ai regagné la petite pièce derrière la réserve. Et en avant, direction 1993. 
** 
22 h. Zone VII. 12 janvier 1993. Quartier Général, annexe des Rocheuses. Après m’être présenté à l’officier de service, j’ai regagné ma chambre avec l’intention de dormir une semaine. J’avais apporté la bouteille (après tout, j’avais gagné mon pari) et j’ai pris un verre avant de me mettre à mon rapport. Le breuvage avait un goût détestable et je me suis demandé comment j’avais bien pu me régaler avec ce tord-boyaux. Mais c’était mieux que rien : je n’aime pas être à jeun. Je pense trop. Toutefois, je n’ai pas vidé la bouteille. Il y a des types qui voient des serpents autour d’eux quand ils sont ivres. Moi, ce sont des gens que je vois. J’ai dicté mon rapport : quarante recrutements, tous approuvés par le service psycho – y compris le mien qui, je le savais, serait lui aussi approuvé. J’étais là, n’est-ce pas ? Cela fait, j’ai rédigé une demande pour solliciter mon affectation à la section opérationnelle. J’en avais par-dessus la tête du recrutement. J’ai glissé les deux documents dans la fente ad hoc et suis allé au lit. Mes yeux sont tombés sur les Maximes du Temps qui surplombent ma couche : Ne fais jamais hier ce qui doit être fait demain. Si ton entreprise finit par réussir, ne la recommence jamais. Un point fait à temps en épargne neuf milliards. Un paradoxe peut se paraccommoder. Il est plus tôt que vous ne pensez. Nos ancêtres sont des justes. Jupiter lui-même s’endort quelquefois. Ces formules ne me galvanisaient plus comme au temps où j’étais une jeune recrue. Trente années subjectives passées à aller et venir dans le temps, cela épuise un homme. Je me suis déshabillé. Une fois nu, j’ai regardé mon ventre. Une césarienne laisse une large cicatrice, mais je suis si velu maintenant qu’il me faut faire un effort pour la distinguer. Et puis j’ai contemplé l’anneau que je porte au doigt. Le serpent qui se mord éternellement la queue… Je sais d’où je viens, moi : mais vous, tous les autres, d’où venez-vous, zombies que vous êtes ? J’avais un début de migraine mais jamais je ne prends d’analgésique. Cela m’est arrivé une fois – et vous avez tous disparu. Je me suis glissé dans le lit. J’ai éteint. Tu n’es pas vraiment là. Il n’y a personne d’autre que moi, Jane, toute seule dans le noir. Tu me manques terriblement. 

Traduit par Michel Deutsch. All you zombies…

[1] Wench : prostituée (N.D.E.).
[2] Corps national des auxiliaires féminines pour les secours d’urgence, section hospitalité et divertissement (N.D.E.).
[2] Ordre hospitalier des femmes pour le soutien et l’encouragement des astronautes (N.D.E.).
[4] Écrit en 1959 (N.D.E.).


Heinlein (Robert Anson) :
Né en 1907, Robert A. Heinlein fut élève de l’Académie Navale américaine à Annapolis, et servit dans cette arme pendant cinq ans, exerçant ensuite des métiers divers. Lecteur de science-fiction depuis plusieurs années, il écrivit en 1939 sa première nouvelle (Lifeline). Mobilisé pendant la guerre, il se consacra ensuite à une carrière littéraire, écrivant des romans pour jeunes lecteurs et des scénarios de télévision aussi bien que des récits destinés aux magazines spécialisés de science-fiction. Beaucoup de critiques ont vu eh lui le plus important auteur de l’« âge d’or » de la science-fiction anglo-saxonnne, saluant sa régularité dans la qualité, son sens inné des proportions, sa logique et ses dons de narrateur, il a remporté davantage de Hugos (distinctions correspondant, dans le domaine de la science-fiction, aux Oscars du cinéma) que n’importe lequel de ses confrères. Ce prix récompensa notamment l’apologie militariste de Starship Troopers (1959) et la présentation bienveillante d’une société proche des communautés de hippies dans Stranger in a Strange Land (En terre étrangère, 1961). Bien que fréquemment comparé à Rudyard Kipling pour la netteté de son écriture ainsi que pour le point de vue conservateur défendu dans ses livres, il apparaît avant tout comme un narrateur qui a totalement su maîtriser l’art de la construction, et qui est capable de suivre avec une implacable rigueur les prémisses à partir desquelles il se propose de développer une action ou un cadre. Parmi ses ouvrages les plus notables figurent les récits groupés dans The Past through Tomorrow (Histoire du futur, 1939-1967) et racontant des événements des trois prochains siècles. Il exerça une importante influence sur les auteurs de sa génération en maîtrisant l’art d’inclure dans le récit lui-même, et sans ralentir le rythme, les développements scientifiques nécessaires. Au-delà de toutes les opinions politiques dont il s’est fait le champion – parfois par conviction personnelle, parfois pour les besoins de son intrigue –, Robert A. Heinlein apparaît comme un créateur confiant dans l’avenir de l’humanité, et convaincu de la grandeur de la mission qui reviendra à cette humanité sur le plan cosmique. Il a donné à l’Université de Chicago une conférence sur la science-fiction, dont le texte a été inclus dans le volume The science fiction novel. Une analyse critique de son œuvre par Alexei Panshin a été publiée en 1968 sous le titre de Heinlein in dimension.

Source : La grande anthologie de la science-fiction - Histoires de voyage dans le temps - Le livre de poche (1975).

mercredi 15 juillet 2015

Predestination (Michael & Peter Spierig)

"Pour sa dernière mission un agent temporel doit capturer un dangereux criminel", tel est le résumé succinct de Predestination, des frères Spierig (dont j'avais bien aimé Daybreakers, déjà avec Ethan Hawk) ; un film de science-fiction plutôt astucieux (il s'inspire d'une nouvelle de Robert A. Heinlein que je vous propose maintenant).

L'un des intérêts des films de voyages dans le temps c'est de voir comment le scénariste va s'affranchir des paradoxes temporels inhérents à ce type de production cinématographique.
Ici Michael et Peter Spierig (bien aidés par Heinlein) livre une histoire très bien ficelée et captivante, à l’atmosphère un brin oppressante.

Luc Boltanski propose d'opérer une distinction, fondamentale à ses yeux, entre la réalité et le monde. La première renvoie à ce que chacun se représente comme étant "normal", une situation tissée d'évidences mais qui résulte en fait d'une construction sociale cadrée par les institutions. Autrement dit : une sélection dans l'immensité des possibles qu'offre le monde (voir infra), de certains éléments organisés en fonction de formats préétablis. Alors que le second, le monde, désigne tout ce qui arrive : le flux de la vie, incertain par nature, qui se manifeste sans formatage préalable et échappe à tout projet de connaissance totale.

La réalité que nous connaissons, ou plutôt que nous avons connue (les années 1980) est légèrement différente de celle des protagonistes de Predestination (du fait de l'invention du voyage dans le temps) ; et cette "divergence" est très bien amenée, tout en douceur.
L'interprétation et la mise en scène plutôt sobre est aussi à la hauteur de cette ingénieuse histoire de S-F somme toute assez iconoclaste.
En conclusion Predestination est un un film que l'on peut voir, cela a été mon cas, et je ne le regrette pas. [-_ô]

dimanche 12 juillet 2015

L'Expérience religieuse de Philip K. Dick

.... En 1974 le romancier Philip K. Dick est l'objet d'une expérience mystique, quelques années plus tard l'artiste underground Robert Crumb en réalise la version dessinée.
Je vous la propose dans sa version française :

Source : Métal Hurlant n° 120 - 06/1986 (BD publiée en V.O dans la revue Weirdo #17 en 1986)

samedi 11 juillet 2015

Retour ....

Sophie par J.H Williams III & A. Moore
Bon, après presque un an passé dans la Zone Négative©™ me voilà de retour (... pour un bon moment j’espère) [-_ô].