jeudi 25 avril 2013

SUPER-FOLKS de Robert Mayer (02)

Dans un mémo adressé à Irwin Donenfeld (l'un des patrons de DC Comics à l'époque) en 1966 Arnold Drake un scénariste très talentueux, co-créateur de la Doom Patrol, de Dead Man, ou encore des Gardiens de la Galaxie, analyse ce qui différencie DC Comics de Marvel (et notamment ce qui fait le succès de la Maison des Idées) et propose plusieurs solutions pour améliorer les ventes (Cf. Alter Ego n°17). 
Dans ce mémorandum il distingue les tranches d'âge des lecteurs vers lesquelles devraient tendre telle ou telle série : les revues attachées à Superman devraient concerner les 5 - 10 ans, Batman et Flash devraient attirer les lecteurs de 9 - 10 ans et les accompagner jusque vers 12 - 13 ans. Et des titres comme Metal Men ou la Doom Patrol devraient cueillir les 14 ans et les garder jusqu'au college (c'est-à-dire 18 ans).
Ce qui est intéressant pour mon propos c'est qu'en 1966 beaucoup de titres (selon Drake) s'adressent (ou devraient s'adresser) en priorité à des enfants ou à de jeunes adolescents. Ce qu'en substance écrivent aussi Dick Lupoff & Don Thompson en 1967 dans l'introduction de la compilations d'articles intitulée All in Color for a Dime.
Ceci étant, en 1971, à la lecture de l'article du supplément du New York Times les temps ont changé (notamment aux niveaux des ventes qui sont en baisse), et la clientèle visée est celle des jeunes adultes, ceux qui fréquentent l'université de Yale ; du moins selon l'article déjà cité.
Jean-Paul Gabiliet dans son ouvrage Des comics et des hommes avance que la fin des années 60 a vu une baisse du lectorat de bande dessinée "tout public" et la constitution d'un lectorat adolescent-adulte. Par ailleurs, au début des années 80 les comic books ne seront plus un média de masse mais s'adresseront à un public d'amateurs, dans le sens fort du thème. Nous voyons donc une évolution, une transformation du lectorat.
D'autre part jusqu'au début des années  70 l’autorité d'auto-régulation la CCA a longtemps empêché à la bande dessinée étasunienne de traiter de certains sujets. Même s'il ne faut pas perdre de vue que la CCA pour qui lors de sa création "il était désormais interdit de montrer trop de violence, défendu de maltraiter les représentants de l'ordre, de faire l'apologie du sexe ou du divorce" (Comic Box annuel #1), est une création des éditeurs (dont en premier lieu Marvel et DC) au contraire de la France dont l'équivalent - la commission chargée de la surveillance et du contrôle des publications destinées à l'enfance et à l'adolescence- est le résultat d'une loi. Ce qui fait dire à certains que la CCA a bon dos, et qu'elle sert surtout de bouc émissaire aux éditeurs à l'esprit conservateur.
 
Ce qui n'est pas tout à fait vrai, ainsi en 1955 une loi est adoptée par l'Etat de New York qui impose une interdiction de publier ou de distribuer tout livre, brochure ou magazine illustré dont le titre comprend les mots crime, sex, horror ou terror. Cette loi interdit également de vendre ou de posséder avec intention de vendre entre des comic books obscènes (Source : Des comics et des hommes de Jean-Paul Gabiliet). Je rappelle pour mémoire que les principaux éditeurs dont je parle ici ont leur siège à New York
Ainsi en 1969, le propriétaire de la librairie New York Book Store et son employé seront-ils arrêtés pour avoir proposé à la vente des publications "obscènes", en l’occurrence le Zap Comix n°4. En 1986, le gérant de la librairie Friendly Frank's sera luis aussi arrêté ; les comic books incriminés sont cette fois (entre autres) Omaha the cat et Heavy Metal
Deux cas qui montrent que ni Marvel, ni DC Comics eussent-ils proposé l'adaptation de Super-Folks, n'auraient pas été en mesure d'écouler leur marchandise, malgré un lectorat plus âgé sûrement intéressé  par une bande dessinée pour "public averti". 

Mais déjà dans les années 70 c'est le marché qui commande, et les comics relevant sont surtout le résultat d'un marché en perte de vitesse pour qui toutes les idées sont bonnes (ou presque).  C'est exactement ce cas de figure pour Green Lantern dont les ventes étaient méchamment en baisse.  Ceci étant dit il ne faut pas occulter que depuis quelques années une nouvelle génération d'auteurs ayant grandi avec les comic books (la première) apportait de nouvelles approches (j'ai déjà amplement parlé du travail de Steve Gerber, dont le personnage Icarus n'a rien à envier à ceux de Robert Mayer).
Curt Swan pour Penthouse Comix #5
Ce préambule pour dire qu'il était certes inenvisageable qu'une histoire comme celle de Super-Folks puissent voir le jour chez Marvel ou DC (et encore aujourd'hui d'ailleurs), notamment à cause du sexe tel qu'il est abordé par Robert Mayer (sans parler des origines de Demoniac).
Car ne perdons pas de vue que le sceau du Comic Code Authority  était un viatique sans qui rien ne pouvait se vendre (du moins aux lecteurs visés par DC ou Marvel) et qu'il aurait été impensable de remettre en cause cette autorité trop ouvertement. Qui plus est sur un sujet tel que le sexe dans un pays qui garde un fort fond de puritanisme. (Du reste, c'est certainement le Code qui a contribué à faire des super-héros le genre majeur de la BD U.S au début des années 60). 

Cependant, il y avait déjà comme je l'ai montré, la volonté d'implanter les super-héros dans la bonne soupe du quotidien, une voie ouverte notamment par Marvel. 
Dans le mémo déjà cité (qui date de 1966, et pour mémoire le Marvel moderne dont il est question est né en 1961), Arnold Drake pointe du doigt ce qui fait la force de cet éditeur :  avoir amené des pages des livres (hard cover) et des magazines luxueux (slick magazine) des "antihéros" pour les mettre dans leurs BD, et propulser leur production dans les mains de lecteurs qui ne lisaient pas de comics avant : les 16 - 19 ans ou même les 20 ans précise-t-il. Cette clairvoyance qu'il exprime dans son mémo, il l'a lui même mise en pratique en créant la Doom Patrol en 1963. Un groupe qui incarne chez DC Comics ce que Stan Lee a fait de son côté chez Marvel c'est-à-dire des super-héros qui considèrent leurs capacités extraordinaires comme un fardeau. On comprend dés lors d'autant mieux la ressemblance de ce groupe avec le groupe des X-Men (première version) créé pratiquement en même temps par Stan Lee & Jack Kirby
Donc, impossibilité de voir Super-Folks proposé par Marvel ou DC, mais cependant fruit de son époque. Indéniablement.

... Dans le roman de Robert Mayer l'air du temps est au désenchantement ; Batman & Robin sont morts dans un accident de la circulation en percutant un bus d'enfants, Superman a disparu (et il est présumé mort). La famille Marvel a été tuée par la foudre, le Lone Ranger est mort transpercé par une flèche le jour du retour de Tonto d'une conférence du Red Power. Mary Mantra a été découpée par un train, et son frère le Captain Mantra est désormais dans un sanatorium. Wonder Woman est devenue la porte-parole du mouvement féministe et editor associée du magazine Ms. Même Snoopy a été abattu par le Baron Rouge.    
Dave Gibbons 2003
Et David Brinkley n'a plus remis sa cape depuis presque neuf ans, ses super-pouvoirs ont pratiquement disparu.
Cet aperçu de Super-Folks montre que le monde dans lequel évolue David Brinkley dont le nom de code ne sera jamais clairement dit est peuplé d'une part de personnages connus, qui n'iront pas plus loin que la citation et de personnages très inspirés d'eux : Captain Mantra et Mary Mantra sont clairement Captain Marvel et Mary Marvel, on croise un Elastic Man qui sous d'autres horizons s'appelle Plastic Man etc.
Et David Brinkley l'extraterrestre de la planète Cronk a pour modèle un célèbre journaliste de Metropolis qui se serait marié et aurait deux enfants.
L'excellente idée du roman de  Robert Mayer est de se demander à quel point un sur-homme (extraterrestre de surcroît) influencerai la politique étrangère d'un pays, et ceci dans le contexte de la guerre froide. La moins bonne idée c'est de n'en rien faire ou presque.
On suit donc les péripéties des deux camps sur fond de barbouzerie. Parallèlement mais sans qu'il soit au courant des manœuvres politiques, David Brinkley retrouve peu à peu ses super-pouvoirs alors que des émeutes se déclenchent. Sous son identité civile il ira enquêter sur le terrain ce qui lui fera rencontrer une partie de son passé.

L'autre bonne idée, c'est d'en faire un père de famille, ainsi Robert Mayer aurait-il pu nous montrer comment une telle famille fonctionne. Un peu comme dans le film Indestructibles, film dont certains pensent qu'il a été inspiré par le roman de Mayer. Mais là encore, peau de balle ! 
Indéniablement si le sexe occupe une bonne partie du roman, la biologie ne fait pas partie des centres d’intérêt de l'auteur qui, à l'instar de Larry Niven en 1969 aurait pu se demander comment un super-homme fait pour avoir des relations sexuelles et comme une terrienne peut enfanter de lui (à ce propos Larry Niven envisage, pour l'écarter aussitôt l'inceste, Robert Mayer se serait-il inspiré de l'auteur de science-fiction ? [-_ô]).    
Non ce qui intéresse Robert Mayer est d'un autre ordre.
Nous apprenons que l'ancienne condisciple du personnage principal est devenue stripteaseuse et si cela ne suffisait pas on aura un aperçu de sa vie "super-sexuelle" mouvementée. Là l'auteur n'invente pas des super-héros pour l'occasion mais implique certains des  personnages déjà cités qui n'en demandaient pas temps. On a également un long développement (sic) sur les possibilités offertes à un homme qui peut étirer son corps au-delà de l'imaginable. Ce à quoi a déjà réfléchi une bonne partie des adolescents du monde entier.  
Le clou du roman est certainement l'origine de Demoniac. Un amalgame de Captain Marvel Jr et de Black Adam naît d'un inceste. Ce qui aurait pu être intéressant, à condition que l'auteur en fasse quelque chose. Je vous laisse deviner si cela a été le cas.
Reste que le lecteur de comic books de super-héros sera en terrain connu : la scène où David Brinkley retrouve ses pouvoirs est particulièrement réussie, pleine d'émotions.

En definitve Superfolks est un roman plutôt frustrant dans la mesure où il m'a tenu en haleine lors de ma lecture, mais m'a laissé un goût d'inachevé et de gâchis une fois terminer.
Robert Mayer a plusieurs bonnes idées, mais qui ne sont pas du tout exploitées : la vie de famille, la conspiration, l'influence d'un sur-homme d'une telle envergure (de plusieurs en fait, Demoniac ou Captain Mantra sont peut-être encore plus puissants que David Brinkley, et Demoniac est un super-vilain)  sur la politique.  
Dés lors l'influence que lui prête à ce roman me paraît tout à fait surfaite.
Notez toutefois que je dis ça rétrospectivement. Peut-être aurais-je une approche différente si je l'avais lu en 1977.
En tout état de cause je pense, comme j'ai tenté de le démonter, que les changements qui donneront Batman : Dark Knight, L'escadron Suprême, Marvelman ou Watchmen etc. étaient déjà dans l'air du temps de l'Âge de bronze.

... Ceci étant dit je vais revenir sur la rumeur partie d'une déclaration de Grant Morrison comme quoi trois des principales réussites publiques et critiques des années 80 en terme de super-héros copient purement et simplement les idées du romans de Robert Mayer. 
L'auteur incriminé est Alan Moore, bien que dans sa déclaration Morrison ne le cite pas nommément, et les trois œuvres seraient Marvelman, Watchmen et Whatever Happened to the Man of Tomorrow ?

Indéniablement il y a dans Marvelman un super-héros qui a perdu ses pouvoirs, et qui fera face à un ennemi qui ressemble au Demoniac de Super-Folks (qui lui même est une copie), mais surtout la manière dont il sera défait est très similaire dans les deux cas. Troublant.
Ensuite dans Whatever happened ... le vilain derrière la machination est le même que dans le roman de Robert Mayer. Troublant.
Et dans Watchmen il y a une conspiration, un super-héros, le Dr Manhattan, dont la présence influence la politique. Troublant.
Si le stratagème utilisé par Mayer et Moore (dans Marvelman) est identique pour défaire un ennemi dans leur histoire respective, les deux personnages pris en mauvaise part ne se ressemblent pas autant que cela, en outre autant la confrontation dans le roman de Robert Mayer tombe comme un cheveu sur la voie lactée, autant le cheminement et les interactions entre Marvelman et Kid Marvelman coulent de source et font sens. Sans parler de la caractérisation de Mick Moran (dont la manière dont sa présence dans un monde "réel" est traité), de sa relation avec son épouse ou encore de ce que devient Kid Marvelman, après sa défaite. 
Moore en terme de qualité s'en sort haut la main. D'autant plus qu'il s'agit d'une oeuvre de jeunesse. Le run du scénariste de Northampton laisse loin derrière lui le roman dont on dit qu'il lui a donné l'inspiration.
La même analyse pourrait être faite pour Watchmen et Whatever happened .. ; en d'autres termes je pense que ce qu' a fait Morrison en pointant du doigt trois œuvres majeures (de mon point de vue) de la BD américaine pour dire qu'elles devaient tout à un roman dont peu de gens avaient entendu parler avant, c'est amener dans l'esprit des lecteurs l'idée de comparaison. 
Et là le roman de Robert Mayer n'en sort pas grandi, bien au contraire le traitement semble bien frileux, conservateur et inabouti. Ainsi, en plein cœur des années 70 son héros est un père de famille blanc qui habite en banlieue, et son alter ego n'a même pas été foutu de changer le cours de la guerre du Vietnam. [-_ô]   
___________
À noter que le roman de Robert Mayer est paru en France le 2 février 2017 chez l'éditeur Aux Forges de Vulcain sous le titre Supernormal 

2 commentaires:

  1. Cher Artemus, dans un registre très proche, je te conseille la lecture du roman de Marco Mancassola (un auteur italien) : La vie sexuelle des super-héros.

    L'intrigue se situe dans un monde où les super-héros ont fait leur temps, où les idoles d'hier ne sont plus que des people d'aujourd'hui. Reed Richards bosse pour la NASA, Mystique a un show comique (d'imitations évidemment !) à la télé, Bruce Wayne est un vieux beau bourré aux as qui cultive son image de perfection faite homme... Mais ces anciens héros sont la cible d'un tueur (vous avez dit Watchmen ?) et un flic discret mais tenace mène l'enquête. Le livre est un mélange de styles : polar d'un côté, drame psychologique de l'autre. Le rythme est lent (mais pas ennuyeux), l'ambiance assez sombre, et les réflexions sur la sexualité des héros (et en fin de compte sur leur humanité) laissent sur un sentiment de tristesse et de fatalité que j'ai trouvé fort à propos. Très référencé (pour tout lecteur averti de comics), ce roman garde cependant une part d'originalité, une identité propre. Peut-être parce que son auteur est européen ?

    Après la lecture de ton article, je serais très curieux de connaître ton avis sur ce livre, si à l'occasion tu venais à le lire !

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    1. Merci de ton passage, et merci pour cette idée. Je mets ce roman sur ma liste.

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