samedi 30 avril 2016

La nuit où ils ne virent pas le film d’horreur (Joe R. Lansdale)

... Le splatterpunk est un courant littéraire venu de la littérature d’horreur. 
Le terme a été inventé nous dit-on par David J. Schow un écrivain américain, durant les années 1980 sur le modèle du "cyber"-punk et du "steam"-punk. David J. Schow a donc accoler au mot « punk » celui de "splatter" qui peut être traduit par éclabousser ; on comprend dès lors l’idée. 
Cela dit, l’aspect nihiliste du mouvement punk des années 1970-1980 est aussi ici à prendre en compte. 

Le splatterpunk est un sous-genre si je puis dire qui n’épargne pas son lecteur ; les auteurs qui écrivent dans cette mouvance ont disons, la sensibilité du poète et la dextérité du chirurgien. On est au cœur de la littérature dite « sensationnaliste », qui croit au pouvoir sensoriel du texte. 

Pour vous donner une idée de ce qu’il s’agit, je vous propose une nouvelle de l’un de mes écrivains favoris, Joe R. Lansdale :

Attention, ce texte est assez cru et plutôt dur ; âmes sensibles s'abstenir. Pour un public averti comme on dit.
Craig Spector, Joe Lansdale. Richard Christian Matheson, David J. Schow, Ray Garton, Robert McCammon, John Skipp
1986

(photo by Beth Gwinn)


La nuit où ils ne virent pas le film d’horreur

(Pour Lew Shiner. Une histoire qui ne tremble pas.)

S’ils étaient allés au drive-in comme ils avaient prévu de le faire, rien de tout cela ne serait arrivé. Mais Leonard n’aimait pas les drive-in quand il n’avait pas une nana avec lui, et il avait entendu parler de La Nuit des Morts-Vivants, et il savait qu’un négro jouait dedans. Il n’avait pas envie de voir un film avec un acteur négro. Les négros travaillaient dans les champs de coton, retapaient des baraques et faisaient turbiner des négresses, mais il n’avait jamais entendu parler d’un négro qui tuait des zombis. Et il avait également entendu dire qu’il y avait une fille blanche, dans le film, qui laissait le négro la toucher. Une nana blanche qui laissait un négro la toucher était certainement la plus grande salope du monde entier. Elle venait probablement d’Hollywood, de New York ou de Waco, un bled pourri de ce genre.
Par contre, Steve McQueen aurait été très bien pour buter des zombis et s’envoyer la fille. Il aurait été super. Mais un négro ? Jamais de la vie !
Bon sang, ce Steve McQueen, il en jetait un max. La façon dont il disait des trucs dans ses films, c’était tellement au poil qu’on pouvait pas s’empêcher de penser que quelqu’un les avait écrits spécialement pour lui. Sûr qu’il pouvait réfléchir vite pour trouver les trucs qu’il disait, et il avait une dégaine vraiment cool, du tonnerre de Dieu.
Leonard aurait voulu être Steve McQueen, ou même Paul Newman. Quelqu’un comme ça. Quelqu’un qui savait toujours quoi dire, et ils se faisaient probablement un tas de chattes, en plus. En tout cas, ils s’emmerdaient pas comme lui s’emmerdait. Il s’emmerdait tellement qu’il avait l’impression qu’il allait en crever avant que la nuit soit finie. Il s’emmerdait, s’emmerdait, s’emmerdait. Ça n’avait vraiment rien de passionnant d’être sur le parking du Dairy Queen, appuyé sur l’avant de son Impala 64, à regarder la route. Il songea que ce vieux barjo de Harry, qui était le concierge du lycée, avait peut-être raison pour les soucoupes volantes. Harry voyait toujours des choses. L’Abominable Homme des Neiges, des belettes à six pattes, toutes sortes de choses. Mais peut-être qu’il avait raison pour les soucoupes. Il disait qu’il en avait vu une, il y avait deux nuits de cela, passant au-dessus de Mud Creek, et qu’elle lançait ces rayons qui ressemblaient à des bâtonnets de peppermint humides. Leonard estimait que si Harry avait vraiment vu cette soucoupe et les rayons, alors ces rayons étaient des rayons d’ennui. Ce devait être un moyen pour les créatures de l’espace d’attaquer les Terriens, en les faisant crever d’ennui. Être liquéfié par des rayons de chaleur aurait été préférable. Au moins c’était rapide, mais crever d’ennui, c’était comme d’être mordillé à mort par des canards.
Leonard continua de regarder la route, essayant de se représenter des soucoupes volantes et des rayons d’ennui, mais il n’arrivait pas à se concentrer dessus. Finalement, il accommoda sur quelque chose sur la route. Un chien mort.
Pas simplement un chien mort. Mais un CHIEN MORT. Le clébard avait été écrasé par un semi-remorque au moins, peut-être par plusieurs. Cela donnait l’impression qu’il avait plu un chien. Il y avait des morceaux de ce cabot partout sur l’asphalte et une patte gisait sur le rebord du trottoir d’en face, levée d’une telle façon qu’elle donnait l’impression de dire bonjour. Le docteur Frankenstein avec une subvention de Johns Hopkins et l’aide de la NASA aurait été incapable de recoudre les morceaux de ce monstre.
Leonard se pencha vers son fidèle compagnon, ivre, Billy – que la bande appelait Farto(3), parce qu’il était le champion de l’allumage de pets de Mud Creek – et dit :
— Tu vois ce chien là-bas ?
Farto regarda dans la direction que lui indiquait Leonard. Il n’avait pas remarqué le chien jusqu’ici, et il fut bien moins indifférent à ce sujet que Leonard. Le chien en pièces de puzzle lui rappela des souvenirs. Il le fit penser à un chien qu’il avait eu quand il avait treize ans. Un berger allemand magnifique qui l’aimait encore mieux que sa mère.
Ce connard de chien avait emmêlé sa chaîne en sautant pardessus une clôture de barbelé, et il était mort pendu. Lorsque Farto l’avait trouvé, sa langue ressemblait à une chaussette noire, rembourrée, et il avait vu l’endroit où ses pattes avaient juste été capables de gratter le sol, mais pas assez pour s’appuyer. C’était comme si le chien avait griffonné un genre de message chiffré dans la terre. Lorsque Farto raconta ça à son paternel, tout en pleurant, son paternel éclata de rire et dit : « C’était probablement une putain de lettre expliquant son suicide ! »
À présent, tandis qu’il regardait la route et que son Coke additionné de whisky produisait une douce chaleur dans son estomac, il sentit une larme se former dans ses yeux. La dernière fois qu’il s’était senti aussi con, c’était lorsqu’il avait gagné le concours d’allumage de pets avec une flamme de dix centimètres de long qui lui avait roussi les poils du cul, et la bande lui avait offert un caleçon de couleur. Un caleçon marron et jaune qu’il pouvait mettre sans être obligé de le changer trop souvent.
Donc ils étaient là, Leonard et Farto, sur le parking du DQ, appuyés sur le capot de l’Impala de Leonard, à s’envoyer du Coke au whisky, s’emmerdant, déprimés, ayant envie de tirer un coup, regardant un chien mort et n’ayant rien d’autre à faire que d’aller voir un film avec un négro qui jouait dedans. Ce qui, pour être honnête, n’aurait pas été si craignos s’ils avaient eu des nanas avec eux. Les nanas pouvaient compenser pas mal de péchés, ou aider à en commettre quelques-uns, cela dépendait de la façon de chacun de voir les choses.
Mais la nuit était criminelle. Ils n’avaient pas de nanas. Pire encore, il n’y avait pas une seule fille dans tout le lycée qui sortait avec eux. Même pas Marylou Flowers qui avait une sorte de maladie.
Tout cela agaçait foutrement Leonard. Il voyait bien quel était le problème avec Farto. Il était laid. Il avait le genre de visage qui attire les mouches. Et si le fait d’être le champion de l’allumage de pets de Mud Creek lui donnait un certain prestige au sein de la bande, cela manquait d’un certain quelque chose lorsqu’il s’agissait de charmer les filles.
Cependant, Leonard avait beau chercher, il ne voyait pas quel était son problème à lui. Il était beau garçon, avait des vêtements convenables, et le moteur de son Impala tournait rond lorsqu’il ne prenait pas cette essence bon marché. Il avait même quelques dollars dans son jean à claquer dans les laveries automatiques. Mais son bras droit était devenu presque aussi gros que sa cuisse à force de s’astiquer le manche. La dernière fois qu’il était sorti avec une fille, ça remontait à un mois, et comme il était sorti avec elle en même temps que neuf autres types, il n’était pas vraiment sûr qu’il pouvait appeler ça un rencard. Cela le tracassait tellement qu’il avait demandé à Farto si, à son avis, cela pouvait être qualifié de rencard. Farto, qui avait été le cinquième dans la file, avait répondu qu’il ne le pensait pas, mais si Leonard avait envie de l’appeler comme ça, il s’en battait les couilles.
Mais Leonard n’avait pas envie d’appeler ça un rencard. Tout simplement cela n’avait pas donné cette sensation, il manquait quelque chose de spécial. Il n’y avait pas eu d’idylle.
D’accord, Big Red l’avait appelé « Chéri » lorsqu’il avait trempé son biscuit, mais elle appelait tout le monde « Chéri » – excepté Stoney. Stoney était un baratineur de première, et c’était lui qui l’avait persuadée de mettre sur sa tête le sac d’épicerie avec les trous pour la bouche et les yeux. Stoney était comme ça. Il aurait été capable de charmer un serpent à sonnettes. Il avait tellement baratiné Big Red qu’elle avait été ravie de mettre ce sac sur sa tête.
Quand ce fut enfin son tour de se faire Big Red, Leonard lui avait permis de retirer le sac, comme un geste de bonne volonté. Ce fut une erreur. Il ne savait pas reconnaître une bonne chose lorsqu’il l’avait. Stoney avait eu la bonne idée. Retirer le sac gâchait tout. Avec le sac, c’était comme si on tringlait un hippopotame ou un truc comme ça, mais sans le sac, on était absolument certain de ce qu’on avait, et ce n’était pas joli à voir.
Il avait fermé les yeux mais cela n’avait rien changé. Il s’aperçut que la laideur de ce visage s’était imprimée au fond de ses yeux. Il n’était même pas capable d’imaginer le sac de nouveau sur la tête de Big Red. Il pensait uniquement à ce visage bouffi, trop maquillé, avec ce genre de teint maladif qui commençait à l’os.
Il avait été tellement déçu qu’il avait été obligé de simuler un orgasme et de filer avant que sa queue se ratatine, et son préservatif était tombé et s’était perdu dans la nature.
Repensant à ça, Leonard soupira. Ce serait certainement agréable de sortir, pour changer, avec une fille qui ne baisait pas à la file ou qui n’avait pas un trou entre les jambes qui donnait l’impression qu’on aurait dû mettre dessus une plaque d’égout. Parfois il avait envie d’être comme Farto, qui était aussi heureux que s’il avait du bon sens. Donnez-lui une boîte de Wolf Brand Chili, une grosse tarte aux myrtilles, du Coke au whisky, et il pourrait passer le reste de sa vie à tringler Big Red et à allumer les pets sortant de son trou du cul.
Et merde, c’était pas une façon de vivre. Pas de femmes et pas de distractions. Il se faisait chier, chier, chier. Leonard se surprit à regarder en l’air, cherchant des vaisseaux spatiaux et des rayons d’ennui couleur de peppermint, mais il aperçut seulement quelques papillons de nuit qui voletaient paresseusement dans les lumières du DQ.
Baissant les yeux vers la route et le chien, Leonard eut brusquement une idée.
— Et si on prenait la chaîne dans le coffre pour attacher Rex là-bas ? Pour l’emmener faire une balade ?
— Tu veux dire le traîner derrière la bagnole ? demanda Farto. Leonard hocha la tête.
— Ça vaut mieux qu’un coup de pied au cul ! dit Farto.
Ils dirigèrent l’Impala vers le milieu de la route à un moment sûr et descendirent pour jeter un coup d’œil. Vu de près, le clebs était encore pire. Ses intestins avaient été réduits en bouillie et étaient sortis par sa bouche et son trou du cul, et il schlinguait quelque chose d’horrible. Le chien avait un gros collier avec des clous en métal et ils y attachèrent un bout de leur chaîne longue de quatre mètres, et l’autre bout au pare-chocs arrière.
Bob, le gérant du Dairy Queen, les aperçut par la baie vitrée, sortit et hurla :
— Qu’est-ce que vous foutez, les deux crétins ?
— On emmène ce toutou chez le veto, répondit Leonard. On trouve que ce clébard a l’air plutôt mal en point. Il a peut-être été heurté par une voiture.
— C’est tellement drôle que je vais pisser dans mon froc, répliqua Bob.
— Les personnes âgées ont ce problème, fit Leonard.
Leonard se glissa derrière le volant et Farto s’installa sur le siège du passager. Ils firent une manœuvre avec la voiture et le chien, évitant juste à temps un semi-remorque qui arrivait dans un grondement. Comme ils partaient, Bob leur cria :
— J’espère que vous heurterez un putain de poteau électrique avec votre tas de boue, espèce de connards !
Tandis qu’ils s’éloignaient rapidement, des parties du chien se détachèrent, semblables à des miettes d’un pain de mie. Une dent ici. Des poils là-bas. Un lambeau d’intestins. Un ergot. Et un truc rose non identifiable. De temps en temps, le collier aux clous en métal et la chaîne lançaient des étincelles, comme des grillons enflammés. Finalement, ils roulèrent à plus de 100 et le chien faisait des embardées de plus en plus importantes au bout de la chaîne, comme s’il essayait de les doubler.
Farto leur servit à tous deux des Coke au whisky tandis qu’ils roulaient. Il tendit à Leonard son gobelet en carton et Leonard le but d’un trait, à présent bien plus content qu’il ne l’avait été quelques instants plus tôt. Peut-être que cette nuit ne serait pas aussi moche que ça, tout compte fait.
Ils passèrent à la hauteur d’un groupe sur le bas-côté de la route, à côté d’un break havane et d’une Ford délabrée sur un cric. D’un coup d’œil ils virent qu’il y avait un négro au milieu du groupe et qu’il n’était pas à la fête avec les garçons blancs. Il faisait des bonds comme un porc qui a reçu des plombs dans le cul, essayant de se glisser entre les garçons blancs pour foutre le camp. Mais ils faisaient corps et ils étaient trop nombreux pour lui. Neuf garçons blancs qui le frappaient et le faisaient virevolter comme s’il était une boule de flipper et eux un flipper malveillant.
— C’est pas l’un de nos négros ? demanda Farto. Et c’est pas des joueurs de l’équipe de football de White Tree qui essaient de le tuer ?
— Scott, répondit Leonard, et ce nom eut un goût de merde de chien dans sa bouche.
C’était Scott qui avait été choisi à sa place pour être le quarterback(4) de l’équipe. Ce satané bamboula pouvait mettre en place un jeu plus embrouillé qu’une boîte de conserves remplie de vers de terre, mais ça marchait presque toujours. Et il courait aussi vite qu’un singe au cul tacheté.
Comme ils les dépassaient, Farto dit :
— On lira ce qui lui est arrivé demain dans le journal.
Mais Leonard roula seulement sur une petite distance avant de freiner brutalement et d’effectuer un demi-tour. Rex décrivit un large demi-cercle et coupa de grands tournesols desséchés sur le bas-côté de la route telle une faux.
— On retourne là-bas pour regarder ? demanda Farto. J’pense pas que les gars de White Tree nous embêteront si on fait juste ça, regarder.
— C’est peut-être un négro, dit Leonard, mais c’est notre négro et on peut pas les laisser faire ça. S’ils le tuent, ils nous battront pour le prochain match.
Farto vit immédiatement la vérité de l’affirmation.
— T’as foutrement raison. Ils peuvent pas faire ça à notre négro.
Leonard traversa la chaussée à nouveau et fonça vers les garçons de White Tree en donnant des coups de Klaxon. Les garçons de White Tree arrêtèrent de cogner sur leur proie et bondirent dans toutes les directions. Des grenouilles-taureaux n’auraient pas pu faire mieux.
Scott resta où il était, surpris, sonné, ses genoux pliés se touchaient, ses yeux étaient aussi grands que des plats à pizza. Il n’avait jamais remarqué à quel point une calandre de voiture était grosse. Elle ressemblait à des dents dans la nuit, et les phares ressemblaient à des yeux. Il avait l’impression d’être un poisson à la con sur le point d’être mangé par un requin.
Leonard freina à mort, mais dans la terre du bas-côté ce ne fut pas suffisant et il heurta Scott, le projetant sur le capot contre le pare-brise où son visage s’écrasa puis partit sur le côté, sa chemise accrochant l’un des essuie-glaces et l’arrachant.
Leonard ouvrit sa portière et cria à Scott qui était étendu par terre :
— C’est maintenant ou jamais !
Un garçon de White Tree se dirigea vers la voiture, et Leonard sortit le manche de marteau entouré de ruban adhésif de sous son siège, descendit et le frappa avec. Le garçon de White Tree tomba à genoux et dit quelque chose qui ressemblait à du français, mais ce n’en était pas. Leonard saisit Scott par le dos de sa chemise, le remit debout, le tira et le poussa vers la portière ouverte. Scott grimpa par-dessus le siège et se laissa tomber sur la banquette arrière. Leonard lança le manche de marteau vers l’un des garçons de White Tree, recula et s’engouffra dans la voiture pour se mettre au volant. Il passa la première et appuya sur l’accélérateur. L’Impala fit une embardée en avant. Tenant la portière d’une main, Leonard l’ouvrit plus largement, comme s’il déployait une aile, et heurta un garçon de White Tree. La voiture revint sur la chaussée en cahotant, la chaîne décrivit un arc de cercle et Rex faucha deux garçons de White Tree aussi impeccablement qu’il avait arraché les tournesols desséchés.
Leonard regarda dans son rétroviseur et vit que deux garçons de White Tree soutenaient celui qu’il avait frappé avec le manche de marteau, l’aidant à marcher jusqu’au break. Les autres que le chien et lui avaient renversés se relevaient péniblement. L’un d’eux dégagea d’un coup de pied le cric sous la voiture de Scott et s’en servit pour fracasser les phares et le pare-brise.
— J’espère que t’es assuré pour ta caisse, fit Leonard.
— Je l’ai empruntée, répondit Scott en démêlant l’essuie-glace de son T-shirt. Tenez, vous en avez peut-être besoin.
Il laissa tomber l’essuie-glace sur le siège avant entre Leonard et Farto.
— C’est une bagnole empruntée ? dit Farto. C’est pire.
— Non, rétorqua Scott. Le propriétaire sait pas que je l’ai empruntée. J’aurais changé ce pneu à plat si ce connard avait eu une roue de secours, mais il ne restait plus que la putain de jante dans le coffre. Au fait, merci d’être intervenus pour les empêcher de me tuer, sans quoi on n’aurait plus jamais joué un match ensemble. Bien sûr, tu as failli m’écraser. Ma poitrine me fait mal.
Leonard regarda dans le rétroviseur à nouveau. Les garçons de White Tree les avaient pris en chasse, et ils arrivaient très vite.
— Tu veux porter plainte ? fit Leonard.
— Non, répondit Scott.
Il se retourna pour regarder par la lunette arrière. Il aperçut le chien qui décrivait des petits arcs de cercle, et des morceaux de lui qui se détachaient et volaient sur la chaussée.
— J’espère que tu n’as pas pris la route en oubliant que ton chien était attaché au pare-chocs arrière.
— Merde, il s’en est aperçu, lui aussi ! s’exclama Farto.
— C’est pas drôle, dit Leonard. Les gars de White Tree nous rattrapent.
— Alors appuie sur le champignon, fit Scott.
Leonard grinça des dents.
— Je pourrais me débarrasser d’un excédent de bagages, tu sais.
— Jeter cet essuie-glace ne ferait pas une grande différence, répliqua Scott.
Leonard regarda dans son rétroviseur et vit le négro qui grimaçait un sourire sur la banquette arrière. Rien de pire qu’un bamboula qui faisait de l’humour. Il ne semblait même pas reconnaissant. Leonard eut brusquement une vision horrible d’être rattrapé par les gars de White Tree. Et s’il était tué avec le négro ? Se faire tuer était déjà craignos, mais et si demain on le trouvait dans un fossé avec Farto et le négro ? Ou peut-être que les gars de White Tree l’obligeraient à faire un truc dégueu avec le négro avant de les tuer tous les deux. Par exemple, l’obliger à sucer la queue du négro ou quelque chose comme ça. Leonard roulait pied au plancher ; comme ils arrivaient devant le Dairy Queen, il tourna brusquement à gauche, la voiture passa de justesse, et Rex fit une embardée, heurta un lampadaire, puis réapparut derrière eux.
Les gars de White Tree ne pouvaient pas prendre le virage avec leur break, et ils n’essayèrent même pas. Ils s’engagèrent dans un crissement de pneus sur un parking un peu plus loin, effectuèrent un demi-tour et revinrent. Entre-temps, les feux arrière de l’Impala s’étaient éloignés rapidement dans la nuit, semblables à deux hémorroïdes enflammées dans un trou du cul sombre.
— Prends la prochaine rue à droite, dit Scott. Ensuite tu verras une petite route qui part sur la gauche. Éteins tes phares et suis-la.
Leonard détestait recevoir des ordres de Scott sur le terrain de football, mais ça, c’était pire. Insultant. 
Néanmoins, Scott lançait de bons jeux durant un match, et l’habitude de suivre des instructions du quarterback avait la vie dure. Leonard tourna à droite et Rex fit de même, après avoir pris un bain dans un fossé rempli d’eau.
Leonard aperçut la petite route, éteignit ses phares, et la suivit. Elle les amena entre plusieurs rangées de grands entrepôts en tôle. Leonard s’engagea entre deux d’entre eux et remonta une petite allée, bordée d’autres entrepôts. Il stoppa la voiture et ils attendirent et écoutèrent. Au bout de cinq minutes environ, Farto dit :
— Je crois qu’on a semé ces enculés.
— On est une équipe, pas vrai ? fit Scott.
Malgré lui, Leonard se sentait bien. C’était comme lorsque le négro lançait un jeu qui réussissait, et ils se donnaient tous des tapes sur les fesses et la couleur de peau de l’autre n’avait aucune importance parce qu’ils étaient des types en tenue de footballeur.
— Buvons un coup, dit Leonard.
Farto prit un gobelet en carton sur le tapis de sol pour Scott et lui versa du Coke chaud au whisky. La dernière fois qu’ils étaient allés à Longview, il avait pissé dans ce gobelet parce qu’ils n’avaient pas le temps de s’arrêter, mais la pisse avait séché depuis longtemps, et de plus, c’était pour un négro. Il prit le gobelet de Leonard et le sien, et les remplit. Scott but une gorgée et s’exclama :
— Merde, ce truc a un goût foutrement rance !
— Comme de la pisse, acquiesça Farto.
Leonard leva son gobelet.
— Aux Chats Sauvages de Mud Creek et que les gars de White Tree aillent se faire enculer !
— Tu les as enculés, dit Scott.
Ils entrechoquèrent leurs gobelets, et à ce moment leur voiture fut inondée de lumière.
Leurs gobelets levés, les Trois Mousquetaires tournèrent la tête dans cette direction, éblouis. La lumière provenait de la porte ouverte d’un entrepôt et là-bas un homme corpulent se tenait au milieu de la vive lueur, semblable à une mouche boursouflée sur une rondelle de citron. Derrière lui, il y avait un grand écran confectionné avec un drap, et un genre de film était projeté dessus. Et malgré la lumière trop forte et le film trop pâle, Leonard, qui était le mieux placé pour voir, le regarda. Ce qu’il distingua ressemblait à une fille à genoux en train de sucer la queue de ce type obèse (l’homme était visible seulement à partir du ventre vers le bas) et le type avait un petit pistolet noir appuyé sur le front de la fille. Elle retira sa bouche de lui pendant un instant et l’homme éjacula sur son visage puis appuya sur la détente de son pistolet. La tête de la femme fut projetée en arrière, disparaissant de l’image, et le drap sembla ruisseler de sang, comme de la condensation foncée sur une vitre de fenêtre. Ensuite Leonard ne vit plus rien parce qu’un autre homme était apparu dans l’embrasure de la porte, et il était obèse, comme le premier. Tous deux ressemblaient à d’énormes boules de bowling posées sur des chaussures. D’autres hommes apparurent derrière eux, mais l’un des hommes obèses se retourna et leva la main, et les autres retournèrent à l’intérieur du bâtiment. Les deux types obèses sortirent et l’un d’eux referma la porte presque entièrement, laissant juste passer une mince bande de lumière qui tombait sur la banquette avant de l’Impala.
Gros Tas numéro 1 s’approcha de la voiture, ouvrit la portière de Farto, et dit :
— Les deux connards et le négro, descendez tout de suite.
C’était la voix de la condamnation. Ils avaient pensé que les gars de White Tree étaient dangereux, mais ils comprenaient maintenant qu’ils s’étaient foutrement trompés. Ça, c’était du vrai de vrai. Ce type aurait pu manger le manche du marteau et chier un étron de première.
Ils descendirent et l’homme obèse leur fit signe de contourner la voiture et de s’aligner du côté de Farto, puis il les considéra. Les garçons tenaient toujours leurs gobelets dans leurs mains, et ils ressemblaient à des taulards se mettant en ligne.
Gros Tas numéro 2 s’approcha, regarda le trio, et sourit. Il était évident que les deux patapoufs étaient jumeaux. Ils avaient les mêmes traits mauvais sur les mêmes visages bouffis de graisse. Ils portaient des chemises hawaïennes qui différaient seulement par les dessins et les couleurs des perroquets, et ils avaient des chaussettes blanches, des pantalons noirs trop courts et des chaussures italiennes noires avec des bouts suffisamment pointus pour enfiler des aiguilles.
Gros Tas numéro 1 prit le gobelet de Scott et renifla son contenu.
— Un négro avec de l’alcool, dit-il. C’est comme une chatte avec un cerveau. Ça va pas ensemble. Je suppose que tu allais te soûler pour fourrer ensuite ton vieux serpent noir dans un pudding au chocolat. Ou peut-être que tu avais envie de vanille et ces garçons allaient s’en occuper.
— Je veux seulement rentrer chez moi, dit Scott.
Gros Tas numéro 2 regarda Gros Tas numéro 1 et dit :
— Pour niquer sa mère, bien sûr !
Les deux patapoufs regardèrent Scott pour voir ce qu’il allait dire, mais il demeura silencieux. Ils pouvaient dire qu’il enculait des chiens, il s’en foutait complètement. Et merde, qu’on en amène un et il l’enculerait tout de suite s’ils le laissaient partir ensuite.
Gros Tas numéro 1 déclara :
— Ça me fait gerber que vous fricotiez avec un bamboula, vous deux.
— C’est juste un négro de notre lycée, dit Farto. On l’aime pas, nous non plus. On l’a pris avec nous parce que des gars de White Tree le tabassaient, et on voulait pas qu’il se fasse démolir, vu qu’il est notre quarterback.
— Ah, fit Gros Tas numéro 1. Je vois. Personnellement, Vinnie et moi, on n’approuve pas les négros dans le sport. Ils commencent par prendre des douches avec des garçons blancs et ensuite ils veulent coucher avec des filles blanches. Un pas après l’autre, aussi sec !
— C’est pas notre faute s’il joue dans notre équipe, dit Leonard. C’est pas nous qui avons décidé l’intégration dans les écoles.
— Non, fit Gros Tas numéro 1, c’était ce satané Johnson les Grandes Oreilles, mais vous sortez avec lui et vous buvez de l’alcool avec lui.
— On avait pissé dans son gobelet, dit Farto. C’était pour se moquer de lui, vous comprenez ? Il est pas notre ami, je le jure. C’est juste un négro qui joue au football.
— Tu avais pissé dans son gobelet, hein ? dit celui qui s’appelait Vinnie. Ça me plaît, pas toi, Pork ? Il avait pissé dans son putain de gobelet.
Pork jeta par terre le gobelet de Scott et lui sourit.
— Approche, bamboula. J’ai quelque chose à te dire.
Scott regarda Farto et Leonard. Aucune aide de ce côté. Ils étaient brusquement très intéressés par le bout de leurs chaussures. Ils les examinaient comme si c’était la huitième merveille du monde.
Scott s’avança vers Pork, et Pork, continuant de sourire, passa son bras autour des épaules de Scott et l’entraîna vers l’entrepôt.
— Qu’est-ce qu’on fait ? demanda Scott.
Pork fit pivoter Scott sur lui-même pour qu’ils se tiennent face à Leonard et à Farto qui avaient toujours leurs gobelets à la main et contemplaient leurs chaussures.
— Je voulais pas en mettre sur l’allée de gravier toute neuve, dit Pork.
Il approcha la tête de Scott de la sienne et tendit sa main libre derrière son dos, la glissa sous sa chemise hawaïenne et en sortit un petit pistolet noir. Il appliqua le canon sur la tempe de Scott et pressa la détente. Il y eut un claquement sec comme un genou qui se déboîte, et les pieds de Scott se soulevèrent du sol à l’unisson et partirent sur le côté, et quelque chose de foncé gicla de sa tête. Ses pieds revinrent vers Pork et ses chaussures frottèrent, claquèrent et se tordirent sur le béton devant l’entrepôt.
— C’est vraiment quelque chose, dit Pork comme Scott s’affaissait, retenu par son bras énorme. C’est toujours le rythme qui s’en va en dernier.
Leonard était incapable de proférer un son. Ses tripes étaient remontées dans sa gorge. Il avait envie de se liquéfier et de s’écouler sous la voiture. Scott était mort et son cerveau qui avait conçu des jeux aussi tordus que des vers de terre et avait ordonné à ses pieds de se déplacer sur un terrain de football, ressemblait à des œufs brouillés au petit déjeuner.
— Putain de merde ! murmura Farto.
Pork lâcha Scott, les jambes de Scott cédèrent sous lui, il s’assit et sa tête bascula en avant et heurta le ciment entre ses genoux. Une mare foncée se forma sous son visage.
— Il est mieux comme ça, les gars, déclara Vinnie. Le Nègre a été engendré par Caïn et une guenon, et il est pas tout à fait un singe et il est pas tout à fait un homme. Il a pas de place dans ce monde excepté comme bête de somme. Vous essayez de leur apprendre à faire des choses comme conduire une voiture ou à jouer au football, mais le seul résultat c’est de la douleur pour eux et pour les Blancs. Tu en as eu sur ta chemise, Pork ?
— Non, pas une goutte.
Vinnie pénétra dans l’entrepôt et dit quelque chose aux hommes à l’intérieur qui fut entendu mais non compris, puis il revint, apportant des journaux froissés. Il se dirigea vers Scott et enveloppa dans les journaux la tête ensanglantée de Scott, puis il la laissa retomber sur le béton.
— Essaie de laver à grande eau cette merde lorsqu’elle sera sèche, Pork, et t’en fais pas pour ce gravier. Le gravier, c’est pas important.
Puis Vinnie dit à Farto :
— Ouvre la portière arrière de cette voiture.
Farto faillit se tordre une cheville en obtempérant. Vinnie empoigna Scott par la nuque et le fond de son pantalon et le jeta sur le plancher de l’Impala.
Pork se servit du canon court de son pistolet pour se gratter les roustons, puis il remit l’arme dans sa ceinture, sous sa chemise hawaïenne.
— Vous allez nous accompagner jusqu’à la rivière et nous aider à nous débarrasser de ce négro.
— Oui, m’sieur ! dit Farto. On balancera son cul dans la Sabine, entendu !
— Et toi ? demanda Pork à Leonard. Tu vas te dégonfler ?
— Non, croassa Leonard. Je viens avec vous.
— Parfait, dit Pork. Vinnie, tu prends la camionnette et tu passes devant…
Vinnie sortit une clé de sa poche et déverrouilla la porte de l’entrepôt à côté de celui qui était éclairé, entra et sortit en marche amère au volant d’une camionnette Dodge or au moteur puissant. Il se mit devant l’Impala et resta là, laissant le moteur tourner.
— Vous deux, bougez pas d’ici, dit Pork.
Il entra dans l’entrepôt éclairé et y resta un moment. Ils l’entendirent dire aux hommes à l’intérieur : — Continuez de regarder les films. Et gardez-nous des bières. Nous reviendrons.
Puis la lumière s’éteignit et Pork ressortit en refermant la porte. Il regarda Leonard et Farto et dit :
— Cul sec, les gars !
Leonard et Farto avalèrent leur Coke chaud au whisky et jetèrent leurs gobelets par terre.
— Bon, dit Pork. Toi, tu vas à l’arrière avec le négro. Je vais me mettre à côté du conducteur.
Farto monta à l’arrière et posa ses pieds sur les genoux de Scott. Il essaya de ne pas regarder la tête enveloppée dans les journaux, mais ce fut plus fort que lui. Lorsque Pork ouvrit la portière avant, le plafonnier s’alluma et Farto vit qu’il y avait une fente dans le papier journal et que les yeux de Scott étaient visibles derrière la fente. En travers du front, le papier était devenu tout foncé. Plus bas, près de la bouche et du menton, il y avait une publicité pour une poissonnerie.
Leonard se glissa derrière le volant et mit le contact. Pork tendit la main et donna un coup de Klaxon. Vinnie démarra avec la camionnette et Leonard le suivit vers la rivière. Personne ne parlait. Leonard s’aperçut qu’il regrettait de tout son cœur de ne pas être allé au drive-in pour voir ce film avec un négro qui jouait dedans.
Les berges de la rivière étaient humides et chaudes en raison de la proximité des arbres, du sous-bois et de la végétation. Tandis que Leonard suivait les chemins tortueux d’argile rouge au milieu du feuillage dense, il avait l’impression que l’Impala était un morpion se déplaçant dans des poils du pubis. Il sentait à la façon dont le volant tournait par à-coups que le chien et la chaîne se prenaient dans des broussailles et des branches ici et là. Il avait complètement oublié le chien, et maintenant qu’il s’en souvenait, cela le préoccupait. Et si le chien se coinçait dans des branches et qu’il soit obligé de s’arrêter ? Il ne pensait pas que Pork serait ravi de s’arrêter, pas avec le bamboula mort sur le plancher à l’arrière, alors qu’il voulait se débarrasser du corps.
Ils atteignirent finalement un endroit où les bois s’éclaircissaient un peu et ils continuèrent de rouler au bord de la Sabine. Leonard détestait l’eau, et il l’avait toujours détestée. Dans la clarté de la lune, la rivière ressemblait à du café empoisonné s’écoulant lentement. Leonard savait qu’il y avait des alligators et des orphies aussi grosses que des petits alligators, et des water moccasins(5) par milliers, nageant sous l’eau, et la seule pensée de ces corps visqueux et rapides lui donnait des nausées.
Ils arrivèrent à l’endroit appelé Broken Bridge. C’était un vieux pont délabré qui s’était effondré au milieu, et il était relié à la terre ferme de ce côté-ci seulement. Parfois des gens venaient pêcher sur ce pont. Cette nuit, il n’y avait pas de pêcheurs.
Vinnie stoppa la camionnette et Leonard se rangea à côté de lui, l’avant de l’Impala pointé vers l’entrée du pont. Ils descendirent tous et Pork dit à Farto de sortir Scott de la voiture en le tirant par les pieds. Le journal se décolla de la tête de Scott, laissant apparaître une oreille et une partie du visage. Farto remit le journal en place en le tapotant.
— Laisse tomber, dit Vinnie. On s’en branle s’il tache ce putain de sol. Au travail, les deux crétins, trouvez quelque chose pour lester ce négro afin qu’il coule au fond de l’eau bien gentiment.
Farto et Leonard se mirent à fureter ici et là, tels des écureuils, cherchant des pierres ou des grosses branches. Soudain ils entendirent Vinnie s’écrier :
— Nom de Dieu ! Putain de merde ! Pork, viens voir ça !
Leonard jeta un coup d’œil et vit que Vinnie avait découvert Rex. Il se tenait immobile, les mains posées sur les hanches, les yeux baissés vers le chien. Pork s’approcha et se tint à ses côtés, puis il se tourna et les regarda.
— Hé, les enfoirés, amenez votre cul !
Leonard et Farto les rejoignirent et regardèrent le chien. À présent il ne restait plus que la tête, des petits morceaux de chair, des poils collés à la colonne vertébrale, et quelques côtes brisées.
— C’est le truc le plus débectant que j’aie jamais vu de toute ma putain de vie, dit Pork.
— Bon Dieu de merde, dit Vinnie.
— Faire ça à un chien. Et merde, vous avez donc pas de cœur ? Un chien. Le foutrement meilleur ami de l’homme, et vous l’avez tué de cette façon !
— Nous ne l’avons pas tué, dit Farto.
— Tu essaies de me dire qu’il s’est fait ça lui-même ? Il avait eu une putain de mauvaise journée, alors il a fait ça ?
— Bon Dieu de merde, dit Vinnie.
— Non, m’sieur, répondit Leonard. Nous l’avons attaché à la chaîne alors qu’il était déjà mort.
— Et je vais te croire ? fit Vinnie. C’est des conneries de première. Vous avez assassiné ce chien. Bon Dieu de merde !
— Rien que de penser à ce chien essayant de courir derrière la voiture et vous deux roulant de plus en plus vite, ça me rend aussi furieux qu’une guêpe, dit Pork.
— Non, dit Farto. Ça s’est pas passé comme ça. Il était mort et on avait picolé et on avait absolument rien à faire, alors on…
— Ferme-la, bordel, dit Pork en appuyant durement son index sur le front de Farto. Ferme ta putain de gueule. On voit très bien ce que vous avez fait, espèce d’enculés. Vous avez traîné ce chien sur la route jusqu’à ce que sa putain de peau se détache… Quel genre de mères vous avez tous les deux, pour qu’elles vous aient pas dit d’être gentils avec les animaux ?
— Bon Dieu de merde, dit Vinnie.
Tout le monde se tut et contempla le chien. Finalement, Farto demanda :
— Vous voulez qu’on recommence à chercher quelque chose pour lester le négro ?
Pork regarda Farto comme s’il venait de pousser du sol.
— Espèce d’enculés, vous êtes pires que des négros. Faire un truc pareil à un chien ! Retournez à la voiture !
Leonard et Farto allèrent jusqu’à l’Impala et attendirent là, regardant le corps de Scott de la même façon qu’ils avaient regardé le chien. Ici, dans la faible lumière de la lune voilée par les arbres, le papier journal qui enveloppait la tête de Scott le faisait ressembler à une poupée géante en carton-pâte. Pork survint et frappa du pied le visage de Scott d’un mouvement rapide qui fit s’envoler le journal et produisit un son mat qui se répercuta au-dessus de la surface de la rivière, faisant sursauter des grenouilles.
— On oublie le négro, dit Pork. Donne-moi tes clés de voiture, enfoiré.
Leonard sortit ses clés de sa poche et les donna à Pork. Pork fit le tour de la voiture jusqu’au coffre et l’ouvrit.
— Traînez le négro jusqu’ici.
Leonard prit un bras de Scott et Farto prit l’autre, et ils le tirèrent jusqu’à l’arrière de la voiture.
— Mettez-le dans le coffre, dit Pork.
— Pourquoi ? demanda Leonard.
— Parce que je te le dis, bordel de merde ! dit Pork.
Leonard et Farto soulevèrent Scott et le mirent dans le coffre. Il avait l’air pitoyable, allongé à côté de la roue de secours, son visage en partie recouvert par le journal. Leonard pensa, si seulement ce Nègre avait volé une voiture avec une roue de secours, il ne serait probablement pas ici cette nuit. Il aurait changé le pneu à plat et il serait reparti avant même que les gars de White Tree rappliquent.
— Bon, tu montes là-dedans avec lui, dit Pork en faisant un geste vers Farto.
— Moi ? s’exclama Farto.
— Non, pas toi, connard, le putain d’éléphant sur ta putain d’épaule ! Ouais, toi, monte dans le coffre. Grouille-toi, j’ai pas toute la nuit devant moi.
— Et merde, on a absolument rien fait à ce chien, m’sieur ! On vous l’a dit. Leonard et moi, on l’a accroché à la voiture alors qu’il était déjà mort… c’était une idée de Leonard.
Pork ne répondit pas. Il attendit, une main posée sur le coffre relevé, regardant fixement Farto. Farto regarda Pork, puis le coffre, puis il regarda Pork de nouveau. Finalement, il regarda Leonard, puis il grimpa dans le coffre, tournant le dos à Scott.
— On dirait des amoureux, dit Pork, et il referma le coffre. Bon, à toi maintenant. C’est quoi, ton nom ? Leonard ? Viens par ici.
Mais Pork n’attendit pas que Leonard se déplace. Il empoigna la nuque de Leonard d’une main potelée et le poussa vers l’endroit où Rex gisait au bout de la chaîne, tandis que Vinnie continuait de le regarder.
— Qu’est-ce que t’en penses, Vinnie ? demanda Pork. T’as pigé ce que j’ai en vue ?
Vinnie acquiesça de la tête. Il se baissa et détacha le collier du chien. Il le passa autour du cou de Leonard. Leonard sentit l’odeur du chien mort dans ses narines. Il pencha la tête et vomit.
— Et voilà mon cirage, dit Vinnie.
Il frappa Leonard à l’estomac. Leonard tomba à genoux et vomit un peu plus de Coke chaud au whisky.
— Espèce d’enculés, vous êtes les merdes les plus méprisables sur cette terre, faire ça à un chien ! dit Vinnie. Un négro vaut mieux que vous !
Vinnie alla chercher une ligne de pêche solide à l’arrière de la camionnette et ils lièrent les mains de Leonard derrière son dos. Leonard se mit à pleurer.
— Oh, ferme-la, dit Pork. C’est pas si moche que ça. Crois-moi, c’est pas si moche que ça.
Mais Leonard ne pouvait pas s’arrêter de pleurer. À présent il poussait des gémissements et ses cris résonnaient dans les arbres. Il ferma les yeux et essaya de faire comme s’il était allé voir ce film avec un nègre qui jouait dedans, et puis il s’était endormi dans sa voiture et il avait fait un cauchemar, mais il n’y parvint pas. Il pensa aux soucoupes volantes de Harry le concierge, avec les rayons peppermint, et il comprit que s’il y avait vraiment des soucoupes qui lançaient des rayons, ce n’était pas des rayons d’ennui, tout compte fait. Il ne s’ennuyait absolument pas.
Pork ôta les chaussures de Leonard, le poussa sur le dos à plat sur le sol, puis il retira les chaussettes et les enfonça profondément dans la bouche de Leonard pour qu’il ne puisse pas les recracher. Ce n’était pas parce que Pork pensait que quelqu’un pourrait entendre Leonard, mais il n’aimait pas le bruit, tout simplement. Le bruit lui faisait mal aux oreilles.
Leonard était allongé par terre, dans le vomi, à côté du chien, et il pleurait en silence. Pork et Vinnie allèrent jusqu’à l’Impala, ouvrirent les portières et se placèrent de façon à avoir une prise sur la voiture pour la pousser. Vinnie tendit la main et mit le levier de vitesse au point mort, puis Pork et lui commencèrent à pousser la voiture. Au début elle bougea lentement, mais comme elle atteignait la légère pente qui menait au vieux pont, elle prit de la vitesse. À l’intérieur du coffre, Farto donnait de légers coups de poing sur le couvercle, comme s’il ne le faisait pas exprès. La chaîne se tendit et Leonard la sentit imprimer une secousse et le tirer par le cou. Il commença à glisser sur le sol comme un serpent.
Vinnie et Pork s’écartèrent vivement et regardèrent la voiture atteindre le pont, basculer par-dessus le parapet et disparaître dans l’eau avec un silence surprenant. Leonard, entraîné par le poids de la voiture, passa près d’eux dans un bruissement. Lorsqu’il heurta le pont, des éclats de bois accrochèrent ses vêtements si durement qu’ils déchirèrent son caleçon et son pantalon jusqu’aux genoux.
La chaîne se détendit à un moment près du rebord du pont et du parapet pourri, et Leonard essaya d’enrouler une jambe autour d’un montant, mais cela s’avéra peine perdue. Le poids de la voiture déboîta son genou et arracha le montant dans un grincement de clous et de bois de charpente.
Leonard prit de la vitesse et la chaîne cliqueta en passant pardessus le rebord du pont, tombant dans l’eau et disparaissant, entraînant son attache comme si c’était un jouet. La dernière vision de Leonard fut celle de la plante de ses pieds nus, aussi blanche que le ventre d’un poisson.
— C’est profond ici, dit Vinnie. Un jour, j’ai péché un vieux poisson-chat, tu te rappelles ? Il était sacrement maousse. Je parie qu’ici il y a plus de quinze mètres de profondeur.
Ils montèrent dans la camionnette et Vinnie mit le contact.
— Je crois qu’on a rendu service à ces garçons, dit Pork. À fricoter avec des négros, à faire ce qu’ils ont fait à ce chien, et tout ça. Ils valaient rien.
— Je sais, dit Vinnie. On aurait dû filmer ça, Pork, ça aurait été super. Lorsque la voiture et cet ami des négros ont basculé dans l’eau, c’était génial.
— Non, y’avait pas de femmes.
— Exact, dit Vinnie.
Il effectua un demi-tour et repartit sur la piste qui serpentait au milieu des bois à proximité de la rivière.


(Traduit de l’américain par François Truchaud.) 

dimanche 24 avril 2016

Alif l'invisible (G. Willow Wilson)

Alif est un jeune hacker vivant dans un pays du Golfe Persique où s'exerce la censure d'état. Cachés derrière leurs écrans, Alif et ses acolytes rêvent d'une révolution. Une routine qui se voit brusquement perturbée lorsque notre jeune génie de l'ordinateur tombe amoureux d'une princesse rencontrée sur le net qui lui confie une mission : protéger un manuscrit ancien, oublié, et qui recèle un savoir occulte.
...Gwendoline Willow Wilson, plus connue sous le patronyme de G. Willow Wilson est une journaliste, essayiste et auteure de bande dessinée, elle est notamment la créatrice d'une nouvelle Ms Marvel alias Kamala Khan, et romancière. 
Convertie à l'islam c'est peu dire que le Moyen-Orient tient une place particulière dans son cœur (et son esprit). 
Ce n'est donc pas une surprise qu'Alif l'invisible s'y déroule. 
Évoquer le Moyen-Orient lorsqu'il s'agit de littérature, c'est souvent évoquer dans son sillage la fantasy des contes  Les Mille et une nuits et son cortège de souvenirs.
Incidemment les contes peut-être les plus célèbres : Ali Baba, Sinbad le marin ou encore Aladin et la lampe magique sont des ajouts de l'un des plus fameux traducteurs de ces contes ; Antoine Galland (Cf. Jack Finné).
Or donc, G. Willow Wilson à la belle idée de mêler au merveilleux de la fantasy un autre courant de ce qui constitue la "pop culture", à savoir le cyberpunk.
Mariage d'autant plus réussit qu'il est structuré par l'un des patrons les plus utilisé lorsqu'il s'agit de raconter une histoire, l’algorithme connu sous le nom de "Voyage du héros" :
Si l'idée de cet algorithme a été théorisé par Joseph Campbell à partir du monomythe (Pour en savoir +), il a surtout été popularisé par Star Wars et Christopher Vogler.
Et il s'agit d'un mariage qui fait sens si je puis dire, puisque les djinns (en arabe, cela désigne une sorte de race ou d'espèce d'invisibles non humains) et l'informatique partagent les mêmes qualités réticulaires (idéal ubiquitaire, vitesse, connexité, etc.).

... Selon Yuvah Noah Harari (historien, auteur de Sapiens, une brève histoire de l'humanité) si la domestication du feu a ouvert le premier gouffre significatif entre l'homme et les autres animaux, le facteur déterminant qui nous a propulsé des "marges au centre" de l'Histoire c'est la fiction.
Notre langage est singulier : il nous permet de transmettre des informations sur le monde qui nous entoure, mais aussi sur les choses qui n'existent pas.
nous sommes l'animal qui a inventé le storytelling (la mise en récit).
cette capacité à tisser des mythes nous a permis d'imaginer des choses et de les construire en masse et collectivement.

Il ne fait aucun doute lorsqu'on a lu Alif, l'invisibleque G. Willow Wilson fait partie de cette humanité qui fait de nous ce que nous sommes (du moins sa meilleur partie).

dimanche 17 avril 2016

Almuric (Troisième épisode)

... Troisième livraison des aventures d'Esau Cairn sur la planète Almuric publiées dans le magazine de bande dessinée Epic Illustrated, une livraison où je me permets de proposer un rapprochement hardi entre l’œuvre d'Otis A. Kline écrivain pour les pulp magazines et par ailleurs agent littéraire de Robert E. Howard et le roman éponyme d'Howard. 

... Si d’autres planetary romance ou planet opera précédent A Princess of Mars, les spécialistes et commentateurs avisés s’entendent toutefois pour dire que le premier classique du genre est néanmoins celui de Burroughs. 
Avant d'aller plus, il me semble qu'il n’échappera à personne que le planet opera entretien de proches relations avec ce que l’on appelle l’heroic fantasy, étiquette sous laquelle on publie notamment le Conan d’Howard par exemple. 
Si le planet opera extrapole selon moi à partir de l'imaginaire impérial des U.S.A autrement dit le mythe de la Frontière transposé aux planètes plus ou moins lointaines (Pour en savoir +), Cynthia Ward (Pour en savoir +) apporte une autre source possible avec le sous-genre dit de la Ruritanian romance (alias la romance Ruritanienne) dont le plus célèbre représentant est certainement (et pour cause) le roman intitulé Le Prisonnier de Zenda (Anthony Hope). 
Dans ce roman, un Britannique en visite dans une principauté (imaginaire) d’Europe centrale se retrouve soudain roi de cette principauté en vertu du fait qu’il est le sosie du vrai souverain. Ce dernier ayant été enlevé (je vous passe les détails). 
Dit comme cela, on peut se demander (avec raison), le rapport qu’entretient la « romance Ruritanienne » avec les histoires de planet opéra d’Edgar Rice Burroughs. 
Mais là où le rapprochement devient intéressant c’est que le thème « ruritanien » apparaît beaucoup plus flagrant avec les imitateurs ou rivaux d’Edgar Rice Burroughs ; notamment avec Otis Adelbert Kline (1891–1946) dont nous avons vu dans un article précédent (Pour en savoir +) qu’il était l’agent de Robert E. Howard, et qu’il était l’un de ceux dont on pense qu’il avait peu ou prou terminé (réécrit ?) un roman inachevé d’Howard dont il est question ici au travers de son adaptation en bande dessinée : Almuric

Mais voyez plutôt : entre la fin des années vingt et le début des années 1930 Otis Aldebert Kline, grand admirateur de Burroughs, publia des histoires dont le héros était une sorte de Tarzan des jungles indiennes, ainsi que toute une série de volumes intimement liés, dont les personnages voyageaient par télépathie entre la Terre, Vénus et Mars, allant, par-delà l’espace et le temps, occuper les corps d’autres êtres, princes ou guerriers destinés aux plus grands rôles sur leur planète d’origine. 
Dans Swordsman of Mars, (paru en feuilleton dans le pulp magazine Argosy de janvier et février 1933) Harry Thorne héritier déshérité (sic) & malchanceux échange son corps avec son sosie martien Sheb Takkor grâce à l’entremise du docteur Morgan et du savant martien Lal Vak. Il est ainsi transporté des millions d'années dans le passé de la planète rouge alors peuplée de puissants guerriers, de belles jeunes femmes en détresse, et d’animaux redoutables . 
Il devra batailler ferme pour sauver la belle princesse Thane et vaincre son ennemi juré Sel Han (lui-même « habité » par un précédent voyageur terrien Frank Boyd). 

De là à penser qu’Otis A. Kline a retouché plus qu’on ne le croit le roman inachevé de Robert E. Howard  pour en faire celui qu'on connait sous le titre d'Almuric, il n’y a qu’un pas. [-_ô]
















(À suivre ....)

dimanche 10 avril 2016

Almuric (Howard/Thomas/Conrad) 2

Source
... Vous pouvez voir ci-contre la page, extraite du numéro d'avril 1939 du pulp magazine Weird Tales, qui annonce l'arrivée du roman de Robert E. Howard dans ses pages (Pour en savoir +).

Si Almuric a été originellement publiée (en bande dessinée) entre l'été 1980 et avril 1981 dans les pages d'Epic Illustrated, cette histoire a aussi bénéficié d'une édition en recueil (trade paperback) mais chez l'éditeur Dark Horse (1991), dont voici la couverture (souple) :
Illustration de Tim Conrad  
Une suite intitulée Ironhand of Almuric toujours de Roy Thomas mais avec cette fois-ci Mark Mitchell au dessin sera publiée en 1991 par le même éditeur (4 numéros).
Mais l'aventure éditoriale d'Almuric ne s'arrête pas là ; ou plutôt commence ailleurs.
À l'origine, l'histoire de Thomas & Conrad aurait dû paraître dans le magazine anthologique Marvel Premier (1972-1981), sous le titre de Warrior of the Lost Planet, un magazine qui a accueilli dans ses pages la transformation du personnage Him en Warlock, Dr Strange ou encore des personnages beaucoup moins connus tels que Woodgod ou encore La légion de la Liberté, voire le Dominic Fortune de Chaykin.
C'est finalement dans Epic Illustrated (qui devait s'appeler Odyssey à l'origine, j'y reviendrai) le "pendant marvelien" si j'ose dire du magazine Heavy Metal (lui-même édition américaine de l'hexagonal Métal Hurlant, du moins dans un premier temps) que sera publiée Almuric.
Voilà pour le parcours éditorial ma foi pas banal des aventures du viriloïde Esau Cairn, téléporté sur la sauvage planète Almuric .... 

Avant de vous proposer la deuxième livraison de ses aventures je voudrais que nous nous arrêtions sur le lettrage de cette BD. 
Si le lettreur de la version originale (pas plus que la française ceci dit) n'est pas mentionné il n'en demeure pas moins que son travail est excellent & mérite notre attention ; mais surtout pour ce qui nous intéresse ici : l'éditeur de Tourcoing qui n'avait pas la réputation de soigner le lettrage de ses bandes dessinées y apporte pour le coup un soin tout particulier ; à tel titre qu'il est difficile de faire la différence entre l'édition originale et la sienne :
Cliquez
Sauf, assez inexplicablement pour les phylactères où l'on revient au lettrage mécanique bien connue des éditions Artima/Arédit.

Voilà pour la mise en perspective. [-_ô]
  

















Il va sans dire que pour lire les pages il faut cliquer dessus.

vendredi 8 avril 2016

Almuric (Robert E.Howard/Roy Thomas/Tim Conrad)

... J'aimerais vous présenter aujourd’hui et dans les prochains jours, une adaptation en bande dessinée peut-être moins connu d'une oeuvre du célèbre écrivain Robert Ervin Howard.
Il s'agit d'Almuric dans sa version française publiée dans le magazine EPIC par Artima/Arédit au début des années 1980.
Il s'agira des quatre livraisons parues dans les n°1 à 4 dudit magazine (qui a connu 12 numéros 1983-1985), j'accompagnerai ces épisodes d'un éclairage sur le roman qui a inspiré la BD et plus précisément sur sa création et sa publication) et sur le magazine EPIC Illustrated (la version originale de l'édition française) un magazine dont on peut dire qu'il était "en avance sur son temps". 
... À l'exception de son roman en partie autobiographique Le Rebelle (Post Oaks and Sand Roughs) Robert Ervin Howard n'avait au début de l'année 1934, jamais publié de roman.
C'est à ce moment-là qu'il reçut enfin un courrier d'Angleterre où 6 mois auparavant il avait envoyé un lot de nouvelles dans l'espoir de les faire paraître en recueil.
Denis Archer l'éditeur en question ne lui apportait cependant pas de bonnes nouvelles puisqu'en substance il expliquait qu'un roman serait plus facile à publier, les recueils de nouvelles rencontrant un "très fort préjugé" (Cf. Conan tome 2 - éditions Bragelonne sous la direction de Patrice Louinet).
Toutefois si Howard était prêt à écrire un roman d'environ 70000 à 75000 mots sa filiale, la Pawling & Ness Limited pourrait mettre en place un premier tirage de 5000 exemplaires.
Peu enthousiaste à l'idée de se mettre au travail pour un éditeur qui a mis 6 mois à lui répondre, Howard dans une lettre à August Derleth néanmoins déclare qu'"Evidemment, je ferai de mon mieux"
Selon Patrice Louinet (ibid) il se met au travail dès février 1934. 
Almuric, car il s'agit-là très probablement du roman que Robert E. Howard commença d'écrire pour l'éditeur Britannique fut abandonné à mi-parcours. Plus précisément Howard en avait écrit un premier jet complet et un second inachevé. Ce roman, toujours selon Patrice Louinet "cannibalisait" plusieurs scènes clés des nouvelles que le Texan avait envoyé en Angleterre en 1933.
Howard faisait tout ce qu'il pouvait pour rester dans l'esprit des nouvelles qui avaient plu à l'éditeur anglais.
Mais inexplicablement, le créateur de Conan s’arrêtera en cours de route et les deux fragments de son travail ne furent retrouvés qu’après sa mort (en juin 1936).
remanié et complété le roman paru finalement en trois livraison dans le pulp magazine Weird Tales (mai/juin-juillet/août 1939).
Dans sa préface à l'édition française d'Almuric, François Truchaud avance qu'il est probable que le roman a été terminé par Otis A. Kline agent littéraire depuis 1932 d'Howard (et par ailleurs lui-même auteur pour des pulp magazines), ou par Farnsworth Smith, le rédacteur en chef de Weird Tales, notamment les dernières lignes en forme de happy-end
D'autres avancent parfois le nom d'Otto Binder, scénariste notamment des aventure du Captain Marvel de Fawcett et co-créateur entre autres de Supergirl, et auteur également de S-F pour les pulp magazines
Si François Truchaud fait un parallèle avec les aventures de John Carter sur Barsoom (alias Mars), Patrice Louinet en fait un avec le cycle dit de Caspak, (qui aborde le thème du monde perdu) toujours d'Edgar Rice Burroughs.

... Après ce petit préambule place aux aventures d' Esau Cairn sur la planète Almuric .....