mercredi 31 janvier 2018

Top Ten [Di Filippo/Ordway]

.... Lecteur assidu du label America's Best Comics, créé par Alan Moore et toute une flopée de dessinateurs, dont j'allais me fournir en numéros dans la boutique le Paradoxe Perdu quand elle était place Grenus (Genève), j'avais assez mystérieusement fait l'impasse sur la mini-série écrite par Paul Di Filippo et dessinée par Jerry Ordway.

Mystérieusement, car j’appréciais Di Filippo dont j'avais lu deux recueils de nouvelles (La Trilogie Steampunk et Pages perdues), et que appréciais encore plus Jerry Ordway. 

Toutefois l'arrivée de qui vous savez dans les pages de la Justice League of America, écrite par Steve Orlando, m'a donné envie de me replonger dans cet univers.
.... Dès le premier numéro, voire dès les deux premières pages Ordway & Di Filippo montrent qu'ils sont tout à fait capables de reprendre le flambeau des mains mêmes de Moore, Gene Ha & Zander Cannon. 

La multitude de personnages ne fait évidemment pas peur à ce dessinateur, dont le storytelling n'est jamais pris en défaut. Adepte d'un dessin figuratif, Jerry Ordway excelle dans le rendu des modelés, et aucune perspective ne l'effraie. Tout aussi difficile de le prendre en défaut lorsqu'il s'agit d'exprimer des émotions. Bref sûrement l'un des dessinateurs les plus complets qu'il m'ait été donné de lire. Et l'un de ceux que j'apprécie le plus (ce qui n'est pas le cas des éditeurs me semble-t-il).  
Paul Di Filippo semble quant à lui, bien avoir appris sa leçon, et s'approprie les personnages, nombreux comme il se doit pour une série qui s'inspire en partie de la série télévisée Capitaine Furillo, avec beaucoup d'aisance.
Les deux compères s'entendent, cerise sur le gâteau, à imiter l'une des particularités du Top Ten original, en citant moult personnages et références au fil des cases. 

En cela Top Ten n'est pas sans rappeler l'un des travaux les moins connus d'Alan Moore intitulé In Pictopia (Fantagraphic/1986), dans lequel, avec le concours de Don Simpson aux dessins, il imagine une ville (Pictopia) où vivent des personnages de comic strips.
.... Récapitulons, nous avons Paul Di Filippo, écrivain de SFFF qui insuffle quelques belles idées de science-fiction et invite quelques nouveaux personnages sur le devant de la scène. Et Jerry Ordway la crème de la profession, très en forme à la table à dessin.
Et pourtant, Top Ten, Beyond the Farthest Precinct achoppe à être l’histoire qu'elle aurait dû être.

De ma place de lecteur il me semble que l'editor et son assistante, respectivement Scott Dunbier (pourtant pas un novice) et Kristy Quinn, auraient dû accorder quelques numéros supplémentaires au scénariste. Si Di Filippo en plus des deux histoires principales s'attarde sur tel ou tel personnage, en apportant de belles idées - comme les Derridadaïstes dont il ne fait, finalement, pas grand chose - il peine à développer son scénario, comme certains personnages (le major Cindercott par exemple, ou encore l’adoption). 
La mini-série de cinq numéros se lit toutefois avec plaisir & beaucoup d’intérêt, mais laisse un goût d'inachevé bien trop fort ; alors même que toutes les intrigues trouvent pourtant une conclusion.
.... En conclusion, Top Ten, Beyond the Farthest Precinct reste en deçà des promesses de son titre, une situation qui aurait pu être facilement évité avec seulement quelques numéros supplémentaires.  
Dommage !

samedi 27 janvier 2018

Frederik Peeters & Serge Lehman : L'Homme gribouillé


.... Loin de moi l'idée de réduire L'Homme gribouillé aux effets de surprise qui s'y succèdent. Néanmoins, alors que cet album de bande dessinée mérite d'être lu et relu, et que dans les cas des relectures le plaisir esthétique & intellectuel va grandissant, en préserver le scénario est un supplément dont il serait fâcheux de se priver la première fois.
Un "géologue" qui ressemble beaucoup à Serge Lehman 
Ainsi, si vous connaissez le travail de Serge Lehman, aussi bien ses scénarios que ses romans, et/ou si vous connaissez ceux de Frederik Peeters, cela devrait vous suffire à tenter l'aventure, sans en savoir plus.
Si vous appréciez les deux, la question ne se pose même pas.

Toutefois j'ajouterai que L'Homme gribouillé c'est plus de 300 pages au lavis, dans de magnifiques dégradés de gris, imprimé sur un papier Munken Polar, et serti dans une reliure dite « Integra » ; comme celle des recueils de Swamp Thing ou de From Hell, déjà chez Delcourt. Bref de la belle ouvrage. 
Une case parmi beaucoup d'autres
Reste le prix, 30 euros, qui n'est pas pour toutes les bourses*

Tout comme cette très belle histoire d'ailleurs, qui nécessite une bonne part de maïeutique de la part des lecteurs. Rien d'insurmontable non plus, car tout y fait pour que les différents niveaux de lecture apparaissent à quiconque s'y plonge avec suffisamment d'envie.
Un bel exemple de découpage, et d'utilisation des onomatopées
.... Une chose est sûre, L'homme gribouillé ne l'a pas été sur un coin de table, tant ses démons émerveillent.
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* À propos du prix, David Chauvel, le directeur de collection où paraît L'Homme gribouillé nous dit que c'est, je cite, « un bon prix » ; « fruit de de longues discussions et arbitrages, entre l'envie de faire un bel objet et la nécessité de le rendre aussi accessible que possible ».

Pour ce qui est du bel objet, il n'y a pas photo, le pari est plus que réussi. Pour le reste, je lui fais confiance.

mercredi 24 janvier 2018

Justice League of America #22

.... Après avoir pris part à une discussion sur l'arrivée d'un nouveau personnage dans le giron de la Justice League of America, laquelle est actuellement cornaquée par Steve Orlando spoiler [Pour en savoir +], j'ai en y réfléchissant ensuite, été frappé par un élément qui d'une part valide cette arrivée, et d'autre part permet aussi de l'ignorer.  

Il va sans dire que quiconque veut lire cette série sans interférences capables de lui en gâcher le plaisir, ne devrait pas lire ce qui suit.
.... Publiée au sein d'un label indépendant, créé pour l'occasion, Promethea puisque c'est d'elle qu'il s'agit, est une invention d'Alan Moore & John Williams III.
Lorsque j'écris indépendant, il s'agit de dire que les séries d'America's Best Comics (ABC), le label en question, étaient indépendantes des autres séries que commercialisait à l'époque WildStorm. Maison d'édition, alors dirigé par Jim Lee, elle-même indépendante au sein du collectif Image Comics

Alors que Moore avait déjà signé avec WildStorm, Jim Lee a vendu son entreprise à DC Comics, maison d'édition avec laquelle Moore s'était juré de ne plus jamais travailler. Le scénariste de Northampton a néanmoins voulu respecter ses engagements, eu égard au pool artistique qu'il avait réuni pour ce projet. En outre, reconnaissant en Jim Lee un gentleman, il avait mis comme condition de ne jamais avoir affaire directement à DC Comics. Sous-entendu que l'entreprise ne devait quant à elle, ne pas interférer dans son travail, ni celui de ses collaborateurs. L'histoire montrera que par au moins deux fois, elle le fera.

Toutefois, Moore et ses collègues iront au bout de ce qui reste pour moi une des plus formidables aventures éditoriales de la bande dessinée américaine.

.... Récemment DC Comics a relancé son univers mainstream, sous une version nommée Rebirth, dans laquelle, nous avait-on prévenu avant qu'elle ne soit commercialisée, la maxi-série Watchmen, qu'on ne présente plus, serait la pierre angulaire. Plus récemment encore, de nouvelles séries ont été promises toujours par DC, sous la bannière Dark Metal (émanation de l’événement connu sous le titre global de Metal) dont The Terrifics, copie presque carbone de la First Family de la Maison des Idées, et dans laquelle Tom Strong (crée par Moore & Chris Sprouse pour ABC) serait intégré.
Et last but not least donc, l'arrivée de Promethea au numéro 24 de la Justice League of America
Couverture dessinée par Doug Mahnke
Outre qu'Alan Moore est clairement un scénariste dont DC Comics ne peut pas se passer, quand bien même celui-ci dit pis que pendre de l'éditeur, Tom Strong et Promethea sont deux personnages dont l'essence même, est une invitation à ce type d'opération éditoriale.

.... Rappelons pour mémoire que le natif d'Attabar Teru a eu sous l'égide de Moore lui-même, plusieurs avatars : Thomas Strong ou encore Warren Strong par exemple ; et que plusieurs Promethea aux caractères aussi différents que les genres littéraires qu'elles représentent, vivent au royaume d'Immateria
En quoi donc, de nouvelles incarnations de ces deux personnages, qui sont avant tout des concepts, des idées, devraient-ils nous émouvoir ?
Pendant ce temps, dans le royaume d'Immateria
Qu'un éditeur, qui revendique (quand ça l'arrange) le principe de continuité, rameute le plus grand nombre de personnages dont il est propriétaire, n'a rien d'extraordinaire. C'est l'inverse qui le serait. 
Ainsi, la série Watchmen comme je le disais, écrite par Moore & dessinée par Gibbons, qui a longtemps bénéficié d'un passeport diplomatique l'en excluant, vient de voir son immunité levée à l'occasion de Rebirth.

La continuité, qui soit dit en passant, n'est pas le fait de produire des histoires à suivre, mais de considérer toutes les séries qui en font partie, comme un seul et grand livre que l'on doit pourvoir lire de façon diachronique et synchronique, sans que des événements contredises les autres sans raison.

D'autre part, si quelques sites spécialisés ont fait des gorges chaudes de l'arrivée prochaine de Promethea, aucun à ma connaissance, n'a pris par exemple la peine de préciser que la Queen of Fables, l'antagoniste principale du vingt-deuxième numéro de la JLA, est une création de Gail Simone (quand bien même ce personnage a-t-il été révélé aux lecteurs par Mark Waid & Bryan Hitch), ni celle de se demander ce qu'elle pensait de son utilisation par Orlando dans son scénario.

Tout cela pour dire que la présence de Promethea (et de Tom Strong) était à mon avis inévitable, surtout si on veut bien se souvenir de la nature même d'Immateria.

Autrement dit, ni John Williams III ni Alan Moore, pas plus que les lecteurs d'ailleurs ne peuvent manifester leur mécontentement. Immateria est un royaume qui échappe complétement à la jurisprudence humaine. Et que si Moore & Williams III ont foi en leur propre travail, ils ne peuvent l'ignorer. D'où certainement le silence du magicien anglais.  

.... Reste qu'après avoir écrit ce qui précède, j'ai enfin lu ce 22éme numéro de la JLA, qui ouvre donc l'arc intitulé Deadly Fable.
Et rien pour l'instant n'annonce qu'il marquera l'histoire de la bande dessinée américaine. 

Sur une dialectique de l'affrontement déjà lu ailleurs, Steve Orlando & Neil Edwards, concoctent une histoire avec les quelques seconds couteaux de l'écurie DC qu'on a bien voulu leur prêter. Histoire sans réelles surprises, dont les lecteurs qui l'avaient lue au moment de sa sortie (le 10 janvier 2018), n'ont pas pu ne pas se douter qu'il y avait anguille sous roche, tant le royaume d'Immateria y est cité avec abondance.
 
L'absence de réaction à ce moment-là, en dit d'ailleurs long sur la popularité de la création de Moore & Williams III auprès des lecteurs d'aujourd'hui. Voire sur l’intérêt de ces mêmes lecteurs pour la série d'Orlando & Edwards. 

On remarquera toutefois que l'entreprise de la Queen of Fables, n'est pas sans évoquer celle de DC Comics à l'égard de Watchmen, maxi-série dont on veut nous faire croire que l'un des protagonistes principaux est un vilain. Il y a, dans les deux cas, la volonté d'en découdre avec Moore, par personnages interposés. [-_ô]

À bons entendeurs, salut !

samedi 20 janvier 2018

American Alien [Max Landis & Co.]

Max Landis himself
.... Il se trouve qu'en cette année où Action Comics, l'illustré qui a relaté le premier la destruction de la planète Krypton, atteindra la barre assez ahurissante des 1000 numéros, j'ai lu le projet de Max Landis intitulé American Alien
Sept numéros plus ou moins indépendants les uns des autres consacrés à Clark Kent, publiés chronologiquement : de la découverte de ses pouvoirs dans une ferme du Kansas, au réconfort d'un amour partagé, dessinés par autant de dessinateurs.  

Ce n'est certainement pas un secret que je révèle, qu'en quatre-vingt ans d'existence, l'alter ego de Superman a déjà connu - plusieurs fois - ce type d'histoire. Et pourtant, le jeune scénariste fait montre d'une belle maestria, et d'une sensibilité touchante, que traduisent avec beaucoup de talent les artistes (dessinateurs, encreurs et coloristes) avec qui il collabore (voir infra).

J'imagine aisément aussi un sérieux travail éditorial (d'Alex Antone et de Britanny Holzherr, respectivement editor & assistant editor de la mini-série) derrière cette réussite, tant chacun trouve à exprimer son talent dans les différentes ambiances voulues par le scénariste. Lesquelles demandent bien évidement une mise en récit appropriée et singulière. Rien qu'on ne constate pas, mais que ce page-turner aurait tendance à nous faire oublier.
Croquis préparatoires de Tommy Lee Edwards
Cerise sur le gâteau (d'anniversaire), le recueil qui compile la mini-série, propose d'avoir justement un aperçu des coulisses qui ont permis ce beau projet. Pour avoir feuilleté la version française publiée par Urban Comics, celle-ci le propose également, dans une traduction signée Laurent Queyssi.
En plus des 7 récits principaux, qui passent en revue quelques rencontres attendues, mais que Max Landis traite avec pas mal d'originalité (Luthor n'a jamais été aussi menaçant), American Alien propose aussi quelques histoires secondaires, d'une ou deux pages, comme celle de Mister Mxyzptlk (ci-dessus), dont la chute résonne particulièrement en cette année anniversaire.
.... American Alien est à mon avis le parfait album pour fêter les 80 ans du plus célèbre des kryptoniens, un personnage inventé par deux jeunes gens nommés Jerry Siegel & Joe Shuster, et dont le rayonnement et la vitalité  illuminent encore notre univers grâce notamment, à des auteurs comme Max Landis.

Missile Gap [Charles Stross/David Creuze]

.... Missile Gap de Charles Stross (traduit par David Creuze), est une novella délicieusement uchronique et étrange. 

De ces récits où la participation du lecteur est requise, car le monde dans lequel l'auteur propose de nous plonger n'est accompagné d'aucun mode d'emploi. Au contraire, au gré de ce qui arrive à plusieurs protagonistes ou au travers de ce qu'ils font, autant de cartes postales laissent deviner de quoi il est question, sur un mode plus intuitif que didactique
Et lorsque d'aventure, l'un d'entre eux, Carl Sagan pour ne pas le nommer, en fait preuve, il n'est pas sûr que ses explications (scientifiques) soient aussi intelligibles (et rassurantes) qu'on le voudrait.
Couverture anglaise par J. K. Potter
Mais c'est justement là qu’opère le charme, dans cet entre-deux d'un monde connu, le nôtre et celui qu'il est devenu. 

.... Reste que dans un élan d'empathie Charles Stross ne nous laisse pas en plan, et les explications nécessaires ne font finalement pas défaut. On en sort repu et hésitant.

Bonne pioche !
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• Cette novella fait partie du projet ExoGlyphe [Pour en savoir +], au même titre que le cycle dit de la Laverie du même auteur, ou encore Le Dernier anneau de Kirill Eskov, où la célèbre trilogie de J.R.R. Tolkien est revue du côté des Orcs

Bref que du très très bon, financé par les lecteurs.

mercredi 17 janvier 2018

A Ghost Story [David Lowery]



     A ghost story – titre éminemment programmatique – explore le versant intimiste du film de fantôme avec un changement de perspective singulier : c’est l’errance du revenant que s’attache à dépeindre cette chronique à la dimension existentielle prononcée.

En partant de cette représentation ancrée dans l’imaginaire collectif, à savoir un spectre matérialisé par une silhouette nappée d’un drap et de deux orifices noirs pour toute expression, le réalisateur et scénariste David Lowery déploie cet observateur silencieux comme témoin du fil de l’écoulement du temps au sein de l’espace restreint à la dernière demeure du défunt où s’entremêlent diverses strates d’existences.



Le film se pare d’une langueur mélancolique qui s’insère dans la durée de longs plans séquences, l’étirement de l’instant capturant la moindre variation subtile des sentiments qui agitent les personnages ; un enlacement fatigué se mue ainsi en une discrète étreinte affectueuse le temps d’une scène où la tendresse devient palpable. Quant à la durée de moments charnières succède le défilement du quotidien puis de vécus disparates, un vertige métaphysique saisissant s’empare de l’histoire par le biais d’une mise en scène éthérée significative où chaque plan de coupe, chaque répétition au sein du cadre, chaque basculement entre champ et contre-champ, devient autant d’incursions possibles dans les méandres du temps qui passe.

     Qu’il s’agisse du filmage au format 4/3, de l’agencement effectué pour les (sur-)cadrages, de la texture sonore qui met les sens à contribution ou des compositions musicales, voire l’absence d’icelles, qui figurent les tourments intérieurs (le départ en voiture de Rooney Mara serre le cœur), l’expérimentation formelle à l’œuvre résonne d’un puissant spectre de sensations à même d’emporter le spectateur dans son sillage.

Cette expérience sensorielle aurait été totale sans ce monologue assénant sur le mode de la condescendance ce que le film s’évertue à bâtir patiemment par l’image pendant son déroulement.

mardi 16 janvier 2018

Hard Sun [Série TV]


.... C'est sur le terrain du contexte que s'aventure Hard Sun, série télévisée proposée par la BBC.

Menant une enquête par épisode, dont le premier palpitant comme une carotide installe justement ledit contexte, la série soigne particulièrement ses personnages. Surtout les deux enquêteurs principaux, qu'elle dote chacun d'un background apte à produire une diégèse très addictive, et fait pour durer.

Rien qui n'ait cependant été fait ailleurs, même le contexte plutôt original pourtant, mais que la mise en concurrence et l'interprétation de ses acteurs hissent au niveau de ce qui se fait de mieux sur le marché du divertissement.
La toile euristique, passage presque obligé de nombreuses fictions
Ajoutez une mise en scène d'une redoutable efficacité, le découpage des premières minutes du premier épisode, et la révélation qui va avec sont à couper le souffle, ainsi que des ambiances très travaillées, la scène forestière du deuxième épisode est d'une intensité rarement vue, pour ne citer que ces deux exemples, font de Hard Sun la plus belle révélation 2018 !

 (À suivre .....)

lundi 15 janvier 2018

Crooked House [Agatha Christie/Gilles Paquet-Brenner]

« De tous mes romans policiers, mes deux préférés sont, je crois, La Maison biscornue et Témoin indésirable. »
Agatha Christie
La Maison biscornue
Mon premier est une très riche famille anglaise, vivant sous le même toit.

Mon second est une mort qui éveille les soupçons, et réveille les rancœurs.

Mon tout est une adaptation cinématographique, un chouïa trop languide, d'une enquête écrite par la célèbre Agatha Christie. L'une de celles qui ont fait sa réputation, et dans laquelle elle injectait, au mépris des conventions en vigueur, une bonne dose d'originalité.
La solution, replacée dans le contexte de l'époque - contemporaine des faits relatés - a dû faire son petit effet.

Bonne nouvelle, il n'a pas encore atteint sa date de péremption, presque soixante-dix ans plus tard. Bravo !

dimanche 14 janvier 2018

DRAGON [Thomas Day]

.... Jamais facile de parler d'une lecture.

Surtout que je m'interdit de produire des « fiches de lecture », véritable épidémie de la critique littéraire (dans sa plus large acception), tout autant amateure que professionnelle d'ailleurs ; lesquelles résument si méticuleusement ce dont elles parlent, qu'il devient inutile de le lire l'objet de leur avis.
Mais que je m'autorise la tentation présomptueuse d'une certaine rigueur littéraire, et d'une pointe d'originalité formelle.
Couverture d'Aurélien Police
.... Nonobstant les obstacles d'un choix narratif tout sauf chronologique et d'un contexte difficile à traiter, Thomas Day réussit la gageure de nous scotcher à son récit de bout en bout. Tout en évitant avec élégance, l'écueil d'un voyeurisme mal placé. 
Sauf envers la caste des prédateurs de bacs à sable qui ont fait de la Thaïlande leur terrain de jeu privilégié ; notamment la mise à mort de l'un d'entre eux, dont le romancier ne nous épargnera rien de son supplice. Ce n'est que justice !

Audacieux Thomas Day l'est aussi, lorsque dans une incise saisissante et inattendue, il inscrit la tolérance que manifeste la Thaïlande envers ce tourisme abject, dans une histoire des rapports sociaux héritière d'un autre âge, qui a laissé de vilaines traces. Il fallait oser !
On se souviendra cependant, que pas plus tard que dans les années 1970, certains intellectuels français prodiguaient, sans que beaucoup s'en émeuvent alors, des propos encourageant des comportements qui valent aux touristes de Dragon, une thérapie balistique. Pour les plus chanceux.  

De l'audace il en fallait également pour publier un tel texte, surtout dans un collection qui porte en elle un part récréative, que ne trahit d'ailleurs ni la forme du récit, ni l'histoire elle-même. Un mélange des genres qui fait pourtant rarement bon ménage.

.... Texte bref et intense, Dragon continue de nous habiter bien après son point final, à l'image de ce qui habite ses deux anti-héros et - certainement - l'auteur lui-même, mais pas forcément pour les mêmes raisons. 
Le premier volume de la collection Une heure-lumière (et l'un des deux meilleurs que j'ai lus) publié aux éditions Le Bélial', il y a - dans une étonnante coïncidence - deux ans jour pour jour, est en effet un récit qui laisse à l'imagination du lecteur le soin de répondre à quelques questions. Lesquelles n'empêchent pas d'en faire un récit quatre étoiles !

dimanche 7 janvier 2018

La Bibliothèque de Mount Char [Scott Hawkins]

.... Intrigué par la singulière situation que décrivaient ses premières pages, j'ai consacré une bonne partie de mon temps libre à me plonger dans le premier roman de Scott Hawkins, traduit par Jean-Daniel Brèque pour la collection Lunes d'Encre (Denoël) : « Inondée de sang et les pieds nus, Carolyn marchait seule sur le ruban d'asphalte à deux voies que les Américains appelaient la Highway 78. La plupart des bibliothécaires, dont elle-même, avaient fini par la baptiser la piste des Tacos, ainsi nommée en l'honneur d'un restau mexicain où ils leur arrivaient de filer en douce. »
Couverture d'Aurélien Police
.... Toutefois, plus j'avançais, moins les motivations et la nature des uns et des autres devenaient claires. Revers d'un parti pris radical, le chaos et une surenchère dans la violence affaiblissaient - petit à petit - mais de façon irrémédiable, l’intérêt qu'avait suscité une bonne partie des plus de 450 pages de l'ouvrage.

Si un reste de curiosité, motivé en grande partie par un cheptel de personnages haut en couleur, et surtout le joli tour de main de l'auteur, ne m'avaient pas maintenu à flot jusqu'à ce que  je comprenne de quoi La Bibliothèque de Mount Char était le nom, je serais passé à côté d'une fort belle épopée.

Laquelle n'a par ailleurs, pas à rougir de son antique modèle.   
 
.... Je défends l’idée selon laquelle les mondes de fiction sont incomplets, et que notre interprétation vise à en combler les manques, à en résoudre les contradictions ; dans le but d'en jouir le plus complétement possible. D'où finalement des billets critiques qui doivent, en en disant le moins possible sur le contenu des romans qui en parlent, donner aux autres envie d'y plonger. Ou à tout le moins, signifier le plaisir qu'on a eu à le faire soi-même. À moins d'en proposer une analyse, ce que je n'ai pas voulu faire ici.

En conclusion, La Bibliothèque de Mount Char est un roman très original, que j'aurais regretté de ne pas lire.

Le Quatrième homme (série TV)

.... Mini-série télévisée vue dernièrement, Le Quatrième homme, réussie à donner un coup de projecteur sur un romancier qui m'était inconnu, dont c'est ici l'adaptation d'un des romans, Leif G. W. Persson. Et à déployer un large spectre de situations, qu'un téléspectateur curieux ne manquera pas de questionner.
On peut cela dit, tout aussi bien profiter du seul aspect distrayant de ce programme en trois parties, il est de grande qualité.
Stockholm, 1989. Les policiers Bo Jarnebring et Jeanette Eriksson enquêtent sur le meurtre de Kjell Ohlsson, sous la houlette de Bäckström, leur chef misogyne et homophobe. 2011 : policier réputé, l'officier Johansson prend la tête des opérations des services de sécurité. Il s'entoure d'un brillant trio composé de Jan Lewin, Linda Martinez et… Jeanette Eriksson. Le cabinet du Premier ministre leur soumet un vieux dossier : la sanglante prise d'otages du 24 avril 1975, à Stockholm, par la Fraction armée rouge. 
.... Un seul regret, que les enquêteur de la Säpo ne se confrontent pas à d'autres affaires du même calibre.

lundi 1 janvier 2018

L'Éducation de Stony Mayhall [Daryl Gregory]

Couverture du toujours aussi talentueux Aurélien Police, traduction de Laurent Philibert-Caillat
.... Difficile à croire c'est sûr, Jack Gore n'y croyait qu'à moitié d'ailleurs, un bébé miracle, rien que ça.
Cela dit, le souffleux avait de la ressource, il en fallait pour réussir à séduire avec une histoire de zombies, pardon, de morts-vivants. Vu que ce n'était pas ce qui manquait en ce moment.

Mais Daryl Gregory maniait le motif de l’ennemi intérieur comme personne. Faut dire que les États-Unis d'Amérique ont toujours eu maille à partir avec une « cinquième colonne ». D'abord les Indiens, puis les Anglais (contre d'autres Anglais devenus Américains) et enfin guerre de Sécession autrement appelée Civil War, pour ne citer que ces affrontements-là. 
Aucun mystère à ce que les zombies s'épanouissent au pays du Colonel Sanders.

En tout cas, en tant que bildungsroman L'Éducation de Stony Mayhall se posait là. À croire que le romancier avait été élevé par une famille de zombies, ce qui restait peu probable depuis l'instauration des enclaves. 
Cette sincérité contaminait même ses personnages, pour lesquels on ne pouvait qu'éprouver de l'empathie. Le passepartout indispensable pour une immersion réussie, comme Gore pouvait en juger par lui-même.

Et puis il n'y avait pas à dire, Gregory était le genre de type avec qui Jack Gore aurait aimé bosser du temps où il était flic. Le genre à se poser des questions sur ce qui se passait après. Quid des survivants ? comment surmonter un traumatisme ? Une tournure d'esprit capable de faire du neuf avec du vieux, et de mouliner de la diégèse en veux-tu en voilà. 
Encore fallait-il avoir l'imagination qui va avec. Et de ce côté-là, il ne semblait pas y avoir de pénurie.

Reste qu'utiliser le nom de Deadtown, sa ville, pour en faire ce qu'il en avait fait, donnait au détective un peu mauvaise conscience d'avoir aimé ce livre. Mais on ne pouvait rien contre la fatalité, Jack Gore venait de toucher le tiercé dans l'ordre : Nous allons tous très bien, merci, Afterparty et maintenant celui-ci ; il n'y avait décidément rien à jeter chez cet auteur. 

Et Jack n'avait plus qu'une hâte : trouver à qui appartenait le cerveau humain qu'avait volé Delia, et un nouveau roman de Daryl Gregory à se mettre sous la rétine. Vaste programme !