vendredi 30 septembre 2016

jeudi 29 septembre 2016

The Paybacks / Dark Horse

…. Le romancier et scénariste de BD (mais pas seulement) Alfred Bester raconte une bien belle histoire au sujet de George Horace Lorrimer, le redoutable rédacteur en chef du Saturday Evening Post.
Il a fait quelque chose de très audacieux en son temps dit-il, en publiant un roman en deux parties dont la première s’achevait au moment où une jeune femme emmenait un jeune homme chez elle à minuit pour un petit casse-croûte.
La seconde livraison s’ouvrait sur nos jeunes gens en train de prendre leur petit déjeuner ensemble dans l’appartement de la fille le matin suivant.

Des milliers de lettres indignées affluèrent au journal, et Horace Lorrimer fit imprimer une réponse ainsi libellée : « Le Saturday Evening Post n’est pas responsable de la conduite de ses personnages entre les épisodes publiés. » Ce qui fait dire à Bester que sans doute, nos héros de bandes dessinés menaient-ils des vies normales entre deux épisodes.
Batman se saoule la gueule et traque la femelle ; et Robin met le feu à la bibliothèque de son école pour protester contre une chose ou une autre.

C’est d’une certaine manière, cette perspective qu’envisagent les scénaristes Donny Cates & Eliot Rahal avec leur mini-série publiée par Dark Horse : The Paybacks.


Vous avez voulu devenir un super-héros mais vous ne pouviez acheter votre cape et votre masque ? Eh bien vous pouvez faire un prêt et acheter tous les gadgets que votre lutte contre le crime nécessite. Mais que faire lorsqu’il s’agit de rembourser votre « super-prêt » et que vous n’avez pas l’ombre d’un kopeck d’avance ? N’ayez pas peur notre équipe de recouvrement, The Paybacks, va vous aider …. Enfin si vous survivez. 
The Paybacks #1-4 

Scénario de Donny Cates & Eliot Rahal Dessin de Geoff Shaw Couleurs de Lauren Affe 
…. Pas de pages didactiques, la découverte de la minis-série The Paybacks se fait « sur le tas », au travers des différentes et nombreuses péripéties qui rythment l’histoire. 
Si certains personnages ne manqueront pas d’évoquer telle ou telle super-héros ayant marqué la déjà longue histoire du genre, il n’est pas vraiment question ici de pastiches tant les protagonistes de The Paybacks affirment assez rapidement leur personnalité propre au-delà des clins d’œil. 
Cela dit, certaines situations bénéficient indéniablement de l’effet pastiche et des clichés liés aux stéréotypes qui les accompagnent. 
Mais loin de parasiter la lecture elle procure un joli sentiment de connivence.
C’est d’ailleurs l’une des réussites de la mini-série, l’équilibre pas toujours évident entre l’humour et le drame, la légèreté et la « violence » ; les quatre numéros sont de ce point de vue une totale réussite, un travail de fildefériste. 

Car si The Paybacks joue sur le ressort humoristique, très rapidement en filigrane, puis de plus en plus clairement il apparaît que les deux scénaristes mettent en place des intrigues où le mystère et le suspense jouent un rôle tout aussi important. 
C’est l’un des aspects qui m’a immédiatement accroché. 
Je sors par ailleurs de quelques lectures de BD où l’idée même de sous-intrigues n’a visiblement pas effleuré les scénaristes qui les ont écrites (sans parler d’une caractérisation minimaliste), et lire une histoire comme The Paybacks, qui joue la carte des sub-plots, avec des personnages fortement caractérisés, capables à eux seuls et individuellement de porter une ou des histoires est très revigorant. 

Autre atout et non des moindres, Geoff Shaw le dessinateur et Lauren Affe la coloriste font des merveilles.
Le design de chaque personnage est très soigné, les scènes d’affrontement qui mettent souvent en scène beaucoup de personnage sont très lisibles. Geoff Shaw pour le dire rapidement, quintessencie le meilleur de Sean Murphy et de Bill Sienkiewicz en une substantifique moelle. 
Lauren Affe quant à elle participe astucieusement au storytelling, ainsi l’utilisation de trames « Benday » (ou l’équivalent numérique pour un tel rendu) pour signifier les flashbacks, et l'utilisation d'une large palette de couleurs, toujours utilisée avec beaucoup d’à propos, et sans jamais obscurcir la lisibilité des planches. 
Le soin de la partie artistique de l’entreprise témoigne de l’implication de chaque intervenant dans le processus narratif pour un résultat très au-dessus d’une bonne partie de la production actuelle.
…. Scénario prometteur et rendu artistique de la plus belle eau n’auront toutefois pas suffit à pérenniser l’aventure, et après quatre excellents numéros The Paybacks s’arrête. 

Pour refaire surface avec la même équipe créative ou presque, mais chez l’éditeur Heavy Metal. OUF !!!

(À suivre …. parce qu'elle le vaut bien)

lundi 26 septembre 2016

ZENITH (Grant Morrison/Steve Yeowell)

ZENITH tome 1 
Scénario : Grant Morrison Dessin : Steve Yeowell Traduction : Laurent Queyssi Lettrage : MOSCOW*EYE 
232 pages dont, des couvertures originales et des recherches de personnages 
Prix : 19 EUR  
Zenith est le fils de deux super-héros contestataires des années 1960. Égoïste et immature, il préfère utiliser ses pouvoirs pour sa propre célébrité que pour combattre le crime. Mais le retour d'un surhomme nazi, Masterman, va le forcer à affronter son héritage et battre le rappel auprès des anciens coéquipiers de ses parents. 

…. En 1990 le scénariste Grant Morrison expliquait à qui voulait l’entendre, via la revue Speakeasy où il écrivait alors une rubrique régulière, que quiconque aurait lu le roman de l’écrivain américain Robert Mayer, intitulé Super-Folks (Pour en savoir +), lors de sa sortie en 1977, aurait certainement pu écrire depuis une grande BD, voire trois grandes bandes dessinées. 
Sans oublier de mentionner une citation de Nietzsche, qui se trouve en exergue dudit roman, une épigraphe qui se retrouve aussi dans l’édition étasunienne de Marvelman (alias Miracleman) d’Alan Moore (mais ironiquement absente des pages de Warrior l’hebdomadaire où a paru à l’origine la reprise de Moore). 
Il n’en fallait pas plus pour que certains commentateurs y voient une attaque à l’encontre du scénariste de Northampton

Si je cite cette anecdote ce n’est pas pour attiser une querelle entre les pro-Morrison et les anti-Moore (ou inversement (sic)) mais plutôt pour mettre en relief mon point de vue sur la question de la création, ou de l’invention, dans le domaine de l’imagination. 

Si on veut bien croire qu’effectivement Alan Moore a lu Super-Folks, et qu’il a d’une manière ou d’une autre, fertilisé son potentiel créatif, force est de constater qu’il n’est surement pas de le seul à l’avoir lu entre 1977 et disons 1982 (date à laquelle le scénariste réinvente le Marvelman de Mick Anglo). 
Mais il est par contre le seul (à ma connaissance) à avoir écrit Marvelman, Watchmen et Superman: Whatever Happened to the Man of Tomorrow ?, dont l’inspiration viendrait directement du roman de Mayer. 
Du moins, si on lit entre les lignes l’article du scénariste écossais. 

Pour le dire autrement, imaginer c’est pour moi, associer des expériences mémorisées communes, mais de façon originale ; ce qu’on ne peut denier à aucune des BD écrites par Alan Moore que j’ai citées. 
Originales elles le sont, et en plus, elles se démarquent franchement de Super-Folks

Et Morrison n’a pas fait autre chose avec Zenith, en s’inspirant de ce que d’autres avaient fait avant lui.
…. Récupérant le genius loci de la Maison des idées (Maximan avatar explicite de Captain America notamment, et quelques « effets de réel » qui ont fait le succès de la Marvel dès les années 1960) qu’il acclimate au ton de l’hebdomadaire britannique qui accueille son personnage – 2000 AD (Pour en savoir +) – ton qui sera aussi celui de certaines des œuvres américaines les plus marquantes de la décennie, Grant Morrison donne pourtant naissance à une série tout à fait originale. 
Appréciation qu’il faut bien évidemment remettre dans le contexte des années où elle parait. 

Dans son ouvrage Supergods Morrison décrit Zenith comme un 45 tour des années 1980 – « stupide, sexy, et jetable », Alan Moore remixé par Stock Aitken Waterman précise-t-il. 
Coïncidence, il n’hésite pas non plus à introduire dans Zenith quelques Yog-Sothotheries de bon aloi, comme Moore l’avait fait dans Watchmen avant lui. 

Mais le code créatif de Zenith si je puis dire, ne serait pas complet (le sera-t-il jamais ?) si j’oubliais de citer une autre influence majeure, et pour cause son créateur a participé aux designs du personnage de Morrison, et aurait dû dessiner la série : Brendan McCarthy. 

…. Lors de la compilation de la série par l’éditeur Titans Comics (cinq recueils entre 1988 et 1990), que je n’ai pas lu mais dans laquelle a paru une version du personnage envisagé par Morrison et que j’ai retrouvé sur la Toile, il est patent que le résultat que nous connaissons a subi entre-temps l’influence de McCarthy.
Morrison/McCarthy/Yeowell
Lequel dans des propos qu’on lui prête, et qu’on peut lire sur la Toile, n’hésite pas à dire que Zenith s’inspire aussi de l’une de ses propres créations – Paradax! (Pour en savoir +) - en tant qu’elle mettait en scène dès 1984, dans les pages de Strange Days (une revue de l’éditeur américain Eclipse Comics), un jeune homme doté de super-pouvoirs plus préoccupé par sa propre personne et l’acquisition d’une renommée monnayable, que de « sauver le monde ». 
Une caractérisation rare à l’époque chez un super-héros, et que l’on retrouve tel quel chez Zenith quelques années plus tard. 

Mais me direz-vous (peut-être), le Peter Parker de Steve Ditko & Stan Lee en 1962 était lui aussi un jeune homme avide de monnayer ses super-talents. 
Certes, mais chez Parker ces traits de caractère disparaîtront en quelques pages pour faire place aux (grandes) responsabilités qui incombent aux (grands) pouvoirs dont il dispose là où, Paradax et Zenith, resteront des jeunes gens égocentriques et insouciants, sinon de leur valeur marchande. 
Et puis chez Parker, contrairement à Paradax! ou Zenith, la question du sexe et de l'alcool est absente.
Rob Williams saura se souvenir de Zenith dans sa propre série
Toutefois la série Zenith se démarque sans problème de son modèle ou supposé tel, en tant que Morrison n’élude pas le folklore super-héroïque, à l’inverse de Brendan McCarthy.
Et c’est ce qui fait aussi l’originalité de la série.

En effet, Grant Morrison promène tout au long de ce premier tome traduit par Laurent Queyssi, un pur corps d’égoïsme et de vanité dans un environnement où l’espace de jeu s’ouvre à un contrat et une esthétique de type super-héroïque. 
Ce qui n'est pas un hasard puisque Morrison ne recycle pas seulement avec brio les idées des autres, il recycle aussi les siennes. Ainsi de Fantastic Adventure, un projet de 1985 proposé à l'éditeur anglais IPC sous la forme d'une revue, dont le sommaire devait contenir trois types de récits consacrés l'un à l'Âge d'or des super-héros, l'autre aux héros de type Marvel, et enfin une histoire d'un super-héros alcoolique qui sort de sa retraite pour un dernier combat ; intitulée justement Zenith

Le trait minimaliste du dessinateur Steve Yeowell, et le noir & blanc ajoute à la singularité de l’ouvrage. 
Sans oublier le rythme de l’histoire influencé par sa publication dans un hebdomadaire où seulement quelques pages étaient réservées à Zenith au milieu d’autres séries. 

…. En conclusion, un premier tome très enlevé, où pointe déjà la plupart des marottes du scénariste, et qui malgré les presque trente années de publication d’une offre pléthorique en la matière, garde toute son originalité. 

Et son intérêt.

dimanche 25 septembre 2016

samedi 24 septembre 2016

Secret Identities (Faerber/Joines/Kyriazis/Riley)


Secret Identities 
Coscénaristes : B. Joines & J. Faerber 
Dessinateur : I. Kyriazis 
Coloristes : C. Kirchoff & R. Riley 
Traducteur : P. Touboul 
Lettreurs : F. Urek & Justine 
Derrière chaque masque se cache un secret... 
The Front Line est une équipe de super-héros chargée de maintenir l’ordre et la justice. Mais son destin bascule le jour où elle intègre une nouvelle recrue : Crosswind.   

ATTENTION, quelques effets de texte de mon commentaire©™ sont susceptibles de révéler des éléments importants de l'histoire aux lecteurs les plus perspicaces !!!!!!
__________________________________ 

…. Difficile pour moi d’identifier le moment où a eu lieu une sorte de prise de conscience en ce qui concerne ce qu’on appelle pudiquement (dans le monde réel) les « dommages collatéraux » - lors d’affrontements entre protagonistes et antagonistes - dans la BD d’évasion étasunienne, et plus précisément en ce qui concerne le quadrant de cet univers qui met en scène des super-héros (ou assimilés). 

Toutefois, je ne serais pas étonné d’apprendre que c’est chez l’éditeur Marvel que cela a eu lieu pour la première fois. Et pour tout dire, l’exemple qui me vient immédiatement en tête, est en l’occurrence la mort du capitaine Stacy

Ce qui ne serait d’ailleurs guère étonnant, tant Marvel a eu quelques fulgurances intuitives géniales en intégrant le zeitgeist des années 1960 à ses histoires, pour donner naissance à des héros à problèmes et des équipes dysfonctionnelles qui ont fait le succès de l’éditeur. 
Une petite (r)évolution dont nous savourons encore les fruits. 

Et Jay Faerber fait partie de ces scénaristes qui utilisent comme personne le genius loci de la Maison des Idées, celui qui l’animait justement durant les années 1960.
…. Il va sans dire que la vengeance est un ressort dramatique qui articule depuis longtemps le divertissement de masse (pour ne parler que de ce domaine), et cela dès la préhistoire du genre dont il est question ici.
En effet, je suis de ceux qui pensent que le film Naissance d’une Nation de D.W. Griffith est une des pierres angulaires qui donnera naissance aux super-héros, en inscrivant dans l’imaginaire collectif américain, l’un de ses schémas actanciels les plus prisés ; à savoir la vengeance mais aussi : l'identité secrète.

Mais la vengeance n’est pas qu’un algorithme destiné à engendrer des justiciers, des super-héros, ou encore des dieux qui arpenteront les coursives de la culture populaire afin de rendre gorge aux vilains de tout poil. Elle est aussi capable de produire ces derniers.

…. C’est donc nanti de ces ingrédients de base, non comme point de départ mais comme horizon, que Jay Faerber, associé à Brian Joines pour l’occasion, s’attaque à la rédaction du scénario des sept numéros de Secret Identities publiés en son temps par Image Comics et aujourd’hui, de ce côté-ci de l’Atlantique, par Glénat Comics.

Hommes de leur temps, les deux compères n’oublient pas d’injecter dans leur équipe de super-héros au nom programmatique – Front Line - quelques éléments nouveaux comme : un meilleur équilibre homme/femme, un leadership féminin, des membres de ce qu’on appelle aux U.S.A. les « minorités » à des postes clefs (aussi bien chez les encapés que dans la société civile), bref un genius loci marvelien certes, mais « 2.0 » (si je puis dire).
Même Alan Moore ne peut échapper à la Front Line
…. Dessinée de main de maître par Ilias Kyriasiz et colorisée tout aussi talentueusement par Charlie Kirchoff & Ron Riley la mini-série tient toutes les promesses qu’un lecteur (même aguerri) est en droit d’attendre d’elle : force de frappe spectaculaire, humour, talon d’Achille et blessure secrète, rebondissements et coup de Jarnac, bref toute la panoplie disponible aux rayons du prêt-à-rêver du divertissement de masse (certes mais de qualité). 
Et n’en déplaise aux plus blasés, Secret Identities contient un certain niveau sinon d’originalité, du moins d’exotisme, dans la manière de cuisiner des recettes dramatiques tombées depuis longtemps dans le domaine public de l’imaginaire collectif. 

Si la fin m’a parue toute à fait satisfaisante (et elle l'est croyez-moi), il n’en demeure pas moins qu’un sentiment de gaspillage persiste une fois l'histoire terminée, tant les auteurs semblent n’avoir fait qu’ébaucher les idées qu’ils avaient en tête (ce que confirme par ailleurs un petit texte des scénaristes dans le dernier numéro publié par Image Comics au pays de l'Oncle Sam). 

Et c’est bien dommage, vu le potentiel entraperçu !

vendredi 23 septembre 2016

Le Maître des crocodiles (Pendanx & Piatzszek)

…. Quelquefois comme chacun sait, le hasard fait bien les choses.
Intrigué par le titre de cette BD et par sa couverture je l’ai empruntée sans bien entendu savoir à quoi m’attendre.

…. Une équipe réduite de documentaristes arrive l'archipel de Banyak sur la côte ouest de Sumatra et si les premiers contacts avec les autochtones ne se passent pas idéalement, finalement ça s’arrange plutôt bien.

Le maître des crocodiles est une histoire qui m’a bluffé deux fois. 
Ce que j’avais pris pour un scénario sur un groupe d’écologistes avec un arrière-plan géopolitique en butte à une population retranchée sur ses us et coutumes tourne assez rapidement – sans que les deux points évoqués soient négligés cela dit – en une version indonésienne si je puis dire, d’un blockbuster bien connu. 
D’autant plus qu’on s’accorde à dire qu’il est le premier du genre.
Et cette version indonésienne et dessinée ou plutôt peinte, est magnifiquement traitée par Jean-Denis Pendanx. La tension du deuxième acte de l’histoire pour ainsi dire est comme on dit palpable. Entendu que le premier acte raconte l’arrivée de Léonard Sougal le cinéaste documentariste, sa femme Isabelle et de Bernard le cameraman, un ancien de l’équipe Cousteau. 
Si l’album s’était terminé à la fin de ce deuxième acte, l’histoire aurait été déjà une belle réussite dans le sens où elle pose des problèmes préoccupants qui méritent notre attention et qu’elle offre aussi du très grand spectacle. 
Mais non, un troisième et dernier acte, et non des moindres où le titre prendra d’ailleurs toute sa signification, remettra en jeu ce qu’on croyait savoir. 

La rencontre entre les européens très sûrs d’eux face à des gens qui vivent au plus près de la nature sous la coupe d’une tradition ancienne est déjà un tour de force, en tant qu'elle montre avec beaucoup d'acuité que même en vivant au plus prés de la nature, survivre entraîne des compromis. 
Chacun des protagonistes principaux acquière une vraie présence, il y a une lente mais indéniable montée en tension, et si le discours des uns et des autres est déjà connu il n’est jamais ennuyeux grâce au talent de dialoguiste de Stéphane Piatzsek et à la mise en récit de Jean-Denis Pendanx. 
C’est bien simple durant ma lecture, et cette sensation ne me quittera plus, j’étais sur place avec les personnages de l'histoire. Finalement un statu quo idyllique et assez romantique s’installe préparant vous l’avez deviné un coup de théâtre fort bien orchestré et artistiquement très impressionnant. 
J’avais beau m’attendre à quelque chose, la surprise a été saisissante !
Le dernier acte est plus sous une tension certes soutenue mais de faible amplitude je dirais, avec toutefois de très beaux moments. 
L’épilogue qui suit une succession d’électrochocs salutaires, et qui m’a surpris, fonctionne d’autant mieux que, comme dans un bon whodunit (kilafé), tous les éléments sont présents tout au long du récit pour qu’on en vienne aux mêmes conclusions que les personnages. 
Mais, mené par le talent du scénariste Stéphane Piatzsek et du dessinateur Jean-Denis Pendanx je n’y ai vu que du feu.
Et c’est tant mieux.

jeudi 22 septembre 2016

Copperhead T.01 (Jay Faerber/Scott Godlewski)

COPPERHEAD tome 1 
Bienvenue à Copperhead, un trou perdu situé sur une planète isolée de tout. Clara Bronson, mère célibataire, se prépare à vivre son premier jour en tant que shérif de la ville.  
Contient : Copperhead volume 1 (#1-5) 
Scénario : Jay Faerber 
Dessin : Scott Godlewski 
Couleurs : Ron Riley 
Traduction : Benjamin Rivière 
Lettrage : Moscow * Eye 
Collection : Urban Indies, 128 pages
…. Le scénariste Jay Faerber le déclare sans ambages dans la préface qu’il consacre au premier tome de sa série : Copperhead est un western. 
Un peu comme Ghost of Mars, à propos duquel John Carpenter son réalisateur déclarait : « Ghosts of Mars se réfère surtout au western hollywoodien », ou encore Outland de Peter Hyams, cousin jovien du Train sifflera trois fois.
Comme les deux films cités, il a cependant la particularité de se dérouler sur une autre planète que la notre.

 …. Nouvellement embauchée par la ville de Copperhead en qualité de shérif, Clare Bronson va devoir faire ses preuves rapidement en résolvant un whodunit (kilafé) tout ce qu’il y de plus traditionnel. 
Si ce n’est bien sûr que les victimes, le ou les coupables, non rien de commun avec ce que nous connaissons. Dépaysement garanti ! 

Les cinq numéros qui composent ce recueil publié par Urban Comics – traduction de Benjamin Rivière et lettrage de Moscow * Eye – donne un bel aperçu du talent de Jay Faerber (les séries Noble Causes et Dynamo5 notamment) qui réussit à présenter la ville de Copperhead, les principaux protagonistes de l’intrigue principale, quelques personnages « secondaires » qui prendront, soyons-en sûrs, de l’importance ultérieurement ; tout cela d’une manière fluide et élégante.
La mise en récit séquentielle de Scott Godlewski, assisté de Ron Riley à la colorisation, donne l’impédance qui convient grâce à un découpage alerte et surtout très varié ; mais toujours adapté à l’atmosphère du scénario. 
Ecrit pour un rythme mensuel (publié à l’origine chez l’éditeur étasunien Image Comics), chaque numéro se termine un point d’intensité maximale qui en fait un page-turner très efficace. 
Si Copperhead est une série résolument tournée vers l’action trépidante baignée par une atmosphère mortifère (toutes choses égales par ailleurs), Jay Faerber n’en oublie pas pour autant d’amener quelques situations plus légères où l’humour prime. 

Copperhead donne aussi à voir un très beau travail sur les onomatopées, dont on devine qu’elles ont fait l’objet d’une attention particulière. Et ce travail n’a pas été fait en vain, tant elles ajoutent à l’ambiance des différentes situations une identité sonore qui augmente encore l’immersion du lecteur, et leur intensité propre.
…. En conclusion Copperhead est un très bon premier tome pour ceux qui aiment le son perforant des coups de feu, et l’odeur de la fumée qui annonce invariablement la conclusion satisfaisante d’une poursuite problématique ; emmenés sur un rythme de montagnes russes (cela va sans dire). 

Qui plus est, vendu au prix de lancement de 10 € ! Décollage réussi ai-je envie de dire, et selon l’expression consacrée : vivement le tome 2 !

mercredi 21 septembre 2016

PARADAX ! (Peter Milligan & Brendan McCarthy)

…. Pas d’accident tragique, pas de meurtre sur lequel bâtir une vengeance, Al Cooper trouve dans son taxi un costume oublié par l’un de ses clients.
Il l’enfile et s’aperçoit qu’il peut traverser la matière solide ; après avoir imaginé dévaliser une banque pour devenir « aussi riche que Michael Jackson » il envisage plutôt de devenir un super-héros.
Mais sa première sortie en ville ne se passe pas comme prévue, on le moque voire on lui intime de passer au large des enfants !!!
Heureusement sa petite amie, Kopper Keen, ajoute à son costume ce qui fera toute la différence : une veste, un jeans déchiré et une paire de baskets. 
Une nouvelle tenue, un manager qui négocie les droits télévisuels de ses rencontres avec des super-vilains, et le voilà prêt à devenir célèbre. Et riche ! 

Ce qui ne l’empêche pas de continuer à boire de la bière et fumer de l’herbe chez lui en se regardant à la télévision.
l'accroche-cœur de Superman + la tenue de Kid Flash
…. Paradax est l’une de mes bandes dessinées préférées, j’y ai mis le meilleur de moi-même pour en faire quelque chose d’incroyable. Le format de trois fois 8 pages était excellent ; il permettait une grande variété d’atmosphères et d’idées. Paradax est un jeune super-héros de la classe ouvrière, qui se fiche de sauver le monde. Ce qu’il veut c’est des minettes, de l'argent et la renommée. 
C’est en substance ce que dit de lui son créateur Brendan McCarthy. 
Il s’agit d’un personnage sexy, une rafraîchissante critique du trop sérieux Marvelman d’Alan Moore. 

Le premier « super-morveux » de l’âge de la télévision.
Quoi de plus normal pour quelqu'un capable de traverser les murs que de traverser le "quatrième" 
…. Publiée à l’origine en 1984-1985 dans les trois numéros de Strange Days par l’éditeur Eclipse Comics, avec l’aide du scénariste Peter Milligan Paradax ! est une sorte d’ovni pour l’époque, très « ground level » ; McCarthy & Milligan n’hésitent pas à briser le « quatrième mur » et à faire montre d’un mauvaise esprit qui encore aujourd’hui, fait des étincelles. 
Les deux hommes sont très en forme et ils le montrent.
Un petit air de Doom Patrol avant l'heure
Une aventure supplémentaire sera publiée en 1986 par l’éditeur canadien Vortex, dessinée par Tony Riot qui partageait à l’époque un studio avec Peter Milligan. Si Paradax n’est pas sans évoquer le Zenith de Grant Morrison (et pour cause), cette aventure publiée par Vortex anticipe aussi d’une certaine manière ce que sera la Doom Patrol du scénariste écossais avec ses personnages bizarres et son ton très psychédélique. 

…. Disponible dans le recueil The Best of Milligan & McCarthy chez Dark Horse Paradax ! a été pour moi un très bon moment de lecture. 
À la fois déstabilisant et (déjà) inoubliable (et parfois incompréhensible), et j’imagine la claque que cela a dû être au début des années 1980. 

Une découverte à découvrir ! [-_ô]

samedi 17 septembre 2016

Karnak #1 à 4 (Warren Ellis & Co.)

Couvertures de David Aja
Il n'est pas un Inhumain. 
Il n'a jamais été soumis à la brume muta-génique appelée teratogène comme les autres Inhumains. Il est en fait un philosophe profondément insensé qui peut voir le défaut dans chaque chose - objets, systèmes, idées, personnes - et s'attaquer à cette faille dans l'idée de les détruire. 
[...] Les parents [de Karnak] refusèrent qu'il devienne un Inhumain. A la place, il étudia à la Tour de la Sagesse jusqu'à ce que ses capacités naturelles de perception deviennent si développées qu'il puisse annihiler ce qu'il veut, rien qu'en le touchant. 
.... Avec Karnak Ellis & Co. s'inscrivent dans une tradition dont les racines connues cousinent avec le numen des dieux antiques qui, d'un mouvement de tête, faisaient basculer la destinée du monde, jusqu'au coup de baguette magique du prestidigitateur en passant par la fulgurance du pistolero et du samouraï dont l'exiguïté des gestes se retrouve (et ce n'est pas un hasard) dans le « film noir ». 

Il s'agit d'atteindre « l'idéalité d'un monde rendu à la merci sous le pur gestuaire humain, et qui ne se ralentirait plus sous les embarras du langage : les gangsters et les dieux ne parlent pas, ils bougent la tête et tout s'accomplit »*

.... L'aspect expérimental de ses derniers travaux n'est certainement pas une coïncidence, le scénariste Warren Ellis tente de sortir son épingle du jeu en accordant à l'aspect formel de ses BD toute son attention (attitude pas si courante que ça dans le secteur mainstream de la BD U.S. et qui donc, le singularise), parfois au détriment de leur scénario ; ce qui ici n'est pas le cas dirait-on. 

Difficile de dire où tout cela va nous mener, mais pour l'instant le voyage de son héros vaut largement le déplacement ; contrairement à ce que j'avais d'abord pensé après avoir lu seulement le premier numéro tant son personnage principal apparaît très antipathique. « Il n'est pas un Inhumain »  écrit le scénariste lors de la présentation de la série, certes il ne fait pas partie de la race des Inhumains (qui soit dit en passant devient de plus en plus présente au sein de l'univers dit « 616 » de l'éditeur new new-yorkaismais il est bien totalement inhumain

L'ambiance créée dans ce premier numéro par le dessinateur Gerardo Zaffino et le coloriste Dan Brown (qui accomplissent un sacré bon travail) ajoute à ce sentiment une atmosphère pour le moins délétère.
Une des pages du #1
Reste à savoir si la chute de cet arc sera à la hauteur de la montée en puissance qui elle m'apparaît pour l'instant indéniable et très réussie. 

Intrigué et emballé pour le coup (sic) !

_______________________________
*Roland Barthes : Mythologies

vendredi 16 septembre 2016

Maggy Garrisson t.01 & 02 (L. Trondheim & S. Oiry)

…. Récit très agréablement ficelé aux personnages plus vrais que nature, les deux premiers tomes de Maggy Garrisson séduisent aussi grâce au soin apporté à la mise en couleur et au découpage des planches. 
Stéphane Oiry travaille l’éclairage de chaque case avec beaucoup de précision, soigne le modelé des formes, et utilise une palette de couleurs et de valeurs qui se substitue aux récitatifs d’ambiance avec beaucoup de réussite. 
L’encrage n’est pas en reste, à charge pour lui de donner de la texture, d’ajouter des ombres, ou d’accentuer l’expressivité d’un visage.
L’utilisation, avec une certaine constance, d’un gaufrier de 12 cases évite contre toute attente le sentiment de monotonie que l’on est en droit d’en attendre, pour induire à la place une sensation d’immersion tout à fait stupéfiante. 

Lewis Trondheim fait semble-t-il, pleinement confiance à son dessinateur pour exprimer les sentiments qui traversent les personnages, et à son storytelling pour raconter en image sans ajout de textes explicatifs ce qu’il veut exprimer. 

Cette économie, toutes choses égales par ailleurs, donne encore plus de poids aux dialogues et à la voix off, écrits avec beaucoup d’esprit et un sens de la répartie qui fait mouche. 
Les situations s’enchaînent avec beaucoup de fluidité, et alors que les « heureuses » coïncidences sont plutôt nombreuses, la crédibilité de l’histoire n’en pâtit pas le moins du monde grâce à une tension soutenue. 

Et pourtant aucune conspiration à l’échelle mondiale, ni même départementale ; Maggy Garrisson gagne sa vie en jouant à la plus maligne face à des pieds nickelés, fauche dans les supermarchés ou retrouve des canaris disparus dans un Londres contemporain et pluvieux.
Et c’est peut-être cette absence d’effets spectaculaire qui captive. 
Un joli tour de force en tout cas !

(À suivre dans le troisième tome)

mercredi 14 septembre 2016

Sidekick T.01 & 02 (J. Michael Straczynski/Tom Mandrake)

…. Il me semble que la manière la plus simple d’envisager la présence d’un sidekick (faire-valoir/partenaire) adolescent auprès d’un super-héros adulte est de le voir comme un moyen d’identification pour les plus jeunes lecteurs. Dans le cas de Batman – et cet exemple n’est pas choisi au hasard - on s’accorde pour y voir aussi une manière d’atténuer l’aspect assez sombre des aventures du Dark Knight vers lequel il tendait au début du Golden Age

…. Dans le premier numéro de Sidekick publié aux U.S.A., le scénariste de la série J. Michael Straczynski (abrégé en JMS), déclare sans ambages qu’il les déteste pour la simple et bonne raison que si quelqu’un comme Batman le poussait à grandir lorsqu’il avait 13 ans, son partenaire Robin - approximativement du même âge que JMS à l’époque - lui faisait bien sentir qu’il était capable de faire des choses que lui ne pouvait pas (et ne pourrait jamais) faire au même âge. 
Si Batman pouvait apparaître comme un idéal à atteindre (même si en définitive il demeurerait inaccessible), Robin au contraire lui faisait bien sentir sa médiocrité.
Une analyse pour le moins inédite de la place de ce type de personnage dans l’imaginaire. 

Mais c’est aussi pour ça que j’aime JMS, il a des idées et envisage des perspectives qui ne sont pas les miennes. 
Et c’est encore le cas ici. 
Les douze numéros de la série sont donc une sorte de revanche sur tous les sidekicks (Robin, Speedy, Bucky, Kid Flash, Rick Jones ….) qui lui ont empoisonné l’existence. 

Et le moins qu’on puisse dire c’est que la note est salée.
…. Un peu trop à mon goût, même si j’ai trouvé la conclusion de cette histoire très inattendue. 

S’il me paraît difficile de faire pire en matière de « descente aux enfers », il est indéniable que le dessinateur Tom Mandrake était sur la même longueur d’onde que son scénariste, et qu’il ne s’agissait pas ici de suggérer mais bien de montrer. 
Et le résultat n’est peut être pas à mettre entre toutes les mains. 

…. À l’aune de ces 12 numéros, compilés en deux recueils chez Delcourt (traduits par Nick Meylaender et lettrés par Moscow*Eye), j’en déduis que J. Michael Straczynski a la rancune tenace, et que les sidekicks lui ont salement pourri l’existence à un moment donné de sa vie (si tant est que l’anecdote ne soit pas apocryphe). 
Cela dit JMS semble aussi régler ses comptes avec les super-héros qui ont « adopté » un jeune partenaire, mais aussi avec une partie du lectorat qui pardonne tout à leur protecteur du moment qu’il le reste. 

Bref, personne ne sort indemne de ce règlement de compte, qui sonne aussi comme un solde de tout compte, surtout depuis que J. Michael Straczynski a annoncé son retrait de ce quadrant de la culture de masse. 

Est-ce que ça valait pour autant le coup de nous faire partager cette rancune ?
Mais surtout est-ce que ça vaut le coup de la partager ? 

Rien n’est moins sûr.

mardi 13 septembre 2016

Stumptown (Rucka/Southworth)

STUMPTOWN t.1 : DISPARUE
Auteurs : Greg Rucka, Matthew Southworth, Lee Loughridge & Rico Renzi
Traduction : Anne Capuron
Lettrage : Moscow*Eye
Dex est une jeune femme qui a monté son agence de détective privé. Malheureusement, elle est beaucoup moins douée aux jeux que pour résoudre des affaires. Sa chance semble tourner lorsque la directrice du casino de la Wind Coast lui offre d’effacer sa dette. En échange, elle doit retrouver sa petite-fille disparue.
C’était une matinée pour aller voir ailleurs …. 

…. Ce n’est pas parce que l’on connaît toutes les lettres d’un alphabet que l’on connaît aussi tout ce qu’on peut écrire avec. 
Sur une idée plutôt commune – la disparition d’une personne – Rucka & Southworth en font la démonstration éclatante. 

Soignant aussi bien la forme que le fond, ne négligeant aucun personnage, le scénariste et le dessinateur rivalisent d’audace et de talent sur pas loin de 130 planches, et livrent une histoire sinon originale, en tout cas très loin de ce qu’on pouvait en attendre. Si Dex Parios ne « pense » pas le mystère mais le « vit », elle n’en oublie pas pour autant la dimension herméneutique de son travail. 
Vous voilà prévenus.
Rucka profite d’un storytelling millimétré et de l’expressivité des personnages, deux atouts qu’apporte Matthew Southworth, pour se passer de récitatif et de bulle de pensée, et livrer un récit qui a la sécheresse d’un été 76. 

Affublé d’un sous-titre qu’on croirait directement inspiré par un polar scandinave : « L’affaire de la fille partie avec son shampoing (mais sans sa mini) », ce premier tome bénéficie en sus d’une magnifique colorisation tantôt sobre tantôt baroque, mais toujours juste.
…. Paru en 2012 aux éditions Delcourt, Stumptown ne semble pas avoir bénéficié d’un public suffisant pour que l’éditeur poursuive l’aventure (deux recueils supplémentaires parus aux U.S.A. depuis). 

Que cela ne vous empêche pas de lire celui-ci, il se suffit à lui-même.

lundi 12 septembre 2016

INJUSTICE : Les dieux sont parmi nous T.01 (Taylor/Raapack)

INJUSTICE TOME 1 
Scénario: Tom TAYLOR  
Dessin: Jheremy RAAPACK  
Traduction : Thomas DAVIER 
Lettrage : C. SEMAL & L. HINGRAY

Manipulé par le Joker, Superman tue la mère de son enfant à naître : Lois Lane. Fou de rage, l’Homme d’Acier s’en prend directement au Clown Prince du Crime et l’arrache des mains de Batman pour lui ôter la vie. Cet assassinat de sang-froid marque le début d’une ère sombre pour les héros de la Ligue de Justice. (Contient INJUSTICE: GODS AMONG U.S. Vol. 1 : #1-6) 
« Le monde devient plus intéressant dès qu’on essaie de le cadrer. Cela aiguise la perception. » 
Michel Houellebecq

…. Le monde de la fiction aussi, serais-je tenté de dire mon cher Michel.
Injustice, les dieux sont parmi nous est une série que l’on peut, sans se tromper qualifier de « grim and gritty » (selon l’expression en usage). Le « grim and gritty » autrement dit des histoires à l’ambiance sombre et violente (voire sordide) est une ligne de fuite dont on s’accorde généralement à voir la mise à feu au milieu des années 1980 avec comme œuvres fondatrices, si j’ose dire Watchmen et le Dark Knight de Frank Miller. Même si un petit peloton de séries de la même décennie peut prétendre rejoindre l’échappée de ces deux chefs d’œuvres (n’ayons pas peur des mots). 

Toutefois, pour que cela soit bien clair j’entends par « grim and gritty » non pas l’astuce d’introduire des « effets de réel » dans les scénarios : Marvel l’avait fait dès le début des années 1960 lors du lancement de ce qui allait devenir l’univers partagé que nous connaissons aujourd’hui. Ce même éditeur a entériné cette nouvelle perspective (pour l’époque) durant les années 1970, et la Distingué Concurrence lui a emboîté le pas ; voir le run de Green Arrow & Green Lantern où les deux super-héros d’émeraude sous l’égide de Dennis ONeil et de Neal Adams sont plongés dans le revers du Rêve américain. 
Plus dure sera la chute !
Special DC n°14/SEMIC
Non j’entends par « grim and gritty » la tendance à transformer l’essence d’un personnage, ici un super-héros ou assimilé (chez de tels personnages l’essence précède l’existence) en pour ainsi dire, son exact contraire. 

Et pour moi le meilleur représentant du « grim and gritty » c’est, Marvelman (alias Miracleman) le super-héros britannique. 

…. D’un personnage enfantin – dont le modèle n’est autre que Captain Marvel, personnage de l’éditeur Fawcett inventé après qu’un sondage eut révélé que la grande majorité des lecteurs était alors (1941) des enfants – or donc un personnage disais-je dont les aventures sont empreintes de fantaisie et d’une bonne humeur, où tout finit bien. Où le héros semble plus appartenir à la race des Toons qu’à celle des humains. Une série rassurante et divertissante qui connaîtra presqu’une bonne dizaine d’années de succès de l’autre coté du Channel.
Miracleman/Delcourt
D’un tel personnage, Alan Moore va faire, au début des années 1980 dans le magazine de bande dessinée Warrior, un personnage adulte. 
J’utilise de terme dans le sens où le Marvelman original de Mike Anglo créé dans les années 1950, ressemble plus à un jeune enfant (même lorsqu’il se transforme) qu’à un adulte. 
Alors que la version de Moore, dès le début montre un homme marié, vieilli, qui a des problèmes de santé, etc. 
Et l’acquisition de ses super-pouvoirs – tout rocambolesque qu’elle soit, ne semble pas couler de source. Au contraire cette fantasmagorie le pousse à se poser des questions très terre-à-terre, en opposition à ce qui arrive traditionnellement dans ce genre d’histoire :

Vous me direz que jusque-là il n’y a pas beaucoup de différence avec une série Marvel des années 1960/1970. 
Sauf que de changer un personnage qu’on a beaucoup de peine à imaginer vivre dans notre plan de réalité (comme la totalité des personnage de cet éditeur) en un personnage crédible et surtout, selon un angle de 180 degré, est une nouveauté. 
Toutefois le meilleur est à venir. 
Une fois que son alter ego super-héroïque prend le pas sur Mike Moran (à l’époque la double identité était rarement remise en cause, pas comme aujourd’hui où les personnages n’en n'ont plus vraiment l’usage), il devient l’égal d’un dieu et sa présence altère, modifie, le monde dans lequel il vit. 
C’est-à-dire le notre. 
L'absence, dans un premier temps, d'autres super-héros, renforce le rapprochement avec notre monde. 
Tout le contraire d’un super-héros classique où l’incidence de son apparition ne change rien sinon la multiplication des menaces qui pèse sur la ville dont il est le défenseur, ou sur la Terre (comprendre les U.S.A.) si c’est un personnage d’une plus grande envergure. 
Les menaces et les antagonistes, ne sont là que pour assurer la survie du personnage sur plan marchand. 

Nonobstant la démarche des auteurs qui peut être d’un ordre plus créatif s’entend. 
On peut aller jusqu’à l’univers pour l’ampleur des menaces, mais en tout état de cause les changements sont cosmétiques et temporaires. Je parle de changements sur le monde environnant, pas sur le fond ou la forme des histoires. 
Il n'est ici question de rebaunch lorsque je parle de changements. 
Par exemple Green Arrow et Green Lantern dont une partie des aventures ont pris dans les années 1970 un tour « réaliste » et assez sombre, n’ont finalement eu aucun impact sur leur monde. Tout au plus quelques changements locaux. 
Bref, rien de nouveau sous le soleil. 

Tout le contraire d’un Marvelman/Miracleman ou d’un Docteur Manhattan dans la série Watchmen du même Moore. 
Warren Ellis dans sa série Planetary, et plus précisément dans le septième épisode (Pour en savoir +) ne s’y trompera pas lorsqu’il fera intervenir un super-héros qui se plaint justement de la tournure (psychotique & sombre) prise par les événements. 
Si celui-ci évoque Superman, son discours renvoie directement à Marvelman.
Planetary #7
Le « coupable » c’est Moore avec Marvelman

…. Certes me direz-vous, les personnages de Watchmen, pierre angulaire de la tendance « grim and gritty », car cette série a acquis très rapidement une grande popularité et son impact sur la bande dessinée s’en ressent encore (30 ans après et bien plus que tout autre série), sont des créations originales de Moore & Gibbons. 
Il n’y a pas eu de changement d'essence de personnages existants. Oui et non comme vous le savez sûrement ; au départ il s’agissait d’utiliser le cheptel alors récemment acquis de l’éditeur Charlton mais finalement le staff de DC Comics jugera qu’il valait mieux, vu la tournure du scénario de Watchmen, ne pas sacrifier ces personnages – ceux de Charlton – et les garder en réserve. 
Moore & Dave Gibbons en seront quitte pour en inventer de nouveaux. 

Une option qui se révélera en définitive plus payante. 
L’une des apories du « grim and gritty », et c’est aussi ce qui fait la force de Watchmen a contrario car elle ne prend pas ce chemin, c’est cette tendance dans un univers partagé, obsédé par la « continuité » - terme qui je le rappelle ne désigne pas des séries feuilletonnantes, « à suivre », mais la volonté que tous les comic books de cet univers d’encre et de papier ne forment qu’un seul récit. Une sorte d’über-BD. Donc le talon d’Achille de la tendance « grim and gritty » c’est qu’il n’est pas tenable dans la « continuité », ni sur le très long terme (ce dernier point, se révélera peut-être être la pierre d'achoppement d'Injustice). 
Si le principe du « grim and gritty » est respecté (du moins tel que je l’entends : changement à 180 degrés d’un personnage et impact sur le monde où il vit), l’univers dans lequel évolue au moins un personnage de ce type changerait du tout au tout. 
Voir ce qui arrive dans Miracleman ou dans Watchmen
Cette dernière série est même, par la force des choses une uchronie : la sauce Heinz ou les mandats de Nixon. L’issue de la guerre du Vietnam, etc. 
À moins d’accepter des changements drastiques dont l’évolution sur des dizaines d’années – ce que durent les séries de super-héros pour les plus populaires – ce qui ne seraient guère tenables, sans parler de la bronca d’une frange du lectorat toujours prompte à se manifester (voir les premiers numéros de Captain America par Nick Spencer). 
C’est pour ça que l’aspect le plus facilement reproductible (toutes choses égales par ailleurs) du « grim and gritty », dont les prémices apparaissent dès les années 1960 sous l’autorité de Stan Lee, Jack Kirby et Steve Ditko (qui l'ont introduit dans la BD, et non pas reproduit) et se durcit ensuite, ne concerne que l’introduction de plus en plus « d’effets de réel » et une tendance à réinventer (à partir de la deuxième moitié des années 1980) des super-héros désinhibés, plus proche de l’hôpital psychiatrique que du panthéon (si je peux me permettre un poil d’exagération). 

 …. Marvelman & Watchmen ont apporté un ton original et novateur en tentant de mesurer l’impact qu’auraient des super-héros dans notre monde. Moore, d’ailleurs bien conscient de ce qu’on l’accuse d’avoir fait, entreprend avec le personnage Suprême d’abord, puis avec Americ’s Best Comics, un label que je n’ai pas hésité à qualifier de sigil (Pour en savoir +), de renverser la vapeur non sans garder ce qui était au cœur même de son projet – à savoir que la présence de super-héros (de la science ou de la magie) modifie le monde dans lequel ils vivent (voir Tom Strong ou encore Promethea) et un changement à 180° de l’essence d’un grand nombre de super-héros en les rendant plus « solaires » que sombres et torturés. Tendance qui était en vogue au moment où il lance son label chez WildStorm.
…. En définitive j’ai beaucoup aimé le premier tome publié par Urban Comics d’Injustice pour les raisons que j’énumère ici et pour la cohérence que semble avoir (pour l’instant) le projet. 
Mon seul bémol concerne la durée prévue de la série. 
Si je m'attendais à une série brute de décoffrage et sinistre je n’ai pas été déçu, pour autant j'ai aussi lu une histoire assez finement écrite (mais pas aussi agréablement dessinée que j’aurais aimé). 

 (À suivre ….)