mercredi 6 janvier 2016

Sykes (Dubois, Armand & Gérard)

... Si le western n’est pas seulement le fruit de la rencontre d’un calendrier et d’un atlas on peut néanmoins dire qu’il s’agit d’œuvres « dont les mobiles, les actes, les personnages furent conditionnés par un milieu historiquement et géographiquement déterminé, aux événements qui n’auraient pu se produire en d’autres lieux, ni d’autres temps, y être ce qu’ils furent, c’est-à-dire tous ceux de l’Ouest américain lors de la conquête progressive des territoires entre 1840 et 1895 » (Cf. Jean Mitry).
Sykes de Pierre Dubois & Dimitri Armand, ainsi que Sébastien Gérard qui collabore à la couleur, s’inscrit parfaitement dans cette définition. 
Il semblerait d’ailleurs que quelques éléments (le roman Moby Dick et les dime novels) nous informent que cette histoire se déroule dans les années 1860. 
Une arme, présente dans les premières pages de l’histoire, laisse même imaginer au moins 1866 puisque que l’on voit une Winchester avec son levier de sous-garde (qui éjecte la munition tout en réarmant l’arme). 
S’agit-il de la Winchester’66 ou de la Winchester’73, la question reste posée ?
Cela dit au sujet des dime novels il y a selon moi une petite erreur, ou disons du moins qu'une scène laisse penser que les dime novels sont des bandes dessinées :
Il n'en est rien, les dime novels étaient des fascicules en prose dans lesquels il y avait certes des illustrations intérieures, mais comme on en trouvera plus tard dans les pulp magazines ou plus près de chez nous dans les romans de Jules Verne publiés par Hetzel. 
Créés en juin 1860 par Irwin Pedro Beadle & Orville J. Victor avec les Beadle's Dime Novels, cette formule qui rencontra un succès certain fut rapidement imitée par d'autres éditeurs. Il s'agit de littérature à bon marché d'où le nom "dime novels" que l'on peut traduire par "romans à dix sous", chaque numéro coûtant 5 à 10 cents.
Toutefois j’interprète peut-être mal le dialogue entre les deux pistoleros
Mais revenons à l'album proprement dit.

... Les personnages des westerns sont souvent forgés par un monde impitoyable où l’absence de loi, ou comme ici une loi en devenir qui est encore celle du plus fort qui prédomine, et où l’hostilité de la nature servent de toile de fond. 
En outre, il est plus question ici de violence et de rapacités dictées par les circonstances, que de noblesse morale ou d'Honneur.
De mon point de vue on peut donc parler de « western noir» en ce sens qu’à travers Sykes (l’album) c’est l’idéal américain qui est visé. 
Comme l’a très bien dit l’historien Richard Slotkin (que je cite souvent) le western s’articule autour d’un motif récurent, celui de la « régénération par la violence ». C’est-à-dire que lorsque la stabilité est perturbée seul un acte de violence, généralement une fusillade peut rétablir l’ordre. 
Et c’est d’ailleurs la profession de Sykes : rétablir l’ordre grâce à la violence. 
Selon Claude - Jean Bertrand, l’imaginaire collectif américain associe à chaque période de son Histoire et à chaque aire géographique un héros. 
Le Puritain rappelle l’ère coloniale, les Pères fondateurs sont liés à la naissance de la Nation, les trappeurs (Daniel Boone en tête) traversent les Appalaches, Buffalo Bill incarne la Frontière et les pistoleros au service de la loi comme Pat Garett ou Sykes pacifient les villes de l’Ouest. Seulement ces héros américains on une particularité, ils ne peuvent avoir qu’une action ponctuelle : une fois le terrain défriché il faut avancer, une fois une ville pacifiée Sykes est appelé dans le comté voisin. Si le héros est toujours précédé par sa propre légende (j’ai déjà dit que le héros a besoin d’une légende, d’un récit pour en être un), le héros de la Frontière lui, abolit ses propres conditions d’existence. 
Cela veut dire qu’aussitôt les bandits abattus, sitôt la loi restaurée ou instaurée il devient superflu voire dangereux. Les héros de l’Ouest sont les « douilles vides » dont parlait Hegel ; ils tombent une fois leur action accomplie. Ou ils doivent se déplacer.
Sykes appartient aussi à une autre grande famille de héros, celle des héros dits "darwiniens". 
Ceux pour qui la seule quête consiste à sauver sa peau. Le héros darwinien apporte avec lui un imaginaire de la pénurie, où l’épanouissement des uns n’est possible qu’au détriment des autres (Cf. Fréderique Leitcher-Flack).
Compte tenu de ce que je viens d’écrire la fin de l’histoire tombe sous le sens. 

... Et à ce stade il apparaît donc que contre toute attente le « héros » de Sykes n’est pas comme on aurait pu le penser « Sentence » Sykes ni même Jim Starret mais bien le héros américain stéréotypique, celui né de la Frontière, qui s'incarne  à chaque période de l'Histoire des Etats-Unis, du Puritain affrontant la wilderness à Superman (Pour en savoir +) en passant par le vigilante (Pour en savoir +), le private eye, ou encore le justicier masqué (Pour en savoir +).
Et dès lors il est clair que Sykes s'inscrit dans la veine du western noir comme on dit le roman noir :
"[..] Ce qui est noir, [..], ce n'est pas, [...] sa violence, sa crudité ; ce n'est même pas le désespoir qu'il peut éveiller chez le lecteur facile à suggestionner, c'est quelque chose de plus foncier et de plus mystérieux que l'on pourrait définir en disant qu'il nous présente le monde comme un TRAQUENARD. [..]" disait Thomas Narcejac à propos du roman noir américain.
Une définition qui s'applique admirablement bien à cette excellente bande dessinée.

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