dimanche 12 janvier 2014

The Unwritten : Dead Man's Knock

La création de la série The Unwritten (Entre les lignes) est venue d'une part d'un désir de Mike Carey et de Peter Gross de travailler de nouveau ensemble, et d'idées qu'ils avaient proposées séparément au label Vertigo de l'éditeur DC Comics et dont quelqu'un a suggérer de les réunir. 
Mike Carey avait dans l'idée une série basée sur une trompette magique capable d'altérer la réalité, et Peter Gross celle d'un personnage appartenant au monde réel et au monde de la fiction.
Dans un premier temps la série devait s'appeler Faction, un néologisme résultat de la contraction de facts (les faits) et de fiction (idem). Quelque chose qui en français aurait peut-être donné Faiction.
Inspirée de la vie de Christopher Robin Milne, The Unwritten met en scène le stéréotype de l'orphelin résilient dans sa variante du jeune magicien à l'instar de personnages tels que Kaytek le magicien de Janusz Korczak, Christopher Chant de Diana Wynne Jones, de Timothy Hunter de Neil Gaiman et bien sûr de Harry Potter de J. K. Rowling (liste non exhaustive).
Ce troisième recueil (épisodes 13 à 18) tourne autour de la parution du quatorzième tome de la série des aventures de Tommy Taylor et de l'éventuelle réapparition de l'auteur Wilson Taylor.
Tom Taylor (le fils de Wilson et source d'inspiration pour le personnage de fiction Tommy Taylor), Lizzie Hexam (qui porte le nom d'un personnage de Dickens) et Richie Savoy (un journaliste) sont toujours en fuite.
Comme Howard Chaykin (American Flagg) ou Frank Miller avant eux, Carey & Gross utilisent les écrans de télévision à la fois comme outil pour résumer la situation mais aussi en tant que miroir déformant (ou pas) du monde et d'instrument de formatage de la réalité.
Ces écrans de télévision, mais aussi les extraits de blogs, les tweets qui apparaissent au fil des pages, mettent également en lumière la consommation de la bande passante sociale par les médias et les réseaux sociaux de l’ère informatique.  
Tom Taylor est à la fois recherché par la police mais également par une mystérieuse organisation, la Cabale, à propos de laquelle Peter Gross dit s'être inspiré du mensonge fomenté par les néo-conservateurs américains au sujet des armes de destruction massive (2003).
Et par le comte Ambrosio (inspiré du comte Orlok de Murnau), l'ennemi intime du jeune magicien Tommy Taylor, donc rien de moins qu'un personnage de roman !
Car si The Unwritten traite de littérature, de magie, de la célébrité, et de bien d'autres choses, cette série explore aussi la frontière entre la fiction, la réalité et le monde.     
Luc Boltanski propose d'opérer une distinction, fondamentale à ses yeux, entre la réalité et le monde.
La première renvoie à ce que chacun se représente comme étant "normal", une situation tissée d'évidences mais qui résulte en fait d'une construction sociale cadrée par les institutions. Autrement dit : une sélection dans l'immensité des possibles qu'offre le monde (voir infra), de certains éléments organisés en fonction de formats préétablis.
Alors que le second, le monde, désigne tout ce qui arrive : le flux de la vie, incertain par nature, qui se manifeste sans formatage préalable et échappe à tout projet de connaissance totale.  
Et comment la fiction peut influencer le monde afin de formater la réalité, ou comment au fil du temps un texte politique peut devenir historique (Cf. La Chanson de Roland), ou encore l'utilisation du cinéma en tant que vecteur de propagande en détournant un roman historique (Cf. Le Juif Süss) in dans le précédent recueil disponible en français sous le titre The Unwritten - Les infiltrés (Panini). 
Ceci dit, le tour de force de ce recueil est à mes yeux le numéro 17 de la série régulière.
Couverture de Yuko Shimizu
Ce numéro qui raconte "l'origine" de Lizzie Hexam est structuré comme un livre dont vous êtes le héros, hormis la première page toutes les autres doivent être lues en "position paysage". Chaque page est divisée en deux dans le sens de la longueur.
Ce qui monte à 60 pages THE MANY LIVES of LIZZIE HEXAM.
Si le procédé est extrêmement ludique, Carey & Gross ne s'appuient pas seulement sur la structure de leur histoire mais ils en ont également soigné le contenu.
En outre l'interactivité sollicitée ici fait sens avec le propos des deux auteurs concernant la relation qu'entretiennent fiction (The Many Lives of Lizzie Hexam) et réalité (la série The Unwritten) puisque le lecteur peut suivre différentes voies, voire recommencer ou encore lire ce "livre" de manière conventionnelle. 
Ce qui donnera des contenus différents.
L'idée d'utiliser ce procédé interactif est venue de l'editor Pornsak Pichetshote, qui occupe de fait un poste de l'ombre mais dont le rôle est très important.
Au début des comic books, l'editor est un employé chargé d'adapter les comic strips au nouveau format, petit à petit son rôle augmente : il coordonne alors le travail entre le scénariste, le dessinateur, l'encreur, le coloriste et l'imprimeur.
Un editor (poste qui n'existe pas en tant que tel en France) est aujourd'hui peu ou prou le croisement entre le poste de rédacteur en chef d'un illustré de BD et celui de directeur de collection. 


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