samedi 31 octobre 2015

Astérix is so british

La sortie d'un album de bande dessinée suffisamment connu dans le domaine du franco-belge amène depuis quelques temps tout un lot plus ou moins important de publications annexes ; c'est encore le cas avec le dernier album d'Astérix.
Donc, le journal Le Monde sort un hors-série consacré à l'irréductible Gaulois, et dans cette revue, un article, fort intéressant de mon point de vue, est consacré à la traduction anglaise des albums.
On y apprend que depuis 1969 la traductrice est madame Anthea Bell, 79 ans, d'abord associé à Derek Hockridge, un professeur de français, décédé il y a deux ans.
On apprend dans cet article comment les noms, les blagues, etc. sont traduits du français vers l'anglais, et ce n'est pas une mince affaire.
Ainsi madame Bell a-t-elle dû rebaptiser quelques 400 noms tout au long des 39 albums traduits.
Par exemple pour le druide Panoramix, Anthea Bell a réussi un bien joli coup, il est devenu Getafix de l'anglais : "get a fix" = "avoir sa dose" de potion magique il va sans dire [-_ô].
La traductrice explique qu'elle aurait pu garder le nom tel quel mais qu'elle n'a pas résisté à faire ce jeu de mots et qui en plus est porteur d'un double sens :
Selon une théorie, les anciens druides des îles Britanniques utilisaient le site de Stonehenge comme un observatoire astronomique "to get a fix" on the stars, c'est-à-dire pour déterminer une position en relation avec les étoiles.
Une astuce bien dans l'esprit des créateurs de la série me semble-t-il. [-_ô]
Un article très intéressant ergo, et un numéro qui semble l'être tout autant. 

vendredi 30 octobre 2015

Valiant Universe


En lisant les comic books édités par l'éditeur étasunien Valiant je me suis pris d'une sorte de passion pour ce qu'il produit.
L'occasion d'être en quelque sorte à la naissance d'un "univers" ; même si j'ai déjà connu la naissance d'un univers d'encre et de papier avec la publication en France des premières bandes dessinées Marvel, grâce notamment et presque essentiellement pour moi à l'éditeur LUG, mais j'étais alors fort jeune et cet aspect m'est passé complètement à côté.
Plus tard, beaucoup plus tard j'ai eu l'opportunité de découvrir Image au tout début, mais la qualité faisait à l'époque, de mon point de vue, clairement défaut.
Donc le Valiant Universe est le premier qui propose des séries de très très bonne qualité, et dont l'acte de naissance me permet de commencer presque en même temps qu'il se construit.

Bref, tout ça pour dire que j'ai ouvert un "fil de discussion" sur le site Comics Sanctuary accessible grâce à ce lien, et de façon permanente grâce à un lien situé sur la colonne de droite du blog sous la rubrique Chroniques d'Ailleurs

Vous êtes bien évidemment les bienvenus pour lire & commenter si le cœur vous en dit. [-_ô] 

J'ai par ailleurs déjà proposé un billet sur cet éditeur, et plus précisément sur la série Rai, que l'on peut lire en suivant ce lien.

mercredi 28 octobre 2015

Le dieu à la licorne nue (Ova Hamlet)


Ova HAMLET ! Encore un inconnu ? Non. C’est un pseudonyme, celui d’un auteur connu mais facétieux. Qui ? 
Je serai muet comme un perroquet. Si on vous dit : Hamlet, c’est Richard Lupoff, rétorquez donc : quand on n’a pas de preuve formelle, on se tait. 
Pour les lecteurs rétro, voici, à la fois(!) Doc Savage, Tarzan, Sherlock Holmes et le Dr Watson, Flash Gordon, le Fantôme, etc.

Le dieu à la licorne nue ressort de ce que l'on appelle communément le "champ unifié de la fiction", ou de l'univers Wold Newton, une création que l'on doit à Philip José Farmer (Pour en savoir +); une brillante idée reprise depuis par Alan Moore (La Ligue des Gentlemen Extraordinaires (Pour en savoir +)) avec le succès que l'on sait et avec également beaucoup de talent par Serge Lehman (La Brigade Chimérique (Pour en savoir +)), notamment.
Pour en savoir plus sur le sujet vous pouvez vous rendre là.

Le dieu à la licorne nue

par 

Ova HAMLET


Par cette froide soirée d’hiver le tintement des grelots aux harnais des chevaux des voitures pénétrait à la fois le brouillard jaune tourbillonnant de Limehouse, où la Tamise s’incurve et où les noires silhouettes des Lascars se glissent dans l’ombre des ruelles, et l’ancien verre dépoli des fenêtres de mon humble logis pour rappeler, même à un vieil homme triste, qu’il y a encore dans la ville de joyeux noceurs qui s’apprêtent à célébrer la fête de la Nativité.
Mon esprit remonta dans le temps, vers d’autres saisons de fêtes plus heureuses, des saisons passées dans ma jeunesse parmi les sauvages tribus de l’Afghanistan barbare avant qu’une balle de djezaïl mette fin à ma carrière au service de Sa Majesté, causant mon rapatriement et, finalement, mon retour à la vie civile. Chez moi à Londres, j’avais tenté de subvenir à mes modestes besoins en ouvrant un cabinet à Harley Street, mais j’avais été contraint d’accepter, afin de joindre les deux bouts, de partager un logement avec une autre personne de mon rang et de ma position.
Cela avait été le commencement de ma longue et heureuse association avec le plus grand détective de notre temps, et peut-être de tous les temps. Célibataire endurci, mon ami avait conseillé des personnes du sexe féminin avec une galanterie et une bonté sans bornes durant tout le temps où je le fréquentais, et pourtant il ne se permit qu’en une seule occasion de nourrir des idées romanesques à l’égard d’un membre du sexe gracieux et, dans les années suivant l’incident, il s’était toujours interdit de prononcer le simple nom de la personne en question. À l’occasion de chacun de mes propres mariages il m’avait félicité avec effusion, ainsi que mon épouse, avait aidé à surveiller les déménageurs emportant mes effets personnels de notre logis de vieux garçons et s’était intéressé avec une amitié quelque peu distante à mon bien-être, jusqu’au moment où les caprices du destin mettaient fin à mon état marital et où je revenais à notre appartement de Baker Street.
Tout cela était fini, à présent. Le grand détective avait cessé d’exercer et se consacrait à l’élevage des abeilles dans les Downs du Sussex. Ma dernière pérégrination sur les mers du mariage ayant échoué sur les écueils du désastre, j’étais revenu au 221 bis pour trouver mon ancienne demeure occupée par un inconnu. M’adressant à la toujours fidèle Mrs. Hudson, j’avais appris, entre les pleurs et les plus pitoyables des torsions de mains, que mon compagnon – je devrais dire mon ancien compagnon – avait vidé les lieux avec armes, bagages et mules persanes. Partis, me dit d’une voix mouillée de larmes l’excellente femme, la célèbre dague, les dossiers de coupures de journaux, le phonographe et le buste, le gazogène et la maudite seringue.
Même les patriotiques initiales V R tracées par des balles dans la précieuse boiserie d’acajou de Mrs. Hudson avaient été bouchées et revernies, si bien que toute trace de l’ancien occupant s’était volatilisée, et seul un pseudo-confort stérile et faux marquait les pièces que j’avais si longtemps occupées.
Mon égarement fut tel en apprenant cette tournure des événements que je pus à peine accepter l’offre de Mrs. Hudson, de kippers et de scones arrosés d’un verre de Château Frontenac 1909, avant de repartir dans la nuit glacée !
J’étais inconsolable ! Dans un état d’appauvrissement tant financier qu’émotionnel, j’errai dans les rues de la plus grande des villes, bousculé par les passants pressés courant à leurs dernières emplettes et par les noceurs déjà en fête, guidé par quelque instinct mal compris vers des quartiers imperceptiblement mais sûrement plus misérables, mal famés et dangereux. Enfin je me trouvai devant la façade de l’immeuble qui allait bientôt devenir ma demeure.
Un bec-de-gaz clignotait capricieusement derrière moi, projetant des ombres bizarres et spectrales. Le clic-clac des sabots des chevaux se mêlait au grincement des harnais et aux quelques cris lointains qu’à Limehouse il vaut mieux ne pas déchiffrer, de crainte que le bon Samaritain en vienne à partager le triste sort de la personne qu’il cherche à secourir. Une pancarte de carton jauni à la fenêtre du rez-de-chaussée annonçait qu’un appartement était à louer dans l’immeuble, l’état du carton indiquant qu’il devait être inoccupé depuis un certain temps et, en vertu d’une ingénieuse déduction, je pus bientôt marchander avec le logeur incivil et mal vêtu pour obtenir un prix qui convienne mieux à mon portefeuille dangereusement plat. J’avais fort bien appris les leçons d’observation et de déduction enseignées par mon ancien compagnon, et maintenant ces leçons me payaient des innombrables humiliations, en me permettant d’épargner une somme considérable pour mes finances en péril !
À peine m’étais-je installé dans mon nouveau domaine, que j’entendis le son d’un pas léger sur le palier de mon logis, puis un coup frappé par une main fine mais résolue sur le lourd battant. Pendant un instant, je permis à ma fantaisie d’imaginer que la porte s’ouvrirait pour révéler un commissionnaire en uniforme fringant – de ces gamins qu’employait parfois mon compagnon – ou la silhouette aimable et dodue de Mrs. Hudson, peut-être même la haute taille et la sombre et maigre figure de mon compagnon lui-même ! Mais à peine m’étais-je extrait des coussins d’un fauteuil avachi mais confortable, que la réalité me frappa et que je m’aperçus qu’aucune de ces personnes ne connaissait le site de ma nouvelle demeure. Bien plus probablement, mon visiteur n’était qu’un des sombres résidents de Limehouse venu mettre à l’épreuve le courage d’un nouveau locataire !
Je pris parmi mes effets un revolver aussi petit que puissant et le glissai dans la poche de ma robe de chambre avant de me diriger avec prudence vers mon huis pour en soulever la barre de fermeture. Protestant bruyamment de tous ses gonds rouillés contre cette intrusion, la porte s’ouvrit lentement et me révéla enfin sur le palier la seule personne au monde dont jamais je n’aurais pu supposer qu’elle connût ma nouvelle adresse ou eût quelque raison de m’y venir voir.
Je ne pouvais croire à ce que me présentaient mes yeux ! Nous dûmes rester ainsi figés pendant au moins quinze secondes, moi avec mes yeux arrondis et ma mâchoire, j’en suis certain, tout ouverte de stupéfaction. Je pris soudain et bien inconfortablement conscience du décor réduit dans lequel me trouvait ma visiteuse, et de l’aspect négligé de ma personne auquel je crains que je me laissais aller. Mes cheveux, naguère d’une belle teinte châtain, étaient devenus gris et clairsemés avec le temps. Ma moustache était jaunie par la nicotine et maculée par les vins et les bières. Ma robe de chambre était élimée et gardait les souvenirs de plus d’un repas solitaire.
Alors que ma visiteuse était une apparition à couper le souffle ; belle plutôt que jolie, elle portait les années écoulées depuis notre dernière entrevue avec cette grâce imperturbable qui l’avait caractérisée pendant une phase de sa carrière, alors qu’elle était la plus célèbre beauté de la scène, et à une autre la femme pour qui un trône avait été risqué… et sauvé !
— Puis-je entrer ? demanda La Femme.
Rougissant jusqu’à la racine de mes cheveux, je reculai et lui indiquai que non seulement elle pouvait entrer mais qu’elle serait l’invitée la plus bienvenue et la plus honorée.
— Je vous conjure d’excuser, dis-je, mon attitude incongrue. Pouvez-vous me pardonner, Miss… je devrais dire Madame… Votre Altesse…
Je m’interrompis, ne sachant trop comment m’adresser à ma distinguée visiteuse.
Cependant, alors même que je bafouillais et rougissais, je ne pouvais m’empêcher d’observer l’aspect de La Femme. Elle était aussi grande que je me la rappelais, une demi-tête de plus que moi et presque de la même taille que mon ancien compagnon d’autrefois. Ses cheveux coiffés en haut chignon sur sa tête admirable, selon la mode européenne de l’époque, étaient d’un noir de corbeau brillant qui semblait refléter là lumière de ma lampe à pétrole vacillante à chaque mouvement de la flamme. Ses traits étaient parfaits, aussi parfaits que dans le souvenir de notre première rencontre il y avait bien des années, et son corps, révélé par les vêtements moulants qu’elle portait avec l’aplomb d’une personne habituée de longue date aux attentions des meilleurs tailleurs et couturiers du continent, conservait la grâce et la séduction d’une toute jeune fille. Elle était maintenant entrée dans mon humble logis, et tandis que j’avançais la tête sur le palier pour m’assurer qu’aucun pas furtif ne résonnait dans les ténèbres, La Femme s’était assise sans aucune assistance sur une chaise de bois qu’il me plaisait d’utiliser lorsque je maniais la plume, en me livrant à l’un de ces modestes exercices d’embellissement littéraire à propos desquels mon ancien compagnon m’avait si souvent raillé.
Je me retournai et contemplai ma visiteuse, en m’asseyant aussi près de cette silhouette magnétique que les convenances le permettaient. En la voyant ainsi de plus près, je m’avisai que son air de confiante assurance était quelque peu altéré par quelque élément de nervosité, ou même de détresse. Je tentai de sourire à La Femme, avec une expression encourageante, et elle réagit comme je l’avais espéré, d’une voix si cultivée qu’elle masquait un égarement difficile à dissimuler.
— Puis-je aller droit au but, docteur ? demanda-t-elle.
— Naturellement, naturellement, Miss… euh…
— Dans les circonstances privées vous pouvez m’appeler tout simplement Irène, répondit-elle avec grâce.
J’inclinai la tête, pénétré d’une humble gratitude.
— Sans doute êtes-vous surpris que j’aie pu vous retrouver, reprit La Femme. Mais il s’agit d’une question de la plus grande urgence. Une fois déjà j’ai fait appel à vous et à votre compagnon en un moment de crise grave, et maintenant qu’un problème de semblable proportion se pose, je viens vous voir à nouveau.
— Mon ami a pris sa retraite, m’exclamai-je tristement. Si vous le désirez, je puis tenter de le joindre par télégraphe mais il a exprimé son entière consécration à des entreprises d’apiculture et je doute fort que l’on puisse lui faire quitter le Sussex.
— Alors vous devrez m’aider. Je vous en prie, docteur. Je ne serais pas, venue ici troubler votre solitude si ce n’était la nature extrême de la situation actuelle.
Ce disant elle se pencha et posa sa fraîche main dégantée sur le dos de mon poignet. Comme si un courant galvanisateur était passé de son organisme au mien au simple contact de ses doigts, je me sentis électrisé et inspiré. La Femme était dans l’ennui ! Et La Femme s’adressait à moi dans sa détresse ! Jamais je ne pourrais avoir la cruauté de la repousser, sûrement pas maintenant que le fardeau même de mon mentor semblait retomber sur mes frêles épaules.
— Mais bien entendu, Votre Alt… Irène, assurai-je en me sentant rougir jusqu’à la racine de mes cheveux en prononçant son prénom. Si vous voulez avoir la bonté d’attendre un moment, pendant que je vais chercher de quoi écrire afin de noter les détails essentiels de votre récit…
Je me levai et allai chercher du papier et une plume, puis je regagnai vivement ma place auprès de ma charmante visiteuse. Pendant un instant, j’envisageai de lui offrir du thé et des biscuits avec de la marmelade, mais me ravisai à la pensée de l’état actuel de mon garde-manger et de mon portefeuille.
— Je vous écoute, dis-je.
— Merci. Je pense ne pas avoir besoin de mentionner l’adresse de mon présent domicile, docteur, dit La Femme, et comme j’acquiesçais elle poursuivit avec simplicité : Le Dieu à la Licorne Nue a été volé.
— Le Dieu à la Licorne Nue ! m’écriai-je.
— Le Dieu à la Licorne Nue.
— Non !
— Si, affirma-t-elle froidement. Le Dieu à la Licorne Nue.
— Mais… comment est-ce possible ? Le plus grand trésor national de…
— Chut, fit-elle en m’avertissant d’un regard tout en serrant mon poignet. Je vous en prie ! Même dans un lieu plus familier et plus sûr que celui-ci il ne serait pas bon de prononcer le nom de ma patrie d’adoption.
— Bien entendu, bien entendu, murmurai-je en me reprenant rapidement. Mais je ne vois pas comment le Dieu à la Licorne Nue a pu être volé ! Il n’est pas… mais j’ai ici un ouvrage de reproductions artistiques. Examinons une gravure de la statue et voyons un peu.
— Elle est gravée dans ma mémoire, docteur. Je la vois sous mes yeux, le jour comme la nuit ! Pour moi, il n’est nul besoin d’examiner la mauvaise reproduction d’un artiste, mais vous pouvez prendre votre volume pour y chercher une représentation du chef-d’œuvre du grand sculpteur Mendez-Rubirosa.
Je traversai la pièce, revins avec un lourd tome relié de toile vert olive et l’ouvris avec précaution, tournant les feuillets de vélin crème jusqu’à ce que je trouve une gravure au burin de l’œuvre suprême de Mendez-Rubirosa, le Dieu à la Licorne Nue. Comme je me le rappelais, elle avait été coulée dans le platine et ornée de pierres précieuses. Les yeux du dieu étaient des rubis et ceux des licornes groupées en adoration aux pieds de la divinité en saphirs et en émeraudes. Les cornes des animaux étaient de l’ivoire le plus fin incrusté de filigrane d’or. Un bloc massif d’onyx poli serti de jade de Pékin servait de socle à la sculpture.
— Mais le Dieu à la Licorne Nue est le trésor national de Boh… (je me repris juste à temps) et si ce vol est rendu public la couronne elle-même risque d’être une fois de plus en danger.
— Précisément, convint La Femme. Et un message a été reçu, menaçant d’exposer en public la sculpture sur la Place Saint-Wrycyxlwv si une rançon de quatre-vingts trillions de grudniks n’est pas payée pour son retour. Et une date limite a été imposée, dans quarante-huit heures ! Vous comprenez bien, docteur, pourquoi mon mari et moi sommes au désespoir ! C’est pour cela que je viens faire appel à vous. Vous seul, si votre ami ne peut être distrait de ses abeilles, pouvez m’aider !
Un million de pensées tournoyèrent alors dans ma pauvre cervelle.
— La Place Saint-Wrycyxlwv ! m’exclamai-je.
— La Place Saint-Wrycyxlwv, confirma-t-elle.
— Mais c’est le lieu de-rendez-vous national de l’ennemi le plus féroce et le plus implacable de votre nation !
— Précisément, docteur.
Je me frottai le menton, l’air songeur, douloureusement conscient de la barbe naissante qui gâchait ma physionomie.
— Et quatre-vingts trillions de grudniks !
— Oui, quatre-vingts trillions de grudniks.
— Cela doit faire, approximativement, quarante couronnes, neuf shillings et trois pence, calculai-je.
— C’est cela, à bien peu de choses près, reconnut ma charmante visiteuse.
— Quarante-huit heures ?
— Approximativement deux jours, dit La Femme.
— Je vois, murmurai-je en me caressant de nouveau le menton. Et dites-moi, Votre Alt… pardon, Irène, votre mari et vous avez répondu à cette exigence ?
— Mon mari a donné l’ordre à son Premier ministre de gagner du temps pendant que je partais, dans le plus grand secret bien entendu, pour quérir votre assistance. La vôtre et celle…
Elle s’interrompit un instant pour tourner son regard vers les vitres voilées de brume et le pâle halo du bec-de-gaz au-dehors.
— … mais vous dites qu’il est indisponible.
— Et son frère distingué… vous vous souvenez naturellement de son frère distingué.
— Naturellement.
— Retiré à la campagne, chuchotai-je.
— Retiré ? répéta-t-elle, visiblement atterrée.
— Retiré.
La Femme glissa sous la dentelle de sa manche ses longs doigts aristocratiques et en retira un fin mouchoir minuscule. Elle se tamponna brièvement les yeux. C’était le moment, me souffla quelque démon importun, où une personne sans scrupule du sexe masculin pourrait se livrer à des avances sous prétexte de compassion. Mais alors même que je me gourmandais pour ma faiblesse secrète, La Femme se ressaisit. Elle remit son mouchoir en place et me dit fermement :
— Nous n’avons donc qu’une seule ressource, docteur. Nul autre ne peut nous aider. Vous devez m’accompagner. Vous devez nous prêter assistance !
Je me levai et, sans un mot, enfilai mon mackintosh et ma cape, ma casquette et mes brodequins, et offris mon bras à la tremblante et reconnaissante Irène.

Quittant mon humble logis, je pris le temps d’installer le piège aux intrus, la défense contre les cambrioleurs, la machine daguerréotype automatique et le seau d’eau au-dessus de la porte. Puis je tirai la chevillette et, me tournant vers mon adorable compagne, je déclarai :
— Je suis à votre service, madame.
Nous descendîmes par l’escalier en nous assurant à chaque palier qu’aucun traître ni vaurien ne rôdait et émergeâmes sains et saufs dans la nuit de Limehouse. Une fine brume planait, mouillant les vestiges maculés de suie d’une précédente chute de neige et les transformant en une boue grise et glissante. Ma compagne et moi avançâmes par les ruelles ombreuses résonnantes d’échos et finîmes par déboucher dans West India Dock Road, site de tant d’actes infâmes et d’atrocités inexpliquées. Un frisson me parcourut quand nous traversâmes une place aux pavés ronds. Car j’imaginai un instant que c’était la Place Saint-Wrycyxlwv, et que sous mes yeux se dressait la forme argentée et scintillante de joyaux du Dieu à la Licorne Nue, le trésor national d’art de la patrie adoptive de La Femme, la cause éventuelle de la révolution et de l’anarchie dans cette ancienne principauté !
Quelque part un cri troubla la nuit de Limehouse… que ce fût celui d’un remorqueur remontant prudemment la Tamise embrumée ou la malheureuse victime du crime sévissant éternellement dans les rues de ce quartier maudit, je n’aurais su le dire. Un fiacre passa, ses rideaux tirés, le cocher emmitouflé sur son siège, les sombres harnais des chevaux tintant et crissant au trot des bêtes écumantes.
Ma compagne et moi marchions peureusement dans le brouillard impénétrable quand, attirés par les lumières d’un établissement de bas étage où les épaves de Limehouse passaient leurs nuits à faire carousse, nous eûmes l’heureuse fortune de voir arriver un fiacre qui s’arrêta pour décharger ses passagers, deux marins en bordée visiblement ivres, à la recherche d’un lieu où ils seraient en mesure de gaspiller ce qu’ils pouvaient conserver de leur maigre salaire, après avoir été grugés et volés par des armateurs parcimonieux et des commissaires de bord malhonnêtes.
J’allais héler le cocher quand ma compagne me retint, d’une exclamation pressante et d’une pression sur mon bras. Un deuxième cab s’arrêta et tandis que son chargement d’individus de mauvaise mine se dirigeait vers la taverne, nous montâmes et Irène donna à mi-voix ses instructions à l’automédon qui se penchait sur la trappe découpée dans le plafond du véhicule. Le premier fiacre s’était éloigné ; ma compagne se tourna vers moi.
— J’aurais pensé, docteur, que vous seriez maintenant assez avisé pour ne pas monter dans le premier fiacre qui se présente.
— Mais celui-là venait à peine d’arriver, protestai-je. Un malfaiteur n’aurait aucun moyen de savoir que nous chercherions une voiture en ce lieu, à temps pour nous envoyer un fiacre !
À ce moment notre conversation fut interrompue par une lueur éblouissante et une violente détonation, juste devant notre voiture. L’autre véhicule venait d’exploser dans un jaillissement de flammes et des langues orangées montaient déjà vers le ciel parmi des nuages d’épaisse fumée noire.
— Incroyable ! m’exclamai-je avec stupéfaction. Comment avez-vous… ?
La Femme sourit énigmatiquement tandis que notre cocher contournait avec prudence le premier fiacre, transformé en brasier et bloquant presque le carrefour où West India Dock Road croise une artère sinueuse montant de la Tamise vers un quartier plus sûr et plus respectable que Limehouse.
Nous suivîmes de nombreuses voies ; certaines animées et éclairées comme en plein jour, d’autres sombres et menaçantes, jusqu’à ce que j’eusse l’impression que jamais je ne pourrais retracer notre route, et moins encore déduire l’endroit où nous nous trouvions ; enfin notre cab s’arrêta devant un kiosque où une foule d’individus aux tenues les plus diverses allaient et venaient. Je partageai chevaleresquement avec Irène le prix de la course, en dépit de l’embarrassant déficit de ma situation financière, et nous descendîmes sur les pavés mouillés d’une autre place de Londres entourée de magasins et de restaurants tous fermés à cette heure tardive. Sans un mot, ma compagne me conduisit vers le kiosque et m’entraîna dans un escalier sombre et mal tenu, qui aboutissait à une sorte de quai illuminé par un procédé d’éclairage qui m’était totalement inconnu. Les flammes semblaient être entièrement contenues dans de minuscules globes de verre et brûler avec une régularité et une stabilité singulières ne permettant pas le moindre vacillement. Comment elles obtenaient l’air nécessaire à la combustion était pour moi une énigme dépassant mon entendement, mais ma compagne refusa de s’immobiliser assez longtemps pour que je demande des explications.
Elle me fit passer devant un immense panneau représentant le quartier de Ladbroke Grove et, déposant des tickets, dans un mécanisme de portillon, elle me précéda sur le quai pour attendre… je ne savais quoi ! Il y avait devant nous une voie de chemin de fer et j’en déduisis qu’il s’agissait d’une gare d’une espèce quelconque, supposition qui fut bientôt confirmée par l’arrivée d’un train d’un type et d’un modèle que je ne connaissais pas. Le train fit halte et nous montâmes dans une voiture, trouvâmes des sièges et nous laissâmes transporter dans un silence étrange et gênant jusqu’à ce que ma compagne indique que le moment était venu pour nous de quitter ce convoi étrange.
Nous émergeâmes à la surface de la terre et je découvris que nous nous trouvions au bord d’une vaste étendue plane aussi grande qu’un terrain de cricket, sinon plus encore, mais dont la surface, au lieu d’être de gazon, semblait composée d’une substance dure et granuleuse ne présentant aucunement l’élasticité que l’on peut attendre d’un élément naturel.
Me prenant par la main, ma compagne m’entraîna sur la surface durcie et bientôt nous nous trouvâmes devant le plus singulier engin qu’il m’avait été donné de contempler.
La chose était longue comme une diligence et reposait sur des roues, deux assez grandes à une extrémité et une petite à l’autre. Le corps principal semblait composé d’un cylindre à charpente d’environ une perche de long, recouvert d’un épais tissu qui luisait doucement sous le crachin. Sur le sommet de l’engin s’ouvraient deux habitacles avec, devant chacun, des écrans incurvés en celluloïd ou en mica et, dans le premier, un assortiment de cadrans et de boutons tout à fait déroutant. Des surfaces en saillies s’étendaient sur les flancs et l’arrière de la machine et un grand dispositif assez semblable à une hélice de bateau était fixé à une extrémité, monté sur un moteur noir à l’aspect puissant, de ceux, pensai-je, qui sont parfois employés pour les petits navires expérimentaux. Plus singulier encore, quatre pales tournaient lentement au sommet d’une perche installée sur le dessus de la machine, leurs extrémités pendant sous leur propre poids et l’ensemble grinçant et gémissant à chaque saute du vent glacé.
Ma compagne plongea la main dans le premier habitacle et en retira une coiffure pour elle-même et une autre pour moi, puis elle m’indiqua sans un mot comment elle devait être portée. Elle était faite de cuir souple et recouvrait complètement la boîte crânienne du porteur. Une jugulaire passant sous le menton assurait le maintien de la coiffure et une paire de grosses lunettes équipées de verres transparents pouvait s’abaisser pour protéger les yeux du vent ou de l’humidité, ou se relever sur le front pour faciliter la vision si les conditions s’y prêtaient.
Ma compagne plaça un petit pied délicat sur la saillie du flanc de la machine et grimpa avec grâce dans l’habitacle. Par gestes, elle me communiqua son vœu de me voir l’imiter et, ne tenant pas à déplaire à cette courageuse et compétente personne, j’accédai à son désir, montai sur la saillie de métal et de là dans le deuxième habitacle, où je me retrouvai assis sur un assez confortable coussin de cuir.
Ma compagne se retourna sur son siège pour m’indiquer par gestes que je devais assurer ma stabilité en bouclant autour de mon corps une ceinture de sangle. Une fois encore j’obtempérai tandis qu’elle se ceinturait de même et j’étouffai une exclamation de surprise en voyant un mécanicien en combinaison de toile tachée de graisse surgir d’un hangar voisin, courir sur la surface dure vers notre machine, saisir entre ses mains le membre de bois que j’appelais, faute de mieux une hélice aérienne et la faire tournoyer.
Ayant accueilli l’arrivée du mécanicien d’un geste de la main au pouce levé, ma compagne régla certaines des commandes disposées devant elle et le moteur situé à l’avant de l’étrange petit engin se mit à hoqueter et à vrombir ! Après avoir laissé chauffer le moteur pendant quelques minutes, ma compagne fit un nouveau signe au mécanicien qui tira de sous les roues du véhicule des cales qui avaient échappé à mon attention et nous nous mîmes à rouler à une vitesse ahurissante, le vent sifflant à nos côtés me faisait apprécier le casque et les lunettes fournis par ma compagne. Avant même d’avoir eu le temps de m’interroger sur la destination de ce voyage insolite à bord de cette mécanique, je fus distrait par un son étrange, une sorte de claquement sourd au-dessus de moi qui s’accordait parfaitement à l’allure de notre progression. Je levai les yeux dans l’espoir de détecter la source de ces bruits singuliers et découvris qu’il provenait des quatre pales montées sur la tourelle basse surmontant l’habitacle où je me trouvais.
Les pales tournaient si vite que je pouvais à peine les suivre des yeux et mon ahurissement ne connut plus de bornes quand je sentis le curieux engin dans lequel j’étais attaché et réduit à l’impuissance s’élever du terrain sur lequel il roulait et évoluer sans le moindre soutien dans les airs ! Je dus crier mon ébahissement car ma compagne tourna vers moi sa physionomie avec un sourire d’une telle assurance que je ris tout haut de ma panique momentanée, et me promis de ne permettre à rien de gâcher le plaisir que me procurait cette expérience sans précédent Le Dieu à la Licorne Nue avait peut-être disparu, le grand détective pouvait être inséparable de ses abeilles dans les Downs du Sussex – en ce moment précis, s’il n’était couché il se livrait peut-être à la délicate et périlleuse activité de la séparation de la reine – mais pour moi tout allait bien, et j’entendais jouir de l’aventure qui m’était offerte et m’inquiéter plus tard de mes problèmes.
Nous volâmes – oui, j’emploie ce mot en pleine connaissance de cause – en décrivant un vaste cercle au-dessus de la périphérie de Londres, tandis que nous assistions au lever du soleil à l’est très loin au-dessus de la Manche, passant peut-être au-dessus du cottage même où mon ancien compagnon avait établi sa demeure et soignait ses abeilles, puis nous prîmes la direction du nord, survolant des régions boisées et des prairies verdoyantes, laissant derrière nous l’Angleterre, le Pays de Galles, l’Écosse et l’archipel des Orcades. Nous ne parlions pas – aucun mot n’aurait pu être entendu au milieu du bruit du moteur qui faisait tourner l’hélice aérienne et nous propulsait en avant dans les cieux entraînant les pales qui nous surmontaient dans leurs révolutions – mais j’étais stupéfait de voir de temps en temps ma compagne se pencher hors de son habitacle et décrocher des flancs trapus de petits récipients en forme de larmes qu’elle vidait dans un embout monté dans le corps de l’engin, devant son propre écran de celluloïd.
Le soleil était maintenant complètement levé, le ciel bleu étincelait, sa pureté à peine troublée par de petits nuages d’une blancheur immaculée, et ni la terre ni l’œuvre de l’homme n’étaient visibles sur la scintillante étendue aquatique au-dessous de nous. Je ne sais pendant combien de temps nous volâmes, ni jusqu’où nous progressâmes vers le nord, mais je constatai que l’air autour de nous devenait de plus en plus glacial, et je me félicitais de la prévoyance qui m’avait poussé à me vêtir chaudement en quittant mon logis de Limehouse, quand apparut au-dessous de nous et dans le lointain un scintillement d’un blanc aveuglant. Ma compagne tendit le bras vers le dernier des récipients de combustible fixés au véhicule et le vida dans l’embout précédemment utilisé à cette fin. Puis elle me regarda par-dessus son épaule et me désigna le sol en me criant quelques mots que le bruit du moteur couvrit et que le vent emporta. Mais je compris bientôt la signification sinon les paroles de son propos quand, sous ses soins diligents, notre petit engin commença à plonger et entama une longue approche vers ce qui me semblait être rien de moins que la grande banquise des régions polaires de notre planète ! De plus en plus bas volait notre petit vaisseau, tandis que les eaux sombres sous nos roues faisaient place à des icebergs déchiquetés, à de la glace et finalement à d’immenses glaciers.
Les formations montagneuses de glace glissèrent sous notre engin bourdonnant tandis que nous filions à vive allure dans les basses couches de l’atmosphère, et puis je distinguai une vaste étendue plane d'une éblouissante blancheur. Nous traversâmes cette nouvelle plaine et finalement ma compagne guida l’engin en une suite de cercles serrés, descendant en spirale devant une formation que j’avais prise pour une saillie de glace d’une beauté et d’une régularité singulières et qui m’apparut bientôt comme un bâtiment.
Là, dans les déserts du cercle polaire, l’œuvre de l’homme ! J’eus les larmes aux yeux devant l’audace et la beauté de la construction, et ne fus distrait de ces réflexions que par l’atterrissage de l’engin qui nous transportait. Le véhicule roula sur la neige durcie et s’arrêta enfin devant l’entrée de l’admirable édifice.
Une bourrasque balayait la calotte glaciaire éblouissante et elle projeta gaiement une poignée de neige sur la partie inférieure dénudée de mon visage. Je passai ma langue sur mes lèvres et goûtai la pureté limpide des cristaux fondants. Aucun signe de vie ni d’activité ne se détectait autour des tours majestueuses, aucun gardien n’émergea de l’immense portail en plein cintre. Ma compagne descendit de son siège et sauta avec grâce sur la surface glacée. Je la suivis, sentant dans mes os et mes muscles la différence de nos âges. Puis, côte à côte, nous nous dirigeâmes vers le bâtiment. Avant que nous atteignions le portail, je demandai :
— Irène… qu’est donc ce lieu ? Je croyais que nous nous rendions dans votre capitale. Mais nous avons atteint le sommet septentrional de la planète, une région que l’on a toujours crue inhabitée, exception faite des ours polaires, des phoques et des goélands. Et voici que nous y trouvons ce magnifique édifice ! Je vous conjure de m’éclairer !
Elle tourna vers moi le sourire éblouissant qui avait fait fondre des cœurs et lui avait valu les ovations du public dans le monde entier, et qui l’avait amenée aux côtés d’une des têtes couronnées d’Europe dans le mariage le plus éclatant que le siècle avait connu.
— Je vous en prie, docteur, prenez patience quelques minutes encore. Tout sera clair pour vous, une fois que vous aurez pénétré dans la Forteresse.
— La Forteresse ? répétai-je, médusé.
— La Forteresse de Solitude. Le bâtiment, qui semble faire partie des glaces sur lesquelles il repose, est fait de marbre, d’un marbre blanc très pur extrait d’une carrière secrète et transporté ici dans le plus grand secret. À l’intérieur se trouvent… ceux qui vous ont convoqué. Ceux dont j’ai l’honneur d’être l’agent.
Nous franchîmes le majestueux portail, suivîmes des corridors résonnant d’échos et entrâmes enfin dans une salle occupée par un géant de bronze assis dans une posture de profonde méditation. À notre arrivée, il me parut stationnaire, mais en quelques secondes je m’aperçus qu’il se livrait à une suite d’exercices solitaires tout à fait déconcertants. Sous mes yeux, il faisait travailler ses muscles les uns contre les autres, les bandant au point qu’une mince pellicule de transpiration recouvrait sa puissante charpente. Il marmonnait tout bas et je compris qu’il jonglait avec un nombre d’une douzaine de chiffres, calculant mentalement des multiplications, des divisions, extrayant des racines carrées et cubiques. Il se tourna vers un appareil qui émettait des ondes de son sur des fréquences dépassant pour moi le seuil audible mais qu’il pouvait lui-même détecter à en juger par son expression. Enfin il leva les yeux vers ma compagne et moi-même. D’une voix inspirant la confiance et le respect, il dit sans cérémonie :
— Salut, Patricia. Je vois qu’il t’a accompagnée. Je savais qu’il viendrait, bien sûr.
Il se leva de son siège et vint vers nous, pour étreindre entre ses bras de bronze musclés celle que l’on appelait La Femme. Cependant, en dépit de toute l’affection qu’exprimait cet enlacement, il était évident qu’il était fraternel, ou peut-être de cousinage.
— Et vous, monsieur, reprit le géant de bronze en se tournant vers moi et en me tendant sa large main, vous n’êtes nul autre que le Dr John H. Watson, n’est-ce pas ?
Je lui serrai la main aussi fortement que je le pus et j’avoue que je fus heureux de la récupérer entière, sans avoir eu les os brisés par la poigne d’acier de l’homme de bronze.
— Je le suis en effet. Et puis-je savoir à qui j’ai l’honneur de parler, monsieur ?
Il rit de façon désarmante.
— Bien sûr, bien sûr. Je m’appelle Clark Savage Junior. J’ai moi-même quelques diplômes, récoltés ici et là au fil des ans. La plupart de mes amis m’appellent simplement Doc. Je serais honoré si vous faisiez de même.
Pour une raison confuse, je me sentis plus flatté qu’offensé par les façons nonchalantes de cet homme et acceptai de l’appeler comme il le désirait, Doc.
— Je suppose, répondis-je, que nous pourrions éviter un certain degré de confusion si vous vous adressiez à moi comme le fait mon plus cher ami, tout simplement Watson.
— J’en serai heureux, assura le géant de bronze.
— Mais ne vous ai-je pas entendu appeler notre compagne Patricia ?
Doc Savage hocha sa tête couronnée d’une crinière cuivrée.
— Ma cousine, voyez-vous.
— Mais n’est-elle pas ?…
Perplexe, je me tournai vers La Femme :
— N’êtes-vous pas Irène Adler, à présent Son Altesse Royale la…
— Je vous en prie, interrompit la charmante jeune femme. Pour Doc, je ne suis que sa cousine Patricia Savage. Pour vous et votre ami, je suis un autre personnage. N’en disons pas plus, voulez-vous ?
Ces paroles suscitèrent en moi la plus vive des curiosités, mais je sentis que dans ces circonstances je n’avais d’autre choix que d’acquiescer.
— Il faut me pardonner, Watson, reprit le géant de bronze. Ma cousine m’a aidé à élaborer la petite ruse nécessaire à vous amener ici dans ma Forteresse de Solitude polaire. Si le bruit avait couru, dans les capitales du monde, de la réunion à laquelle vous avez été secrètement convoqué, une explosion de crimes sans précédent dans toute l’histoire de la planète aurait fatalement eu lieu.
— Vous voulez dire, bredouillai-je, ahuri, que le Dieu à la Licorne Nue n’a pas été volé ? Que l’on n’exige pas une rançon de quatre-vingts trillions de grudniks pour le rendre ? Il ne va pas être exposé sur la place Saint-Wrycyxlwv si la rançon n’est pas payée ? Toute cette aventure n’est qu’une espèce de canular ?
— Oh, le vol est assez réel, docteur Watson, déclara La Femme. Le Dieu à la Licorne Nue a disparu et tout ce que je vous ai décrit se passera s’il n’est pas retrouvé. Mais ce n’est qu’une petite partie de la menace qui pèse sur le monde !
— Précisément, dit Doc Savage. Je reviens moi-même d’un périple autour de la Terre, échappant aux griffes d’un monstre sans égal dans les annales du crime. Ce qui se passe ici aujourd’hui n’est rien de moins qu’un conseil de guerre, un conseil de guerre contre un être qui menace les structures et la justice de l’ordre universel. Quelqu’un dont l’identité même, comme sa base d’opérations, est un mystère voilé de secret et enfermé dans une énigme !
— Bien dit, approuvai-je, mais n’y a-t-il donc que nous trois pour se placer entre les forces de l’ordre et de la civilisation et ce monstre ?
— Pas seulement nous trois, docteur, dit La Femme. Je dois vous laisser, maintenant. J’ai joué mon rôle, récité mes dernières lignes. Il est temps pour moi de quitter la scène et de retourner aux côtés de mon mari, afin de veiller et de prier pour ceux qui tiennent entre leurs mains le sort du monde !
Une fois de plus elle échangea un chaste baiser avec l’homme de bronze, puis elle serra chaleureusement ma main et disparut de la salle. Au bout d’un moment, j’entendis le son de sa machine reprendre vie, puis ce fut le bourdonnement régulier indiquant que les pales tournaient, soulevant la charpente couverte de toile dans l’air glacé au-dessus des déserts arctiques, et finalement le silence régna. J’étais seul dans la salle, avec le géant de bronze Doc Savage.
— Venez avec moi, Watson, dit-il enfin.
Je ne pus qu’obéir. Savage se dirigea d’un pas puissant vers une porte, régla un système que je pris pour un gardien automatique d’un type infiniment plus avancé que ceux que j’avais installés dans mon logis de Limehouse et s’écarta pour me laisser entrer dans la pièce voisine.
Je me trouvai dans une salle qui aurait fait l’orgueil des meilleurs clubs de Londres, de Chicago, ou de la colonie européenne de l’exotique Shanghai. Des murs lambrissés s’élevaient vers un magnifique plafond à caissons où étaient suspendus d’anciens lustres de fer forgé. Des chandelles grésillaient atmosphériquement tandis que des lumières artificielles adroitement dissimulées fournissaient un éclairage supplémentaire. Les murs étaient tapissés de livres magnifiquement reliés en maroquin et en veau dont les titres dorés reflétaient les lumières. Au-delà d’un tapis d’Orient d’une richesse infinie une petite portion des dalles de marbre était exposée devant l’immense cheminée à hotte où flambait joyeusement un feu d’une grande beauté, au parfum subtil et enivrant.
De grands fauteuils de cuir ou de bois sombre artistement sculpté étaient disposés dans la pièce et, à part deux qui semblaient avoir été réservés, ils étaient tous occupés par des hommes à la mine imposante et à la tenue quelque peu excentrique.
Dans l’un se trouvait un individu musclé tout en gris. Cheveux gris, teint gris, tunique et pantalon gris. Tandis que je me tenais, pétrifié, sur le seuil de la salle, il tourna vers moi des yeux morts, glacés, me détaillant depuis mes solides brodequins britanniques jusqu’à mes cheveux clairsemés. Il m’adressa un signe de tête bref mais ne prononça pas un mot.
À côté de lui un homme tout en noir était assis, vêtu de noir des pieds à la tête à part ici et là où l’on devinait la doublure écarlate. Son col était remonté autour de sa figure et le bord de son chapeau noir baissé. On ne distinguait entre le col et le chapeau que deux yeux brillants et un nez en bec d’aigle. D’une main il jouait distraitement avec une curieuse bague ornée d’une tourmaline qu’il portait à l’autre.
Puis je vis un homme dont l’expression ouverte, franche et gamine contrastait avec le précédent, aux cheveux blonds ondulés et aux yeux bleus pétillants. Il portait une culotte de jersey moulante avec une large bande sur le côté et de hautes bottes étincelantes. J’eus l’impression qu’il était américain comme, d’ailleurs, tous les autres. Mais celui-ci paraissait en plus être un grand athlète d’université, un homme de Harvard, pensai-je.
Au-delà, il y avait un autre individu jeune au visage engageant, vêtu d’une combinaison rouge assortie à ses cheveux roux frisés. Et à côté de celui-là deux autres personnages à la carrure athlétique, l’un presque nu, uniquement vêtu d’un baudrier et d’armes tintantes ; l’autre, qui me semblait fort et compétent, portait un complet ordinaire à l’aspect élimé.
Il n’en restait plus que deux. Le premier était également tout en noir et coiffé d’un chapeau mou, ressemblant étrangement à l’homme au nez busqué, sauf que chez lui aucune doublure rouge n’égayait le deuil de sa tenue, qui était couverte d’un réseau de fils d’argent ressemblant singulièrement à une toile d’araignée géante.
Le dernier était un jeune homme à la mine agréable et à l’attitude indolente des favorisés de la fortune. Il me considéra amicalement et je fus d’autant plus surpris de remarquer son col retourné et la teinte uniforme de son costume assez ordinaire… vert jade !

— Messieurs, dit Doc Savage, permettez-moi de vous présenter notre dernier membre, le Dr John H. Watson, anciennement du 221 bis Baker Street, Londres, Angleterre. Docteur Watson, voulez-vous entrer ? Faites comme chez vous. Ceci est notre bibliothèque. Les milliers de volumes que vous voyez ici représentent les biographies, publiées et secrètes, des hommes rassemblés dans cette pièce. Même quelques-uns de vos propres ouvrages concernant votre ancien ami ont trouvé leur chemin jusqu’ici, tout comme votre compagnon lui-même à plus d’une occasion.
— Holmes ? Ici ? m’exclamai-je. Mais… il ne m’en a jamais rien dit, il n’a jamais…
— Non, Watson ? fit le géant de bronze. Ne vous a-t-il jamais parlé des années qu’il a passées au Tibet ? Ni aux États-Unis sous le nom d’Altamont ?
— Mais naturellement ! criai-je en me frappant le front. Bien sûr ! Et je n’ai jamais…
— Ne soyez pas trop dur envers vous-même, Watson. Le moment est maintenant venu pour vous de nous rendre service, à présent que vous êtes dans la Forteresse de Solitude, et vous allez avoir l’occasion de faire une faveur au monde, et à certains individus de ce monde. Mais d’abord, permettez-moi de présenter nos autres membres.
Il me prit par le coude et je fis le tour des fauteuils en serrant la main tour à tour à chacun des hommes que j’avais observés. Ils se présentèrent eux-mêmes.
— Richard Benson, le Vengeur, me dit l’homme en gris.
— Kent Allard, le Fantôme, annonça avec un léger rire l’homme au nez en bec d’aigle.
— Gordon, Yale 34. Mes amis m’appellent Flash(1).
— Curtis Newton, Sir, parfois appelé Captain Future.
— John Carter, ancien capitaine dans la cavalerie confédérée.
— David Innes, du Connecticut et de l’Empire de Pellucidar.
— Richard Wentworth, me dit le second des hommes en noir, connu de certains sous le nom de l’Araignée.
Alors qu’il me serrait la main je détectai un regard de suspicion et de jalousie, passant entre lui et l’homme qui se faisait appeler le Fantôme. Et finalement, ce fut l’homme au costume de clergyman vert.
— Om, dit-il en joignant les mains à l’orientale avant de m’en tendre une à la manière occidentale. Jethro Dumont, de Park Avenue, New York. Également connu sous le nom de Dr Charles Pali et… du Lama Vert.
— Très honoré, parvins-je à bredouiller. Je n’avais jamais imaginé que vous pouviez être des personnes réelles. Je vous ai toujours pris pour des inventions dues à des imaginations enfiévrées.
— Comme on l’a dit de votre bon ami et compagnon de Baker Street, n’est-ce pas, Watson ? dit Doc Savage.
Je reconnus que c’était effectivement le cas.
— Je suis assailli sur les deux flancs, avouai-je. D’un côté, il y a ceux qui affirment que mon bon ami et compagnon, dont je me suis fait le chroniqueur au mieux de mon habileté durant de longues années, n’est qu’une créature de ma propre imagination enfiévrée et n’a aucune existence dans le monde réel. De l’autre, le gentleman qui me sert d’agent littéraire, le Dr Arthur Conan Doyle, a lui-même été accusé d’écrire ces récits mêmes que je lui fournis et qu’il vend ensuite aux magazines pour mon compte.
Un rire de sympathie fusa et courut autour de la pièce. Je songeai de nouveau aux volumes qui tapissaient les murs de la bibliothèque ; il n’y avait pas un seul de mes commensaux dont les exploits n’avaient mérité les efforts d’un chroniqueur tel que moi, quelque humbles que fussent ses talents.
— Et cette bande, cette assemblée d’aventuriers… ai-je devant moi le total de leur espèce ? demandai-je aux personnages en prenant le riche et confortable fauteuil que me désignait Doc Savage.
Il y eut un murmure de conversation tandis que ces hommes aux vêtements pittoresques échangeaient des commentaires inspirés par ma question. Puis l’un d’eux – je crois que c’était l’ancien de Yale, Gordon – se fit leur porte-parole à tous pour me répondre :
— Nous ne sommes que les représentants actuels d’un mouvement dont le nombre est légion. Depuis l’époque de notre fondateur, dont le portrait est accroché au-dessus de la cheminée, jusqu’à ce jour, nous avons été des centaines. Leurs noms sont inscrits au tableau d’honneur que vous voyez là près de la fenêtre.
Il me désigna d’abord le tableau auquel il avait fait allusion, puis une haute fenêtre étroite aux vitres thermiques opaques derrière laquelle la longue nuit arctique commençait à tomber. Je me levai pour m’approcher d’abord du feu pétillant et portai mes yeux vers le portrait exécuté avec art et richement encadré. Le peintre avait traité son sujet dans des teintes profondes de brun, de rouille et de rouge sombre. Le visage exprimait la force, l’intelligence, et un certain esprit sans-souci. Le costume était celui d’un chevalier français d’un siècle enfui. Une petite plaque gravée, sur le cadre, portait un simple nom : D’Artagnan. Rendant un hommage silencieux au sujet du portrait, je foulai le riche tapis pour aller examiner le tableau que m’avait désigné l’Américain Gordon. Son titre était une simple phrase dont les capitales formaient un mot d’une seule syllabe dont la signification, je dois l’avouer, m’échappa complètement : Personnages Unis de la Ligue des Protecteurs. Les noms étaient certes fort nombreux, comprenant non seulement tous ceux des personnes présentes (moi-même excepté, bien entendu) mais aussi beaucoup d’autres, dont je citerai les plus familiers et d’autres moins connus comme Jules de Grandin, Anthony Rogers, Sir Dennis Nayland Smith, Jimmy Dale, Arsène Lupin, Kimball Kinnison, Nicholas Carter, Stephen Costigan et encore de longues colonnes…
— Une magnifique compagnie ! ne pus-je me retenir de m’écrier après avoir complété mon examen. Mais si je puis avoir l’audace de le demander, comment cet établissement est-il entretenu ? Qui prépare les feux, les repas, sert les libations ?
— Oh, ce ne sont pas les domestiques qui nous manquent, docteur Watson, me dit le jeune homme en combinaison rouge nommé Curtis Newton. Chacun de nous fournit sa propre équipe d’assistants au service général de la Ligue. Les miens comprennent Otho l’androïde, Grag le robot et Simon Wright le cerveau vivant.
— Et les miens, dit le Fantôme avec un rire sinistre, sont le riche oisif Lamont Cranston, le chauffeur Moe Shrevnitz, le génie des communications Burbank et le presque suicidé Harry Vincent.
Chacun à son tour nomma un groupe de bizarres assistants, tous aussi singuliers et excentriques que leurs employeurs.
— Chacun de ceux-là, conclut Doc Savage, fait son temps de service à la cuisine, à l’arsenal ou ailleurs dans la Forteresse et autres lointains avant-postes de la Ligue, entre les missions et les services personnels rendus à leurs employeurs respectifs.
— Je comprends, murmurai-je en goûtant le breuvage qui était apparu, à mon insu, à côté de mon fauteuil. Cependant, une chose me déroute. Pourquoi m’avez-vous convoqué dans cette redoute ? Vous êtes indiscutablement une bande d’hommes audacieux et les plus capables qui soient. Je ne sais quelle énigme vous devez affronter, autre que l’affaire du Dieu à la Licorne Nue que l’on a volé. Sûrement vous n’avez nul besoin de mes humbles talents pour résoudre cela, qui ne doit être à vos yeux qu’un problème mesquin.
Une fois de plus la présidence de l’assemblée fut assumée par Clark Savage Junior. Il arpenta un moment la pièce puis il se planta enfin devant le feu pétillant dont les flammes dansantes projetaient des ombres monstrueuses dans la somptueuse bibliothèque de la Ligue. Les jambes écartées, les mains croisées derrière le dos, son torse splendide bombé et sa fière tête levée, apparaissant ainsi à contre-jour contre les flammes, il présentait une image glorieuse de puissance et de grâce viriles.
— John Watson, dit-il gravement, ce que je m’apprête à vous dire est une chose délicate et d’une nature à secouer le monde. Je vous demande sur l’honneur, en qualité de plus récent compagnon des Personnages Unis de la Ligue des Protecteurs, de ne la révéler à personne, tant que l’affaire n’aura pas été victorieusement résolue. Ai-je votre parole solennelle, John Watson ?
— Vous l’avez, monsieur, murmurai-je.
J’avais une boule dans la gorge et mes yeux me semblaient singulièrement humides.
— Très bien, poursuivit Doc Savage. Je dois vous annoncer qu’il existe en liberté un monstre dont les maléfiques machinations surpassent celles des plus infâmes individus de toutes les annales de la Ligue !
— Plus noir que le cardinal de Richelieu ! cria une voix.
— Plus sinistre que l’insidieux Dr Fu Manchu ! dit une autre.
— Plus brillant que le révolutionnaire Ay-Artz de la planète Lemnis !
— Plus traître que Hooja le Sournois !
— Plus redoutable que Blacky Duquesne !
— Plus impitoyable que le cerveau Ras Thavas !
— Plus menaçant que le Napoléon du Crime lui-même ! ajouta Doc Savage en apportant à la liste une conclusion fracassante.
— Le Napoléon du Crime ? répétai-je sans pouvoir en croire mes oreilles. Vous voulez dire… vous voulez parler de ce génie maléfique, le Pr James Moriarty ? Mais je le croyais mort… tué en plongeant dans les chutes de Reichenbach !
— Peut-être est-il mort… peut-être a-t-il échappé, comme son rival et adversaire dans la lutte épique qui atteignit son apogée en Suisse. Bien des hommes ont jugé bon de disparaître et quelle meilleure cachette que la tombe, n’est-ce pas, Watson ?
Savage allait et venait devant la haute cheminée, son ombre titanesque passant sur les poutres du plafond et les lustres de fer. Les autres hommes gardaient, le silence, écoutant cet échange de propos entre leur chef et moi. Je jurai à part moi de sauver l’honneur de mon ancien ami et compagnon.
— En évoquant le nom du Napoléon du Crime, dis-je avec quelque humeur, en faisant cette allusion, Doc Savage, vous semblez impliquer que mon propre compagnon n’aurait pas réussi à débarrasser le monde de ce monstre !
— Précisément, répliqua Savage. Votre compagnon, Sherlock Holmes, est entre les mains d’un monstre à côté duquel le Pr Moriarty et ces autres petits pendards perdent toute présence et pâlissent !
Il s'approcha et se tint devant moi, me dominant de toute sa gigantesque masse.
— Je ne suis ici que parce qu’un peu de secours apporté à propos par ma cousine Patricia m’a permis d’échapper aux griffes de cet archi-monstre ! Je me suis glissé dans les mailles de son réseau mais deux compagnons avec qui je recherchais le Dieu à la Licorne Nue ont été moins heureux que moi, et sont en ce moment maintenus en captivité par le génie fou dont les entreprises risquent de causer l’écroulement de toute la fragile structure de la civilisation !
— Deux compagnons ? murmurai-je, suffoqué. Deux ? Mais qui sont-ils donc ?
Il s’accroupit, amenant ses yeux aux reflets métalliques à la hauteur des miens.
— En ce moment même, gémissent dans l’étau de ce brillant cerveau fou Sherlock Holmes et Sir John Clayton, Lord Greystoke, plus connu du monde sous le nom de Tarzan l’Homme-Singe !
— Holmes et Greystoke ? En même temps ? Et il s’en est fallu de peu que vous-même, Doc Savage… Mais qui peut être ce démon, et comment puis-je vous aider à arracher vos compagnons à son étreinte ?
— Wentworth, vous êtes notre grand intellectuel, dit Doc Savage à l’homme en cape de toile d’araignée. Expliquez au Dr Watson notre stratégie, je vous prie, pendant que je me retire brièvement pour extraire quelques racines carrées et cubiques.
Doc Savage alla se réfugier dans son fauteuil et l’Araignée se mit à parler d’une voix basse, insinuante, qui semblait presque hypnotiser l’auditoire.
— Ce monstre est indiscutablement l’adversaire le plus brillant et le plus imaginatif qu’aucun de nous ait jamais eu à affronter. Cependant, Watson, comme le savent bien tous ceux qui combattent le crime et l’anarchie, il n’a jamais existé un seul esprit du mal que son cerveau dérangé n’ait poussé à commettre une erreur fatale qui l’a fait traîner devant la justice et punir, tôt ou tard. Tôt ou tard, Watson.
— L’enlèvement de Tarzan, de Holmes et de Doc Savage devait avoir été effectué à la brillante Exposition du Progrès Européen où le Dieu à la Licorne Nue était exposé, dit Richard Henry Benson, le Vengeur, tout en jouant distraitement avec une dague bizarre et un pistolet d’aspect plus étrange encore. Une remarquable réplique du Dieu à la Licorne Nue fut substituée, substitution qui aurait échappé à l’œil exercé du lapidaire le plus perspicace et qui a été découverte par une simple femme !
— Oui, une simple femme, dit le capitaine John Carter en reprenant le récit. Une femme protée que ses admirateurs ont diversement identifiée avec la princesse Dejah Thoris d’Helium, avec Joan Randall fille du préfet de la police interplanétaire, avec Margo Lane fidèle amie et compagne du Fantôme, avec Jane Porter Clayton Lady Greystoke, et avec Miss Evangl Stewart de Greenwich Village, le quartier bohème de New York, entre autres !
— Cette femme, intervint Jethro Dumont d’une voix suave, La Femme si vous préférez, a détecté l’habile substitution et a cherché à avertir Sherlock Holmes, Lord Greystoke et Doc Savage. Elle a alerté Greystoke et Holmes et parlait à Doc Savage quand les deux premiers membres de la Ligue, ignorant la présence de Doc, entreprirent de démasquer la fraude et tombèrent dans le piège du monstre !
— Je me suis porté à leur secours, conclut Savage, mais le démon s’y attendait ! Il s’est servi du Dieu à la Licorne Nue pour duper Holmes et Tarzan et, les utilisant comme leurres, il a failli me cueillir aussi ! Je me suis échappé, la vie sauve et rien de plus, tandis que Holmes et Tarzan étaient enlevés, ainsi que le Dieu de la Licorne Nue !
— Ainsi la menace dont parlait Miss… La Femme, bredouillai-je, la menace d’exposer le Dieu à la Licorne Nue sur la place Saint-Wrycyxlwv… n’était qu’une comédie ? Un canular ?
— Non, docteur Watson, intervint le Fantôme, cette menace est réelle, trop réelle. Mais un bien plus grave danger menace l’ordre et la sécurité du monde, le fou même qui tient en ce moment entre ses serres Sherlock Holmes et Tarzan l’Homme-Singe !
— Je vois, je vois, marmonnai-je si accablé que j’en devenais incohérent. Mais alors… alors quel rôle m’avez-vous dévolu dans ce drame ? Que peut faire un humble médecin et biographe occasionnel des grands hommes dans une telle situation ?
— Vous devez résoudre le crime, ordonna Doc Savage, délivrer les victimes et sauver l’ordre de la civilisation du monde entier, docteur Watson !

Je plongeai la main dans ma poche pour y prendre ma pipe, repoussai le revolver futile avec lequel j’avais sottement menacé La Femme quand elle était entrée dans mon logement de Limehouse il y avait apparemment si longtemps, et me mis à marcher de long en large. Mon esprit galopait. Mes pensées tourbillonnaient comme des débris d’épaves dans une tourmente. Une seule question se présentait à mon cerveau égaré : que ferait Holmes ? Que ferait-il ? Je m’arrêtai enfin devant Doc Savage et lui demandai :
— Est-ce que le démon a laissé un indice, une ombre de piste, aussi triviale et dépourvue de signification qu’elle puisse vous paraître ?
Des sillons de perplexité et de concentration se creusèrent sur le front de l’homme de bronze. Enfin il me répondit :
— Il pourrait y avoir un détail, Watson, mais sur le moment il m’a paru de si peu d’intérêt que j’y ai à peine prêté attention et que j’hésite même à vous le révéler maintenant.
— Permettez-moi d’être seul juge de cela, s’il vous plaît, répliquai-je aussi sèchement que l’aurait fait Holmes, et je fus heureux de voir l’homme de bronze réagir comme si Sherlock Holmes lui-même l’interrogeait.
— Le monstre a apparemment mis au point un instrument super-scientifique qui réduit la taille de ses victimes à celle de Pygmées, et il est parti avec le pauvre Holmes sous un bras et Greystoke sous l’autre.
— Oui ? Continuez, je vous prie.
— Eh bien, docteur Watson, comme le démon quittait l’Exposition du Progrès Européen, il semblait marmonner tout bas. Je pouvais à peine distinguer ses mots. Mais il m’a semblé entendre quelque chose comme Angkor Vat, Angkor Vat. Mais qu’est-ce que cela peut signifier, Watson ?
Je souris avec condescendance et me tournai vers l’assemblée assise dans un silence respectueux. D’un geste, j’indiquai que j’étais prêt à accepter toute suggestion.
— Est-ce une drogue exotique ? demanda l'un d’eux.
— Le nom du monstre lui-même ? hasarda un autre.
— Une formule secrète quelconque ? demanda un troisième.
— Un talisman religieux ?
— Un footballeur de Princeton ?
— Le plus grand savant de l’antique Neptune ?
— Un terme nautique périmé ?
— Le siège d’une monarchie disparue ?
— C’est ça ! m’écriai-je. J’étais sûr que l’un de vous savait ! Angkor Vat est une cité perdue dans la jungle de l’Asie païenne ! Nous devons rechercher le monstre et ses victimes à Angkor Vat ! Vite, m’exclamai-je en me tournant vers Doc Savage. Faites immédiatement préparer des moyens de transport ! Nous partirons cette nuit même pour Angkor Vat !
— Puis-je venir ? demanda le Fantôme en faisant tourner sa bague autour de son doigt.
— Non, non, emmenez-moi ! cria le Vengeur.
— Moi ! s’exclama Gordon de Yale.
— Moi ! glapit David Innes. Je connais personnellement Tarzan !
Bientôt ils bondirent tous de leurs fauteuils, se bousculèrent pour s’approcher de moi en se disputant l’honneur de m’accompagner dans ma mission pour sauver Sherlock Holmes et John Clayton, Lord Greystoke.
— C’est une tâche qui incombe uniquement à Doc Savage et à moi, leur dis-je avec autant de douceur et de fermeté que possible. Vous devez tous rester ici et vous tenir prêts au cas où je ferais appel à vous. Maintenant, Savage, priez quelques-uns de ces domestiques bien connus de votre établissement de préparer un véhicule capable de nous transporter vers la cité perdue d’Angkor Vat dans les jungles du lointain Orient !
— Bien, monsieur, répondit-il.
La fermeté allait être, je m’en faisais le serment, la caractéristique principale de mon mode d’opération, à partir de cet instant. Quelques minutes plus tard une équipe de créatures grotesques avaient préparé une des étranges machines volantes que l’on appelait, m’informa Doc Savage, des autogyres, avec une abondante provision de carburant, une mitrailleuse d’un modèle perfectionné à l’air menaçant, et des munitions. Prenant à peine le temps de serrer chaleureusement la main de chacun des membres de la Ligue que nous laissions là, Savage et moi prîmes notre envol au-dessus des étendues arctiques désolées.
Quelques heures plus tard, notre remarquable autogyre vrombissait à travers l’immense continent eurasien, passant à un moment donné au-dessus de la place Saint-Wrycyxlwv où le Dieu à la Licorne Nue devait être exposé, à la grande détresse de La Femme et au péril de la civilisation européenne, dans un peu plus de vingt-quatre heures si Doc Savage et moi échouions dans notre mission. Nous survolâmes les empires germanique et austro-hongrois, les États slaves à demi barbares à l’Est, fûmes dangereusement secoués au-dessus des cols enneigés des sinistres monts de l’Oural et découvrîmes enfin l’Asie. Rien ne nous arrêtait, rien ne nous ralentissait. Les serviteurs de Savage avaient équipé l’autogyre de nombreuses citernes auxiliaires de carburant, et avaient eu la prévenance de préparer pour Savage et moi un énorme panier de délicates victuailles.
Nous passâmes au-dessus de la grouillante Bombay, virâmes vers le nord en jetant négligemment les os rongés d’un faisan rôti sur les sables hantés de nomades du désert de Gobi, planâmes très haut au-dessus des hordes de Chinois païens tout en achevant un repas de homard froid mayonnaise (laissant tomber les carapaces vides de l’arachnide aquatique entre les mains d’Orientaux médusés) et passâmes enfin au-dessus de la baie du Tonkin, agitant la main aux vapeurs côtiers, survolâmes de nouveau la terre et finalement je vis très loin au-dessous des roues de notre autogyre la verte luxuriance de la jungle impénétrable.
Bientôt mon compagnon et pilote m’indiqua une clairière entre les arbres. Je distinguai parmi les palmiers altiers les pyramides et les temples, les colonnades et les pagodes d’une antique métropole, perdue pendant des milliers d’années et récemment redécouverte à la stupéfaction et à l’émerveillement des érudits européens eux-mêmes. Doc Savage manipula les commandes de l’engin et nous plongeâmes, plongeâmes dans l’atmosphère tropicale humide, jusqu’à ce que les roues enrobées de caoutchouc de notre véhicule aérien se posent, roulent et s’arrêtent au sommet de la plus haute pyramide d’Angkor Vat.
Nous descendîmes de l’autogyre et contemplâmes l’antique cité. En cette région du globe c’était l’aurore, et quelque part une créature sauvage glapissait son salut au soleil, tandis que d’immenses félins retournaient silencieusement vers leurs antres après leurs chasses nocturnes, et que des oiseaux aux plumes étincelantes comme des joyaux voletaient à la recherche des fruits tropicaux dont ils aiment à se gorger.
— Il n’y a qu’un seul endroit dans une cité comme celle-ci ou un fou comme notre ennemi voudrait installer son quartier général, gronda Doc Savage. C’est le grand temple du soleil, et c’est pourquoi je me suis posé ici !
Dans l’étrange silence de la métropole de la jungle, nous descendîmes par les larges degrés de granit de l’édifice pyramidal, nous arrêtant de temps en temps pour nous exclamer devant l’œuvre d’un artisan asiatique depuis longtemps disparu, pour tuer un serpent venimeux ou pour admirer un libre citoyen des espaces célestes au plumage éclatant. Enfin nous foulâmes la terre et, cheminant vers la grande colonnade donnant sur la vaste salle du temple, nous trouvâmes le cachot de notre démon… mais notre proie avait abandonné le bercail ! Savage et moi contemplâmes, atterrés, l’instrument de torture du monstre dément, glacés moins par sa masse – car ce n’était pas plus grand qu’une simple musette – que par les possibilités maléfiques révélées par ses commandes complexes.
De toute évidence, le fléau et ses victimes avaient été là peu de temps avant notre arrivée et il avait fui précipitamment, abandonnant son instrument infernal dans sa hâte. Et cependant, cette négligence même indiquait que le malfaiteur possédait une arme plus redoutable encore et qu’il la conservait ailleurs, en un autre lieu où il avait entraîné nos malheureux compagnons !
Savage et moi retournâmes en courant vers l’autogyre, non sans avoir pris le temps de rechercher des indices nous permettant de déterminer la destination du diable en fuite et de ses captifs. Nous les poursuivîmes ainsi d’Angkor Vat à la moderne Tokyo et de là à la mystérieuse île de Pâques où nous errâmes parmi les étranges sculptures monolithiques jusqu’à ce que Doc Savage fasse appel aux talents du Lama Vert par communication à distance. Cette lumière persuada une des énigmatiques statues de révéler à Savage ainsi qu’à moi-même qu'elle avait observé le démon et ses deux prisonniers quelques minutes à peine avant notre arrivée, qui avaient pris la fuite en direction de l’établissement américain de Peoria, dans la province de l’Illinois.
Nous franchîmes le Pacifique, les pales de l’autogyre grondant au-dessus de nos têtes tandis que nous repassions du jour à la nuit. Nous survolâmes les lumières étincelantes de la baie de San Francisco, nous élevâmes à des hauteurs glaciales pour passer au-dessus des Montagnes Rocheuses, plongeâmes de nouveau vers le sol pour faire signe ici à un vacher, là à un paysan avant de voir de nouveau le soleil se lever alors que nous étions encore loin de Peoria.
Il nous restait moins d’une journée ! Mon esprit horrifié me montrait la place Saint-Wrycyxlwv et l’inévitable désintégration de l’ordre universel qui suivrait cette scène, surtout en l’absence des deux sauveurs du sain et du normal, Holmes et Greystoke. Chaque avant-poste du génie du mal, à mesure que nous les découvrions, révélait qu’il avait abandonné un modèle plus infernalement perfectionné de sa machine de torture, aux parois luisantes, au tableau couvert de manettes et de boutons, tous marqués de quelque abréviation énigmatique d’une signification alphabétique ou cabalistique connue du seul bourreau et, supposai-je avec un frisson, de Sherlock Holmes et de John Clayton !
De l’Illinois la piste nous conduisit à un entrepôt abandonné situé dans le bas de la Septième Avenue de New York. Là, Savage et moi trouvâmes d’autres instruments différents utilisés par le monstre et nous entendîmes claquer une porte lointaine dans le fond du bâtiment alors même que nos bottes martelaient le sol rageusement à la poursuite du fugitif dément. Nous le traquâmes dans un long tunnel qui semblait plonger et serpenter sous les fondations mêmes de l’île de Manhattan, et puis il y eut un grondement – un éclair – une étrange sensation d’arrachement et de torsion, et Savage et moi nous trouvâmes debout, côte à côte, devant le kiosque de Londres où La Femme m’avait amené au début de ma singulière odyssée !
— Et maintenant ? haleta fébrilement Savage en consultant un chronomètre qu’il avait fort commodément bouclé au poignet d’un de ses puissants membres de bronze.
Je réfléchis un moment, en me demandant où, dans l’immense métropole, pourrait aller le fou. Soudain, je fus frappé par un trait d’inspiration. Je saisis par le bras le géant de bronze et courus avec lui vers la station de fiacres la plus proche où nous montâmes dans la seconde des voitures alignées. Je donnai précipitamment des indications au cocher qui partit rapidement, les sabots des chevaux claquant sur les pavés de Londres à mon grand soulagement pour nous arrêter enfin devant le vieil édifice familier où j’avais passé tant d’heureuses années par le passé.
Je jetai une pièce au cocher et Savage et moi nous élançâmes sur le perron et tambourinâmes frénétiquement à la porte du logement du rez-de-chaussée en priant son occupante, la propriétaire et gérante de l’établissement, de se joindre à nous dans notre mission et d’apporter avec elle son passe-partout.
Tandis que l’excellente femme introduisait sa clef dans la serrure de l’appartement de l’étage supérieur, Savage enfonça la porte de sa puissante épaule de bronze et je m’engouffrai à l’intérieur, revolver au poing, pour contempler le tableau qui s’offrait à mes yeux. Je vis le démon assis devant son infernale machine, manipulant ses leviers et ses touches avec une hâte démente, tandis que sur la table à côté de lui je reconnaissais les silhouettes pitoyablement réduites de Sherlock Holmes et de John Clayton, dansant et se tordant à chaque coup frappé sur les boutons de l’instrument de torture. D’un côté de la machine était posée une énorme pile de feuillets couverts de lignes dactylographiées. De l’autre, une pile plus haute encore de feuillets vierges attendaient d’être emplis de mots.
Il y avait une seule feuille dans la machine du monstre, et chaque fois qu’il frappait sur une touche une lettre apparaissait sur le papier, et à chaque mot je voyais la douleur s’inscrire sur les visages des deux héros, souffrance qui croissait à mesure que leur taille diminuait.
— Halte, démon ! hurlai-je.
Le fou se retourna sur son siège et nous considéra, Savage et moi, de ses yeux luisants. Il avait les cheveux blancs et une physionomie d’une beauté satanique empreinte des stigmates d’une longue débauche et d’une luxure sans frein.
— Ainsi, Savage, articula-t-il sombrement, et Watson ! Vous m’avez trouvé. Grand bien vous fasse ! Aucun homme ne peut barrer la route à Albert Payson Agricola ! Vous avez joué mon jeu ! Vous voyez… voici vos deux compatriotes. Tous les autres membres de votre Ligue imbécile vont suivre ! Et moi seul posséderai le Dieu à la Licorne Nue.
Sur ce, il désigna d’un geste large une table située au fond de la pièce. Là, sur le même acajou où mon gazogène avait reposé pendant de si longues années entre l’étui à violon de Holmes et sa seringue hypodermique, se dressait dans toute sa majesté argentée et scintillante le chef-d’œuvre de Mendez-Rubirosa, le Dieu à la Licorne Nue !
— Et maintenant, s’écria triomphalement Agricola, je vais ajouter deux nouveaux trophées à ma collection de pantins et de marionnettes !
Il se courba sur le clavier de son infernale machine et frappa une touche, puis une autre. À chaque frappe je sentais un spasme de dynamisme galvanique déferler dans mon organisme ou je voyais le pauvre Savage se tordre dans d’abominables souffrances.
— Arrêtez ! parvins-je à hurler au démon. Arrêtez ou je…
Il frappa une nouvelle touche. SOUDAIN JE ME SENTIS IMMENSÉMENT MAGNIFIÉ ET PUISSANT ! JE PRESSAI LA DÉTENTE DE MON REVOLVER ET ALBERT PAYSON AGRICOLA ÉCARTA VIVEMENT LES BRAS ! SON COUDE HEURta un levier de la machine et je revins à la normale. Je vis Doc Savage à mon côté qui massait ses membres douloureusement tordus. Je vis Sherlock Holmes et Tarzan l’Homme-Singe commencer, avec une lenteur infinie mais par degrés perceptibles, à retrouver leur forme et leur stature. Albert Payson Agricola s’affala sur le tapis, un petit trou entre les deux yeux.
Il ne s’écoulait de la blessure ni sang ni débris de matière cervicale, mais des miettes et des lambeaux de papier journal sec, jauni, imprimés d’une encre grasse.