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Holy Terror, 25 ans après [Frank Miller]

« Holy Terror » est dédiée à Théo van Gogh, assassiné par un musulman à Amsterdam, en 2004.

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« Holy Terror » est un album écrit et dessiné par Frank Miller (FM), publié en septembre 2011 aux U.S.A. par l'éditeur (alors nouveau venu dans le milieu de la BD U.S) Legendary Comics™. 
            Imaginé juste après les attentats musulmans du 11 septembre 2001 comme une histoire où Batman aurait combattu Al-Qaïda, le projet sera finalement refusé (sans explications officielles) par DC Comics™. 
            Miller décide, par la force des choses, de modifier ses personnages principaux ainsi que le lieu où se déroule l'histoire, pour en faire une œuvre encore plus personnelle. 
            L'album (au format dit « à l'italienne ») s'ouvre in medias res sur la ville d’Empire City (qui aurait donc dû être Gotham dans la version destinée à être commercialisée par DC Comics™) avatar imaginaire de New York (comme le précise d'ailleurs FM dans Push the Wall, son autobiographie artistique). The Fixer (autrement dit Batman dans la version originale) poursuit Natalie Stack, un monte-en-l'air en costume de chat (qui aurait été nulle autre que la féline Catwoman, vous aviez deviné). Fidèle à son style, et à la relation qu’entretiennent les deux Gothamites - que n’a pas changée Miller pour caractériser ses propres personnages ; le scénariste & dessinateur les lancent dans un affrontement brutal à travers une chorégraphie nocturne, ce qui visiblement ne les empêche pas aussi de flirter
            Leur affrontement est cependant encore bien plus brutalement interrompu par une série d'attaques terroristes massive, et coordonnées, dans la ville d’Empire City
Des bombes artisanales remplies de clous et de lames de rasoir explosent, suivies - plus tard - par la destruction de monuments emblématiques, rappelant évidemment les attentats des terroristes musulmans du 11 septembre 2001. 
            Face au carnage aveugle, le Fixer et la cambrioleuse Natalie Stack alias Cat Buglar cessent leur rude parade nuptiale et s'allient immédiatement et naturellement pour éliminer la menace. Si Miller est en colère, il n’en oublie pas pour autant, comme on le voit, les règles du jeu qui régissent les histoires de super-héros. 
            Guidés par une rage pure, on le serait à moins (Frank Miller a vécu les attentats du 11 septembre 2001 au plus près de sa chair et de ses fenêtres, j'y reviendrai), nos deux héros remontent la piste d'une cellule terroriste d'Al-Qaïda profondément implantée dans les sous-sols de leur propre ville, sous une mosquée. Les dialogues s'effacent alors presque totalement au profit d'une longue suite d'exécutions expéditives. Eh oui, le Fixer est un vigilante ! Et il est en colère. 
            Le style graphique ultra-contrasté en noir et blanc, hérité de Sin City, parsemé de rares éclats de couleur (mais qu’on ne peut pas rater, et qui figurent symboliquement la violence, la vie, l’innocence, la beauté et le sang) tend vers une certaine théâtralité : voire une théâtralité certaine.
Une exagération des corps, figés ; qui s’achemine (souvent) vers le grotesque (le projet s’y prête). « Quiconque cherche dans mes travaux une représentation réaliste de quoi que ce soit fait fausse route » (FM in CB 12/04). Un clair-obscur radical en somme, fait de masse d’encre (noire) et de grands vides blancs donc, raturé. Un « brouillonnement », expressionniste, si vous me passez l'expression ! 
            Les planches montrent explicitement de façon gore les effets des armes chimiques et de la violence physique. Miller est très en colère, et je le comprends ! 
Pendant ce temps, The Fixer pénètre enfin dans le repaire souterrain des fanatiques musulmans (Cat Buglar en était prisonnière), il se fraye un chemin à coups de balles dum-dum et de grenades ; pour finalement détruire l'intégralité de la cellule d’Al-Qaïda. 

Happy End! (Enfin, pas tout à fait) 

Skrik (Le Cri) 
            Holy Terror est le hurlement munchien (si je puis dire) de Frank Miller. Cet album (auquel le résumé supra ne rend pas totalement justice (sic)) exprime l'angoisse existentielle du New-Yorkais, sa solitude, sa vulnérabilité et surtout son impuissance face au 11-Septembre. D’où le « brouillement », qui traduit donc, au travers de ce néologisme, une œuvre artistique bouillonnante et  « brouillonne ». 
 « On a l'impression que le 11-Septembre l'a définitivement fait basculer » dixit un ex-propriétaire de comic shop parisien, actuellement traducteur. 
            Effectivement, le 11-Septembre a probablement fait basculer de nombreuses personnes, en plus de Frank Miller. Ce constat, donné par un fin connaisseur de la BD américaine, 10 ans après les attentats de New York (en 2012) rend compte du déphasage complet d’un certain nombre d’individus devant ce meurtre de masse perpétré au nom d’Allah. Et c’est plutôt effrayant (Pas autant que l'élection d'un maire musulman à la tête de la Big Apple, cela dit). 
 
Mais de quoi « Holy Terror » est-elle le nom ? 
            « Holy Terror » est la concrétion d’un atavisme historique profondément américain : « la régénération par la violence » théorisé par Richard Slotkins, un historien et critique culturel américain, qui a démontré que le progrès, la justice et la résolution des crises passent inévitablement par une confrontation violente. C’est le « justicier solitaire », qui accomplit une violence thérapeutique (fictive). On est en terrain connu !
            Avant Slotkins, en 1893, l’historien américain Frederick Jackson Turner a divulgué une thèse audacieuse : l'identité, la démocratie et la rudesse américaine se sont forgées dans l'avancée permanente vers l'Ouest, ce qu’on appelle communément la Frontière (qui n’a rien à voir avec la frontière administrative – border). La Frontière (une idée, un mouvement géographique) donc, devient dès lors le creuset de l'américanité, forgée dans la rudesse et l'individualisme. On peut dire sans risquer de se tromper trop, que Richard Slotkin a complété F.J.Turner, en ajoutant que cette avancée, cette conquête plus précisément, s'est faite par un baptême du sang. Ce que personne ne contestera, je crois. Je précise néanmoins que ces théories et autres thèses concernent aujourd'hui, et en ce qui nous regard, la fiction. Contrairement à ce à quoi répond justement « Holy Terror ». 
Le 11-Septembre n'est en effet pas une fiction, et pas davantage les 2753 morts dans l'attentat. 
            Cet atavisme historique rencontre, en septembre 2001, une grille de lecture géopolitique radicale très connue (et souvent contestée, à tort) : Le Choc des civilisations1996, théorisée par Samuel Huntington ; où le professeur de science politique de l’université Harvard dit en substance, je cite : « Le problème fondamental pour l'Occident n'est pas l'intégrisme islamique. C'est l'Islam, une civilisation différente dont les populations sont convaincues de la supériorité de leur culture et obsédées par l'infériorité de leur puissance. ». Une grille de lecture, dont les attentats du 11-Septembre seront la sinistre mise en scène revancharde.  
            Sans le savoir, Huntington offre une nouvelle grammaire à l'atavisme de la Frontière : l'adversaire n'est plus le Peau-Rouge ou le hors-la-loi du western, c'est « l'Autre » civilisationnel. 
            Frank Miller avait d'ailleurs déjà, au moment de la sortie du film de Zack Snyder 300, l’adaptation de sa propre BD, montrer que s’il ne connaissait pas Huntington (ce dont je doute), il partageait au fond de lui la même vision du monde, je cite Miller : « Personne ne parle de cette barbarie du VIe siècle qu'ils représentent en réalité ». Cette « barbarie du VIe siècle » est l'illustration parfaite que décrit le Choc des civilisations de Samuel Huntington. Cette déclaration démontre que pour Miller, l'ennemi n'est pas un groupe politique moderne avec des revendications territoriales ou historiques (comme Al-Qaïda), mais une culture entière figée dans le passé et intrinsèquement incompatible avec la modernité occidentale. Ce qui n’est pas, soit dit en passant, une intuition ou une thèse marginale. Mais c'est en tout cas ce qu'on lui reprochera, alors que « Holy Terror » n'est pas aussi manichéenne que ce qu'on en dit. Il y a par ailleurs une scène, discrète - mais effrayante dans « Holy Terror » (infra) où une jeune fille rétorque à un jeune New-Yorkais que sa manière de vivre sera le futur (In Sha Allah), avant de se faire exploser ! 
 
De la macro-histoire américaine à une vie intime ou, le justicier traumatisé 
            Cependant Frank Miller a expérimenté intimement la « régénération par la violence » de Turner & Slotkins. 
            Fraîchement débarqué à New York de son Vermont natal à la fin des seventies, FM subit deux agressions, dont une fois sous la menace d'un couteau et d'une arme à feu. Il a raconté s'être alors senti totalement impuissant, paralysé par la peur. On le serait à moins ! 
Hanté par ces agressions et par la criminalité proliférante du New York des années 1970, Miller sublime son traumatisme en transformant Daredevil, une série de super-héros classique, en un polar noir, poisseux & violent, centré sur le quartier de Hell's Kitchen. Où il habite justement alors. Et où il résidera, un peu plus de 20 ans plus tard, lors de l’attaque des tours du World Trade Center. En train de mettre la dernière main à DK2
            Et je crois que ces deux agressions résonnent encore, 10 après dans The Dark Knight Returns1986. La société qui y est dépeinte est celle d’une ville dévorée par le crime, où la justice et la politique y sont impuissantes. La solution sera une réponse ultra-violente, quasi paramilitaire ; celle d’un vigilante. Un personnage qui vient justement, et directement de la Frontière. Et qui synthétise à lui seul la théorie de Richard Slotkins (et de FJT) : la « régénération par la violence ». Je répète : « la justice et la résolution des crises passent inévitablement par une confrontation violente » (mais fictive, imaginaire) dixit Slotkins himself
            Miller a, si mes souvenirs sont bons, explicitement admis en entretien, que le traumatisme de s'être fait braquer à New York - à la fin des années 1970 - était le carburant principal qui lui a permis de comprendre la rage de Batman et de réinventer le personnage. Oorah ! 
            En 2001, il fait montre d’une constance psychologique et créative : sa ville est agressée par des terroristes musulmans ; il ressent la même impuissance, la même peur qu’en 1978, il crée « Holy Terror » ! Ou comment le mythe fondateur de l'Amérique s'est métastasé à travers les siècles pour guider (encore une fois) le pinceau de Frank Miller face à ses propres traumatismes. 
            Je disais, dans le résumé de « Holy Terror », que « Miller a vécu les attentats du 11 septembre 2001 au plus près de sa chair et de ses fenêtres », en effet FM venait de déménagé à Hell’s Kitchen comme je l'ai dit, et il y habitait lorsque que les deux avions détournés par des terroristes musulmans ont heurté les deux tours du WTC
            Il a raconté avoir vu, depuis les fenêtres de son appartement, les avions s'écraser et des personnes sauter des tours. En outre, dans les jours et les semaines qui ont suivi l'attentat, les vents ont rabattu l'épaisse fumée âcre, la poussière de béton, d'amiante et de combustion des ruines vers le nord. Hell's Kitchen a été plongé pendant longtemps dans cette odeur persistante de désastre, rendant l'air difficilement respirable (dans tous les sens du terme). 
             Ce choc d'une violence inouïe l'a plongé dans un état de stress post-traumatique aigu. Ne parvenant pas à gérer cette anxiété et cette impuissance, il a utilisé l'alcool comme une forme d'automédication massive pour anesthésier sa terreur et sa colère (le terrain était propice). Dans sa chair et de ses fenêtres ! Dans le documentaire de 2024 qui lui est consacré, Frank Miller: American Genius, il confie qu'il vivait alors dans un état de peur constant. Un traumatisme que tous ceux qui l'ont conspué n'ont sûrement jamais ressenti ! 
            D’où la réactivation de ce logiciel historique dont nous avons parlé, à travers ses bandes dessinées : The dark Knight Returns (1987), & donc 
« Holy Terror » (2011) ; sans oublier The Dark Knight Strikes Again (2001) qui est aussi - mais plus symboliquement cependant que « Holy Terror », une histoire du 11-Septembre. 
La moraline casse-t-elle des briques !?
            Certes non, mais elle casse les couilles.
Je m'explique, « Holy Terror » est un chef-d’œuvre au même titre que The Dark Knight Returns ou Sin City par exemple. Ce qui l'empêche d'être apprécié à sa juste valeur c'est la moraline, la moraline de ces gens qui dénient à Frank Miller d'être en colère, qui font le procès d'une bande dessinée, et oublient les presque 3000 victimes du 11-Septembre. Pour qui il est plus important de montrer sa vertu, et de minimiser ce qui s'est passé à New-York, que d'applaudir et le courage, et la ténacité, et le talent de Frank Miller.
Ce n'est pas mon cas.
            J'aime « Holy Terror », j'approuve totalement ce que cette histoire décrit, et j'aime comment elle le fait. On dit que Miller s'est repenti, j'engage ceux qui le pensent à bien le lire ou à bine l'écouter. Oorah!   

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