jeudi 20 juin 2013

Panther's Rage

En voici un nouvel exemple.
La seul raison d'être d'un être, c'est d'être.
Henri Laborit

L'espèce humaine tout comme les cellules, les organismes, les classes sociales se régulent dans le seul but de permettre leur propre survie. Chaque niveau d'organisation : cellules, organismes vivants, éditeurs est un système régulé qui devient par la force des choses - c'est-à-dire l'information (ici entendue comme le contenu de ce qui est échangé avec le monde extérieur d'un niveau d'organisation donné) - un servomécanisme. Autrement dit une commande qui intervient sur la boucle de rétroaction pour en modifier la valeur.

Henri Laborit : pour quoi vous dire (1996)
Chaque niveau d'organisation constitue les éléments de l'ensemble qui l'englobe. On peut aller ainsi de l'atome à l'espèce humaine. Or chaque niveau d'organisation présente un fonctionnement qui dépend du niveau qui l'englobe, et le fonctionnement de chacun d'eux concourt au fonctionnement de cet ensemble. 
En retour le fonctionnement de l'ensemble, s'il maintien harmonieusement la structure de cet ensemble, protégera la structure de tous les autres niveaux d'organisation englobés.   
L'Inattendu n°1
La grille de lecture proposée ici par Henri Laborit permet de mieux comprendre l'émergence des comic books dit relevant, et pourquoi une série comme Black Panther voit le jour, ou du moins occupe la place principale d'une revue à un moment donné
Encore faut-il savoir que l'occupation de l'espace (fut-il celui du rayonnage des épiceries ou des librairies) n'est fait que pour en tirer profit. Le profit étant la base, le moyen de dominer les autres, et de maintenir sa structure.
Ainsi Henri Laborit explique-t-il que des individus qui se trouvent sur un même territoire qui contient un certains nombre de gratifications (personnes, objets) vont s'affronter pour les obtenir.  
Car précise-t-il, nous ne sommes que recherche de la satisfaction, de la récompense et du plaisir.
Précision supplémentaire, le professeur Laborit affirme que la notion (et non pas l'instinct) de propriété est la source de la guerre et qu'il est le fruit d'un apprentissage. 
Une guerre (économique) que livre Marvel à son principal rival et Distingué Concurrent, et une guerre plus conventionnelle (mais bien plus extra-ordinaire) que livrera T'Challa face à Killmonger, l’usurpateur. 
Si le retour de T'Challa dans son royaume le met face à des ennemis : ceux qui vous haïssent et veulent vous tuer, et à des adversaires : ceux qui vous aiment et veulent vous transformer ; ce retour met également au jour un tiraillement, incarné entre sa petite amie Américaine et les membres de sa suite, ainsi que par les gens du peuple.

En 1803 Jefferson, le président des Etats-unis d'Amérique inaugure l'aventure impériale de son pays en achetant la Louisiane. Mais ce que ne savent pas les Américains, c'est qu'à l'embouchure du Mississippi s'est développée une ville pour le moins bigarrée : New Orleans.
Mélange de culture française et espagnole, la vile est peuplée d'Indiens, de Français, d'Espagnols, d'Allemands, d'Acadiens et d'esclaves Africains. 
Ces derniers jouissaient d'une liberté bien plus grande avant l'achat qu'ils n'en auront pendant bien longtemps sous le régime américain. Ils avaient notamment le droit de se réunir le dimanche pour le marché et pour le culte. Entre le XVIIIe et les années 1840 la place Congo à la Nouvelle-Orléans va inventer une culture afro-américaine unique qui donnera naissance au jazz, mais aussi au funk et même au rock' n' roll.
L'une des caractéristiques des musiques du jazz est d'avoir accompli un processus syncrétique (des éléments africains résiduels pratiqués dans un nouveau milieu) mais une autre caractéristiques est que cette musique est aussi le résultat d'un traumatisme : la déportation et l'esclavage. 
En cela les musiques du jazz expriment "des tensions non résolues et des blessures non refermées" (Free jazz Black power - 1971 - P. Carles & J-L Comolli). Si depuis 1964 la ségrégation a été bannie, il n'en demeure pas moins que le Mouvement des droits civiques à largement occupé le devant de la scène politique durant les sixties, et les mouvements de protestation ont pris une ampleur dans certains cas révolutionnaire voire insurrectionnelle.
Sans parler de ségrégation, le super-héros Noir au début des années 70 est un personnage plutôt rare (et ne parlons pas des Amérindiens). Sauf dans les pages d'Action Jungle où tout le casting est composé de personnages Noirs.
Coal Tiger par Jack Kirby
Alors même si T'Challa n'est pas un Afro-Américain, mais bien un souverain Africain, il est le fruit du déterminisme de son auteur Don McGreggor (l'homme est un tout indissociable de son milieu) et donc forcément de l'époque durant laquelle ses aventures voient le jour : le début des années 70 (ainsi peut-on voir brièvement au cours d'un épisode T'Challa dans une tenue qui rappelle celle d'Isaac Hayes au concert de Wattstax) ; ce n'est pas un hasard si j'ai cité l'ouvrage Free jazz Black power paru au début des années 70. 
Mais rassurez-vous, Black Panther n'est pas le seul personnage dans ce cas que l'on voit apparaître au cours des douze numéros que dure Panther' Rage, et heureusement en un sens car comme on le sait l'action naît du conflit des personnages et de l'évolution de leurs intérêts ou de leurs désirs, et dés lors on ne peut être que confiant sur le contenu de cette histoire qui de fait ne laissera apparaître aucun temps mort (contrairement aux personnages qui peuvent passer de vie à trépas car : "Tous les espoirs sont permis à l'homme même celui de disparaître", comme le disait fort justement Jean Rostand). 
Ceci dit T'Challa aurait pu agir de façon analogique plutôt que digitale, mais il est comme son scénariste (et comme chacun d'entre nous) déterminé par sa niche sociale (dans son cas, souverain d'un Etat, héritage, super-héros, etc..), et tout comme nous il finit tout aussi absurdement par dépendre de choses qui dépendent de lui.
Les deux cases (ci-dessus) extraites de la version française (L'Inattendu n°1, 1975) de Panther's Rage donnent un bon aperçu de ce qui attend T'Challa. L'aventure concoctée par Don McGregor (qui était à l'époque relecteur chez Marvel après un passage chez Warren Publishing) à été réalisé dans la perspective d'en faire un graphic novel (c'est-à-dire l'équivalent d'un album franco-belge ; ce qu'il fera par exemple avec Sabre en 1978 chez Eclipse Comics). Concrètement cela veut dire que les 12 numéros que dure cette aventure, même s'ils ont paru en livraison bimestriel, ne font qu'un. 
Le point de départ (Jungle Action #6) de cette aventure est le retour du souverain Africain chez lui, au Wakanda (une volonté éditoriale) après quelque temps passé aux U.S.A.
Don McGregor a d'abord envisagé de terminer chaque épisode par un cliffhanger, il avait dans l'idée de concevoir Panther' Rage comme un serial de la Republic mais une parution tous les deux mois ne convenait pas pour ce genre de dispositif scénaristique. 
Par contre cette parution bimestrielle a contraint l'auteur à ne laisser aucun des personnages absent de la scène, afin qu'on ne les oublie pas, ce qui a pour résultat de donner une belle épaisseur psychologique à chacun d'entre eux, puisque le scénariste devait inventer des relations entre eux pour qu'ils aient une bonne raison de se trouver là où il les mettait.
Billy Graham
Plusieurs artistes vont se succéder sur le titre durant cette première aventure (Action Jungle #06 à #17) : Gil Kane (principalement aux couvertures), Rick Buckler, Klaus Janson (à l'encrage), mais c'est avec Billy Graham que le dessin acquière une dimension particulière, surtout lorsqu'il est encré par Dan Green.
Il devient ruptile (terme de botanique qui signifie expansion d'un organisme qui explose sous la pression de sa propre énergie).
Et si la tendance dure des scénarios actuels est de favoriser l’ellipse et la décompression, avec Don McGregor il n'est est rien : les récitatifs sont omniprésents et abondants mais jamais redondants, ce qui pourra surprendre un jeune lecteur du XXIe siècle.[-_ô]   
Comme on peut le voir sur cette superbe couverture de Gil Kane La Panthère Noire ne s'ennuie pas, et nous non plus. 
Reste que le titre ne fait pas d'étincelles en terme de vente à l'époque, même s'il touche un lectorat plus âgé que la moyenne des parutions de l'éditeur, en l’occurrence ici, celui des colleges (Cf. Comic Book Artist #6) se souviendra Don McGregor.

Alors si vous voulez savoir comment T'Challa aka Black Panther composera avec le déterminisme qui est le sien, et s'il arrivera à être quelqu'un à partir de ce que les autres ont voulu faire de lui (notre lot à tous) ; il ne vous reste plus qu'à lire ces douze numéros sans tarder.
Et si vous voulez simplement passer un bon moment et voir Don McGregor peindre un nouveau tableau avec des tubes de peinture que l'on est loin d'avoir vidés même si Homère les utilisait déjà, cette aventure est aussi faite pour vous.

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