dimanche 29 mai 2016

Service Funèbre (Gerry Conway)

... Gerry CONWAY, scénariste connu des amateurs de B.D. fantastiques, nous propose un texte fort macabre, fort à rebours, une histoire de… refroidi. Voilà comment était présenté l'auteur de Service Funèbre nouvelle parue dans le septième numéro l'anthologie de science-fiction Univers.

Gerry Conway c'est l'homme qui a "tué" Gwen Stacy l'amour de Peter Parker (souvenez-vous de l'horrible "SNAP"), c'est celui qui introduit dans l'univers Marvel le Punisher, avatar un peu aseptisé de L'Exécuteur alias Mack Bolan et représentant de ces justiciers qui faisait régner la loi et l'ordre dans l'imaginaire collectif des seventies, en appliquant la loi du talion sous les auspices de l'Histoire étasunienne, de son Far West et de ses vigilants

Conway fait partie de ces scénaristes précoces (il a commencé d'écrire à 16 ans pour DC Comics) qui écrivent tout azimut : bande dessinée domaine où après une longue absence il vient de revenir), cinéma, télévision et littérature.  

C'est de ce dernier domaine que j'extrais la nouvelle qui suit.

Service funèbre

par Gerald F. CONWAY


On l’avisa d’aller chercher son père juste avant l’aube, un lundi matin bien morne. Il enfonça machinalement la touche d’attente de la vidéo puis, au bout de trois minutes, s’aspergea le visage d’eau glacée pour balayer les dernières traces de sommeil. Revenant auprès de l’écran, il vit l’heure : 3 h 44. De plus en plus tôt. Un moment se passa avant que les mots prennent leur signification. Voilà trois ans qu’il attendait, et l’instant enfin venu, il lui semblait qu’on venait de l’arracher à un rêve particulièrement narcotique.
VOTRE PÈRE SERA PRÊT LE MERCREDI DIX-HUIT MARS, À SIX HEURES TRENTE DU MATIN, HEURE CENTRALE.
VOUS ÊTES PRIÉ D’ÊTRE EXACT.
VEUILLEZ VOUS MUNIR DE VOTRE CARTE BLEUE.
Jake effaça l’écran et s’assit, dans la pénombre : vingt-cinq années de souvenirs commençaient à s’infiltrer en lui. Il leva les yeux vers l’hologramme de sa famille, qui avait conservé toute sa netteté bien que l’image fût en train de pâlir. Sa mère, sa sœur, lui-même et son père ; son père qui ne regardait pas dans la même direction que les autres, mais contemplait quelque chose derrière l’appareil. Six ans auparavant, tout était d’une certaine manière plus simple. L’hologramme en témoignait : ils formaient alors une inébranlable famille.
Il regarda l’écran où agonisait encore une faible lueur. Son père était mort depuis trois ans, et maintenant son père allait revenir à la maison. Et peut-être Jake serait-il capable de dire ce qu’il n’avait dit avant. Peut-être. Et peut-être que tout irait bien. Comme avant. Peut-être…

Il passa la matinée du mardi à faire le ménage, à mettre de l’ordre dans la maison, à appeler Anne. Sa sœur lui parut désorientée. Elle n’avait jamais compris en quoi consistait, au juste, le procédé du Rappel, et ne comprenait toujours pas aujourd’hui.
— Ne te casse pas la tête pour ça, lui dit patiemment Jake, contente-toi d’être là demain, je passerai te prendre. Il revient, et il va avoir besoin de nous deux. Et moi aussi je vais avoir besoin de toi, Anne.
Le visage de sa sœur se fit plus doux encore, un sourire chassa les plis de son front.
— Tu n’as jamais été très gentil avec Père, Jake. C’est d’accord, je serai là. (Puis son expression s’assombrit de nouveau.) Se souviendra-t-il de nous ? Depuis trois ans…
— Ils ont mis sa mémoire sur bandes, petite sœur. Il sera comme il était le jour de sa mort.
— Exactement comme il était… ?
— Avec quelques petits changements, j’imagine. Je suppose qu’il ne sera pas aussi vieux. Pas aussi malade.
Lorsqu’elle hocha la tête, une boucle de ses cheveux dénoués vint lui frôler la joue.
— Tu aurais dû venir à la maison ce soir-là, Jake. Ton livre ne pouvait pas être aussi important que ça. Il voulait que tu sois là, je l’ai bien vu.
— Je sais.
Elle se mordit la lèvre tout en repoussant ses cheveux en arrière de la paume de la main, et dit :
— Excuse-moi. Tu sais…
— Oui, je sais, répéta Jake.

Il resta une heure entière devant l’enregistreur, cherchant quelque chose à dire, mais rien ne vint. Il se sentait stérile, vidé, et pour la millième fois se demanda s’il achèverait jamais son livre. S’il voulait véritablement l’achever. Ce n’étaient pas les soucis financiers qui l’entravaient, puisque l’allocation de chômage lui permettait de survivre, et que l’argent de son père lui avait apporté bon nombre de biens d’agrément. Il arrêta l’enregistreur et s’adossa à la banquette ; maintenant, il le savait, il ne pourrait plus travailler. Quand il ouvrit les yeux, il vit l’hologramme sur le rebord de la vidéo et pour la première fois il remarqua l’angle du regard de son père, son orientation. Peut-être s’agissait-il d’une illusion quelconque, là, dans cette pièce où régnait l’ombre, mais Jake eut la certitude que les yeux étaient fixés – avaient toujours été fixés – sur lui.

Qu’allait-il bien pouvoir acheter ? La circulaire des responsables du Rappel lui avait fait savoir que les nouveau-rappelés ne pouvaient manger aucune nourriture organique. Quant aux liquides, ils étaient autorisés bien qu’inutiles. Jake n’avait encore jamais songé à la question et voulait préparer un dîner pour son père, mais maintenant… Il finit donc par acheter une bouteille de vin en souhaitant que cela fasse l’affaire. Jusqu’à la porte du bâtiment où se trouvait l’appartement il serra l’acquisition bien fort contre sa poitrine, s’imaginant la protéger des minuscules feuilles de cendres grises qui tombaient en pluie. Et il n’eût pu expliquer pourquoi en ce jour il avait le sentiment d’agir à la dérobée.
Le mardi soir il écouta dans un fauteuil la musique du robinet national sans penser à rien, sans même recueillir ses souvenirs. Seul dans l’appartement exigu, il attendait que quelque chose lui arrive, que s’empare de lui une émotion autre que son sentiment de culpabilité croissant. Mais il ne se passa rien. Jamais il ne changeait.
Une heure s’écoula, puis il alla se coucher après avoir réglé l’écran sur 5 heures pour le lendemain. Il était encore tôt. Il demeura longtemps éveillé, contemplant le jeu des ombres qui s’entrecroisaient au plafond, écoutant la rumeur distante de la circulation sur les voies, trente-quatre étages plus bas.

La salle d’accueil était bondée. Mal à son aise, Jake trouva un endroit relativement dégagé près du distributeur d’eau, d’où il pouvait observer le public. Bleus et bruns doux : la salle était aménagée avec art. Un palmier artificiel dominait de peu les gens en ligne, au fond. La plus haute des palmes effleurait tout juste le plafond, et l’arbre qu’éclairait du dessous un spot vert clair semblait presque vivre. La salle sentait le neuf, le plastique frais. Ses occupants paraissaient avoir pour la plupart entre quarante et quatre-vingts ans ; une seule personne manifestement du même âge que Jake se trouvait là, une jeune fille à l’air timide avec dans le dos une longue tresse de cheveux noirs. À côté de lui patientait un groupe de quatre dames âgées. Voyant que Jake la regardait, l’une d’elles, petite et creusée, vêtue d’un ensemble brun très classique, s’avança vers lui.
— Vous aussi, vous êtes en avance ? lui demanda-t-elle d’une voix pincée, en battant des paupières.
Elle lui arrivait à peine à la hauteur de la poitrine. Il haussa les épaules.
— L’avis disait 6 heures et demie.
— Nous y sommes presque, n’est-ce pas ? (Elle regarda autour d’elle, puis se pencha de nouveau vers Jake et baissa le ton d’une mesure.) Il y en a tellement. Je n’aurais jamais cru qu’il y en avait autant. Rien n’indiquait, dans les papiers qu’on nous a donnés, combien de gens avaient payé à leurs chers disparus une place au Rappel.
Elle prononça très rapidement les derniers mots, comme pour reprendre le texte des publicités, et Jake sourit.
— Environ une centaine, je pense.
— Pas plus ? (Elle cligna des paupières.) J’aurais cru que nous étions plus nombreux que ça.
— Non.
Elle lui demanda ensuite, abruptement :
— Est-ce un parent ou un ami, ou une amie ?
— Qui ? fit Jake, surpris. Oh. Oui, un parent. Mon père.
— Moi, c’est mon époux, Thomas. Il a signé les papiers lui-même, et tout son argent est passé là. Pour moi, juste une petite pension. (Elle secoua la tête.) Moi, je ne vois pas l’intérêt de tout ça. Ça me semble presque indécent…
— Quoi ?
— Le Rappel, bien sûr. Bien sûr. Pourquoi voudrait-on qu’ils reviennent ? Je veux dire… j’aime Thomas, mais ce ne sera pas comme avant, vous voyez ce que je veux dire.
Elle redressa la tête pour observer Jake sous un autre angle mais lui-même, gêné, détourna son regard et regarda ce qui se passait à l’autre bout de la salle en se demandant pourquoi c’était à lui qu’elle avait choisi de s’accrocher.
— Certaines personnes ne pensent peut-être pas de même, dit-il.
— Oui, mais à quoi bon ? Ils ne vieillissent pas. Ils ne sont pas vivants. Ils ne sont plus avec nous, et tout est fini. Ils sont morts.
— Non, le Rappel les ramène.
Elle secoua la tête, en gardant les lèvres soudées.
— Non, non, n’en croyez rien. C’est juste ce qu’ils disent dans leur documentation. Ce ne sera pas la même chose. Je le sais, j’en ai parlé avec des amies qui ont travaillé sur le projet ; elles le savent. Elles m’ont dit qu’il sera seulement… enfin, seulement tel qu’il était le dernier jour. Thomas était un vieillard… enfin, il n’en avait plus pour longtemps. Il n’aura pas changé ; il ne se souviendra même pas d’avoir été mort. À quoi bon tout cela ? Essayez de vous imaginer ce que ça peut être, et vous verrez.
— Oui, peut-être, fit Jake, à contrecœur.
— Vous comptez vraiment… (Là elle s’interrompit et esquissa un sourire, presque un sourire intérieur.) Excusez-moi. Je parle trop. Croyez-moi, je regrette. (De ses doigts décharnés elle effleura le poignet de Jake.) C’est votre père ?
Jake approuva d’un signe de la tête.
— Et vous l’aimez, et vous voulez que tout soit parfait entre vous, n’est-ce pas ? Je sais ce que c’est ; mon fils, c’était pareil, exactement pareil.
— S’il vous plaît, madame. Comment toute cette histoire a-t-elle commencé ?
Elle relâcha légèrement sa prise sans l’abandonner, souriant de nouveau avec cette fois une touche de tristesse.
— Vous voulez dire, comment le Rappel a commencé ? (Elle cligna des yeux.) Je pense que les gens essaient simplement de faire de leur mieux. Je suis désolée, je me suis trompée. (Elle s’arrêta, enleva sa main et la pressa contre son ensemble pour en effacer les plis.) Je me disais que vous aviez l’air un peu perdu et que vous aimeriez discuter, parce que moi aussi je me sentais seule, et peut-être un peu inquiète. Excusez-moi. (Elle eut un petit rire nerveux, et reprit :) Je le dis trop souvent. Thomas me fait, me faisait souvent la remarque – je dis trop souvent « excusez-moi ». Il a raison.
Puis, en souriant distraitement cette fois, elle s’écarta de Jake à reculons et bouscula la jeune fille aux cheveux noirs. Surprise, la vieille dame en sursautant s’agrippa aux bras de sa victime. Elle faillit dire : « Excusez-moi », mais se ravisa à temps, rit et s’en alla rejoindre la foule. Jake la regarda s’éloigner. Il sentit quelque chose bouger en lui, une autre impression qui monta presque à la surface mais éclata avant qu’il pût en prendre conscience. Il lui vint ensuite à l’idée qu’il devrait essayer de faire la connaissance de la jeune fille aux cheveux noirs, mais aussitôt le souvenir d’une autre jeune fille se fraya un chemin dans son esprit et il ferma les yeux, adossé au mur, attendant qu’on appelle son numéro.

Il avait l’impression de ne jamais pouvoir avancer. Il l’avait voulue, cette fille, cette grande et mince fille aux yeux bleus et aux doux cheveux châtains, il voulait l’épouser et avait fait des projets d’avenir, des projets sophistiqués capables de démontrer ses qualités d’écrivain comme ses qualités d’homme. Il la voulait, et l’eût épousée, mais quelque chose l’avait retenu ; il ne pouvait être vraiment certain qu’elle l’accepterait, il ne savait au juste. Et il ne voulait pas lui demander, pas tant qu’il lui faudrait revenir voir son père et essayer de lui expliquer les raisons d’un nouvel échec.
Comme tous ses souvenirs, celui-ci lui pinça le cœur. Ses souvenirs paraissaient le paralyser ; chacun d’entre eux l’influençait, le trahissait et fournissait les précédents de sa vie. Il était enchaîné, et ne progressait que par inertie, comme c’était le cas à présent. Il ne cessait de suivre encore et toujours un chemin par trop familier.

Derrière l’étroit bureau, l’employée noire prit la carte qu’il lui présentait, en arborant un sourire professionnel et consciencieux. Elle glissa ensuite la carte dans le terminal placé devant elle, examina les chiffres jaillissant sur le petit écran bleuté et prit une note au stylet sur l’emplacement rectangulaire prévu à cet effet.
— Mr Grant est à vous, monsieur, dit-elle en indiquant une porte cintrée. Par ici, et à droite.
Puis elle se tourna vers la personne suivante, juste derrière lui. Jake, qui attendait quelque chose de plus, patienta un instant, mais la jeune fille l’ignora de sorte que, quelques minutes plus tard, après qu’il eut cherché que lui dire, il gagna l’entrée désignée et pénétra dans le couloir rose et feutré.
À l’autre bout, son père, qui l’attendait.
— Bonjour, papa.
Et ce fut tout, rien d’autre ne lui vint à l’esprit. « Comment vas-tu ? » paraissait totalement faux, déplacé. Que ne se trouvait-il ailleurs, n’importe où mais ailleurs !
Son père se tourna vers l’homme qui l’accompagnait, et que Jake n’avait pas remarqué. Il lui demanda :
— Je pars avec lui ?
L’humble douceur de la voix surprit Jake, car telle qu’il s’en souvenait, elle était plus franche, plus profonde. L’autre homme était tiré à quatre épingles, en habits noirs ; une main sur l’épaule de son protégé, il le poussa vers Jake.
— Oui, Mr Grant, vous partez avec votre fils. (Et à l’intention de Jake, il ajouta :) Il vous faudra être patient, parce qu’il va être en plein brouillard pendant les premières heures. C’est la désorientation. (L’élégant consulta sa montre et la replaça dans son gousset.) On l’a rappelé il y a à peine une heure ; c’est l’un des premiers depuis que le centre fonctionne.
Puis l’homme en noir sortit de sa poche un petit objet cylindrique qu’il confia à Jake.
— Voici votre boîtier de commande. Quand vous allez vous coucher le soir, vous tournez simplement ce bouton.
Jake le regarda d’un air curieux, mais il eut droit à des explications. C’est alors qu’il commença à ressentir des mouvements confus dans l’estomac. Il se tourna vers son père, essayant de déceler les rouages et les mécanismes qui devaient se trouver à l’intérieur, il le sentait. Et cette chair était-elle véritable, ou n’était-ce qu’un amalgame plastique quelconque ? Glissant le cylindre dans sa manche, il prit son père par le bras.
— Viens, papa, on rentre chez nous.

Durant le trajet, son père ne dit mot. Jake regarda devant lui, jetant un coup d’œil tantôt sur la voie routière, tantôt sur les commandes automatiques ; il ne voulait pas voir le souvenir assis à côté de lui.
Non, pas un souvenir, mais davantage, se dit-il. Ceci était son père ; son père vivait, quelque part à l’intérieur de ce corps. Jake se concentrait donc sur la route et, quand brusquement il se rappelait d’où venait le vieil homme assis à côté de lui et qu’un frisson lui parcourait les vertèbres, il serrait avec vigueur, des deux mains, le volant familier jusqu’à ce que ses nerfs se détendissent.

Anne s’était arrêtée devant la porte de l’appartement, les mains posées sur la tablette d’entrée.
— Entre, Anne, lui dit Jake, derrière elle. Il est sûrement en train de se demander ce qui nous retient.
Elle se retourna. Son visage était sans expression, malgré la tension que trahissaient ses gestes, le dessin de ses lèvres.
— Pourquoi l’as-tu laissé seul ? J’aurais pu venir toute seule.
— Je voudrais te parler avant que tu le voies. Pour te faire comprendre ce qu’il en est.
— Je comprends très bien ce qu’il en est, Jake. C’est toi qui ne comprends pas.
— Anne, on ne va pas recommencer avec toute cette histoire. Entre, je t’en prie.
Elle recula d’un pas et indiqua du doigt la serrure de la porte.
— Vas-y donc, puisque c’est ton appartement.
Contrarié, il composa lui-même le numéro de code sur le clavier et, la porte-sas franchie, parvint dans la pièce quelques marches plus bas. Assis sur la banquette, son père avait le nez à l’écran-fenêtre. Au bruit de la porte qui s’ouvrait, il se retourna, puis ébaucha un sourire hésitant : l’effet de désorientation commençait à se dissiper. Il commence à comprendre ce qui s’est passé, songea Jake, il sait que nous l’avons ramené.
— Papa, voici Anne. Tu te souviens d’Anne.
— Bien sûr que je me souviens d’elle, répondit le vieil homme. Comment vas-tu, Anne ? Comment ça va ?
Ils se dévisagèrent un instant ; Anne amorça un pas en avant, puis s’arrêta. Elle pencha la tête d’un côté, de l’autre, examina le visage de son père, parut se dire quelque chose, puis se retourna vers Jake, le teint pâle et la voix contrainte.
— Jake…
— Anne est un peu fatiguée, papa, intervint rapidement Jake. Assieds-toi donc une minute, on revient tout de suite. Une toute petite minute, d’accord ?
— Bien sûr, Jake. (En hochant la tête :) Ne traînez pas.
Le vieil homme se recroquevilla sur la banquette. Jake saisit aussitôt le poignet d’Anne et tira sans ménagement sa sœur vers le coin cuisine.
— Qu’essaies-tu de faire ? Tu veux lui faire du mal ? (Jake se secoua, la rapprocha de lui.) Est-ce trop te demander que…
Mais elle était en larmes.
— C’est vraiment papa, Jake. Exactement comme il était. C’est vraiment lui. Je ne pensais pas…
Et sa voix sombra parmi les frissons de son corps ; elle voulut dégager sa main, et Jake relâcha sa prise. Il l’attira vers lui pour qu’elle pût se blottir contre sa poitrine. Que faire ensuite ? Il l’ignorait. Par la porte, dans la grande pièce, il vit son père courbé, contemplant la circulation sur les voies très loin au-dessous, telle que la laissait apparaître l’écran-fenêtre. Jake fut ému de retrouver cette attitude jadis si familière. Son père avait toujours passé des heures de la sorte ; il réglait l’écran pour obtenir la meilleure netteté, afin que ses yeux défaillants pussent percer le brouillard et distinguer les détails les plus lointains.
Pourquoi cette scène dérangeait-elle Jake à présent ? Était-ce parce que souvenir et réalité ne faisaient qu’un ?
Subitement, alors qu’ils n’avaient pas échangé un mot durant plusieurs minutes, elle lui demanda :
— Pourquoi l’as-tu fait revenir ?
Arraché à sa rêverie, Jake lâcha les épaules d’Anne. Mais elle ne s’écarta pas.
— Pourquoi ? Parce que je l’aime. Parce que je veux… parler avec lui. Je me suis dit que maintenant, ce serait possible.
— Pourquoi y aurait-il la moindre différence aujourd’hui ? Vers la fin, c’est tout juste si vous vous disiez bonjour. En quel honneur crois-tu… (Elle s’arrêta, prit une inspiration, soupira longuement puis finit par se décontracter.) Pardonne-moi, Jake. Tout a changé, et je ne sais plus ce que je dois dire ou ne pas dire. Je ne me suis pas demandé pendant toutes ces années quel effet cela ferait de le revoir… en vie, comme ça. Tu en parlais, tu y as consacré une partie de ton héritage, mais je n’ai jamais cru que cela se réaliserait un jour, jamais. Et maintenant, il est là, je sais qui il est et je ne le sais pas, et je ne sais quoi dire.
— Tu as déjà beaucoup dit.
— Malgré tout ? (Elle s’écarta brusquement de lui, et le regarda à travers les mèches de ses cheveux.) Je sais que je dis n’importe quoi. Et je sais que ce n’est pas ce que tu attends de moi. Ce doit être épouvantable pour toi. Je suis navrée.
C’était elle à présent qui le tenait dans ses bras ; désemparé, Jake se demanda comment leurs rôles avaient été inversés, puisque sa sœur, maintenant, le réconfortait, lui.
— Je ne peux pas te dire comment je me sens, Anne. Je t’assure.
— Vraiment ?
Il secoua la tête. Il ne voyait plus son père, qui s’était sans doute rapproché de l’écran.
— Je crois que c’est ce que je veux, dit Jake. Il faut que je le voie encore une fois, aujourd’hui. Je peux peut-être… faire quelque chose.
— Mais non, tu ne peux pas, répliqua-t-elle en élevant la voix, puis en chuchotant presque ses mots lorsqu’elle se rendit compte qu’elle parlait trop fort. Tu ne peux pas. C’est terminé, ce n’est plus vraiment papa. Tu ne peux changer quoi que ce soit, Jake, tu ne peux pas. Ce que tu as là, c’est une masse de souvenirs, et on ne peut pas faire l’amour avec un souvenir.
Il recula, effaré par cette analogie. Ce n’était pas tant ce qu’avait dit sa sœur, mais la manière dont elle l’avait dit…
— Laissons tomber, Anne, d’accord. Je crois que nous ferions bien de revenir à côté.
— Vas-y, toi. Moi, je dois m’en aller. (Elle fit un pas, s’arrêta.) J’ai une famille, tu sais ; pour cela, je n’ai pas besoin de lui, c’est fini. Et je ne peux pas lui demander… demander à cette chose… de me donner l’impossible.
Puis elle s’éclipsa, glissant au-dehors avant que Jake eût pu la rappeler. Le vieil homme assis devant l’écran ne la vit pas partir, et Jake estima que c’était mieux ainsi. Son père ne comprendrait jamais.

Jake lui tendit un verre sans pied à demi-plein ; un cube de glace ballottait et tournoyait à la surface du vin sombre. Le vieil homme l’accepta et, le tenant des deux mains, le posa sur ses genoux et regarda Jake s’asseoir en face de lui, sans quitter une seule fois son visage des yeux. Jake ne parvenait à lire le sentiment de son père : quelque chose de distant, sans parenté, sans réalité véritables. Jake leva son verre, son père leva le sien, d’un geste tout juste un peu gauche.
— On boit à ta santé ?
— Non, Jake. Après tout, c’est ton vin.
Sourire.
Une impression étrange habitait Jake ; il se sentait entraîné. Ce spectacle n’avait pas d’âme, il le savait. Ce spectacle n’existait que grâce à la force d’inertie qui le poussait, lui, Jake, depuis sa jeunesse. Car jamais il ne parvenait à progresser, à agir réellement.
— À la tienne.
Jake porta son verre à ses lèvres, bientôt imité par son père.
— Que devient ton livre ?
— Ça va, il avance.
— As-tu trouvé un éditeur ?
— Pas encore.
Son père secoua la tête en marmonnant d’inintelligibles paroles.
— Je crois qu’il se vendra, papa. J’en suis sûr.
— Tu es mieux placé que moi pour le savoir, Jake.
— Tu n’es pas d’accord ?
— Cela n’a aucune importance. C’est ton œuvre, et c’est ta vie.
Jake opina du chef, et ne répondit pas.
Son père but une autre gorgée de vin, puis jeta un coup d’œil autour de lui. Lorsque l’hologramme capta son regard, Jake le vit serrer les lèvres et sourire.
— Rien n’a changé, comme je vois, tu as toujours le portrait.
— Oui. (Que dire d’autre ?)
— Cela fait quoi, trois ans ? Non, six, maintenant. Si longtemps que ça ? On dirait que rien n’a changé, rien du tout. .
— Je l’ai gardé comme il était.
— Pourquoi ? Pour moi ? Ne sois pas idiot, Jake.
— Je t’assure que si ; je l’ai gardé tel quel, pour… (Alors pourquoi ? Pourquoi l’avoir conservé ainsi ? Étrange malaise.)
— Continue, Jake. Qu’étais-tu en train de dire ?
— Rien, papa.
— Hmm.
Le vieil homme croisa les jambes et se tourna de nouveau vers la fenêtre ; une brume grise s’infiltrait des deux côtés de l’écran et obscurcissait une bonne partie de la vue.
— Mais cela, ça a changé ; on n’en était pas à ce point-là, la dernière fois que j’ai mis l’œil à la fenêtre. Ça s’est aggravé ?
— Et comment ! On peut à peine sortir.
— Ces filtres, ils marchent ?
— Plus ou moins.
— Plus ou moins. (Son père soupira :) Dis voir, Jake, qu’est-ce que tu entends au juste par là ? Tu devrais être plus explicite, mon garçon.
— Excuse-moi. Je veux dire qu’ils marchent parfois bien, et parfois pas très bien. Il y a des gens qui meurent.
Son père fit « Ahhh » avant de se remettre à boire son vin, roulant le verre entre ses paumes dès qu’il avait avalé une gorgée.
— Au fait, qu’est-elle devenue, cette fille ? C’était Susanne, son nom, hein ?
— Susan. On ne s’est pas beaucoup revus, père.
— Pas beaucoup ? Tu veux dire que tu as plus ou moins laissé tomber ?
— À peu près ça.
— Tu ne termines donc jamais rien, Jake ? Tu abandonnes toujours en chemin. Que s’est-il passé entre elle et toi ?
— Rien, papa ; rien du tout.
— Écoute-moi, Jake. Tu vas bientôt avoir vingt-cinq ans, et à vingt-cinq ans un homme doit se marier. Tu ne peux pas te permettre de laisser passer les occasions comme ça. Tu vas m’appeler cette fille tout de suite pour lui dire de passer ici, et on va voir ce qu’on peut faire. Oui, voilà ce qu’on va faire. On va voir comment on peut arranger ça.
Jake fit non de la tête, mais son père qui ne le regardait pas ne remarqua rien. Son regard était fixé sur quelque point éloigné, au-delà de Jake, de la même manière qu’était figé son regard dans l’hologramme que Jake avait posé sur le haut de sa console.
— Non, papa.
— Comment ? Et pourquoi ?
— J’ai vingt-sept ans. Cela fait trois ans, papa.
— Oh ? Ah, oui. Eh bien, appelle tout de même cette fille. Je te le dis, Jake, ce n’est pas normal qu’un garçon de ton âge laisse tout filer. Appelle cette fille immédiatement.
— Papa, ça fait trois ans que je ne l’ai pas vue.
— Comment ça, tu ne l’as pas vue depuis trois ans ? Mais hier tu… (Il s’arrêta, un instant désemparé.) Ça fait un bout de temps, n’est-ce pas ?
— Oui, papa.
Ils se turent durant quelques minutes. L’un regardait l’autre, l’autre fixait le mur des yeux.
— Papa …
— Jake, coupa son père. Jake, tu ne l’as pas oubliée, j’espère ?
— Oublié qui ?
Son père rougit :
— Ta mère, Jake.
Il inspira, puis soupira longuement ; Jake perçut très légèrement un bruissement dans la poitrine du vieil homme, un mouvement qui n’était pas celui de la chair, pas tout à fait.
— As-tu pris bien soin d’elle ?
— Elle est morte un an après toi, papa. Elle était malade.
— Tu devrais prendre soin d’elle, Jake, poursuivait son père. (Il ne semblait pas avoir entendu ce que lui avait dit Jake.) Elle a été bonne pour toi. Et pour moi aussi, je le sais. Je ne connais pas beaucoup de femmes qui seraient restées aussi longtemps qu’elle.
— Elle est morte, papa.
— Occupe-toi d’elle, Jake ; veille à ce qu’elle ne puisse jamais souffrir comme moi. Tu y veilleras, n’est-ce pas, Jake ?
— Père…
Mais son père n’écoutait pas. Non. Son père ne comprenait pas, tout simplement.
— Les choses ont beaucoup changé, papa, reprit doucement Jake.
Son père leva vers lui ses yeux vides, dont l’éclat trahissait aisément quelque matière plastique.
— Les choses ont beaucoup changé.
— Tu dis n’importe quoi. D’accord, le smog s’est étendu, mais toi ? Et ta sœur, Anne ? Non, vous, vous êtes toujours les mêmes. Tous les deux ; tels que vous étiez hier, tels que vous avez toujours été. (Le vieil homme rit, porta son verre à ses lèvres, but une gorgée.) Non, non, vous n’avez pas changé. Rien n’a changé.
— Père, pourquoi est-ce que cela n’allait pas entre nous ?
— Comment ? Que veux-tu dire par « ce qui n’allait pas » ?
— Tu ne m’écoutais jamais, tu sais ; c’est comme maintenant, tu n’as pas écouté un mot de ce que je t’ai dit.
— Ce n’est pas vrai, Jake, ce n’est pas vrai. J’ai entendu tout ce que tu m’as dit, tout. C’est toi qui fausses tout.
— Je ne fausse rien du tout, papa. Ce sermon que tu viens de me faire, c’est celui que tu m’avais fait quand tu allais mourir. Je devais prendre soin de ma mère, me disais-tu. Mais elle est morte, papa. Je te dis qu’elle est morte.
— Et moi je te dis que tu devrais prendre soin d’elle ; tu le sais toi-même.
— Tu n’as pas écouté un mot.
— Balivernes.
— Pas un mot, pas un seul mot. Tu es incapable de m’écouter.
— J’ai tout écouté.
— Mais tu ne comprends pas, et tu ne comprendras jamais, plus jamais.
— De quoi parles-tu, Jake ?
— Je ne peux pas te changer. Le souvenir que j’ai de toi me fait souffrir. Je voulais y remédier, faire de ce souvenir un bon souvenir, mais c’est impossible. Je ne peux te changer, pas plus que je ne puis changer ce souvenir. Dieu..
— Jake, Jake, tu es encore si jeune. Tu verras, d’ici quelques années…
— J’ai vingt-sept ans, papa. Et je n’ai rien fait de ma vie aussi longtemps que j’ai dû t’obéir.
— Comment peux-tu avoir vingt-sept ans ? Je suis encore capable de dire quel âge a mon propre…
Le vieil homme s’arrêta, déconcerté. En soupirant, Jake sortit le cylindre de sa poche.
— Jake ? Rien ne va, c’est bien cela ?
Il écarquilla les yeux de terreur. Ce n’était pas le regard que Jake redoutait tant autrefois ; ce regard n’existait qu’en un endroit, un endroit où il subsisterait à jamais. Pour cela, songea et resongea Jake, il suffisait d’un geste.
— Oui, père. Rien ne va. Tu n’es qu’un souvenir.
Et ce disant, Jake tourna dans la position voulue le minuscule bouton du cylindre qu’on lui avait confié.

La salle d’accueil n’était pas aussi bondée que la veille, et l’hôtesse noire paraissait moins bousculée. Pourtant elle avait le front soucieux, et ne parvint à se détendre parfaitement lorsque Jake vint la trouver, traînant derrière lui son père dont les mouvements raides étaient ceux d’une machine. Elle regarda Jake d’un air soupçonneux, comme une personne décidée à montrer plus de cynisme vis-à-vis de ses suppliants, et inclina la tête en direction du vieux mannequin.
— Qu’est-ce qui ne va pas, avec lui ?
— Je crois que, d’après le bouquin, j’ai coupé les circuits de mémoire. Ce n’est plus qu’un robot, maintenant.
Il tendit le cylindre à la jeune femme. Elle le posa devant elle sur son bureau.
— Qu’est-il arrivé à tous les autres ?
— Les rumeurs vont vite, lui répondit-elle. J’ai l’impression que les goules sont revenues se terrer sous leurs rochers.
— Pardon ?
— Oh, rien. Disons que le Rappel risque de fermer sous peu.
— Pas de chance. Le petit commerce, aujourd’hui, c’est la mort.
Elle maugréa quelque chose en s’efforçant d’ignorer la présence de Jake, mais comme ce dernier s’attardait, elle leva de nouveau les yeux ; irritée.
— Oui ? Quelque chose d’autre ?
— Juste un autre détail, dit Jake en regardant la coquille derrière lui. À qui dois-je m’adresser pour un enterrement ?

Funeral Service 1972, parue à l'origine dans l'anthologie étasunienne Universe n°2

vendredi 27 mai 2016

Meurtre au jeu de boules/ Roller Ball Murder (William Harrison)

... Meurtre au jeu de boules de William Harrison (1973) publiée en France dans l'anthologie Histoires de l'an 2000 (collection dirigée par Gérard Klein) a inspiré le film fort célèbre intitulé  Rollerball, de Norman Jewison (1975) et je vous propose de la lire ici.
Toutefois j'aimerais souligner avant, la chance d'avoir encore à notre disposition une telle collection (Histoire de ...) qui propose pour chaque tome un appareil critique et toujours une large proposition de nouvelles de qualité.

Néanmoins cette nouvelle en particulier me laisse un petit regret.
Celui de proposer le nom du jeu dont il est question dans une traduction littérale. 
C'est d'autant plus dommage que nous avons dans l'Hexagone, une longue "tradition" de sports dont les noms sont restés sous leur forme originale si je puis dire : football, handball, volley-ball, etc.

En outre cette anthologie  a été publiée dix ans après la sortie du film dont cette nouvelle a été l'inspiration, film qui au demeurant avait gardé le titre de Rollerball. C'est d'autant plus inexplicable que Roller ball Murder avait été précédemment traduite dans un recueil de nouvelle (1975) étrangement lui, intitulé Rollerball (éditions Presse de la Cité/1975).
Couverture qui reprend l'affiche de 1975 
   

MEURTRE AU JEU DE BOULES
par William Harrison


Nous sommes entrés, dit-on, dans la société des loisirs. Plus les spectateurs sont blasés, plus les jeux doivent être corsés. Il n’y a pas de limite à l’habileté d’un champion. Il n’y a pas de limite aux règles du jeu. Il n’y a pas de vainqueur éternel. Lecteur, te morituri salutant.

... LE jeu, toujours le jeu. Gloire au jeu car tout ce que je suis et tout ce que je suis devenu, c’est au Jeu de Boules que je le dois.
Notre équipe est alignée et nous sommes tous les vingt au garde-à-vous pendant que l’orchestre interprète l’hymne de la société anonyme. Nous faisons face à l’anneau ovale de bois où nous attendent les joies de la mutilation ; la piste aux bords surélevés mesure cinquante mètres de long sur trente mètres de large aux extrémités ; tout en haut, il y a les canons qui tirent ces terrifiantes sphères de 10 kilos en ébonite (elles ressemblent à des boules de bowling) à des vitesses supérieures à 500 km/h. Les balles se promènent sur la piste pour ne ralentir et tomber qu’en perdant de leur force centrifuge et lorsqu’elles atteignent le sol ou heurtent un joueur, on lâche une nouvelle salve. Nous sommes au complet, dix patineurs, cinq motards, cinq coureurs (ou matraqueurs). Pendant que l’hymne s’achève, nous restons immobiles, le regard fixé droit devant nous ; 80 000 spectateurs nous observent depuis les tribunes et deux milliards de gens devant leur poste de multivision surveillent la dureté de nos expressions.
Les coureurs, ces ordures, enfilent leurs gros gants de cuir et empoignent leurs battes en forme de crosse dont ils se servent pour détourner les balles ou pour essayer de nous frapper. Les motards roulent tout en haut de la piste (attention, camarades, c’est là que les boules tirées par les canons sont les plus dangereuses) et piquent vers le bas pour aider les coureurs aux moments cruciaux. C’est alors que nous intervenons, nous les patineurs, du moins ceux d’entre nous qui en ont le cran. Notre rôle est de bloquer le passage, de tenter d’empêcher les coureurs de nous dépasser et de marquer des points ; nous sommes en fait de la véritable chair à canon. Il y a donc deux équipes, quarante joueurs au total, qui patinent, courent et roulent sur la piste, poursuivis par les grosses balles (elles arrivent toujours par-derrière, nous renversant comme des quilles et nous mettant hors de combat), et le principe du jeu, au cas ou vous l’ignoreriez, consiste pour les coureurs à dépasser tous les patineurs de l’équipe adverse, à s’emparer d’une balle et à la passer à un motard pour marquer un point. Les motards d’ailleurs peuvent également venir épauler les coureurs et dans ce cas, nous qui sommes sur patins à roulettes, devons tout tenter pour renverser ces motos de 175 cm3.
Il n’y a ni mi-temps, ni remplaçants. Quand une équipe perd un homme, c’est tant pis pour elle.
Aujourd’hui, je veille à présenter mon meilleur profil aux caméras. Moi, je suis Jonathan E, le champion, et personne ne me dépasse sur la piste. Je suis le pivot de l’équipe de Houston et pendant les deux heures de la partie (il n’y a plus ni règles, ni sanctions une fois le premier tir de balles lancé) je vais démolir tous ces fumiers de coureurs qui oseront lever leur crosse sur moi.
C’est parti ; aussitôt, c’est la mêlée, motos, patineurs, arbitres et coureurs qui s’accrochent, cognent puis cherchent à se dégager quand une balle fonce vers nous. Je prends mon élan, soulève un patineur adverse et le balance hors de la piste, au milieu du stade ; aujourd’hui, je suis la vitesse brute ; je pousse, je plonge, j’évite une balle et me précipite sur ces salauds de coureurs. Deux d’entre eux se battent à mains nues et un coup terrible arrache le casque et la moitié du visage de l’un d’eux ; le vainqueur reste une fraction de seconde de trop à admirer son œuvre et se fait éliminer par un motard qui avait piqué sur lui et l’aplatit. La foule rugit et je sais que les cameramen ont saisi cette phase de jeu qui a dû faire bondir de leur fauteuil relax tous les spectateurs de Melbourne, de Berlin, de Rio et de Los Angeles.
Le match est entamé depuis une heure et je patine toujours en souplesse ; nous avons perdu quatre hommes souffrant de fractures diverses, un jeunot qui est peut-être mort, et deux motos. L’autre équipe, l’équipe de ce bon vieux Londres, n’est guère plus brillante.
L’une de leurs motos s’emballe, reçoit une balle de plein fouet et explose dans un jet de flammes. Les spectateurs hurlent leur joie.
Continuant à rouler tranquillement, j’arrive près du fameux Jackie Magee de l’équipe de Londres ; je prends tout mon temps pour ajuster mon coup. Il se tourne vers moi, ricane à travers son casque ; et je frappe. Je sens ses dents et ses os céder tandis que la foule m’encourage de ses vivats. Nous les tenons maintenant, ils sont à nous. Et la partie se termine sur le score de 7 à 2 en notre faveur.

Les années passent et les règles changent, toujours dans le sens de la satisfaction du public et donc d’un carnage accru. Il y a plus de quinze ans que je joue et par miracle, je n’ai jamais souffert que de fractures aux bras et aux clavicules. Je ne suis plus aussi rapide, mais je suis devenu plus méchant et aucun jeunot, même au sommet de sa forme, ne pourra apprendre à massacrer comme moi à moins de venir m’affronter.
Mais ce qui me gêne, ce sont les règles. J’ai entendu parler de parties à Manille, ou à Barcelone, sans limitation de temps où les joueurs se démolissent jusqu’à ce qu’il ne reste plus de coureurs et aucun moyen de marquer des points. Voilà ce qui nous attend. Il y a aussi, paraît-il, du Jeu de Boules avec des équipes mixtes, hommes et femmes vêtus de maillots qui se déchirent facilement, ce qui ajoute un peu de piment au spectacle. On ne reculera plus, maintenant. Les règles seront modifiées jusqu’à ce qu’on finisse par patiner sur des mares de sang. Nous le savons tous.
Avant le début de ce siècle, avant la Grande Guerre asiatique des années 90, avant que les sociétés privées ne remplacent les nations et que les forces de police des sociétés ne supplantent les armées, aux derniers jours du football américain et de la Coupe du Monde en Europe, j’étais un jeunot, un dur moi aussi, et je savais ce que pouvait m’apporter ce jeu. Les femmes, d’abord ; j’ai eu toutes celles que je voulais et je me suis même marié une fois. L’argent ensuite ; j’en ai gagné tant après mes premières victoires que j’ai pu m’acheter des maisons, du terrain et des lacs en dehors des grandes métropoles réservées aux cadres. Ma photo, à cette époque comme maintenant, s’étalait en première page des magazines et mon nom se confondait avec celui du sport que je pratiquais ; j’étais Jonathan E, le champion, le survivant du sport le plus sanglant du monde.
Au début, je portais les couleurs des Sociétés Pétrolières. Ensuite, elles sont devenues tout simplement l’Energie. J’ai toujours joué pour cette équipe de Houston ; ils m’ont donné tout ce que je désirais.
« Comment te sens-tu, aujourd’hui ? » me demande Mr. Bartholemew.
C’est le grand patron d’Énergie, l’un des hommes les plus puissants de la terre, et il me parle comme si j’étais son propre fils.
« Je me sens méchant », lui dis-je pour le faire sourire.
Il m’apprend que la multivision voudrait me consacrer une émission spéciale retraçant toute ma carrière avec des extraits de mes plus beaux matches sur écrans annexes, l’histoire de ma vie, le rôle d’Énergie qui recueille les orphelins, leur offre travail, protection et la possibilité de faire carrière.
« Alors, tu te sens vraiment méchant ? » me redemande Mr. Bartholemew.
Et je lui réponds la même chose sans lui dire tout ce que je garde pour moi car je crains qu’il ne comprenne pas ; je ne lui dis pas que je suis fatigué de cette longue saison, que je me sens seul et que ma femme me manque, que j’aspire à des pensées plus hautes, plus importantes, plus diverses et que peut-être, mais seulement peut-être, il y a comme une cassure dans mon esprit.
Un vieux copain, Jim Cletus, débarque à mon ranch pour le week-end. Mackie, la fille qui est avec moi en ce moment, sort nos repas du congélateur et les met sous les rayons ; ce n’est pas une femme d’intérieur, cette Mackie, mais elle a des gros seins et une taille plus fine que ma cuisse.
Cletus est juge maintenant. Pour chaque match il y a deux arbitres, des guignols, dont le boulot consiste à s’assurer que tout se déroule correctement, et un juge qui enregistre les points marqués. Cletus appartient aussi au Comité International du Jeu de Boules et il m’apprend que de nouveaux changements sont envisagés dans les règles du jeu.
« Il y aurait par exemple une pénalisation pour un joueur qui prend un tour de retard sur son équipe, me dit-il. La sanction serait d’ailleurs toute simple : on lui ôte son casque. »
Mackie, que son joli petit cul soit béni, fait un Ô de surprise avec ses lèvres.
Cletus, un ancien coureur de l’équipe de Toronto, s’installe confortablement dans mon immense fauteuil et pose ses mains sur ses genoux abîmés.
« Et quoi d’autre ? fais-je. A moins que tu n’aies pas le droit d’en parler ?
— Oh, juste des trucs financiers. Une augmentation des primes pour les meilleures attaques. Et aussi pour l’équipe Championne du Monde, ce qui devrait une fois de plus te faire plaisir. Et on parle de réduire l’intersaison. Les spectateurs en veulent toujours plus et ils trouvent que deux mois c’est trop long. »
Après dîner, Cletus et moi allons nous promener autour du ranch. Il me demande si je désire quelque chose en particulier.
« Oui, quelque chose, mais je ne sais pas quoi, dis-je avec sincérité.
— Tu as quelque chose derrière la tête », me lance-t-il en observant mon profil tandis que nous grimpons un sentier qui serpente à flanc de colline.
La campagne texane s’étend devant nous sous une ceinture de nuages.
« Tu n’as jamais pensé à la mort quand tu jouais ? »
Je sais que je me montre un peu trop songeur pour ce vieux Clete.
« Jamais pendant la partie elle-même, me répond-il avec fierté. Mais en dehors de la piste je ne pensais qu’à ça. »
Nous nous arrêtons et regardons un long moment le paysage.
« Il y a encore une chose dont on discute au Comité, finit-il par admettre. On envisage de supprimer la limitation de temps, ou du moins, que Dieu nous vienne en aide, Johnny, la question a été officiellement posée. »
J’aime bien les collines. Je possède une autre maison en France près de Lyon où les collines ressemblent à celles-ci encore qu’elles soient plus luxuriantes ; là-bas, mes promenades du soir se font sur un ancien champ de bataille. Les villes sont tellement inhabitables qu’il faut avoir un passeport d’affaires pour pénétrer dans des mégapoles comme New York.
« Naturellement, moi je suis partisan de maintenir la limitation de temps, poursuit Cletus. Je suis un ancien joueur et je sais qu’on ne peut pas tout exiger d’un homme. Tu vois, Johnny, mais quand j’insiste auprès du Comité pour qu’on maintienne encore un minimum de règles, j’ai parfois l’impression d’être complètement dépassé. »
* *
*

Les statistiques touchant au Jeu de Boules passionnent autant les foules que tout autre aspect du jeu. Le plus grand nombre de points m arqués au cours d’une partie : 81. La plus grande vitesse à laquelle une balle a été stoppée par un coureur : 282 km/h. Le plus grand nombre de joueurs mis hors de combat pendant un match par un seul patineur : 13, record du monde détenu par votre serviteur.
Le plus grand nombre de morts au cours d’une rencontre : 9, Rome contre Chicago, le 4 décembre 2012.
Des écrans géants qui entourent l’anneau contrôlent nos performances et enregistrent chaque détail du massacre ; et aussi étrange que cela me paraisse, nous avons des millions de supporters qui ne regardent jamais l’action, mais qui se contentent d’étudier ces panneaux de statistiques.
Une enquête de la multivision a prouvé ce fait.

Avant de gagner le stade de Paris pour la partie de ce soir, je me promène sous les ponts au bord de la Seine.
Certains de mes admirateurs français m’interpellent, me font des signes et parlent aussi à mes gardes du corps, de sorte que je prends étrangement conscience de moi-même, de ma taille, de mes vêtements, de la façon dont je marche. Un étrange moment.
Je mesure 1,90 mètre et pèse 115 kilos. Mon cou fait 21 centimètres. J’ai les mains d’un pianiste. Je porte ma traditionnelle combinaison de saut à rayures et mon fameux chapeau espagnol. J’ai trente-quatre ans et je crois qu’en vieillissant je ressemblerai beaucoup au poète Robert Graves.
Les hommes les plus puissants de la terre sont les cadres. Ils dirigent les grandes sociétés qui fixent les prix, les salaires et qui régissent l’économie générale ; nous savons tous que ce sont des escrocs, qu’ils ont des pouvoirs pratiquement illimités et de l’argent à volonté, mais moi aussi j’ai beaucoup de pouvoir et beaucoup d’argent, pourtant je me sens inquiet.
Je me demande bien ce qui me manque, sauf, peut-être, un peu plus de savoir ?
Je repense à l’histoire récente, la seule en fait dont les gens se souviennent, et à la façon dont les guerres de sociétés se sont terminées pour parvenir au regroupement des Six Grandes : Énergie, Transport, Alimentation, Logement, Services et Luxe. J’oublie parfois de qui dépend telle ou telle activité, par exemple maintenant que les universités sont administrées par les Grandes (ce sont les universités qui forment les joueurs de Jeu de Boules), je ne sais plus qui s’en occupe. Les Services ou le Luxe ? La musique est l’une de nos plus grosses industries, mais je ne me rappelle pas qui la dirige. La recherche sur les narcotiques relève maintenant du domaine de l’Alimentation alors qu’avant elle dépendait de Luxe.
De toute façon, je crois que je vais poser des questions sur le savoir à Mr. Bartholemew. C’est un homme qui a une large vision du monde, un homme qui a des valeurs et des souvenirs. Pendant que mon équipe passe son temps à cogner, la sienne enchaîne le soleil, exploite les océans, découvre de aux alliages et tout cela me paraît quand même sacrément plus sérieux.

Le match de Mexico apporte une nouveauté : on a changé la forme de la balle.
Cletus ne m’a même pas prévenu, et peut-être ne le pouvait-il pas, mais nous devons jouer avec une balle qui n’est plus tout à fait ronde et dont le centre de gravité a été déplacé de sorte que sa trajectoire sur la piste devient irrégulière et imprévisible.
Et cette partie est déjà bien assez difficile avec les motards qui jouent aux malins avec moi ; depuis des années, depuis que ma réputation est solidement établie, les motards ont toujours essayé de se débarrasser de moi dès le début du match. Mais au début du match, je suis sur mes gardes, en possession de tous mes moyens, et c’est toujours avec plaisir que je me paie un motard, même depuis qu’on a posé des boucliers sur les motos pour qu’on ne puisse pas les attraper par le guidon. Mais maintenant, ces salauds savent que je vieillis (encore méchant mais un peu plus lent, comme l’affirment les pages sportives) et ils me laissent cogner le plus longtemps possible sur les patineurs et les coureurs avant de m’envoyer les motards. Assommez Jonathan E, disent-ils, et vous aurez battu Houston ; c’est vrai, mais ils ne m’ont pas encore eu.
Les supporters locaux, pour la plupart des travailleurs non spécialisés de l’Alimentation, hurlent dans les tribunes tandis que je réussis à garder toute ma lucidité et que la balle ovale, zigzaguant sur la piste, faisant même parfois des bonds, finit par faucher pratiquement toute leur équipe. Ensuite, trois ou quatre d’entre nous parviennent à coincer leur dernier coureur / matraqueur et à le réduire à l’état de masse sanguinolente ; c’est terminé maintenant car plus de coureurs, plus de points. Ces pauvres imbéciles de travailleurs de l’Alimentation quittent le stade en file indienne pendant que, pour le spectacle, nous continuons à marquer les points les plus invraisemblables qu’aucun adversaire n’est là pour nous contester. Score final : 37 à 4. Je me sens merveilleusement bien, mais malgré tout, cette balle ovale m’inquiète.

Mackie est partie (ses lèvres ne feront plus de Ô dans ma villa ou mon ranch) remplacée par une nouvelle, Daphné. Ma Daphné est grande, anglaise, et elle aime la photo ; elle veut toujours poser pour moi. Parfois, nous sortons nos cartons de vieilles photos (les miennes me représentent surtout en joueur de Jeu de Boules, et les siennes en modèle) et nous les regardons.
« Tu as vu ton dos comme il est musclé ! » s’exclame Daphné en examinant un instantané de moi pris sur une plage de Californie. Comme si c’était la première fois qu’elle le remarquait !
Après les photos, je vais me promener derrière le jardin. L’herbe brune qui ondule dans les champs me rappelle Ella ma femme, ma seule femme, et ses longs cheveux si doux qui formaient comme une tente au-dessus de ma tête quand nous nous embrassions.
Je donne des cours au camp de jeunots patronné par Énergie ; je leur dis qu’ils ne pourront vraiment commencer à comprendre qu’après avoir reçu quelques bonnes raclées sur la piste.
Ce soir, je leur explique comment arrêter un motard qui cherche à vous renverser.
« Vous pouvez heurter le bouclier de l’épaule, dis-je. Et dans ce cas c’est lui ou vous. »
Les garçons me regardent comme si j’étais fou.
« Ou bien vous pouvez vous aplatir sur la piste, vous protéger, tendre tous vos muscles et laisser ce connard vous passer dessus et culbuter. »
Comptant sur mes doigts et faisant de mon mieux pour ne pas éclater de rire, je continue :
« Vous pouvez encore esquiver avec un pas sur le côté, remonter et d’un coup de pied le faire sortir de la piste, ce qui demande un minimum d’expérience et une bonne coordination. »
Aucun d’eux ne sait quoi dire. Nous sommes assis sur la pelouse au milieu du stade ; la piste est éclairée, les tribunes sont vides et les visages des jeunots reflètent la stupidité et l’effroi. Je poursuis :
« Ou bien si un motard pique sur vous à bonne vitesse et en position d’équilibre, vous le laissez passer, même s’il porte un coureur. N’oubliez pas que le coureur devra descendre pour s’emparer d’une nouvelle balle, ce qui est loin d’être facile et vous permettra en général de le rattraper. »
Les jeunots prennent un air studieux pendant que je me rends sur la piste pour la démonstration. Un motard fonce sur moi.
Vitesse brute. Je bondis sur le côté, évite le bouclier, agrippe le bras de ce connard et l’arrache à sa machine d’un seul mouvement. La moto s’envole. Le motard a l’épaule déboîtée.
« Tiens c’est vrai, fais-je. J’avais oublié cette solution-là. »
Vers le milieu de la saison, quand je revois Mr. Bartholemew, il a été démis de ses fonctions de responsable d’Energie. C’est toujours un personnage important, mais il n’a plus son assurance passée ; il est d’humeur pensive et je décide de saisir cette occasion pour lui parler de mes problèmes.
Nous déjeunons dans la Tour Houston ; il y a un bon bœuf Wellington et un excellent bourgogne. Daphné est assise comme une statue, s’imaginant probablement qu’elle est dans un film.
« Ah, le savoir, je vois, fait Mr. Bartholemew en réponse à mon exposé. Et qu’est-ce qui t’intéresse, Jonathan ? L’histoire ? Les arts ?
— Je peux être franc avec vous ?
— Mais bien sûr. Naturellement », me répond-il en marquant une hésitation.
Et bien que Mr. Bartholemew ne soit pas précisément le genre de personne à qui on aime se confier, je décide de tout lui dire :
« J’ai commencé à l’université. C’était, voyons, il y a un peu plus de dix-sept ans. A cette époque il y avait encore des livres et j’en ai lu quelques-uns, un assez grand nombre en fait, parce que je pensais pouvoir devenir cadre.
— Jonathan, crois-moi, je devine ce que tu vas me dire, soupire Mr. Bartholemew en buvant une gorgée de bourgogne et en jetant un coup d’œil à Daphné. Je suis l’un des rares à regretter sincèrement ce qui est arrivé aux livres. Tout est sur bandes, mais c’est différent, n’est-ce pas ? Aujourd’hui seuls les spécialistes en informatique peuvent déchiffrer ces bandes et nous sommes revenus au Moyen Age où seuls les moines savaient lire les écrits en latin.
— Exactement, dis-je, laissant ma viande refroidir.
— Tu voudrais que j’attache un spécialiste à ton service ?
— Non, ce n’est pas ça.
— Il y a la cinémathèque. Tu pourrais obtenir un permis pour voir tout ce que tu veux. La Renaissance. Les philosophes grecs. J’ai vu un jour un beau film condensé sur la vie et les pensées de Platon.
— Tout ce que je connais, dis-je, c’est le Jeu de Boules.
— Tu ne veux pas abandonner ? me demande-t-il avec une certaine prudence.
— Non, non, pas du tout. C’est simplement que je veux… mon dieu, Mr. Bartholemew, je ne sais pas comment l’exprimer. Je veux… je veux plus. »
Il a l’air dérouté.
« Mais pas des choses matérielles. Je veux plus pour moi. »
Il laisse échapper un profond soupir, se radosse dans son fauteuil et laisse le garçon remplir son verre. Je sais qu’il comprend ; c’est un homme de soixante ans, extrêmement riche, un puissant parmi les puissants, et au-delà de son regard il y a la lassitude, la compréhension indéniable de la vie qu’il a vécue.
« Le savoir, me dit-il, conduit soit au pouvoir, soit à la mélancolie. Que cherches-tu donc, Jonathan ? Le pouvoir, tu l’as. Tu as le standing, des talents ; quant à ta vie d’homme, beaucoup d’entre nous aimeraient l’avoir. Et dans le Jeu de Boules, il n’y a pas place pour la mélancolie, tu le sais. Pendant le jeu, l’esprit n’existe que pour le corps, pour l’amener à faire le maximum de ravages, n’est-ce pas ? Et tu voudrais changer cela ? Tu voudrais que l’esprit existe pour lui seul ? Je ne pense pas que ce soit cela que tu veuilles.
— Vraiment, je ne sais pas, dois-je admettre.
— Je vais te procurer quelques autorisations, Jonathan. Tu pourras voir des films vidéo et apprendre un peu à déchiffrer les bandes si tu veux.
— Je ne crois pas avoir le moindre pouvoir, dis-je, cherchant toujours à comprendre.
— Allons, allons. Et vous, qu’est-ce que vous en pensez ? demande-t-il en se tournant vers Daphné.
— Oh, il a indiscutablement des pouvoirs », répond-elle, avec un sourire.
Je ne sais comment, mais la conversation finit par m’échapper ; au signal, Daphné, en bonne espionne de la société qu’elle est probablement, est entrée dans le jeu de Mr. Bartholemew et bientôt nous nous retrouvons à parler de mon prochain match contre Stockholm.
Une sorte de vide grandit en moi, comme une flamme léchant les bords d’un trou. Nous discutons de la fin de la saison, de la finale du Championnat du Monde, des records établis cette année et ma déception, sans même que je sache ce qui l’a provoquée, me rend un peu malade.
Mr. Bartholemew me demande ce qui ne va pas.
« Oh, la nourriture, dis-je. D’habitude, j’ai une excellente digestion, mais aujourd’hui, peut-être pas. »
Dans les vestiaires, nous cédons à l’atmosphère lugubre des fins de saison. Nous n’échangeons pratiquement pas une parole et comme des soldats ou des gladiateurs qui savent ce qui les attend, nous errons parmi les odeurs chirurgicales en essayant de nous convaincre nous-mêmes que nous allons survivre.
Notre dernière séance d’entraînement de l’année est consacrée à l’étude des coups mortels ; nous n’en sommes plus aux gentilles bousculades des saisons passées. En ce qui me concerne. J’estime posséder deux armes particulièrement efficaces : d’une part, grâce à mon exceptionnel sens de l’équilibre sur patins, j’arrive souvent à faire éclater le genou de mon adversaire d’un coup de pied et d’autre part, je frappe du tranchant de la main avec beaucoup de précision quand un salopard roulant à côté de moi s’avise de m’attaquer. Pour un joueur que les nouvelles règles auront contraint à ôter son casque, c’est la mort à coup sûr ; telle que la situation se présente actuellement (il y a tous les jours des rumeurs concernant d’éventuelles modifications du Jeu de Boules), on vise la trachée, la cage thoracique, le diaphragme ou tout autre point névralgique sur lequel on ne risque pas de se casser la main.
Nos instructeurs, deux étonnants gentlemen orientaux, nous proposent toutes sortes de solutions anatomiques et nous montrent des dessins du corps humain où les centres nerveux sont peints en rose.
« Voilà ce qu’il faut faire, dit Moonpie pour parodier ces deux-là (Moonpie est un bon patineur qui en est à sa quatrième saison et qui se prend pour un cow-boy texan.) Ce qu’il faut faire, c’est cogner sur la mâchoire et le leur faire remonter jusqu’aux ganglions.
— Jusqu’aux quoi ? je fais en souriant à Moonpie.
— Jusqu’à ces putains de ganglions. Un gros tas de nerfs juste sous l’oreille. Tu leur fais remonter la mâchoire dans tout ce bordel de nerfs et j’te jure qu’ils le sentent passer. »
Daphné est partie à son tour, et en attendant la venue d’une nouvelle compagne, cadeau de mes amis et de mes employeurs d’Énergie, les images d’Ella hantent mes rêves.
Je suis un enfant des sociétés, le bâtard de quelque cadre comme je me plais à le penser, et j’ai été élevé dans le quartier Galveston de la ville. Naturellement, j’étais un gosse grand et fort ce qui, selon ma théorie, m’a également donné des gènes mentaux parfaitement sains car je tiens maintenant pour acquis qu’un corps sain donne un esprit sain ; un homme qui possède la vitesse brute possède aussi la capacité de réfléchir sur sa vie. Toujours est-il que je me suis marié à l’âge de quinze ans alors que je travaillais sur les docks pour les Sociétés Pétrolières. Elle était secrétaire ; elle était mince, avait de longs cheveux bruns et nous avons réussi à obtenir tous deux les permis pour nous marier et entrer ensemble à l’université. Elle suivait des cours d’Électronique Générale (il faut reconnaître qu’elle était intelligente) et moi des cours de préparation à la carrière de cadre et des cours de Jeu de Boules. Pendant cette première année, elle m’a si bien nourri que j’ai pris quinze kilos de muscles ; la nuit, elle pansait mes blessures. Je me suis souvent demandé si ce n’était pas elle aussi une espionne dont la mission consistait à dorloter le fauve que j’étais ; mais peut-être le faisait-elle parce que c’était ma première femme, ma seule femme, qu’elle avait dix-nuit ans, qu’elle était belle. Cette femme que je n’ai jamais vraiment oubliée.
Elle m’a quitté pour un cadre ; elle a fait sa valise et elle est partie en Europe avec lui. Six ans plus tard, je les ai rencontrés à un banquet sportif au cours duquel on devait me remettre une coupe ; ils étaient là, souriants, gentils et je ne leur ai posé qu’une question, une seule : « Vous avez eu des enfants, vous deux ? »
Ella, mon amour, j’ai réfléchi, est-ce que tu m’as engraissé puis brisé le cœur pour répondre à quelque grand dessein d’une société ?
Quoi qu’il en soit, j’étais furieux, blessé. Irrécupérable, pensais-je à l’époque. Mais la main qui avait caressé Ella ne tarda pas à frapper les ennemis de Houston.
Je fais tristement le point sur moi-même au cours de cette période de calme qui précède l’arrivée d’une nouvelle femme ; je sais que je suis plutôt intelligent ; il fallait bien que je le sois pour avoir survécu. Pourtant, j’ai l’impression de ne rien savoir et je sens les vides de mon propre cœur.
Comme ces spécialistes des ordinateurs, j’ai des compétences ; je sais ce qu’aujourd’hui signifie, ce que demain sera mais c’est peut-être parce qu’il n’y a plus de livres (Mr. Bartholemew a raison, c’est une honte de les avoir transformés) que je me sens si creux. Je me rends compte que si je n’avais pas le souvenir de mon Ella, je ne chercherais même pas à me rappeler parce que c’est l’amour seulement que je me rappelle.
Oui, je me rappelle ; j’ai lu pas mal de livres pendant cette année avec Ella et après aussi, avant de devenir professionnel du Jeu de Boules. En plus de tous les volumes concernant le monde des affaires, j’ai lu l’histoire des rois d’Angleterre, ce monument de sagesse de T.E. Laurence, tous les romans oubliés, un peu de Rousseau, une biographie de Thomas Jefferson et autres étranges morceaux. C’est sur bandes maintenant, tout cela, en train de tourner, de s’effacer, dans quelque sous-sol humide.

* *
*

Les règles continuent à se dégrader.
Pour le match de Tokyo, nous apprenons que trois balles ovales seront en jeu en même temps.
Certains de nos joueurs les plus expérimentés ont peur d’entrer sur la piste. Mais après avoir été d ’abord cajolés, puis menacés, ils finissent par accepter de se joindre à l’équipe ; seulement, dès que la partie est commencée, ils feignent des blessures et détalent sur la pelouse au milieu du stade comme des lapins. Quant à moi, je joue avec encore plus de désinvolture que d’habitude et j’en donne au public pour son argent. Les patineurs de Tokyo sont ou bien en train de jeter un coup d’œil furtif derrière eux pour guetter l’approche de la balle quand je les cogne, ou encore, les pauvres types, ils me surveillent de trop près et se font descendre par les balles.
Un de ces petits salauds a les reins brisés et frétille comme un poisson avant de mourir dans une violente convulsion.
Les balles bondissent sur nous comme si elles étaient intelligentes.
Mais ainsi que je le sentais, le destin me porte ; je suis un champ de force, un destructeur. D’un coup de pied, je précipite un motard sur la trajectoire d’une balle lancée à plus de 300 km/h. J’évite un enchevêtrement de motos et de patineurs, monte en haut de la piste, pique vers un coureur / matraqueur qui, pris de panique, me rate avec le moulinet de sa crosse ; je ne fignole pas et je le frappe aussitôt avec la certitude absolue (c’est quelque chose que j’ai déjà éprouvé) qu’il est déjà mort avant de toucher la pelouse.
Une balle, peu après avoir été tirée par le canon, sort de la piste, défonce la barrière de protection et retombe dans la foule en fauchant le public. Quel spectacle !
Je me fais prendre par une balle ; c’est peut-être la troisième ou la quatrième fois de ma carrière que je suis touché. La balle était déjà vers le bas de la piste quand elle a heurté ma cuisse et ma botte et le coup n’est pas trop violent encore qu’il me fasse tituber comme un bébé. Un salopard de coureur se précipite sur moi mais l’arrivée d’un de nos motards le force à fuir. Puis un de leurs patineurs passe à côté de moi et cherche à me frapper, je le cogne dans le bas-ventre avec mon coude ce qui le décourage définitivement.
D’où je suis, en bas de la piste, et souffrant de ma jambe, j’assiste à la mort de Moonpie. Ils lui ôtent son casque, doucement, comme au ralenti, pendant que, me tordant de douleur, incapable de venir à son secours, je hurle des insultes ; un salaud de patineur lui ouvre la bouche du bout de sa botte ; ensuite, ils le cognent sur le sommet du crâne et lui cassent toutes ses dents qui roulent sur la piste ; puis ils le savatent encore et le piétinent ; cette fois c’est sa cervelle qui jaillit. Il pousse un dernier soupir que les caméras ne manquent pas d’enregistrer.
Plus tard, je reviens en piste, roulant à nouveau en souplesse ; je me sens mal mais je sais qu’il en est de même pour tous les autres ; j’ai alors ce dernier sursaut d’énergie, celui que j’ai toujours quand je suis en forme, et juste avant la fin de la partie, je réussis un coup splendide : coinçant sous mon bras la tête d’un de leurs coureurs d’une clef magistrale, je continue à patiner tout en l’expédiant en enfer, lui écrasant la figure de mon poing et prenant de la vitesse jusqu’à ce qu’il pende derrière moi comme un drapeau en berne ; puis je le lâche devant une balle qui le fait voler en l’air où il effectue un soubresaut des plus comiques. Oh ! mon dieu ! mon dieu !
Avant la partie qui doit désigner le Champion du Monde, Cletus vient me voir avec la nouvelle que j’attendais, ce match qui doit se dérouler à New York devant toutes les caméras de la multivision sera joué sans limitation de temps. Les motos seront plus puissantes, il y aura quatre balles simultanément en jeu et les arbitres sanctionneront les joueurs trop timorés en leur ôtant leur casque.
« Avec ces règles-là, plus de souci à se faire, dis-je à Cletus. Avant une heure de jeu nous serons tous morts. »
C’est un samedi après-midi et nous sommes dans mon ranch de Houston ; nous nous promenons dans ma voiture électrique parmi mes bêtes de Santa Gertrude. C’est probablement la dernière fois que je contemple ce véritable trésor : mon propre troupeau de bœufs à une époque où seuls quelques rares privilégiés de la classe des cadres ont la possibilité de manger de temps en temps de la viande pour les changer de la chair insipide des poissons d’élevage.
« Tu me dois une faveur, Clete, dis-je.
— Tout ce que tu voudras », me répond-il en évitant de me regarder dans les yeux.
Je dirige la petite voiture vers ma barrière en bois rustique et nous pénétrons sous la voûte feuillue de mes chênes tandis que les lupins bleus et les jonquilles des prés avoisinants parfument l’air de ce début de printemps. Tout au rond de moi, je sens qu’il est impossible que je survive ; j’aimerais que mes cendres soient éparpillées ici (les enterrements ne sont pratiquement plus autorisés) pour qu’elles deviennent fleurs.
« Je veux que tu m’amènes Ella, dis-je. Oui, après toutes ces années, c’est bien ce que je veux. Alors tu arranges ça, et n’essaie pas de trouver d’excuses, d’accord ? »

* *
*

Notre rencontre a lieu dans ma villa près de Lyon au début du mois de juin, une semaine avant le match de New York, et je crois qu’elle lit tout de suite au fond de mes yeux quelque chose qui l’aide à m’aimer à nouveau. Naturellement, moi je l’aime. Je comprends en la voyant que depuis très longtemps je n’avais plus le sentiment de vivre ; depuis cette époque très lointaine, dans un siècle passé où je n’avais pas d’autre identité que mon nom, où je n’étais qu’un simple travailleur des docks, bien avant que j’aie voyagé dans le monde entier et que je me sois immergé dans le bruyant cauchemar du Jeu de Boules.
Elle embrasse mes doigts.
« Oh, fait-elle doucement tandis que son visage reflète un émerveillement sincère. Qu’est-ce qui t’est arrivé, Johnny ? »
Quelques jours de tendresse. Quand nos deux corps ne sont pas enlacés, nous essayons de nous souvenir et de tout nous dire : la façon dont nous nous tenions par la main, comment nous nous tracassions dans l’attente du permis de mariage, à quoi les livres ressemblaient sur les étagères de notre ancien appartement de River Yaks. Nous luttons parfois pour tenter de nous rappeler l’impossible ; c’est vrai que l’histoire a disparu, que nous n’avons ni familles ni repères et que nous n’avons que nos courtes vies personnelles pour nous juger ; je veux qu’elle me parle de son mari, des endroits où ils ont vécu, du mobilier de sa maison, de tout. Et moi, à mon tour, je lui parle des femmes, de Mr. Bartholemew et de Jim Cletus, du ranch dans les collines non loin de Houston.
Je voudrais croire, ne serait-ce qu’une fois, qu’elle m’a été enlevée par quelque force malveillante de cet horrible siècle, mais je ne peux échapper à la vérité : elle est partie simplement parce que je n’étais rien à cette époque, parce que je n’avais aucune aspiration et que je commençais à ne vivre que pour le Jeu de Boules. Mais peu importe. Depuis quelques jours, elle reste assise sur mon lit et mes doigts touchent sa peau comme si j’étais aveugle.
C’est notre dernière matinée ; elle sort de la chambre en costume de voyage, les cheveux ramassés sous une toque de fourrure. Toute trace de douceur a disparu de sa voix et elle a un sourire machinal. Elle joue comme un motard, me dis-je ; elle grimpe loin au-dessus de la mêlée, choisit le moment où elle va piquer et délivre un coup mortel, imparable.
« Au revoir, Ella », lui dis-je.
Et elle détourne légèrement la tête pour éviter mes lèvres qui effleurent la fourrure de sa toque.
« Je suis contente d’être venue, dit-elle poliment. Bonne chance, Johnny. »

* *
*
La fièvre s’empare de New York.
La foule se presse sur la Place de l’Énergie, s’agglutine aux guichets du stade ; partout où je passe, les gens cherchent à m’approcher, bousculent mes gardes du corps et essaient de toucher ma manche comme si j’étais une ancienne figure religieuse, un voyant ou un prophète.
Avant que la partie ne commence, je suis au garde-à-vous avec toute mon équipe pendant qu’on joue les hymnes de la société. Aujourd’hui, je suis la vitesse brute, me dis-je pour me stimuler ; mais quelque part au fond de moi, il y a une trace de doute.
La musique s’enfle et des voix se joignent à l’orchestre.
Le jeu, toujours le jeu, gloire au jeu, dit la musique et je sens mes lèvres qui bougent. Je chante.

Traduit par MICHEL LEDERER.
Roller Ball Murder, 1985 pour la traduction.

jeudi 26 mai 2016

Philip K. Dick Goes to Hollywood (Léo henry)

Couverture Diego Tripodi
... Philip K. Dick Goes to Hollywood est un recueil de nouvelles écrites par Léo Henry est offert par ActuSF pour l’achat de deux de leurs livres (Pour en savoir +).
À ce propos je voudrais remercier Marie Marquez qui m'a renvoyé ma commande alors qu'ayant mélangé me adresses, ma commande a disparu corps et bien (enfin peut-être pas pour tout le monde).
Donc merci encore.

Les nouvelles rassemblées dans ce recueil sont des sortes d'uchronies (sans que le point de divergence ne soit forcément expliqué ou cité) sur des personnages tels que P. K. Dick (forcément) : excellente nouvelle sur le mode épistolaire ; Bobby Fisher : ça tombait bien je venais de regarder le film Le Prodige. La nouvelle et le film sont excellents.
Ma favorite : Meet the Beätles, en regardant la fort réussie couverture de Diego Tripodi on devine de quoi il peut s'agir. 
Et pour finir deux autres nouvelles très courtes, qui rendent compte du potentiel de l'auteur mais qui sont trop courtes pour être aussi marquantes que les trois nouvelles déjà citées.
Elles révèle toutefois un sacré tour de main.

Un fort chouette recueil d'un auteur que je ne connais que depuis peu, mais dont je goûte beaucoup le travail.

Si vous voulez en savoir plus sur la genèse des nouvelles, Léo Henry en parle chez Gino (Pour en savoir +). 

mardi 24 mai 2016

Hellblazer :Dark Entries (Ian Rankin & Werther Dell'edera)

... Ian Rankin, maître du Black Tartan (le roman noir écossais) s'associe avec le dessinateur Werther Dell'ereda et ensemble, ils posent leur focale sur les affres de la "célébrieveté", autrement dit la télé-réalité qui, ne reculant devant rien propose un programme de "maison hantée".
Rien d'extraordinaire cela dit, toutes les tendances de la société sont, on le sait, prétexte à fabriquer un jeu de télé-réalité.

Énigme en chambre close (par la force des choses) mais paradoxalement sous l’œil des caméras, Ian Rankin fin connaisseur de bandes dessinées, souligne l'un des aspects du protéiforme John Constantine : celui du détective de l'étrange.
Une "race" de détectives qui se mesure à rien de moins que des mystères aux proportions métaphysique.

Vous voilà prévenus.
Dans ma précédente notule de lecture, celle sur Mandroid, je discutais de notre manière de lire (ou moins présomptueusement de la mienne) qui inclue inévitablement une lecture au "deuxième degré", et de celle d'écrire qui invariablement (ou presque), aujourd'hui, ressort de ce qu'on appelle en littérature, le postmodernisme.
Là encore par exemple, d'une manière certes homéopathique, il en est question ; ne serait-ce qu'avec le titre Dark Entries, qui est aussi une chanson du groupe Bauhaus
Rien de fortuit ici.
Si le twist concocté par Ian Rankin est plutôt astucieux, le fond sur lequel se déroule cette histoire, la télé-réalité, dont les images sont gravées (au mieux) dans la glaise du souvenir à défaut de l'être dans le marbre de la mémoire, trouve une résonance particulière lorsqu'on découvre, petit à petit de quoi il retourne.
Werther Dell'edera donne l'ambiance qu'il faut au travers d'une certaine sobriété voire un brin d'austérité grâce à son trait, son encrage, que l'on devine sec.
Ses planches cadrent diablement bien à la situation dans laquelle Constantine s'est mis. 

Publié dans l’éphémère "sous-label" Vertigo Crime (qui comme sont nom l'indique s'intéressait aux crimes et à ceux qui le commettent) de DC Comics cet album aurait été plus percutant en étant un peu plus "ramassé". 
Là, avec un peu plus de 200 pages il y a un petit ventre mou (rien de honteux non plus) qui amoindrit (un peu) l'impact de l'histoire.

Une broutille toutefois, tant la lecture de Dark Entries procure un chouette moment de lecture, tout à fait raccord avec ce qu'on connait du John Constantine de Vertigo.

À vous Cognacq-Jay !