mercredi 27 janvier 2016

From the Vault


L'ami Photonik a eu l'idée d'un fil de discussion plutôt intéressant sur le site COMICS SANCTUARY :
Sur ce thread, je propose que l'on se penche sur le cas de personnages et / ou de minis (voire de séries "illimitées", si un cas s'y prête...) un peu tombés dans l'oubli, un peu sortis des radars des lecteurs, à plus forte raison les plus récemment plongés dans le bain des comic books. Le thread est ouvert à toutes les bonnes volontés (et les bonnes idées), est-il nécessaire de le préciser...
Un fil de discussion auquel j'ai décidé de participer en y présentant l'unité de super-policiers de la planète Georwell nommée Justice Machine.
Photonik lui a déjà présenté la série Marvel intitulée Blackwulf pour le lancement de la discussion. 
Alors si vous êtes intéressés pour un voyage dans le passé, suivez le lien (Pour en savoir +).
En outre j'ai mis un lien permanent qui vous emmènera directement là-bas, en haut à droite du blog dans la section Chroniques d'Ailleurs, intitulé From the Vault. [-_ô]  

Bonne lecture !

dimanche 17 janvier 2016

The Punisher : avant The Punisher

... C'est dans Amazing Spider-Man #129 (Gerry Conway/Ross Andru) en février 1974 (date de couverture) qu'apparaît pour la première fois Frank Castle alias The Punisher. Vétéran de la guerre du Vietnam, Castle, après l'assassinat de sa famille par la mafia se mue en "machine à tuer" et mène une véritable guerre, n'hésitant pas à tuer ses adversaires ses ennemis.
Le Punisseur n'est pas à proprement parlé un super-héros, il est ce qu'on appelle communément un vigilante : là où le super-héros sert la justice, le vigilante l'applique.
Strange n°107
Le « vigilantism » a été utilisé pour décrire un certain nombre de mouvements locaux qui se sont produits à différents moments de l’Histoire et qui ont en commun l'usage de la force extra-légale par une organisation de citoyens pour réprimer les menaces que les "criminels" font peser sur la paix civile et la prospérité d'une communauté . Bien que certains de ces mouvements invoquent des précédents Britanniques, Écossais, ou encore Germaniques, le « vigilantism » semble être propre aux Etats-colonies : c’est-à-dire des communautés politiques établies à la périphérie d'une «métropole» dans lequel les règles et les pouvoirs du gouvernement sont encore fragiles.
Richard Slotkin
Le vigilantism est intrinsèquement lié à l'Histoire des U.S.A, il est le fruit de la Frontière et l'application du Deuxième amendement de la constitution des Etats-Unis qui stipule : "Une milice bien organisée étant nécessaire à la sécurité d'un Etat libre, le droit qu'a le peuple de détenir et de porter une arme ne sera pas transgressé."
La Frontière est un lieu toujours en mouvement, de l'Est vers l'Ouest, où la civilisation s'oppose à la Wilderness. Cette dernière est "la réalité concrète d'une terre non-encore explorée, secrète, inquiétante et dangereuse à la fois", dont les habitants sont "comme des hommes transformés en bêtes" (Jean-Robert Rougé).
Cependant depuis Frederick J. Turner et son discours de 1893, ce territoire inconnu n’est pas seulement porteur d'une dynamique de conquête, il est devenu un concept de progrès et de transformation, sur le modèle évolutionniste. Cet historien proposera d'expliquer toute l'histoire américaine grâce à l'Ouest.
La Frontière est ce qui permet de distinguer l'Américain de l'Européen, elle est ce qui façonne les pionniers du Nouveau Monde et leur permet de marquer le continent tout entier de leur empreinte.
Mais un peu avant Turner la Frontière (la Prairie) est entrée dans les Lettres américaines, elle est devenue grâce à James Fenimore Cooper à partir de 1823, le grand mythe américain, le facteur le plus important de la psychologie comme de la politique américaine.
La Frontière est au centre des récits épiques américains, de Fenimore Cooper (qui créera "Le" héros américain Natty Bumppo), aux westerns en passant par Mark Twain pour s'étendre ensuite jusque dans l'espace intersidéral, la jungle africaine et les métropoles peuplées de détectives privés et de super-héros.  

Historiquement la Frontière cesse d'exister en 1890.
C'est donc sur la Frontière qu'apparaissent ces milices qu'on appelle tantôt Town Tamers, Gunfighters, Regulators, etc. 
La fonction du vigilante est claire : "exterminer extrajudiciairement quiconque menace l'équilibre social. Une règle inébranlable et, surtout, applicable à tous, sans distinction d'âge ou de sexe". (Fathi Beddiar).
Si le vigilantism est pendant longtemps une pratique "clandestine", dès 1861 l'Etat du Colorado vote une loi autorisant officiellement le recours aux vigilantes. D'autres Etats lui emboîteront le pas.
Cependant comme souvent avec ce qui se déroule sur la Frontière la réalité historique : ces milices armées sont adeptes du lynchage, elles n'hésitent ni à scalper ceux qui s'attaquent aux personnes ou aux biens qu'elles protègent ni à massacrer des innocents et n'ont que faire de la loi finalement, sera romancée par l'industrie du divertissement (dime novels, pulp magazines, cinéma).
Si le vigilante originel est né sur la Frontière, s'il ressort du western et du Far West. S'il est un antidote aux classes dangereuses des grands espaces il est aussi le prototype du détective privé que l'on retrouve au début du XXème siècle dans les grandes métropoles.
Du moins un certain type de détective, le détective hard-boiled. Ou du moins certains de ces détectives dur-à-cuir.
Race Williams, crée par Carroll John Daly en décembre 1922 dans les pages de Black Mask, un pulp magazine, en est le précurseur. 
Il s'agit d'un personnage "en marge de la loi, situé entre l'escroc et le policier, qui travaille pour l'argent et n'hésite pas à tuer de sang-froid les truands qui l'ont mérité."

Quelques mois plus tard en mai 1923, Carroll John Daly toujours, invente le premier détective moderne de la littérature : "J'ai une petit bureau dont la porte indique Terry Mack, détective privé .. Quelque fois les affaires marchent moins bien et je sors pour trouver du boulot ... je ne suis pas un escroc et je ne suis pas un flic ; je joue le jeu à ma façon ...".
Terry Mack opère à New York et porte deux puissants Colts .45 (et garde en réserve un calibre .25).
Pour mémoire le Shadow, un autre vigilante fameux qui affectionne les gros calibres guère éloigné somme toute de ces détectives durs-à-cuire, s'introduit dans la littérature des pulp magazines en 1931. Il avait été dès juillet 1930 le "présentateur" de l'émission de radio Detective Story Hour
Le roman policier américain dit hard-boiled est un roman de suspense et surtout d'action. Il a garder de Fenimore Cooper un rythme de fuite et de poursuite, comme le jazz qui apparaît lui aussi au début du XXème siècle.
L'essor de ce nouveau roman policier, par opposition aux romans anglais dit whodunit, est favorisé par le dix-huitième amendement de la Constitution des Etas-Unis qui interdit la fabrication, le transport et la vente de toute boissons alcoolisée sur son territoire. La prohibition (1919-1934) livre l'Amérique aux bootleggers.
Jamais la pègre ne fut aussi puissante, aussi organisée qu'à cette époque. C'est l'âge d'or du gangstérisme.
Une autre figure, est non des moindre du détective hard-boiled version vigilante est due à Mickey Spillane : Mike Hammer.
Dont le premier roman (1947) s'intitule en version originale I, jury, tout un programme !
Incidemment Mickey Spillane rendra hommage dans une lettre à Carroll John Daly : " Vous êtes le premier et le seul dont le style m'a influencé. Race (Williams) a été le modèle de Mike (Hammer)".
Revenons aux années 70 qui ont vu la naissance du Punisher.
Fin 1973 dans un entretien qu'il accorde à la revue Mediascene, Don Pendleton déclare que les romans de Mickey Spillane ont eu une influence sur sa propre écriture et sur la création de L'Exécuteur alias Mack Bolan (The Executioner) en 1969.

PROLOGUE 
Les cinq cadavres étaient éparpillés dans un rayon de vingt mètres autour de la porte du building de la Triangle Industrial Finance.
Fébrilement, les policiers de trois voitures de patrouilles arrivées quelques minutes après le massacre essayaient de repousser les badauds. Au coin de la rue, un vieux marchand de journaux encore sous le coup de l'émotion racontait ce qu'il avait vu à un détective du commissariat central de Pittsfield :
« Ces cinq types sont sortis de leur bureau. C'est à peu près l'heure de la fermeture. Y'en a deux qui ont l'air de se disputer. Y'en a un qui tient une mallette. Ils sont à côté d'une bagnole, garée devant le bureau. L'un d'eux fait le tour, dans la rue. Puis tout à coup, il s'arrête net et se retourne brusquement de mon côté. Je vois ses yeux, il est très près, ils sont écarquillés et surpris. Je vois du sang jaillir de son cou. Je vois tout ça avant même d'entendre le premier coup de feu. C'est venu d'en haut, d'un immeuble en face. Ça fait boum et y'a une espèce d'écho qui continue comme si c'était un gros calibre pour les éléphants ou quelque chose d'énorme. J'sais pas d'où ça venait, pas vraiment, dans la rue, quoi. Ça se passe tellement vite. Ces mecs sont encore sur le trottoir, figés, époustouflés, pendant que le type s'écroule dans la rue. Puis un autre, ses mains se lèvent juste au moment où sa tête explose. Putain, ça a commencé à partir dans tous les sens, je vois encore les morceaux. Maintenant les autres, y commencent à bouger. Un plonge vers la bagnole. Les deux autres essayent de rentrer dans l'immeuble. Et ces coups de feu qui continuent comme des pétards, bing, bing, comme ça. Seulement y'a cinq bing. J'y ai pensé très sérieusement, je sais qu'il y a eu cinq coups, rythmés; boum, boum, boum, boum, boum, comme ça. Et y'a cinq bonhommes étendus, vachement morts. Et ils ont tous morflé quelque part au-dessus des épaules. »
Dix minutes plus tard le même détective confiait à un journaliste : « C'est un règlement de compte entre gangs. Nous savions depuis longtemps que cette boîte, la Triangle lndustrial Finance avait des liens avec la Mafia. Mais nous n'avons jamais eu assez de preuves pour agir. Tant que ça reste entre eux, je veux dire que tant qu'il n'y a aucune victime innocente, ils peuvent s'entretuer jusqu'au dernier, ce n'est pas moi qui m'en plaindrai. Ouais, il s'agit d'une purge. Ça sent la guerre de gangs. »
Ce policier se trompait du tout au tout. C'était bien le début d'une guerre : celle d'un homme seul contre l'organisation criminelle la mieux organisée du monde.
Un homme qui s'appelait Mack Bolan. Qui avait de très bonnes raisons de haïr la Mafia. Et les moyens d'assouvir sa haine.
Le sergent-chef Mack Bolan, n'était pourtant pas, quoi qu'en pensent secrètement certains de ses supérieurs et camarades, un assassin-né.
Pas une mécanique mortelle comme l'affirmaient ses partenaires de l'équipe de tireurs d'élite. Même pas un exterminateur de sang-froid, comme l'avait décrit un journaliste de gauche. Mack était simplement un homme qui savait se contrôler. Une espèce de personnification des qualités décrites par les psychiatres qui jugeaient des candidats tireurs d'élite : « Un bon tireur d'élite doit pouvoir tuer sans émotion, méthodiquement et personnellement. Personnellement parce qu'il est très difficile de voir la couleur des yeux de sa victime à travers la lunette, lorsque la peur et l'horreur se dessinent sur ses traits. Tout bon soldat peut accomplir ce genre de mission une fois - c'est à la seconde ou troisième fois, quand ses souvenirs commencent à le hanter, qu'on sépare le bon soldat du tireur d'élite. »
Le sergent Mack Bolan appartenait de toute évidence à la seconde catégorie. Armurier accompli, il se servait avec une extrême efficacité de toute arme mise à sa disposition. Un rapport officiel avait son score au Viêt-Nam : 32 officiers supérieurs de l'armée du Viêt-Nam du Nord, y compris le général Ngo-An; 46 leaders Viêt-Cong et 17 chefs de village sympathisants.
Mack Bolan était un soldat de métier. A l'âge de trente ans, il avait déjà douze années de carrière et terminait sa seconde campagne au Viêt-Nam. Il n'était pas marié. Sa mère, Elsa, une Américaine d'origine polonaise de quarante-sept ans, lui écrivait fidèlement le mardi et vendredi de chaque semaine et deux fois par mois, lui expédiait des colis emplis de saucisses polonaises, de petits gâteaux et de pâtisseries. Ses lettres étaient gaies et optimistes, et elle les complétait souvent de photographies de Cindy, dix-sept ans, la ravissante sœur de Mack, et Johnny, le petit frère qui venait d'avoir quatorze ans. Sam Bolan, le père, était ouvrier dans une aciérie depuis l'âge de seize ans. [...]
L'Exécuteur n°1 - Guerre a la mafia - Don Pendleton
(À suivre ...)

vendredi 15 janvier 2016

Capturer un Marsupilami (Delporte/Franquin/Will)

... Vous le savez surement, le prochain album de Spirou et Fantasio voit le retour du Marsupilami : 
Pour fêter cet événement, je vous propose une histoire courte dudit Marsupilami  (cliquez [droit - nouvel onglet - loupe] sur les images pour un meilleur confort de lecture) :

mercredi 13 janvier 2016

Chandler, la marée rouge (Steranko)

... Selon certaines sources le terme (anglais) de "detective" a été inventé en 1843 lors de la création d'un Detective Department à  Scotland Yard, et il ne devint véritablement populaire qu'à partir de 1850 grâce à Charles Dickens qui publia trois articles consacrés à cette nouvelle unité de police.
Pour rappel, Double assassinat dans la rue Morgue de Poe, premier véritable récit de détection (nous dit-on), date de 1841, et L'Affaire Lerouge d'Emile Gaboriau premier roman policier de l'histoire de la littérature date de 1863.
Le détective apparaît dans les dime novels aux Etats-Unis dés 1870 et en 1872 naissait Old Sleuth, le premier détective d'une série, en 1884 soit trois ans avant Sherlock Holmes c'est au tour de Nick Carter d'apparaître, personnage dont j'ai déjà précisé la filiation "westernienne".  
... En 1982 paraît aux Humanoïdes Associés Chandler, la marée rouge de Jim Steranko un ouvrage atypique, pour le moins.
Steranko raconte une histoire de détective privé en prose illustrée par des dessins, 2 dessins par page en colonne. Chandler, la marée rouge s'apparente d'une certaine manière à une sorte de comic strip des débuts.
Je vous propose un exemple d'une page pour le coup en couleur car impossible de scanner proprement mon exemplaire qui lui est en Noir & Blanc ....
Le titre est certainement un clin d’œil au roman de Joe Gores intitulé Hammett où le romancier imaginait une histoire où Dashiell Hammett l'un des pères du roman noir et du détective hard-boiled redevenait détective privé.
Pour son projet Jim Steranko met en scène Chandler (Pour en savoir +) autre pilier de la littérature noire étasunienne dans la peau d'un privé ce qu'il n'a jamais été à ma connaissance.  

L'ex-roi de l'évasion connaît bien son sujet. 
Le style hard-boiled si je puis dire ou du moins le plus emblématique des styles de cette "école", c'est avant tout l'utilisation pragmatique, concrète de la langue (américaine).
Une langue en rupture avec des emplois archaïques anglais : " taillez et coupez, n'utilisez pas un seul mot dont vous ne pourriez vous passer" avait l'habitude de dire le captain Joe Shaw.
Style glacé, simple, rigoureux. 
"La prose, disait Hemingway, c'est de l'architecture pas de la décoration."
Je ne serais pas étonné d'apprendre que Frank Miller a lu l'ouvrage de Steranko
Le style hard-boiled voulu par Shaw dans sa revue Black Mask se démarquera notamment par un laconisme technique. 
Ainsi ne dit-on pas qu'Untel porte un chapeau mais un "chapeau Homburg", il ne porte pas une arme mais "un pistolet semi-automatique Colt modèle 1911 A1. Il pèse exactement un kilo quatre-vingt-quinze grammes sans le chargeur et mesure vingt-deux centimètres et quelque. Il tire sept balles de calibre 45. (..)".
La traduction de Chandler, la marée rouge (titre qui par ailleurs fait également aussi écho au roman de Dashiell Hammett La Moisson rouge) est l'oeuvre de Jean-Patrick Manchette lui-même "jeune Turc" si je puis dire, du néo-polar hexagonal, et adepte d'une écriture "comportementaliste".
On ne pouvait rêver mieux.
Une anecdote en passant, ironiquement dans l'histoire de Jim Steranko on fait usage d'une arme emblématique du gangstérisme américain : la "mitraillette" Thompson
Cette arme a été imaginée par un colonel de l'armée américaine en 1917-1918 qui voulait mettre fin à la guerre de tranchée en permettant avec cette arme, un balayage rapide des positions ennemies.
La première cargaison en partance pour l'Europe arriva le 11 novembre 1918 au port de New York.
N'intéressant plus l'armée la "mitraillette" Thompson fit alors les "beaux jours" des gangs de Chicago et des mouvements paramilitaires comme l'IRA.
Dashiell Hammett en parlera comme de la "mitraillette qui mouline du métal comme une petite usine affairée à produire de la mort", tout un programme.

... Avec Chandler, la marée rouge Jim Steranko a écrit un très belle histoire de détective hard-boiled, tous les ingrédients y sont, et le résultat est très belle réussite.
Les illustrations, qui ne sont pas indispensables au texte apportent cependant une plus-value en terme d'ambiance et prouve, s'il en était besoin, que Jim Steranko est un génie de l'illustration.   

lundi 11 janvier 2016

La Fille du géant du gel (R. E. Howard/P. Louinet/F.Kneip)

... Aujourd'hui, grâce aux éditions SonoBook, à Patrice Louinet & François Truchaud (traduction), Frédéric Kneip (récitant)  & Eric Aouanes (musique) je vous propose une aventure de Conan le Cimmérien : La Fille du géant de gel.
Cette aventure est précédée d'une introduction de Patrice Louinet grand spécialiste de l'auteur Texan s'il en est.








Merci aux éditions SonoBook et aux différents intervenants qui ont rendu possible cette belle aventure ; et plus particulièrement à Patrice Louinet qui grâce à son énorme travail nous a permis de rencontrer, enfin, l'oeuvre de Robert E. Howard. 

samedi 9 janvier 2016

Kahl & Pörth (CED & Ztnarf)

Aujourd'hui un strip (mais parfois sous la forme d'une page) d'une série que j'ai découvere dans Le Journal de Spirou et qui me fait beaucoup rire Kahl & Pörth.
Le Facebook de Ztnatrf propose d'autres histoires (Pour en savoir +).

mercredi 6 janvier 2016

Sykes (Dubois, Armand & Gérard)

... Si le western n’est pas seulement le fruit de la rencontre d’un calendrier et d’un atlas on peut néanmoins dire qu’il s’agit d’œuvres « dont les mobiles, les actes, les personnages furent conditionnés par un milieu historiquement et géographiquement déterminé, aux événements qui n’auraient pu se produire en d’autres lieux, ni d’autres temps, y être ce qu’ils furent, c’est-à-dire tous ceux de l’Ouest américain lors de la conquête progressive des territoires entre 1840 et 1895 » (Cf. Jean Mitry).
Sykes de Pierre Dubois & Dimitri Armand, ainsi que Sébastien Gérard qui collabore à la couleur, s’inscrit parfaitement dans cette définition. 
Il semblerait d’ailleurs que quelques éléments (le roman Moby Dick et les dime novels) nous informent que cette histoire se déroule dans les années 1860. 
Une arme, présente dans les premières pages de l’histoire, laisse même imaginer au moins 1866 puisque que l’on voit une Winchester avec son levier de sous-garde (qui éjecte la munition tout en réarmant l’arme). 
S’agit-il de la Winchester’66 ou de la Winchester’73, la question reste posée ?
Cela dit au sujet des dime novels il y a selon moi une petite erreur, ou disons du moins qu'une scène laisse penser que les dime novels sont des bandes dessinées :
Il n'en est rien, les dime novels étaient des fascicules en prose dans lesquels il y avait certes des illustrations intérieures, mais comme on en trouvera plus tard dans les pulp magazines ou plus près de chez nous dans les romans de Jules Verne publiés par Hetzel. 
Créés en juin 1860 par Irwin Pedro Beadle & Orville J. Victor avec les Beadle's Dime Novels, cette formule qui rencontra un succès certain fut rapidement imitée par d'autres éditeurs. Il s'agit de littérature à bon marché d'où le nom "dime novels" que l'on peut traduire par "romans à dix sous", chaque numéro coûtant 5 à 10 cents.
Toutefois j’interprète peut-être mal le dialogue entre les deux pistoleros
Mais revenons à l'album proprement dit.

... Les personnages des westerns sont souvent forgés par un monde impitoyable où l’absence de loi, ou comme ici une loi en devenir qui est encore celle du plus fort qui prédomine, et où l’hostilité de la nature servent de toile de fond. 
En outre, il est plus question ici de violence et de rapacités dictées par les circonstances, que de noblesse morale ou d'Honneur.
De mon point de vue on peut donc parler de « western noir» en ce sens qu’à travers Sykes (l’album) c’est l’idéal américain qui est visé. 
Comme l’a très bien dit l’historien Richard Slotkin (que je cite souvent) le western s’articule autour d’un motif récurent, celui de la « régénération par la violence ». C’est-à-dire que lorsque la stabilité est perturbée seul un acte de violence, généralement une fusillade peut rétablir l’ordre. 
Et c’est d’ailleurs la profession de Sykes : rétablir l’ordre grâce à la violence. 
Selon Claude - Jean Bertrand, l’imaginaire collectif américain associe à chaque période de son Histoire et à chaque aire géographique un héros. 
Le Puritain rappelle l’ère coloniale, les Pères fondateurs sont liés à la naissance de la Nation, les trappeurs (Daniel Boone en tête) traversent les Appalaches, Buffalo Bill incarne la Frontière et les pistoleros au service de la loi comme Pat Garett ou Sykes pacifient les villes de l’Ouest. Seulement ces héros américains on une particularité, ils ne peuvent avoir qu’une action ponctuelle : une fois le terrain défriché il faut avancer, une fois une ville pacifiée Sykes est appelé dans le comté voisin. Si le héros est toujours précédé par sa propre légende (j’ai déjà dit que le héros a besoin d’une légende, d’un récit pour en être un), le héros de la Frontière lui, abolit ses propres conditions d’existence. 
Cela veut dire qu’aussitôt les bandits abattus, sitôt la loi restaurée ou instaurée il devient superflu voire dangereux. Les héros de l’Ouest sont les « douilles vides » dont parlait Hegel ; ils tombent une fois leur action accomplie. Ou ils doivent se déplacer.
Sykes appartient aussi à une autre grande famille de héros, celle des héros dits "darwiniens". 
Ceux pour qui la seule quête consiste à sauver sa peau. Le héros darwinien apporte avec lui un imaginaire de la pénurie, où l’épanouissement des uns n’est possible qu’au détriment des autres (Cf. Fréderique Leitcher-Flack).
Compte tenu de ce que je viens d’écrire la fin de l’histoire tombe sous le sens. 

... Et à ce stade il apparaît donc que contre toute attente le « héros » de Sykes n’est pas comme on aurait pu le penser « Sentence » Sykes ni même Jim Starret mais bien le héros américain stéréotypique, celui né de la Frontière, qui s'incarne  à chaque période de l'Histoire des Etats-Unis, du Puritain affrontant la wilderness à Superman (Pour en savoir +) en passant par le vigilante (Pour en savoir +), le private eye, ou encore le justicier masqué (Pour en savoir +).
Et dès lors il est clair que Sykes s'inscrit dans la veine du western noir comme on dit le roman noir :
"[..] Ce qui est noir, [..], ce n'est pas, [...] sa violence, sa crudité ; ce n'est même pas le désespoir qu'il peut éveiller chez le lecteur facile à suggestionner, c'est quelque chose de plus foncier et de plus mystérieux que l'on pourrait définir en disant qu'il nous présente le monde comme un TRAQUENARD. [..]" disait Thomas Narcejac à propos du roman noir américain.
Une définition qui s'applique admirablement bien à cette excellente bande dessinée.

lundi 4 janvier 2016

L'Art simple d'assassiner (Raymond Chandler - 1950)


Raymond CHANDLER ( 1888-1959)
Né à Chicago. Père architecte. Ses parents divorcent alors qu'il a sept ans. Sa mère, Irlandaise, l'emmène en Angleterre en 1896. Education à Dulwich College jusqu'en 1905. séjour d'un an en France. Détour par l'Allemagne, puis retour en Angleterre. Publie son premier poème à l'âge de dix-neuf ans.
Après avoir réussi le concours des Affaires étrangères, entre à l'Amirauté. démissionne au bout de six mois. Journaliste au Spectator et à la Westminster Gazette. Rentre aux Etats-Unis en 1912.
En 1914, il rejoint le Canada et "the Gordon Highlanders", régiment qui l'entraîne sur le front français. Retour en Californie en 1919. Reporter au Daily Express de Los Angeles, puis administrateur de petites sociétés de pétrolières. En 1924, il épouse Pearl Cecily Bowen, son aînée de dix-sept ans. La crise de 1929 le prive de son travail.
Il se met à lire des "pulps", et en conclut qu'écrire pour eux "serait le bon moyen d'écrire de la fiction tout en gagnant un peu d'argent en même temps".

Il publie sa première nouvelle dans Black Mask en 1933. Il connaît la renommée en 1939 avec son premier roman, The big sleep. Suivent Farewell my lovely (1940), The high window (1942), The lady in the lake (1943), The little sister (1949), The long goodbye (1953), Playback (1958). Il meurt en laissant inachevé un huitième roman : The poodle spring story. Huit romans, trois dizaines de nouvelles, six scénarios, l'oeuvre de Chandler, quantitativement parlant, n'est pas importante. (...) il se trouve être l'un des deux (l'autre étant Dashiell Hammett) plus grands auteurs de romans noirs, et Philip Marlowe, son personnage fétiche, le détective privé le plus célèbre de la littérature mondiale.

(...)

François Guérif (1980)   

... Un antiquaire littéraire d'une espèce assez particulière croira peut-être un jour utile de parcourir les collections de magazines policiers bon marché qui ont fleuri vers la fin des années 20 et le début des années 30, pour déterminer exactement comment, quand et par quels moyens le récit policier populaire s'est débarrassé de ses bonnes manières pour s’encanailler. Il lui faudra avoir l’œil vif et l'esprit ouvert. Le papier des magazines bon marché n'a jamais rêvé à la postérité et sa plus grande partie doit aujourd'hui présenter une couleur marron sale. Il faut vraiment avoir l'esprit bien ouvert pour passer outre aux couvertures nécessairement criardes, aux titres sans valeur et aux réclames à peine acceptables pour reconnaître l'authentique pourvoir d'une sorte d'écriture qui, même dans sa version la plus maniérée et artificielle donna à la plus grande partie de la fiction romanesque de l'époque un goût de consommé tiède dans un salon de vielles filles.
... Je ne crois pas que ce pouvoir tenait exclusivement à la violence, bien qu'il y eût beaucoup trop de morts dans ces histoires et que leur trépas fût célébré avec un souci plutôt trop tendre pour le détail. Il ne tenait certainement pas à la beauté de l'écriture, puisque toutes les tentatives dans ce sens aurait été gommée sans vergogne par les éditeurs. Il n'était pas non plus dû à une grande originalité de l'intrigue ou des personnes. La plupart des intrigues restées assez ordinaires et la plupart des personnages assez primaires. Il se peut que ce soit à cause du parfum de peu que ces histoires réussissaient à dégager. Les personnages vivaient dans un monde devenu fou, un monde où, longtemps avant la bombe atomique, la civilisation avait créé la machinerie de sa propre destruction, et apprenait à s'en servir avec tout le plaisir stupide d'un gangster qui essaie sa première mitraillette. La loi était quelque chose que l'on pouvait manipuler pour le pouvoir et pour le profit. Les rues étaient assombries par quelque chose de plus noir que la nuit. Le récit policier devint dur et désabusé à l'égard des motivations des personnages, mais il n'était pas désabusé pour ce qui concerne les effets de qu'il essayait de produire et les techniques conçues pour y parvenir. Quelques critiques sortant de l'ordinaire le reconnurent à l'époque et c'était tout ce que l'on pouvait espérer. Le critique moyen ne reconnaît jamais une oeuvre remarquable lorsqu'elle est produite. Il l'explique après coup, quand elle est devenue respectable.
... La base affective de l'histoire policière standard était, et a toujours été que le meurtre sera éclairci, et que justice sera faite. Ses bases techniques consistaient dans la relative insignifiance de tout à l'exception du dénouement final. Ce qui y conduit est plus ou moins un travail de liaison. Le dénouement justifie tout. En revanche la base technique des histoire de type Black Mask* donnait la primauté au décor sur l'intrigue, dans ce sens qu'une bonne intrigue était celle qui donnait de bonnes scènes. Le mystère idéal était celui qu'on lisait même si la fin manquait. Nous qui essayions d'en écrire avions le même point de vue que ceux qui faisaient des films. La première fois que je suis allé travailler à Hollywood, un producteur très intelligent m'a dit qu'on ne pouvait pas faire de film à succès à partir d'une histoire policière, parce que toute l'affaire se résumait à une révélation qui demandait quelques secondes à l'écran, au moment où le public cherchait déjà son chapeau. Il avait tort, mais seulement parce qu'il ne pensait pas à la bonne sorte de roman policier.         ... Quant à la base effective du roman "hard-boiled", manifestement on ne croit pas que le meurtre et que justice sera faite - à moins qu'un individu très déterminé n'en fasse une affaire personnelle et veille à ce que justice soit faite. Ces histoires parlaient d'hommes de cette sorte. Ils savaient se montrer durs, et leur tâche, qu'on les appelle officiers de police, détectives ou journalistes, était difficile et dangereuse. C'était un travail qu'on pouvait toujours trouver. Il y en avait à volonté autour d'eux. Il y en a toujours. Il ne fait aucun doute que leurs histoires comportaient un élément fantastique. Ce genre de chose arrivait effectivement, mais pas aussi rapidement, ni à des gens aussi proches, ni dans unes structure logique aussi serrée. C'était inévitable parce que l'on demandait constamment de l'action ; si on s'arrêtait pour penser, on était perdu. Au moindre doute, faites qu'un homme enfonce la porte, un revolver à la main. Bien que cela pût devenir bête, d'une certaine façon cela ne semblait pas importer. Un écrivain qui craint d'en faire trop est aussi inutile qu'un général qui a peur de se tromper.
... En jetant un regard rétrospectif sur mes propres récits, il serait absurde que je ne souhaite pas qu'ils eussent été meilleurs. Mais s'ils avaient été nettement meilleurs, on ne les aurait pas publiés. Si la formule avait été un peu moins rigide, une plus grande partie des écrits de cette période aurait peut-être survécu. Certains d'entre nous ont vraiment essayé de briser la formule, mais, en général, on se faisait prendre et nous retournions au travail. Dépasser les limites d'une formule sans la détruire est le rêve de tout écrivain de magazine qui n'est pas un incurable besogneux. Il y a des choses dans mes récits que j'aimerais changer, ou même carrément supprimer. Il paraît simple de le faire, mais si vous essayez, vous vous rendrez compte que vous ne le pouvez absolument pas. Vous ne ferez que détruire ce qui est bon sans exercer l'effet notable sur ce qui ne l'est pas. Vous ne parviendrez pas à recréer l'ambiance, l'état d'innocence, et encore moins le plaisir animal que vous aviez quand vous n'aviez pas grand-chose d'autre. Tout ce qu'un écrivain apprend de l'art ou du métier de la fiction ne fait que lui enlever un peu de son besoin ou de son désir d'écrire. À la fin, il connaît tous les trucs et n'a plus rien à dire.
... Quant à la qualité littéraire de ces documents, je suis en droit de supposer au vu du sigle d'un éditeur distingué que je n'ai pas besoin de me montrer d'une humilité écœurante. En tant qu'écrivain, je n'ai jamais réussi à me considérer avec cet énorme sérieux qui est l'une des caractéristiques éprouvantes de la profession. Et j'ai eu la chance d'échapper à ce qu'on a  appelé "cette forme de snobisme qui accepte la littérature de Distraction du Passé, mais seulement la littérature des Lumières du Présent." Entre l'humour monosyllabique des bandes dessinées et les subtilités anémique des littérateurs il y a un vaste domaine où le roman policier est ou n'est pas un point de repère important. Il y a ceux qui le détestent sous tous ses formes. Il y a ceux qui l'aiment quand il parle des gens gentils ("Cette charmante Mrs. Jones, qui aurait jamais pu penser qu'elle couperait la tête de son mari avec un couteau électrique ? Lui qui était si bel homme !") Il y a ceux qui pensent que violence et sadisme sont des termes interchangeables, et ceux qui considèrent le roman policier comme une sous-littérature à partir de critères aussi négligeables que le fait qu'elle ne prend habituellement pas les pieds dans des propositions subordonnées, une ponctuation trompeuse et des subjonctifs hypothétiques. Il y a ceux qui lisent seulement quand ils sont fatigués ou malades et, au vu du nombre de romans policiers qu'ils consomment ils sont certainement fatigués ou malades la plupart du temps. Il y a les aficionados de la déduction (avec lesquels j'ai eu des mots ailleurs) et les aficionados du sexe qui n'arrivent pas à comprendre, dans leur petite tête, que le détective de fiction est un catalyseur, pas un Casanova. Les premiers exigent un plan du Manoir de Greythorpe qui montre le bureau, la salle de tir, le grand hall et l'escalier ; sans oublier le couloir vers cette sombre pièce où le majordome aux lèvres minces astique en silence son argenterie géorgienne tout en écoutant murmurer le Destin. Les seconds pensent que la plus courte distance entre deux points va d'une blonde à un lit.
... Aucun écrivain ne peut plaire à tous, aucun écrivain ne devrait essayer. Les histoires de ce livre** ne voulaient certainement pas plaire à qui que ce soit dix ou quinze ans après leur rédaction. L'histoire policière est une sorte d'écriture qui n'a pas besoin de se fixer dans l'ombre du passé, et doit peu, sinon rien, au culte des classiques. Il est bien peu probable qu'aucun écrivain vivant produise un meilleur historique que Henry Esmond (W. M. Thackeray - 1852), une meilleure histoire pour enfants que The Golden Age (Kenneth Grahame - 1895), une photographie sociale plus aiguisée que Madame Bovary, une évocation plus gracieuse et élégante que The Spoils of Poynton (Henry James - 1897), une tapisserie plus vaste et plus riche que Guerre et Paix ou Les Frères Karamazov. Mais concevoir un mystère plus plausible que le Chien des Baskerville ou la Lettre volée ne devrait pas se révéler trop ardu. Aujourd'hui, il serait plutôt plus difficile de ne pas le faire. Il n'existe pas de "classiques" dans le cime ou sa découverte. Aucun. À l'intérieur de son cadre de référence, seule façon dont on doive le juger, un classique est une oeuvre qui épuise les possibilité de sa forme et ne peut guère être surpassée. Aucune histoire, aucun roman policier ne l'a encore fait. Peu nombreux sont ceux qui s'en sont approchés. C'est l'une des principales raisons pour lesquelles des personnes par ailleurs raisonnables continuent de se lancer à l'assaut de la citadelle.

* Black Mask : le magazine "pulp" le plus important des Etats-Unis, fondé par H.L. Mencken en 1920, repris par le capitaine Joseph T. Shaw en 1926, intégré au Ellery Queen's Mystery Magazine depuis 1953.
C'est dans le Black Mask que naquit le genre "hard-boiled", avec les débuts de Caroll John Daly, Frank Gruber, George Harmon Coxe, et surtout de Dashiell Hammett, de Horace McCoy, d'Erle Stanley Gardner, puis de Raymond Chandler lui-même. 

Traduction de Claude Gilbert. The Simple Art of Murder - 15/04/1950 - publié dans le Saturday Review    

vendredi 1 janvier 2016