lundi 31 octobre 2016

DRIFTER t.01 à 03 (Ivan Brandon & Nic Klein) Glénat

L’osmose parfaite entre western et space opera.
Le futur. Dans sa grande tradition de colonisation, l’Humanité s’est attaquée à d’autres planètes, minant et épuisant les ressources naturelles qu’elle rencontre sur son passage et, accessoirement, en laissant derrière elle des kyrielles de mondes inertes, sans vie...
Abram Pollux va connaître un destin peu ordinaire sur la planète Ouro où son vaisseau spatial KF424 s’écrase violemment après une tentative d’atterrissage des plus périlleuses. 

Magnifique séquence, avec un soin apporté aux effets (voir la bulle)
…. Je me « plaignais » pas plus tard qu’hier, qu’un auteur bourré de talent tel que Dan Abnett restait pour ainsi dire dans sa « zone de confort », et livrait des histoires de science-fiction somme toute très convenues (Pour en savoir +). 
Avec Drifter le scénariste Ivan Brandon semble vouloir faire tout le contraire. 
À un point tel que le premier recueil publié par Glénat – qui compile les 5 premiers numéros de la série parue aux U.S.A. à un rythme mensuel – est pour le moins abscons.
Malgré des résumés réguliers, la série reste nébuleuse 
Non seulement le scénariste ne livre qu’avec parcimonie des renseignements sur ce qui s’apparente à un planet opera (et non pas comme dit dans la présentation du titre à un space opera) mais en plus il propose une narration très elliptique, sautant du coq à l’âne, faisant des montages parallèles d'action n'ayant aucun lien apparent entre elles, etc.
Bref tout cela n’est pas très facile à suivre. 
Même après cinq numéros. Il faut dire que raviver les racines du planet opera, autrement dit situer son intrigue dans un Far West intersidérale* dissout le « maximalisme » du cadre qu’offre la science-fiction dans le minimalisme du décor où l’aventure n’a souvent d’autres buts qu’elle-même. 

Ce qui me fait me demander si la complexité exagérée de la narration n’est pas là simplement pour masquer la vacuité de l’histoire ?
Le prodigieux Nic Klein dans ses œuvres
La suite me le dira sûrement, du moins si je passe outre l’impression pas très engageante de ce premier tome.

Du point de vue du scénario cela dit car, le travail de Nic Klein est tout simplement fabuleux, l'éditeur Glénat précise d'ailleurs qu'il s'agit d'une BD peinte.
C’est d’ailleurs la seule chose - la partie artistique - pour l’instant qui pourrait m’engager à poursuivre la lecture de la série.
Et une pointe de curiosité aussi.
Même les onomatopées font l'objet d'un soin particulier
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*Ce qui a d’ailleurs incité l’écrivain Wilson Tucker dès 1941, à qualifier toutes ces histoires de westerns intergalactiques de « space opera ». Un terme alors péjoratif, et décalque de celui de « horse opera » - tout aussi péjoratif - qui servait à désigner les westerns pleins de cliché aux scénarios convenus que produisaient le cinéma et la télévision.

*-*
.... N'écoutant que ma curiosité j'ai aussitôt ou presque, enchaîné avec le deuxième tome (contenant les numéros 6 à 9 de l'édition américaine d'Image Comic).
Ouro a une face cachée... et elle n’est pas belle à voir. 
Abram Pollux navigue vers l’inconnu. Il a décidé de revenir sur le lieu du crash de son vaisseau, situé à des centaines de kilomètres de la ville, dans les profondeurs inexplorées de Ouro... ______________ 
Ivan Brandon et Nic Klein signent le second arc de ce space opera introspectif aux accents de western initiatique. Une quête d’humanité dans des paysages à la beauté crépusculaire... 


Drifter ou la « planète B » 

…. L’esprit pionnier du planet opera – sous-tendu par la « théorie de la Frontière » propose toujours – au moins - une « deuxième Terre ».
Soit en tant qu’extension du terrain de jeu d’aventuriers en mal d’exploits.
Et/ou comme nouvel Eldorado de ressources en tout genre.
Ce deuxième motif apparaît pour certains amateurs du genre comme une manière de préparer le terrain en nous déculpabilisant de la surexploitation que nous faisons subir à la planète Terre que nous habitons actuellement, en offrant en quelque sorte un « plan B ».

Le planet opera (et le space opera) comme propagateur de l’idéologie capitaliste en quelque sorte.

On n’est pas obligé bien sûr de souscrire à cette lecture.
L’esthétique de la réception propose une « herméneutique littéraire » en replaçant au centre de la lecture, le lecteur.
Comme le propose Gérard Klein, « le privilège de l’auteur cesse avec le point final [..] », et l’expérience esthétique de la lecture (telle que je l’envisage) est dès lors influencée par tout un système de références propres à chaque lecteur. Ce qu’on appelle* un « horizon d’attente ».
Ces références - qui agissent comme autant de cartes et de talismans, de verrous et de clés- et qui évoluent dans le temps et par rapport à la sphère socioculturel dans laquelle nous baignons, nous prédisposent, nous déterminent à un certain horizon d’attente.
Et ce qu’on peut dire de nos lectures est fatalement, frappé du coin de la subjectivité. Et d’a priori.
En outre, toutes les œuvres proposent des caractéristiques qui forment une réception particulière. Par exemple le label sous lequel elle est publiée, l’auteur et ce qu’on en sait.
…. Ce deuxième tome est tout aussi déroutant que le premier, et met en pièce mon horizon d'attente avec une belle nonchalance.

« Western initiatique » prend soin de nous préciser l'éditeur pour ce second tome.
En effet je ne serais guère étonné d'apprendre qu'Ivan Brandon a mangé plus que sa part de Jodorowsky, tout en écrivant son scénario.
J'ai eu tout au long de ma lecture, le sentiment de lire les détournements de planches que faisaient les Situationnistes dans les années 1960 ; où le texte n'avait rien à voir avec ce que racontaient les dessins.
Un scénario que je serais d'ailleurs bien curieux de lire avant sa mise en récit par Nic Klein.

Bref je n'y comprends toujours rien mais le travail de Nic Klein vaut toujours autant le détour.
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* Cf. L’Ecole de Constance.
Le temps est venu de régler ses comptes… 

Entre space opera introspectif et western initiatique, Drifter nous transporte dans un voyage aussi vertigineux pour les yeux que pour le cerveau.   

« On sait souvent ce qu'on fait mais rarement ce que fait que qu'on fait » cet aphorisme est ce qui résume ce que je retiens de ce troisième tome. 
Et il convient tout autant aux 14 numéros que contiennent les trois tomes.
Moi aussi mon cher Ivan, je suis une roue à laquelle il manque un vélo, et ce n'est pas ton scénario qui va m'en donner un.

.... Dès le premier tome, il m'a semblé que l'explication nécessaire (ou les explications nécessaires) pour donner du sens à ce que je venais de lire demanderait un sacré talent, en plus de l'obligation d'être très originale. On ne peut pas balader son lecteur sur un nombre aussi important de pages sans faire preuve en retour d'originalité.
Mais je n'y croyais guère.

Je n'aurais donc sûrement pas lu le deuxième tome (ni le troisième)  si je n'en avais pas eu l'occasion sans dépenser un kopeck pour le faire. À presque 15 euros le tome, l'histoire a intérêt à valoir la dépense. Ou du moins a en donner l'impression.

Et là, après plus de 200 pages quand même, le doute n'était plus permis, Ivan Brandon n'avait aucune explication à donner, et peut-être n'en avait-il jamais eu l'intention.
J'ai lu le troisième tome par curiosité, mais le cœur n'y était déjà plus.

.... En définitive Drifter peut plaire mais comme on le lit parfois pas à tout le monde. Ce qui paraît évident quelques soit ce dont on parle, mais pour le coup cette série est tellement différente de ce qu'on peu lire sous couvert d'une histoire de S-F d'aventure - ce qu'on peut croire lire d'ailleurs au vu du premier tome - que la déception ne peut être qu'à la hauteur des attentes que suggèrent le premier tome.
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Traduction : Alex Nikolavitch
Lettrage : Fred Urek
Prix à l'unité :14,95 €

dimanche 30 octobre 2016

Les Gardiens de l'Infini (Dan Abnett & Carlo Barberi)

Dans Guardians of Infinity, on retrouve les aventures de Rocket, Drax et Groot en compagnie d'autres aventuriers de l'espace.
…. J’émettais des réserves récemment (Pour en savoir +) sur les récents travaux de Dan Abnett, amputé de son alter ego Andy Lanning. 
Le second numéro du hors-série « All New : Les Gardiens de la Galaxie » paru en ce mois d’octobre 2006 confirme mes craintes. 
Si le matériel d’ambiance est présent, on est pourtant dans le moins bon du prêt-à-rêver du divertissement de masse standard. 
Dan Abnett fait plutôt pour le coup (et à l'aune de mon horizon d'attente), dans ce que j’appellerai la « narration rapide » avec cette première partie des aventures des Gardiens de l’Infini

Très décevant, compte tenu de ce qu'il a fait par le passé notamment, dans le rayon cosmique de l'éditeur.

.... Les histoires qui complètent le sommaire achèvent de rendre ce numéro fort peu intéressant.
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(Contient les épisodes US Guardians of Infinity 1-4) 
Traduction : Mathieu Auverdin (MAKMA)
Lettrage : Astarte Design - Roma
128 pages - 5,70 €

samedi 29 octobre 2016

SECRET WARS : Korvac Saga

…. Dans les années 1970, il n’était pas rare qu’un scénariste du Marvel Bullpen, déplacé sur une nouvelle série, y termine les intrigues (et les sous-intrigues) amorcées dans des comic books où il officiait précédemment. 
Steve Gerber par exemple, en avait fait pour ainsi dire une marque de fabrique. 

Compte tenu de la fin fort peu satisfaisante, pour ne pas dire bâclée de la série Guardians 3000 (Pour en savoir +) j’avais l’espoir que le scénariste Dan Abnett imite son illustre prédécesseur ; d’autant que sa série intitulée « Korvac Saga » avait tout d’un titre programmatique. 

Ceux qui ont lu les Marvel Universe n°13 & 14 publiés par Panini (ou les numéros américains contenus dedans) comprendront ce que je veux dire, sans peut-être partager mes attentes pour autant. 
Et ils auront eu raison.
…. Dan Abnett fait partie de ces scénaristes dont le travail m’a plu à un moment ou à un autre, et ce sur plusieurs séries différentes et sur un laps de temps assez long. 
Et je suis ainsi fait que si un scénariste m’a suffisamment marqué par l’excellence de son travail, je ne peux me résoudre à tirer un trait sur sa production, quand bien même elle accuserait une brutale (et durable ?) chute de qualité ensuite. 

Malheureusement, après la passable histoire des Gardiens 3000, la « Saga Korvac » n'est pas beaucoup mieux. 
Si le dessinateur Otto Schmidt, qui m’a fait penser à une hybridation réussie de Frank Robbins & de Carmine Infantino, progresse au fur et à mesure des 4 numéros de ladite « saga » ; et donne une ambiance très à mon goût, le scénario pédale dans la semoule et peine sortir son épingle des Guerres Secrètes made in Hickman (tout aussi peu convaincantes à vrai dire). 
Et quand elles le sont, le dispositif éditorial de ces Secret Wars, étouffe dans l’œuf les bonnes idées qu’elles proposent (Weirdworld dont le rapide rebaunch est la preuve d’une incompétence – de moins en moins –rare), ou en sabote le dénouement (Squadron Sinister). À cela s’ajoute l’importance de l’event dont on peut mesurer la portée aujourd’hui.
Gigantesque « What if … ? », un type de récit dont l’intérêt s’est amenuisé au fur et à mesure que l’éditeur intégrait dans sa continuité les scénarios divergents qui ont fait le miel des différents numéros des volumes de la série, Secret Wars n’était sur le papier, pas si mauvais que le résultat l’a montré. 

Bref la Korvac Saga (tout comme Secret Wars) est malheureusement fort anecdotique. 

…. Un bilan fort peu glorieux pour l’éditeur qui, après que certains auteurs aient relancé avec beaucoup de talent et un souffle épique à nul autre pareil son quadrant cosmique (resté en jachère ou presque de nombreuses années), n’a de cesse depuis – dirait-on – de le plomber avec un entrain et une énergie que je serais très heureux de voir à l’œuvre dans une autre configuration que le sabotage. 

En outre, sans savoir en quoi consistait exactement la part de travail de chacun dans le duo Dan Abnett + Andy Lanning (connu sous l’acronyme DnA) lorsqu’ils écrivaient ensemble, force m’est de constater que leur séparation ne réussit pas beaucoup au premier.
Surtout qu’ils ont à eux deux, revitaliser ce quadrant cosmique dont je parlais de la manière que j’expose, mais Dan Abnett semble un peu à bout de souffle ces derniers temps. 
La série intitulée, Les Gardiens de l’Infini, parue dans le numéro 2 d’un hors-série du mois d’octobre de cette année chez Panini, va-t-elle me faire mentir ? 

Je l’espère !

vendredi 28 octobre 2016

The New Deal (Jonathan Case)


THE NEW DEAL 

…. Elaboré, aux dires de l’auteur lui-même, sous la forme d’un « graphic novel » - terme que Will Eisner sera le premier à revendiquer pour son ouvrage Un Pacte avec Dieu (1978) – autrement dit aujourd’hui, ce qu’on appelle dans l’Hexagone un album. 
C’est-à-dire une histoire pensée pour être publiée d’un bloc si je puis dire, en dehors de la traditionnelle mensualisation étasunienne, très souvent reprise ensuite en recueil (ou trade paperback) mais pas - et pour cause - en graphic novel
Cela dit, l’expression « graphic novel » souvent utilisée telle quelle ou traduite par « roman graphique », sous-entend de nos jours, pour ceux qui finalement ne connaissent la bande dessinée qu’au travers des illustrés qu’ils ont lus enfant, une charge intellectuelle, un gage de sérieux que n’aurait pas la BD que l'on désigne comme telle.
Est-ce le cas ici ? 

Eh bien, nonobstant l’excellent et bienvenu paratexte dû à William Blanc qui contextualise la bande dessinée de Jonathan Case d’une façon à la fois claire et concise dans l’époque où elle se déroule, The New Deal – sans lui ôter non plus son sérieux documentaire – est avant tout un formidable récit d’évasion avec moult péripéties et retournements de situation, plein d'humour et d'émotion. 

Si le scénario de Jonathan Case est une franche réussite, son dessin et les choix artistiques de la colorisation sont des atouts supplémentaires qu’il serait vain de passer sous silence. 
S’il y a de fortes chances que l’intelligence du récit, et la finesse de son traitement psychologique des personnages restent longtemps dans la mémoire des lecteurs, son trait et la puissance d’évocation des visages, ainsi que le langage corporel des protagonistes (même les seconds rôles) apportent ce supplément d’âme qui manque parfois aux productions industrielles du mainstream
Bien que The New Deal ait été publié par un éditeur tout aussi grand public outre-Atlantique : Dark Horse.
Les éditions Glénat ont en outre soigné la forme de cet album (24,5X17,5 cm), traduit par Sébastien Guillot et lettré par Fred Urek & Justine, sous la direction artistique de Jean-David Morvan, en y ajoutant comme je l’ai déjà dit donc un « cahier historique », et un court entretien avec l’auteur. 

128 pages pour presque 15 € ce n’est pas donné, mais pour le coup et rétrospectivement je ne regrette pas mon achat.
Et pour terminer, quelques pages ......



jeudi 27 octobre 2016

GLOBALIA (Jean-Christophe Rufin)

Globalia est un roman d'aventures et d'amour, une fable visionnaire sur la mondialisation sous-tendu par une réflexion sur l'état du monde… Une réflexion qui repose sur deux idées principales : d'abord, imaginer l'évolution possible des rapports Nord-Sud, sujet que connait assez Jean-Christophe Rufin, bien puisque, par profession, il voyage entre pays riches et pays pauvres. Ensuite, exploration de l'inattendu des démocraties, qui, après avoir triomphé dans les années 1990, commencent à révéler de plus en plus un caractère sinon totalitaire, du moins pas si paradisiaque qu'on le prétend.
______________
.... Globalia faisait partie de ces romans qui, inexplicablement alors que je veux impérativement les lire, sont sans cesse repoussés. 
Une lecture ajournée qui n'est plus maintenant qu'un mauvais souvenir. 
Longtemps désiré, mais paradoxalement assez rapidement jugé pour ce qu'il n'était pas. 

En effet, très vite le roman de Rufin m'est apparu au mieux comme un ersatz d'illustres prédécesseurs : 1984, Fahrenheit 451, Le Meilleurs des mondes, L’Âge de cristal ou encore Watchmen
Mais c'est moi qui faisait fausse route, à l'instar de l'imbécile à qui on montre la Lune

Très astucieux, tellement que j'ai failli m'arrêter avant la fin. 

Globalia est un roman très riche dont je n'ai découvert la profondeur, la substantifique moelle serais-je tenter de dire, que rétrospectivement. Le type même de récit qu'on prend plaisir à relire quelques années plus tard, comme on sort sa boussole pour vérifier son azimut. 

En tout cas un roman qui laisse, à n'en pas douter un souvenir extrêmement vivace.

mercredi 26 octobre 2016

Marvel Universe n° 13 + 14 (Panini)

Numéros sortis respectivement en octobre et décembre 2015
…. Les histoires à base de voyages temporels, de boucle(s) de la même eau et de paradoxes inhérents (ou de leur absence) sont toujours délicats à manipuler. Qu’est-ce qui peut arrêter une boucle temporelle ? Jusqu’où peut aller un voyageur pour modifier le cours du temps ? Ça se complique encore lorsqu’un des protagonistes se souvient des altérations, et pas les autres. Ou que l’équivalent de Dieu participe à l’intrigue. Et la répétition de ce motif - le voyage dans le temps - est presque un aveu. 
Celui d’être à court d’idées dans un univers qui ne peut pas évoluer mais qui doit le laisser croire. 

Ainsi, les voyages dans le temps permettent-ils de créer du changement, mais qui fatalement reviendront là où ils ont commencé à changer le statu quo, et ce retour annulera (souvent, pour ne pas dire toujours) ce qu’on vient de lire. 
Ceci dit, quand c’est bien fait, ça se laisse lire. 
Autant dire que les huit numéros qui constituent ce récit, écrit par Dan Abnett l’un des scénaristes phares du renouveau cosmique de la Maison des Idées, accumulent les chausse-trappes qui sont par ailleurs autant d’exhausteurs de diégèse. Donc très tentant.
Gerardo Sandoval
Mais le résultat n’est pas à la hauteur des enjeux, d’autant que la fin est plombée (pour ne pas dire sabotée) par l’arrivée de l’event intitulé : Secret Wars. Un « événement » dont je soupçonne qu’il a par ailleurs modifié les plans du scénariste. À qui,par la même occasion, je ne pourrais pas reprocher de revenir au statu quo dont je parlais précédemment.
Mais il aurait mieux valu.

Une ingérence éditoriale qui n’est pas la première dans l’Univers de la Maison des Idées. Marvel est une maison d’édition grosse d'un passé foisonnant et tutoyant le canonique pour mieux lui faire rendre gorge ; mais la façon de faire laisse entrevoir au bout d’un moment de sérieux défauts de fabrication.
 D’autant qu’Abnett semble oublier une partie de son intrigue en route (les Unités Corporels Starks et la Conscience-A. Liste non exhaustive) tout en augmentant de façon pléthorique un casting déjà conséquent (d’où mes soupçons), dont certains personnages qui, malgré leur omnipotence, jouent un rôle très secondaire dans l’intrigue, mais permettent de remplir des pages à bon compte.
Ils ne sont d’ailleurs pas les seuls à remplir les pages.
Nico Leon
Les dessins de Gerardo Sandoval, un artiste peu à mon goût j’en conviens, n’arrange rien. Trop caricatural pour moi, et dont le storytelling n'est pas le point fort. D’autant qu’il est remplacé sur les trois derniers numéros par Nico Leon, un dessinateur dont le style est aux antipodes de son prédécesseur. 

À l’incohérence du scénario s’ajoute donc une incohérence artistique, ce qui donne au final une histoire dont on peut dire qu’elle allie le fond et la forme. 

Dommage que ce soit du mauvais côté du spectre de mes attentes. 
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Traduction : Mathieu Auverdin (MAKMA) 
Lettrage : Astarte Design - Roma

dimanche 23 octobre 2016

Unstable Molecules (James Sturm/Guy Davis/Michel Vrana)

…. Unstable Molecules est la concrétisation très étrange d’une idée de James Sturm, un auteur peu habitué des pages mainstream de la bande dessinée américaine. 
Et d’ailleurs le résultat n’a rien à voir avec ce que publie d’ordinaire l’éditeur Marvel (du moins à ma connaissance). 

En effet celui-ci imagine que la plus fantastique des familles de super-héros américains repose sur des gens ayant réellement existé. Jusque là rien qui ne sorte de l’ordinaire pour une maison d’édition habituée à épuiser toutes les possibilités pour maintenir - mois après mois - ses personnages dans les librairies spécialisées. 
Parue entre mars et juin 2003 puis repris en recueil, la mini-série, dessinée par Guy Davis, raconte 24 heures de la vie de plusieurs personnes dont (et principalement) Reed Richard, Sue & Johnny Sturm (sic), et Ben Grimm, entre le 3 et le 4 octobre 1958. 

Pas l’ombre d'un super-pourvoir, hormis dans quelques pages extraites du premier numéro de la série Fantastic Four (1961) - en dehors du cadre du récit - et celles d’un vrai-faux comic book Marvel : Vapor Girl

Malgré un important paratexte visant à accentuer la véracité de la thèse de James Sturm, et même en y mettant beaucoup du mien jamais cette direction ne m’a semblé être plus qu’une aimable plaisanterie. 
À vrai dire, nonobstant les patronymes et la ressemblance des personnages de cette histoire avec ceux de la célèbre équipe de super-aventuriers connue sous le nom des Quatre Fantastiques rien ne les relie et rien ici n’évoque vraiment la création de Stan Lee & Jack Kirby.
Et contre toute attente, ce qui pourrait apparaître comme un fiasco est une très belle réussite. 
Les personnages, l’époque, les magnifiques dessins de Davis qui captent avec précision le langage corporel et les expressions des uns et des autres, ainsi que l’écriture de James Sturm (qui a aussi fait la mise en page) tout cela donne un résultat captivant de bout en bout. 
Et surtout fait de Sue Sturm une « héroïne du quotidien » remarquable autour de laquelle tourne tout un monde. La « revanche » de la femme invisible en quelque sorte. 
Même si pour le coup le terme de revanche semble bien peu approprié. 
En outre, ce n’est certainement pas un hasard si le roman de Grace Metalious est si souvent cité.
…. Je ne sais pas si la fin des années 1950 est fidèlement représentée, où si l’amorce d’une nouvelle ère était si palpable que ça l’est dans les pages d’Unstable Molecules mais, cette parenthèse en clair-obscur acquière une intensité envoûtante au travers de « l’histoire vraie du plus grand quatuor de la BD ».

samedi 22 octobre 2016

James BOND : VARGR (Warren Ellis/Jason Masters)

Résumé : 


James Bond est de retour à Londres après une mission teintée de vengeance à Helsinki, afin de reprendre une affaire qui a laissé un autre agent 00 sur le carreau.


…. James Bond VARGR commence par 9 planches de course-poursuite très laconiques. 

Ce pré-générique (en quelque sorte) est - comme le révélera par la suite ma lecture - l’incipit de la série qu’écrira le scénariste Warren Ellis. 
Du moins les cinq épisodes contenus dans le recueil que vient de publier l’éditeur Delcourt que j’ai pu lire. Bond s’y montre déterminé, efficace et surtout, n’hésitant pas à abattre son adversaire. 
Ce dernier point n’apparaît d’ailleurs pas comme une option mais comme le dénouement logique d’un affrontement avec le plus célèbre des espions de Sa Très Gracieuse Majesté. 
Bond ne fait pas de prisonniers. Un modus operandi qu'il maintiendra coûte que coûte. 

En cinq numéros, parus originellement sur un rythme mensuel entre novembre 2015 et mars 2016 chez l’éditeur américain Dynamite Entertainment, Ellis et son collaborateur le dessinateur Jason Masters livre un récit très linéaire mais d’une efficacité redoutable. 
Le scénariste britannique montre qu’il n’est pas seulement l’auteur de travaux de commande dénués de la moindre implication que j’avais tendance à voir dans ses dernières productions. 
Des prestations courtes, pas catastrophiques non plus, mais - compte tenu du talent que je lui prête – n’offrant que le minimum syndical. Là, en lisant VARGR, j’ai eu l’impression de retrouver le Warren Ellis de The Authority et ce n'est pas peu dire.
Il faut dire qu’il est magnifiquement secondé par Jason Masters un artiste dont le storytelling serait capable de faire de n’importe quel scénario un page-turner. Et VARGR n’est justement pas n’importe quel scénario, simple certes (pour l’instant cela dit, la prestation d’Ellis et Masters en est au dixième numéro chez Dynamite) mais captivant de bout en bout. 
Que ce soit la personnalité de Bond et les rapports qu'il entretient avec les autres personnages, ou la façon de gérer sa mission (qui appartient plus au registre de l’imagination rocambolesque que de la réalité, ou du moins de ce que j’en perçois moi-même) le scénariste fait un sans-faute. 

Et ça fait plaisir !
________
Traduction : Philippe Touboul
Lettrage : MOSCOW*EYE

jeudi 20 octobre 2016

MONEY SHOT (Christa Faust)

Glen Orbik / ?????? / Milos Kontic & Valérie Renaud
…. Si la structure narrative Vogler-Campbell dite du « voyage du héros » est celle d’un récit initiatique, cela ne veut pas dire que le personnage qui suivra les étapes que Christopher Vogler a couché sur le papier d’après une partie des travaux de Joseph Campbell, fournissant ainsi à l’industrie hollywoodienne – dans un premier temps – une recette quasi infaillible, cela ne veut pas dire donc que le personnage en question est ou doit être naïf. Ou inexpérimenté. 

Et si c’était le cas, Christa Faust montre avec son roman Money Shot - publié sous l’égide de la collection néo noir de Gallmeister et traduit par Christophe Cuq de ce côté-ci de l'Atlantique - que la formule marche tout aussi bien avec un personnage très expérimenté. 

…. En effet Gina Moretti alias Angel Dare est une ancienne actrice de films pornographiques qui dirige maintenant une agence de strip-teaseuses et d’actrices porno, la pomme ne tombe jamais loin de l’arbre. Croyant rendre service à un ami qui est resté dans le bizness du X (et empocher une coquette somme au passage) elle va à son corps défendant (c’est le cas de le dire), embarquer pour les 12 étapes (ou presque) dudit « voyage du héros ». 
Mais un voyage estampillé du « carré blanc ». Du moins si la signalétique visant à protéger la jeunesse de spectacles violents, érotiques et choquants, était encore en vigueur, et concernait le domaine de la littérature fût-elle d’évasion. 

Comme je l’évoquais dans mon commentaire™© du court roman Un Dernier pour la route (Pour en savoir +) de Max Allan Collins, le récit hard-boiled s’est enrichi au fil du temps de nombreux personnages principaux en plus du détective privé des origines. 
Christa Faust pour sa part introduit dans ce type de récit, avec beaucoup de brio je dois le dire, une ancienne star du X (d’ailleurs le titre du roman est un terme d’argot du milieu du hard). Profession qu’elle connaît bien pour l’avoir elle-même pratiqué pendant quelques années, des deux côtés de la caméra nous dit-on. 

En plus d’être une histoire très mouvementée, aux rebondissements savamment dosés, ses personnages sont tout aussi imprévisibles qu’un oracle du Yi-King
La romancière joue en outre la carte de la féminité, de façon très astucieuse. 
À tel point que si ce roman avait été écrit par un homme, du moins les deux premiers 1/3 disons, il n’aurait pas fallu attendre longtemps avant qu’on entende ce dernier être traité – au mieux - de « réactionnaire ». 

Paru aux U.S.A. dans la très belle collection Hard Case Crime en 2008, sous une magnifique couverture de Glen Orbik, Money Shot a depuis connu une suite puisque Angel Dare a fait son retour dans About Choke (2011) toujours chez le même éditeur américain. 
En France Money Shot a paru précédemment aux éditions du Rocher sous le titre de L’Ange du porno, traduit à l’époque par Aurélie Tronchet. 

Dire de ce roman qu’il m’a plu c’est, à ce stade, enfoncer une porte ouverte puisque je n’utiliserais certainement pas pas l’énergie qui m’est nécessaire à la rédaction d’un commentaire ™© comme celui-ci, si ce n’était pas le cas.

mercredi 19 octobre 2016

Doctor STRANGE : Les Voies de l'étrange

…. Si le Docteur Strange est l’un des premiers pensionnaires de la Maison des Idées, il n’a pas, à l’instar de ses coreligionnaires du début des années 1960, le même parcours aventureux. 
Il était plutôt d'ailleurs ces vingt dernières années, l’homme des mini-séries, ou le membre plus ou moins éminent d’un des différents groupes de super-héros de la Marvel. Mais pas celui dont le seul nom suffisait à lancer un titre au long cours. Nonobstant un curriculum vitae peu épais à titre individuel, toutes choses égales par ailleurs, celles et ceux qui s’en sont occupés l’ont fait en utilisant ses ressources au maximum. 
Il a même fût un temps, porté une sorte de masque comme le commun des super-héros, sans pour autant que cela y change grand chose. 

Ceci pour dire, qu’on semblait bien avoir été au bout de ce qu’il était possible de faire afin d’attirer les lecteurs auprès d’un personnage très loin d’avoir finalement, la place à laquelle il aurait dû prétendre. 

…. En reprenant le personnage le scénariste Jason Aaron tente un retour aux sources, et pousse le concept d’affordance dans ses derniers retranchements. 
Ce concept, que j’emploie ici dans le cadre de l’ergonomie créative est la capacité d’un personnage à suggérer sa propre utilisation. En l’occurrence, Stephen Strange est un docteur, donnons lui donc les prérogatives qui vont avec ce titre - quand bien même est-il diplômé d’une école de sorcellerie - en lui faisant faire par exemple, des consultations. 
Une idée que l’on trouve au demeurant dès le premier épisode de ses aventures (Strange Tales #110) en 1963, où il ausculte les rêves et les cauchemars d’un patient. 
Toutefois, Jason Aaron pousse encore plus loin l’analogie mise en œuvre par Stan Lee & Steve Ditko, puisqu’il nous apprend que notre âme est colonisée (à notre insu car cela se joue sur le plan ectoplasmique) par des « parasites d’ordre mystique » et des « bactéries interdimensionnelles », voire des « dévoreurs d’âmes ». 
Et c’est là qu’intervient le docteur Strange, qui dès lors fait honneur à son titre. 
L’affordance vous disais-je ! [-_ô]
Toujours en communication directe avec le genius loci de la Maison des Idées, Jason Aaron opère une habile variation de la citation attribuée (de façon apocryphe) à l’oncle de Peter Parker : « with great power there must also come … great responsability ! » (Amazing Fantasy #15), datant de 1962. 
Ce qui donne en l’espèce, qu’il y a « un prix à payer pour jeter un sort ». 

Fort de ces bases, dont on ne peut pas dire qu’elles trahissent le personnage ni l’esprit corporate (du moins celui qui résidait au début des sixties), Aaron et son dessinateur Chris Bachalo, nous invitent à lire les cinq épisodes qui composent le premier recueil d’une nouvelle ère intitulé : Les Voies de l’étrange

…. Malheureusement le résultat n’a pas été à la hauteur de mes espérances. 

Si le Docteur Strange est très occupé durant ces 5 numéros, l’impression qu’il ne se passe pas grand-chose est pourtant celle que je garde après en avoir terminé avec ma lecture. 
Strange brasse de l'air mais en vain. 
En outre, le scénariste ajoute au folklore qui entoure le personnage deux nouveaux éléments tellement originaux et incontournables que n’importe qui, connaissant un tant soit peu le personnage, se demande comment il a pu ne pas les connaître jusqu’à maintenant. Cherchez l'erreur ! 
Mettre Chris Bachalo, dont les dessins très travaillés voire baroques, sur une série de ce type est a priori, une bonne idée. 
Sauf que je trouve qu’il donne un air bien trop juvénile à ses personnages.
En effet, je n’ai pu m’empêcher d’imaginer que Stephen Strange –sous le crayon de Bachalo - était un enfant de 8 huit ans affublé d’une fausse moustache, jouant à être le Docteur Strange. Shocking !!! 
Et l’ensemble de la distribution, que l’on aperçoit au fil des planches, semble tout autant s’être échappé de la cour de récréation d’une école primaire que le personnage principal. 
Une impression qui ne facilite pas l’immersion dans un récit plutôt orienté vers un surnaturel à la Lovecraft. Cela dit, Bachalo arrive aussi à installer une atmosphère d’inquiétante étrangeté très réussie. 
Mais le résultat final apparaît comme le mariage de la carpe et du lapin. Un peu bancal. 

…. C’est d’ailleurs l’impression qui me reste. 
Les Voies de l’étrange est à mon avis, un recueil bancal, pas franchement mauvais, mais qui ne m’a pas non plus donné envie de continuer la lecture de la série et d'en savoir plus. Dommage, avec des auteurs de ce calibre et un tel personnage, je m'attendais à grimper aux rideaux.
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100% MARVEL : DOCTEUR STRANGE t.1 : Les Voies de l'étrange
Auteurs : Jason Aaron & Chris Bachalo
Traduction de Nicole Duclos
Lettrage : ELLETI
128 pages / 14,95 €
Le Docteur Strange est le Sorcier Suprême : il gère les affaires magiques de la Terre et de toute la dimension. C'est un travail auquel il est habitué mais il y a une des leçons de son Maître qu'il n'a pas retenu : la magie a un prix et si on ne le paye pas régulièrement, les conséquences peuvent être terribles.
(Contient les épisodes U.S Doctor Strange (2016) 1-5, inédits).  Sortie le 12 octobre 2016

mardi 18 octobre 2016

Doctor STRANGE : Une réalité à part

…. En lisant la compilation des aventures du Docteur Strange intitulée Une réalité à part, je n’ai pas pu m’empêcher de relever une sorte de communauté d’inspiration avec les épisodes du Captain Marvel ou du Adam Warlock de l’époque. 
À tel point qu’on pourrait interchanger les personnages principaux des trois séries sans que cela ne pose de réels problèmes aux lecteurs. 

Ceux d’entre nous qui avons lu le livre de Sean Howe sur la Maison des idées savent que les idées en question - de certains employés - étaient à l’époque, sacrément fumeuses. 
Mais est-ce que ça marche ? 

Du côté de la table à dessin, les planches de Frank Brunner sont empreintes de la recherche visuelle de Steve Ditko, qui lui ne prenait aucune drogue pour booster son imagination, à laquelle il apporte sa patte ; c’est indéniable et c’est – je trouve – du très très beau boulot. 

Du côté des scénarios, Steve Englehart fait fi des inhibitions qui pouvaient éventuellement le brider, et envoie le Maître des Arts Mystiques se frotter à des concepts sur lesquels repose toute la civilisation occidentale ; excusez du peu ! 
Bien entendu, au vingt-et-unième siècle cela peut sembler un peu désuet voire anodin, que n’a-t-on pas encore dézinguer aujourd’hui ? 
Mais dans la première moitié des années 1970, la démarche est sinon courageuse au moins est-elle assez téméraire. Même si un vent aux forts relents de L.S.D et d’amour libre flotte dans l’air du temps. 
D’ailleurs, tout le monde ou presque connaît l’anecdote de la lettre sensée dédouaner Englehart & Brunner d’avoir fait de Dieu en personne (si j’ose dire) un personnage de BD. 
Je ne sais pas si l’éditeur a déposé un copyright cela dit.
On se souviendra toutefois, pour remettre tout cela dans le contexte de la bande dessinée d’outre-Atlantique, de la rencontre avortée à la fin des années 1980 entre Swamp Thing et le Fils de celui qu’Englehart n’a pas hésité lui à utiliser dans les pages de sa série. 
Comme quoi rien n’est définitivement acquis. 

N’importe quelle société humaine peut faire prévaloir son ouverture d’esprit, les enjeux financiers n’en demeurent pas moins de puissants freins à la libération de l’imagination des rois de l’évasion. 

En parlant de frein justement, le scénariste aurait pu mettre la pédale douce sur les dialogues et les récitatifs qui aussi pittoresques qu’ils puissent être (et ils le sont), dépassent un peu mes propres limites. 
Si je me suis laissé emporter par la fougue des deux compères force m’est de constater qu’une lecture continue n’est pas la meilleure façon de faire. 
Ce n’est pas tant l’abondance que la redondance et le délire new age qui assomme. Ceci dit si l’objectif de Steve Englehart était de mettre ses lecteurs à la place de son héros et de leurs faire ressentir sa désorientation et son abattement, il a tout à fait réussi son coup. 

Il y a quelques passages assez douloureux induits par la logorrhée de l'auteur, que la somnolence – presque hypnotique - rend parfois encore plus pénibles. J’exagère un chouia, mais je crois que j’ai été contaminé par Une réalité à part plus que je ne veux me l’avouer. 

Mais contre toute attente, je ne regrette pas mon achat.
…. Une Réalité à part est aussi un recueil à part dans ce qui se fait aujourd’hui chez cet éditeur, et le témoignage vivant pour ainsi dire, de l’effervescence de la BD des années 1970 (conséquence d’une chute du lectorat pas si catastrophique que cela, mais qu’une escroquerie de grande envergure laissait croire aux éditeurs). 

Grâce à une poignée de scénaristes, qui tentaient de concilier un esprit provocateur et relevant (autrement dit en phase avec les problèmes sociaux & politiques de leur époque), les années 1970 de l’éditeur new-yorkais ont produit d’authentiques BD dites « ground level ». 
C’est-à-dire des histoires de super-héros ou assimilés, destinées au grand public, mais à la sensibilité underground
Un pan essentiel de ce qui se faisait alors de mieux (et qui fait encore partie de la fine fleur de la production disponible). 

…. Si l’édition de Panini reprend le contenu de son homologue original, je trouve dans les deux cas (forcément) que le premier épisode proposé (Marvel Premier #9) n’est pas très reader-friendly comme on dit. 
Et l’introduction, qui résume ce que l’on va lire – que je déconseille donc fortement de lire avant le contenu proprement dit du recueil – n’est d’aucune utilité à ce sujet. Mais ensuite, le ton ne laisse place à aucune espèce d'hésitation, on est définitivement en terrain inconnu ! 
MARVEL VINTAGE : Doctor Strange : Une Réalité à part

Auteurs : Steve Englehart & Frank Brunner 
176 pages/ 20,50 € 
Armé de sa cape de lévitation et de l’Œil d'Agamotto, le Docteur Strange est le Sorcier Suprême, celui qui défend notre dimension contre les attaques venues d'autres réalités. Sa quête l'emporte parfois bien loin de la Terre, dans des contrées où plus aucune règle humaine ne s'applique. 
(Contient les épisodes U.S : Marvel Premiere 9-14 et Doctor Strange (1974) 1-2 et 4-5, publiés précédemment dans les revues LE FILS DE SATAN 6-10) 
Traduction : A. Catteau 
Lettrage : ELLETI 

Sortie le 12 octobre 2016

…. En conclusion, une palanquée d’épisodes à l’imagination artistique et à sa matérialisation sur la planche vraiment magnifique, et dont le storytelling parfois très alambiqué ajoute à l’exotisme ; Brunner est très en forme et très très motivé, et ça se voit. 
Et un Steve Englehart à l’imagination toute aussi désinhibée que son dessinateur, mais un peu trop prolixe à mon goût. À force de cueillir les fruits de l’arbre à came, Englehart en oubliait que certains de ses lecteurs auraient le vertige. Mais que le Fulchibar me damne si j'ai des regrets d'en avoir fait l'expérience ! 

Panini a de mon point de vue en tout cas, fait un excellent choix en proposant ces aventures, d’autant que l’éditeur a décidé d’utiliser du papier mat – qui convient mieux à la colorisation de l’époque -, il est d’ailleurs dommage qu’un si bel ouvrage commence sur une coquille, un malencontreux « Bunner » à la place de « Brunner » dès la page des crédits. 
Bref, hormis cette coquille, Une Réalité à part est le mariage réussi du fond et de la forme. Un avis qui comme tous ceux que l’on distribue n’engage que celui qui en fait profiter les autres. [-_ô]

lundi 17 octobre 2016

CHECKMATE (Greg Rucka & Jesus Saiz) Urban Comics

CHECKMATE tome 1 
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L'organisation des Nations Unies rassemble humains & métahumains en une organisation ultra-secrète aux missions confidentielles : Checkmate ! 

Scénario : Greg Rucka + Judd Winick and Co
Dessin : Jesus Saiz and Co
Traduction : Thomas Davier 
Lettrage : Stephan Boschat (MAKMA)  
Contenu : Checkmate Vol.1: A King's Game (#1-7) + Vol.2: Pawn Breaks (#8-12) + Outsiders/Checkmate: Checkout (Outsiders #47-49, Checkmate #13-15) 

Prix : 28 €  

…. À la fin des années 1930, les Etats-Unis inventent, grâce à la ténacité de deux jeunes hommes ce qui deviendra l’un des quadrants du merveilleux contemporain (autrement dit la fantasy) les plus originaux et les plus cosmogoniques qui soit : les super-héros. 
Un véritable creuset syncrétique, capable d’associer avec Superman et consorts tout ce que l’imagination humaine est capable de produire. 
Ce qui culturellement parlant se comprend aisément, puisque le genre qui met en scène ces personnages plus grands que nature, repose sur un imaginaire qui trouve sa source dans les pulp magazines – dont certains ont produit des inventions à nulle autre pareilles : récits policiers hard-boiled (Black Mask), science-fiction (Amazing Stories) ou encore fantasy et fantastique (Weird Tales), etc

Sans oublier un terreau presque mythologique : la Frontière
Devenue en tout cas au pays de l'Oncle Sam, une projection imaginaire passée au prisme de la fascination. 

…. Et l’un des plus beaux représentants de cette esthétique de la fusion est sans aucun doute la série de Greg Rucka & Jesus Saiz intitulée Checkmate

…. Comme vous le savez, dans la fantasy genre auquel appartiennent les super-héros, la magie et les monstres sont une donnée de base qui n’est pas remise en question. Et Greg Rucka le sait aussi. 
Jouant du melting pot qu’offre la culture de masse et des melting plots accessibles aux rois de l’évasion suffisamment inventifs, le scénariste ne s’interdit aucun domaine de l’imagination, qu’il place cependant sous la juridiction des opérations spéciales et de la politique internationales, et politicienne.

Il n’oublie pas de construire des personnages crédibles qu’il innerve pour se faire, de toute la panoplie des sentiments que le genre humain met à sa disposition. 
Intrigues & sous-intrigues fomentent, et se disputent le leadership afin de captiver les lecteurs. Et il est en effet très difficile de ne pas lire d’une traite les 18 numéros parus mensuellement outre-Atlantique entre juin 2006 et août 2007 (15 dans la série Checkmate proprement dite, et 3 dans la série Outsiders). 

Jesus Saiz, parfois remplacé par Cliff Richards ou secondé par Fernando Blanco fait montre d’une mise en récit séquentiel d’une efficacité redoutable. Le rendu des expressions qu’il prête à ses personnages est absolument saisissant, ce qui ajoute une plus-value importante à la caractérisation des personnages, dont j’ai déjà dit tout le bien que je pensais. 
D'autant que l’avancement des intrigues passe surtout via des interactions plutôt que par l’exposition (Show! Don't tell! comme on dit aux U.S.A.) . 
Ne tombant jamais dans l’effet pour l’effet, Jesus Saiz ne néglige pas pour autant quelques prises de risque justement du meilleur ….. effet. 
Son talent ressort d’autant plus que plusieurs numéros – les 13, 14 et 15 – font l’objet d’un crossover avec la série Outsiders, scénarisée alors par Judd Winick (les numéros 47, 48 et 49) et cette rencontre inter-équipe est dessinée par Joe Bennett et Matthew Clark (principalement), et la comparaison est assez douloureuse en défaveur de ces derniers. 
Ces six numéros qui font donc partie d’un crossover intitulé Checkout, sont heureusement très bons sur le plan scénaristique (malgré une mise ne place un peu laborieux), parce que du côté du storytelling ce n’est pas ça du tout. 

Greg Rucka a parfois bénéficié de la collaboration d’autres scénaristes sur la série Checkmate, et il partage ici (crossover oblige) la responsabilité du scénario avec Winick, et les deux compères s’en sortent fort bien. Point important, ne pas avoir lu les numéros précédents d’Outsiders ne semble pas être un problème ; ça ne l’a pas été pour moi en tout cas.
.... En définitive, ce premier tome est une très grande réussite, que même un crossover - pas très bien dessiné - n’arrive pas à ternir. 
Mis en face de cette histoire, il faudrait être de marbre pour le rester. 

À noter que l’une des marottes de Greg Rucka (tout à fait à mon goût d’ailleurs) est joliment mise en valeur dans ce recueil. 
En effet, le scénariste est notamment connu pour mettre en avant dans ses histoires des personnages féminins qui ne font pas que de la figuration. Et cette série n’y déroge pas.


(À suivre ........)