mercredi 4 juin 2014

SAHELISTAN \ Samuel Laurent

Samuel Laurent travaille pour des entreprises ou des investisseurs privés qui souhaitent s’implanter dans des zones à risques, souvent au Moyen-Orient ou en Afrique
En février 2012 il se trouve en Lybie pour voir si des coentreprises (joint ventures) démarrées entre Kadhafi, qui venait d’être tué, et des investisseurs privés, qui avaient quitté le pays, pouvaient être reprises à moyen terme.
Un métier à risques sans nul doute, mais Samuel Laurent semble avoir très tôt fait le choix de l’aventure et du risque. 
À 16 ans il quitte la France pour l’Asie du Sud Est, où il se retrouvera plongé au cœur d’une guerre qui oppose la junte militaire de Rangoon à la guérilla Karen. Il ralliera cette dernière les armes à la main. 
Pendant prés de quatre ans il partagera sa vie entre la Birmanie et le Cambodge
Blessé à la jambe lors d’une embuscade tendue par la SLORC, c’est-à-dire les militaires de Rangoon, il est accueilli à Hong- Kong pour sa convalescence par des amis chinois qui lui proposent alors de travailler pour une société d’investissement locale. Après trois ans il quitte la colonie britannique et poursuit son activité dans plusieurs pays arabes. 
Au fil des ans Samuel Laurent s’y constitue un réseau extrêmement fiable sur lequel il peut s’appuyer pour obtenir des informations et entrer en contact avec des personnes plus ou moins accessibles. 
Or, donc après un an passé en Lybie pour son travail Samuel Laurent décide de publier, en marge de son activité, un livre sur la situation libyenne après la chute du colonel Kadhafi : Sahelistan (édition Le Seuil – 2013).
Et le constat est dramatique.
 « Voici l’histoire d’un périple qui devait rester confidentiel, au même titre que toutes mes missions précédentes. Mais face à ce que j’ai découvert, le silence n’était plus une option… » Dépêché en Libye au début de l’année 2012 par un groupe d’investisseurs asiatiques, Samuel Laurent a pour mission de parcourir le pays afin d’évaluer les risques et les opportunités de cette révolution. Il découvre alors une nation à l’agonie, rongée par la violence et l’anarchie. Les brigades se disputent le pouvoir avec une férocité inouïe, en toute impunité. Les Noirs sont massacrés dans l’indifférence générale, tandis que les tribus arabes se déchirent pour des rancunes immémoriales. Al Qaida s’implante en plusieurs endroits. Et la Libye devient le nouvel eldorado des trafiquants. Pourtant, au mépris de tous les dangers, cet intrépide voyageur choisit de s’enfoncer plus avant, dans le désert du Sud et les bastions jihadistes de l’Est, à la rencontre des groupes surarmés qui contrôlent ces zones où le mot de frontière n’a guère de sens. Les interviews qu’il recueille, plus stupéfiantes les unes que les autres, donnent pour la première fois la parole à ceux qui ont ouvertement choisi de défier l’Occident. Elles permettent de comprendre les véritables raisons de la crise qui désormais embrase toute la région. Comme on l’a déjà vu au Mali, l’intervention militaire de la France en Libye a bel et bien ouvert la boîte de Pandore : une vaste zone du Sahara, communément appelée le « Sahelistan », se trouve désormais aux mains de ceux-là mêmes qui ont juré notre perte… 
Un essai extrêmement intéressant et qui de surcroît est écrit avec beaucoup de talent ; Samuel Laurent alterne avec brio descriptions de ce qui se déroule sous ses yeux, analyses des faits, le tout entrecoupé d'entretiens avec des personnes dont on entend très peu la parole.
Je vous propose, pour peut-être vous faire une idée plus précise de l’ouvrage son avant-propos : 


Avant-propos 

Mon premier voyage en Libye date du mois de février 2012. Je m’y suis rendu à la demande d’une entreprise asiatique qui souhaitait prendre pied sur ce marché vierge et potentiellement très lucratif. Mes clients voulaient obtenir des informations sur les besoins du pays, les progrès de la reconstruction et le niveau de sécurité qui prévalait sur place. Rien d’inhabituel jusque-là, puisque j’effectue des missions de ce type depuis des années… Mon travail est périlleux et atypique. Je conseille des investisseurs désireux de parier sur les régions dites « sensibles » : des pays hors la loi, ravagés par la guerre ou par l’insécurité, que la plupart des entreprises délaissent au nom du principe de précaution. On m’utilise comme une sorte d’éclaireur, afin de prendre le pouls et la température du terrain. Mon objectif est de répondre aux questions les plus essentielles : mes clients peuvent-ils envoyer des équipes sur place ? Peut-on circuler ? Peut-on y faire séjourner des expatriés, même aguerris, sans risque évident de kidnapping ou d’assassinat ? Qui contrôle la zone, si tant est qu’elle soit contrôlée par quelqu’un ? Peut-on négocier et « travailler » avec les chefs de guerre locaux pour assurer la sécurité du personnel, des marchandises ou des installations ? Avant la Libye, ces missions de reconnaissance m’ont déjà conduit en Irak, au Yémen, en Somalie ou encore au Congo et au Nigeria, pour ne citer que ces pays… Le risque est élevé, mais la récompense est à la mesure du danger encouru : pour mes employeurs, des opportunités financières souvent considérables. Pour moi, la satisfaction d’explorer des zones où plus personne n’ose s’aventurer depuis bien longtemps. Souvent par crainte d’une seule et unique organisation, qui peut prendre différents visages et différents noms : al-Qaïda. Mes relations avec l’islamisme radical sont complexes et ne datent pas d’hier. À la différence des « spécialistes » qui l’étudient depuis leur bureau ou leur chaire d’université, je n’ai jamais publié aucun écrit sur le sujet. Et pour cause. Mes activités nécessitent une totale discrétion, à la fois pour protéger les intérêts de mes employeurs et pour assurer ma propre sécurité. Mais on ne s’informe jamais mieux que dans l’ombre et dans le silence : au fil du temps, j’ai tissé des liens étroits avec un grand nombre de ces « jihadistes » qui défraient aujourd’hui la chronique, et j’ose même dire que j’entretiens avec certains d’entre eux une familiarité dont je ne rougis pas. Le travail de terrain gomme les a priori et les idées reçues. Tandis que nos deux mondes s’affrontent avec une violence inouïe, ma vie « de l’autre coté du miroir », souvent en immersion totale, m’a permis de mieux comprendre ces guerriers de l’Islam et leur vision du monde, parfois moins manichéenne et plus cohérente que nos responsables politiques aimeraient le croire. Depuis le début de la guerre en Libye, l’influence d’al-Qaïda dans ce pays a constamment été minimisée par la presse internationale, bien qu’elle n’ait jamais cessé d’y croître. Il faudra attendre la mort tragique de l’ambassadeur Stevens à Benghazi, à l’automne 2012, et l’opération militaire française au Mali du début 2013, pour que ce sujet commence à être abordé, trop tard et toujours trop timidement. Pourtant, l’omertà qui entoure la prolifération des islamistes radicaux à travers le pays ne représente qu’un mensonge parmi d’autres, noyé dans l’océan de manipulations et de contre-vérités qui caractérisent cette révolution. Je me suis rendu sur place pour une mission que je pensais banale et, somme toute, plutôt facile. Mais, dans la poussière et les fusillades, j’ai découvert une réalité aux antipodes de ce que la presse voulait bien nous montrer. Les progrès enregistrés depuis l’exécution de Mouammar Kadhafi sont inexistants. Al-Qaïda et Aqmi prennent possession de villes, voire de régions entières. La criminalité et le trafic de drogue se développent à une vitesse exponentielle, tout comme les guerres de clans et le racisme de plus en plus meurtrier dont sont victimes les tribus noires du pays. Autant de drames soigneusement passés sous silence par nos médias, un peu embarrassés par leur enthousiasme disproportionné durant les premiers mois du conflit. Voici donc l’histoire d’un périple qui devait rester confidentiel, au même titre que toutes mes missions précédentes. Mais face à ce que j’ai découvert, le silence n’était plus une option. Ce livre constitue un témoignage à la fois unique et nécessaire, pour comprendre la crise qui s’étend maintenant dans toute la moitié nord du continent africain, et pour que demeure une trace de l’irresponsabilité de nos dirigeants. La guerre de Libye ne devait ressembler à aucune autre. En intervenant contre les troupes du colonel Kadhafi, la France et le reste de la coalition apportaient leur aide à une population en danger, qui souhaitait instaurer la démocratie sur son propre sol. Rien de plus. Pas de calcul mercantile ou stratégique destiné à promouvoir nos intérêts dans la région. Juste un prétendu « devoir d’ingérence », mis en avant par notre président et certains de ses conseillers. Cette opération décidée à la hâte ne devait prendre que quelques semaines. Au lieu de cela, la guerre durera plus de huit mois. Dans un grand nombre de régions, la résistance farouche des habitants va plonger les stratèges et les analystes européens dans une profonde perplexité. Leurs prévisions trop optimistes, tout comme les nombreuses erreurs politiques et stratégiques qui vont suivre, se fondent en effet sur une totale méconnaissance de ce pays, coupé du monde extérieur depuis plus de quarante ans. L’événement qui marquera le terme de notre engagement n’a, lui non plus, rien de très glorieux. Le 20 octobre 2011, des avions français bombarderont le convoi de Kadhafi alors qu’il tentait de quitter la ville de Syrte, livrant un vieillard hébété par la peur, réfugié au fond d’une bouche d’égout, aux mains d’une foule hystérique qui exposera son cadavre pendant plus d’une semaine dans un frigo de Misrata. Certains diront que de tels excès sont inhérents à toutes les guerres. Mais cette guerre, elle, s’emballe et ne s’arrête pas. Plus d’un an et demi après les déclarations triomphales de Nicolas Sarkozy sur la « victoire du droit contre la tyrannie », la Libye s’enfonce dans une inextricable spirale de violence, et c’est maintenant toute la région qui s’embrase. La menace terroriste gagne du terrain. Et l’opération Serval engagée par François Hollande génère déjà bien plus de problèmes qu’elle n’en résout… La « révolution » libyenne se solde aujourd’hui par un échec retentissant : meurtres, règlements de comptes, tortures, arrestations arbitraires, viols, massacres, pour ne pas dire génocide à l’encontre des Africains et des tribus noires du pays, présence massive d’Aqmi dans le Sud, implantation d’al-Qaïda en Cyrénaïque, trafic de drogue, trafic d’armes et déstabilisation régionale… Voilà un résumé malheureusement très objectif des maux qui affligent la Libye, plus de deux ans après le début du conflit. C’est une nation en lambeaux, disloquée et plus fragile que jamais, pleine de violence et de dangers, qu’on nous cache depuis maintenant des mois. Cet échec, les responsables occidentaux voudraient l’oublier. Alors à force de silence et de black-out médiatique, on espère que le problème finira par disparaître de lui-même. La Libye ressemble à un pays mort qui se décompose lentement, en silence, loin des caméras de télévision et des regards embarrassés de nos dirigeants. Mais jusqu’à quand ? Combien de temps pourrons-nous supporter la proximité d’un cadavre à nos portes ? La Somalie perturbe le trafic maritime jusqu’à trois mille kilomètres de ses côtes, impacte le prix du pétrole, alimente le terrorisme international et « métastase » son instabilité au Kenya, au Yémen, en Éthiopie et même jusqu’en Ouganda ! Son pouvoir de nuisance dépasse l’entendement. Qu’en sera-t-il avec un pays aussi proche de nous que la Libye, lorsqu’il tombera définitivement aux mains d’Aqmi, d’al-Qaïda et de bandes armées totalement incontrôlables ? Quel sera l’impact de ce nouveau far west méditerranéen sur l’Europe et l’Afrique ? Pour notre plus grand malheur, nous disposons déjà d’un embryon de réponse… En effet, l’invasion du Nord-Mali par les groupes islamistes, survenue en 2012, est une conséquence directe de la guerre en Libye. Elle n’aurait jamais pu avoir lieu sans les armes, les véhicules et les munitions libyennes qui affluent en masse à travers le Sahara depuis le début de la révolution, avec la complicité des brigades que l’Occident a naïvement soutenues. Les gigantesques stocks militaires de Kadhafi sont désormais à vendre, et al-Qaïda utilise les milliards de la drogue pour se les approprier. En termes de quantité et de sophistication, les jihadistes du Sahel disposent désormais d’un arsenal presque illimité pour étendre leur zone d’influence. Mokhtar Belmokhtar, ancien émir d’Aqmi et principal artisan de la chute de Tombouctou, expliquera d’ailleurs que « la révolution libyenne représente une véritable bénédiction pour al-Qaïda ! ». Mais les armes ne constituent qu’une partie du problème. Il y a aussi l’argent. Grâce à l’intervention occidentale en Libye, Aqmi et les autres mouvements jihadistes du Nord-Mali deviennent chaque jour plus riches. Les nouvelles routes de contrebande ouvertes à travers le désert en direction de Tripoli, de Zintan ou de Benghazi leur permettent d’acheminer la drogue vers l’Europe plus vite et moins cher qu’auparavant : un bonus de plusieurs dizaines de millions d’euros annuels qui leur donne l’occasion d’acheter plus d’équipement, mais aussi de recruter davantage d’hommes, notamment dans les camps du Polisario et en Afrique subsaharienne. Plus d’argent, plus d’armes et plus de soldats… La faillite de cette révolution libyenne a transformé Aqmi en une véritable « armée du Sahel », capable de prendre et de conserver des régions entières, au nez et à la barbe de la communauté internationale. Si la guerre menée par l’Otan a conféré suffisamment de moyens aux islamistes pour s’emparer « officiellement » du Nord-Mali, leurs positions se sont également renforcées dans plusieurs pays limitrophes. Le Niger peine désormais à garder le contrôle de son territoire, à partir de la ville d’Agadez. Les narco-terroristes d’Aqmi, qui sillonnent de plus en plus fréquemment la zone pour entrer en Libye, avec un armement et des moyens bien supérieurs à ceux des soldats de Niamey, font craindre une extension du problème malien au nord du Niger. La Mauritanie, elle aussi, a été désignée le 6 décembre 2012 comme une « cible directe » par Ahmed Telmoussi, émir de la brigade « Oussama ben Laden » au sein du Mujao. Le même mois, Mokhtar Belmokhtar, quant à lui, a créé une nouvelle organisation jihadiste. Il souhaite maintenant étendre ses activités jusqu’au Tchad ! La zone d’influence des terroristes couvre désormais une surface plus grande que l’Europe occidentale tout entière. Comme nous le verrons tout au long de ce livre, la population libyenne vit aujourd’hui dans un climat de peur et de violence permanent. Benghazi a enterré dix-huit responsables de la sécurité publique durant l’année 2012, exécutés de façons diverses et variées pour des motifs souvent difficiles à élucider. Et la situation n’est guère plus brillante dans les autres villes du pays. Certaines continuent même d’être bombardées par des brigades qui n’obéissent à personne, plus d’un an après la fin de la guerre ! Les forces gouvernementales agissent en toute impunité, tels des bandits de grand chemin, ouvrant le feu sur des civils et allant jusqu’à menacer de faire exploser un hôtel de la capitale si leurs revendications n’étaient pas entendues1. Les tristes exemples du chaos qui s’étend à travers le pays peuvent être multipliés à l’infini… L’Europe et l’Occident sont loin de sortir indemnes de cette crise. Au mois de septembre 2012, les émeutes de Benghazi et le meurtre de l’ambassadeur américain vont mettre en lumière l’omniprésence des groupes islamistes, voire ouvertement terroristes, dans cette partie de la Libye. Ansar al-Charia, l’organisation proche d’al-Qaïda désignée comme responsable des événements par Washington, a été expulsée de la ville dans les jours qui ont suivi l’attaque. Mais elle prospère désormais dans les montagnes inaccessibles du nord-est, en compagnie d’autres groupes jihadistes qui s’y abritaient déjà. Leur discrétion actuelle s’explique par le fait que l’État libyen ne dispose pas du moindre soldat dans cette région, qui leur est désormais totalement acquise. Quand Tripoli décidera de donner un coup de pied dans la fourmilière, la riposte des jihadistes sera brutale. La plupart de ces hommes ont combattu en Libye, mais aussi en Afghanistan, en Irak et en Syrie, soudés autour d’une foi et d’une conviction absolument inébranlables. Faible et désorganisée, la toute nouvelle armée libyenne aura beaucoup de mal à triompher de tels adversaires. Ce livre tente de rétablir un certain nombre de vérités, trop souvent manipulées depuis plus de deux ans. Cette guerre a ravagé les populations qu’elle prétendait défendre et, aujourd’hui, elle menace de précipiter plusieurs pays africains dans un conflit aux conséquences incalculables. Voici donc le résultat d’une enquête longue et souvent dangereuse, qui met en lumière une autre révolution et une autre Libye, toutes deux très éloignées de ce que nous montrent les journalistes et les caméras de télévision. Elle permet aussi de comprendre les causes, les risques et les éventuelles conséquences de l’intervention française au Mali. 

Note 1. Ashraf Abdelwahad, « Rixos Hotel Threatened by SSC over fighting in Brak », Libya Herald, Tripoli, 21 septembre 2012.

(À suivre ..... )

1 commentaire:

  1. tissu de mensonges
    http://www.liberation.fr/monde/2014/12/21/samuel-laurent-attentat-a-la-rigueur_1168382

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