mercredi 31 août 2016

Sans mobile apparent (Ed McBain/Philippe Labro)

…. Adaptation d’un roman d’Ed McBain, le romancier qui a fait d’un commissariat le personnage principal d’une série de romans, quelqu’un sans qui le paysage culturel occidental ne serait peut-être pas ce qu’il est (Pour en savoir +), sans rire, Sans mobile apparent (1971) a été réalisé par Philippe Labro. 
Labro, véritable couteau suisse du divertissement, tantôt journaliste, écrivain, parolier, prescripteur culturel ou encore programmateur d’une grande station de radio avant d’en prendre le vice-présidence, et j’en passe, s’adjoint ici la collaboration de Jacques Lanzmann, un homme forgé au même éclectisme que lui, pour écrire le scénario et les dialogues du film à partir du roman Dix plus un (Ten plus one). 

Sur un scénario que je trouve très astucieux – même si une fois le film terminé il paraît très simple, ce qui est souvent le cas avec les meilleurs idées – Philippe Labro tente dirait-on, une réalisation originale malheureusement un poil plombée par une direction d’acteurs qui suscite bien trop de distance avec son sujet.
Bien évidemment je ne peux que deviner, mais la présence d’un nombre conséquent (en regard de la totalité de la distribution) d’acteurs et d’actrices au jeu très « froid », voire très désincarné ; de certains décors dont on les voit pour ce qu’ils sont c’est-à-dire des décors, ou de scènes qui font plus penser à des photographies posées, tout cela me laisse penser que cette « minéralité » - et la photographie de Jean Penzer accentue encore cet aspect, que cette froideur donc a été voulue par Labro. 
Jusqu'au caractère de l’inspecteur Carella (Jean-Louis Trintignant) dont les silences et les « absences » renforcent cette impression d’assister à un film qui montre ce qu’il est : une mise en scène. 

Cela dit, compte tenu du scénario, il y a peut-être chez Philippe Labro l’idée de draper son film d’une forme qui rappelle l’un des aspects dudit scénario.
Labro au boulot
Reste qu’après avoir vu Sans mobile apparent j’ai appris que Philippe Labro, qui entretenait d’excellents rapports avec Jean-Pierre Melville, a été en contact avec lui durant toute la durée du tournage et que ce dernier lui aurait prodigué quelques conseils. 
Et en effet, on retrouve peu ou prou une atmosphère « melvillienne » si je puis dire dans ce long-métrage. 

…. Sans mobile apparent est un film que l’on peut néanmoins voir, nonobstant cette minéralité qui me semble jouer contre son camp, au moins pour l’étrangeté qui justement s’en dégage (et pour son scénario plutôt futé).

mardi 30 août 2016

L'homme qui mit fin à l'histoire (Ken Liu)

... Court roman extrêmement brillant, L'Homme qui mit fin à l'histoire réussit la gageure de réunir fond et forme comme il m'a été peu donné de le lire jusqu'à maintenant.
Couverture (magnifique) d'Aurélien Police
Futur proche. 
Deux scientifiques mettent au point un procédé révolutionnaire permettant de retourner dans le passé. Une seule et unique fois par période visitée, pour une seule et unique personne, et sans aucune possibilité pour l'observateur d'interférer avec l'objet de son observation. Une révolution qui promet la vérité sur les périodes les plus obscures de l'histoire humaine. Plus de mensonges. Plus de secrets d'État. 
En un peu plus d'une centaine de pages, traduites par Pierre-Paul Durastanti, Ken Liu explore un moment de l'histoire contemporaine - pas forcément très connu - grâce à une version du voyage dans le temps très originale. Un moyen qui n'est d'ailleurs pas qu'original, il ne s'agit pas ici de produire de l'effet pour le simple fait d'en produire, mais participe à l'herméneutique dont chacun peut faire usage.

Véritable page turner, ce roman paru dans la collection du Belial' à l'intitulé très programmatique : Une Heure-lumière, remue les méninges bien plus longtemps qu'il ne faut de temps pour le lire.
L'une des plus belle lecture de mon année, émotions fortes et expansion cognitive assurées !

.... Ken Liu m'a si favorablement impressionné, que j'ai immédiatement enchaîné sur son recueil de nouvelles - La Ménagerie de papier - paru chez le même éditeur ; et les premières que j'ai lues confirment ma première impression : Ken Liu est un sacrément bon écrivain ! 

lundi 29 août 2016

BLACK SCIENCE 1 à 3 (R.Remender/M.Scalera/D.White)


BLACK SCIENCE  
Scénario: Rick Remender/Dessin: Matteo Scalera/Couleurs : Dean White/Traduction : Benjamin Rivière/Lettrage : Laurence Hingray & Christophe Semal - Studio Myrtille/Éditeur : Urban Comics 

Grant McKay, fondateur de la Ligue Anarchiste Scientifique, a accompli l’impensable en créant le Pilier, un artefact capable de plier les arcanes de la Science Interdite à sa volonté et offrant à l’humanité la possibilité de voyager à travers les dimensions.  
…. Les histoires de fantômes ne sont pas plus faites pour les fantômes que les histoires de science-fiction pour les scientifiques. Et c’est tant mieux puisque le « Pilier », invention scientifique de la série Black Science, tient plus du McGuffin hitchcockien que de la science, même la plus prospective jamais envisagée. Série d’aventures échevelées donc, Black Science avant même de m’évoquer la série télévisée Sliders, les mondes parallèles m’a remémoré Au cœur du temps (The Time Tunnel/1966-1967), jusque dans le logo utilisé par l’équipe de Grant McKay qui semble pasticher le célèbre tunnel. 

Ce n’est d’ailleurs pas la seule ressemblance que la nouvelle série de Rick Remender semble partager. Certains personnages m’ont fait penser à ceux du dessin animé Captain Flam, d’autres singeaient le design des chevaux cybernétiques de Galaxy Rangers (un autre dessin animé) ; voir le rapace espion des Silverhawks, toujours dans le domaine de l’animation. 

À croire que Remender et son dessinateur, Matteo Scalera, veulent instiller la perméabilité des dimensions jusque dans le domaine de l’imaginaire, en allant piocher ici et là des artefacts culturels capables de donner cette impression. 

Une idée plutôt astucieuse.
Et Black Science n’en manque pas. 

 …. Malheureusement Rick Remender a aussi décidé semble-t-il, de lester tous ses personnages ou presque, d’une charges de remords, de regrets et de culpabilité, en un mot d’un pathos quasi pathologique ; et de les laisser l’exprimer dans des récitatifs consécutifs dont la durée excède ce que je suis humainement capable de supporter (toutes choses égales par ailleurs). [-_ô] 
À tel point que j’ai lu certains numéros qui composent les trois recueils publiés par Urban Comics en occultant volontairement tous les récitatifs. 
J’y suis toutefois revenu en les lisant, mais j’ai préféré de loin ma première lecture. 

Vous connaissez sûrement le phénomène dit du « t-shirt rouge » dans la série télévisée Star Trek. Eh bien Rick Remender a aussi inventé un phénomène tout aussi létal pour ses personnages qui, sans porter forcement de t-shirt rouge n’en demeurent pas moins tout aussi identifiables. 
Et la répétition des causes produisant les mêmes effets, pénalise de mon point de vue une série qui n’avait pas besoin de ça pour assez vite pédaler dans la choucroute.
Phénomène lié au précédent la multiplication des avatars dimensionnels amoindrit beaucoup l’intérêt que l’on peut porter aux personnages, tant semble important leur vivier. Cela dit c’est aussi un paradoxe qu’il est difficile de totalement ignorer, mais là pour le coup Rick Remender en use beaucoup (dans tous les sens du terme). 
Il me semble que Fear Agent (une série précédente du scénariste) usait aussi un peu trop la corde du paradoxe temporel de la même manière (?). 

…. Du côté artistique - c’est d’ailleurs cet aspect de la série qui m’a fait continuer (et aussi d’avoir les trois premiers recueils via une médiathèque) – c’est très réussi. 
Le storytelling de Matteo Scalera est très addictif et immersif, sa capacité à inventer des ambiances, des décors et des costumes différents pour chaque dimension visitée donne vraiment le change. 
Et le travail du coloriste Dean White (dont je suis très amateur) est tout aussi exotique.
…. Je ne peux pas dire que Black Science soit à l’aune de mes goûts, une catastrophe (ça serait exagérer). Néanmoins la propension du scénariste Rick Remender à accabler tous ses personnages, et à en faire des égoïstes pleurnichards incapables de se prendre en mains qui changent d’avis et de comportement comme de chemise, n’apporte rien sinon de tirer (un peu trop) sa série vers le pensum
Certes plus il y a d'agôns donc d'entropie, plus la production de récit augmente, mais il ne faut pas non donner l'impression que les personnages seraient bien mieux entre les murs d'un hôpital psychiatrique qu'entre les pages d'une série d'aventures de type S-F. 

Reste que malgré tout, j’aimerais beaucoup connaître le fin mot de l’histoire, et que si la médiathèque où j’ai mes habitudes acquière les tomes suivants, j’en serai.

mercredi 10 août 2016

DREAMWAR (Giffen/Garbett) Panini

…. Dreamwar, crossover au titre programmatique, organise la rencontre de deux univers : celui de DC Comics au travers de ses créations les plus connues : La Justice League, la Légion des Super-héros, la JSA, et celui de WildStorm la maison d’édition de Jim Lee, rachetée par DC Comics en 1999. 
Si les personnages de WildStorm sont peut-être un peu moins connus (je pense par exemple à Welcome to Tranquility qui raconte les aventures de super-héros retraités), Keith Giffen le scénariste des 6 numéros regroupés et publiés dans l'Hexagone à l’initiative de Panini : Traduction d’Alex Nikolavitch et lettrage d’Alessandro Benedetti, à l’heureuse idée de regrouper les personnages en fonction de leurs similitudes. Ceux de Welcome to Tranquillity font donc la connaissance de la Justice Society of America grâce à leur point commun : l’accès à la « carte vermeil » des super-héros.
En effet, la particularité des personnages inventés au sein d’Image Comics – le label qui regroupait les maisons d’édition fondées par des dessinateurs, « dissidents » si j’ose dire, de Marvel Comics : Rob Liefeld, Erik Larsen, Jim Valentino, Todd McFarlane, Marc Silvestri et donc, Jim Lee, est qu’ils étaient souvent des copies de ceux qu’on pouvait trouver chez la Distinguée Concurrence ou largement inspirés de ceux de la Maison des idées. Du moins les séries les plus populaires des Big Two

Ce qui en soi n’est jamais que la continuation de ce qui se fait depuis les années 1930 ; la bande dessinée de super-héros est un immense miroir aux silhouettes dont les premiers reflets datent si je puis dire, de 1939, avec l’invention du Wonder Man de Will Eisner. 
Mais ceci est une autre histoire.
Cela dit l’opposition/confrontation – poncif de tout bon crossover – des deux univers se situe disons, aussi au niveau « idéologique ». 

 .... Généralement les personnages publiés par DC Comics rechignent à tuer, alors que ceux de WildStorm ne s’embarrassent guère de ce détail.
Ou ne s'embarraient pas de ce détail du temps de l'indépendance de WildStorm
Quand Image Comics est née, en1992, l’atmosphère était assez largement au grim and gritty dont l’expression la plus significative se traduisait par des « héros » très durs à cuire et tout aussi désinhibés. 
Ceci dit d’une manière générale ; on trouvera certainement des exceptions de part et d’autre. 

La série, plutôt chouettement dessinée par Lee Garbett - c’est efficace et très dynamique - repose sur une idée de Keith Giffen, c’est du moins comme ça que je l’ai comprise, qui n’apparaît complètement qu’à la toute fin du run
Même si quelques indices apparaissent au fur et à mesure. 

Si j’ai trouvé cette idée* assez gonflée (dans tous les sens du terme), et plutôt amusante, Keith Giffen semble (justement) tirer à la ligne (là encore rétrospectivement, cela s’explique), et ça se voit. 
Et ce remplissage, non dénué d’intérêt néanmoins - comme je l’ai dit Garbett est un dessinateur plutôt efficace, et les dialogues sont made in Giffen - pourrait toutefois amoindrir le plaisir qu’on devrait pouvoir prendre à la lecture de Dreamwar

À condition d’aimer rire du fanboy (pur et dur) qui sommeille (peut-être) en nous tous ; et que le contenu de mon commentaire ne soit pas le seul fruit de mon imagination (de fanboy).
.... Je ne sais pas s'il s'agit de « l'une des plus grandes rencontres de tous les temps », mais au pays des super-héros les superlatifs sont souvent de rigueur, en tout cas l'exploration de la nature profonde de l'héroïsme y est possible. En plus d'être une lecture distrayante.
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* L’idée dont je parle ne fait pas l’économie d’éléments adjacents tout aussi intéressants, que Giffen n’éludent d'ailleurs pas, et qui étoffent intelligemment l’idée générale en fournissant matière à réflexion (toutes choses égales par ailleurs).

mardi 9 août 2016

OMAC (Didio, Giffen & Koblish) DC Comics

Chaque titre d'épisode peut s'abréger en O.M.A.C
Kevin Cho est employé dans une start-up lorsqu'il devient malgré lui la victime d'une machination qui le transforme en OMAC, un monstre surpuissant, invincible et monolithique. Face à lui et sa force incommensurable, même Superman et Frankenstein auront fort à faire ! 
…. OMAC autrement dit, One Man Army Corps (ou Organisme Métamorphosé en Armée Condensée) est une idée que Jack Kirby (dit Le King) a eu du temps où il travaillait encore pour l'éditeur étasunien Marvel : une sorte de Captain America du futur, mâtiné d’un autre concept du King, un peu plus ancien : Tiger 21 (alias Starman Zero). 
Tiger 21 aurait dû raconter l’histoire d’un astronaute transformé en androïde pour survivre aux longs voyages intersidéraux, mais ce concept de 1948 n’a pas trouvé acquéreur sur le marché des comic strips auquel il était destiné. 

OMAC sera finalement publiée dans sa série éponyme, en 1974, alors que Jack travaillait pour l’éditeur DC Comics ; il y est resté de 1970 à 1975 avant de retourner chez Marvel
• Et pour la petite histoire, Jack avait dans l’idée de rattacher ce personnage à son autre héros du futur Kamandi, en faisant de l’alter ego d’OMAC le grand-père de ce dernier. 
Mais à l’époque le marché de la BD étasunien n’est pas très florissant, de graves dysfonctionnements, pas très éloignés de ce qu’on pourrait appeler une escroquerie sont alors à l’œuvre (Pour en savoir +) et DC Comics rencontre de sérieuses difficultés de distribution, et paye le prix (c’est le cas de le dire) d’une mauvais politique tarifaire face à son concurrent principal : Marvel Comics
En outre Jack Kirby ne fait plus (autant) recette, ses séries : « Le Quatrième Monde », Kamandi, The Demon et OMAC s’arrêtent au fur et à mesure ; et son génie créatif – dopé contractuellement (60 pages/mois) - qui l’autorise à créer encore et encore, ne rencontre pas suffisamment son public malgré le soutient de Carmine Infantino (alors editor in chief de la Distinguée Concurrence).
…. 2011. Les scénaristes Dan Didio & Keith Giffen, sous l’égide du New 52, le nom donné à la reconfiguration de l’univers partagé de DC Comics de l'époque (nous sommes aujourd’hui sous les auspices d’une nouvelle configuration dite Rebirth), lancent un nouveau mensuel intitulé OMAC (One Machine Attack Construct) qui durera, comme celui de Kirby, 8 numéros.

C’est accessoirement un aspect assez simple, qui m’a donné envie dans un premier temps, de m’intéresser à cette nouvelle série. 

En effet, la crête qu’arbore le personnage principal, et plus précisément l’effet que lui donne l’équipe artistique, a eu un effet d’attraction très puissant sur moi. Cet attrait purement visuel est d’ailleurs un aspect assez révélateur du contenu, puisque le scénario de ces huit numéros fait la part belle à l’image, et privilégie l’aspect visuel. 
Hommage direct au King, OMAC enchaîne les affrontements, que l’équipe artistique rend extrêmement spectaculaires : lettrage soigné et différencié, phylactères, onomatopée, « kirby kracles », couleurs, rien n’est laissé au hasard ; et c’est à un véritable spectacle pyrotechnique, à un feu d’artifice de puissance et d’énergie, qu’on nous propose d’assister. 

Si le scénario est d’une linéarité à toute épreuve, il n’engendre cependant pas l’ennui grâce à des dialogues décalés et souvent drôles. 
Les personnages – dont l’aspect caricatural n’est pas gommé - ne sont pas en reste, et s’intègre avec beaucoup d’élégance dans cette série très « premier degrés ».
Tout est d’ailleurs prétexte à l’amusement, que ce soit les titres de chaque numéro, les notes de l’editor, ou encore les crédits rédigés dans la grande tradition de Stan Lee & du Bullpen. Une série très « premier degrés » disais-je mais où les clins d’œil ne sont pas absents. Comment pourrait-il en être autrement avec un tel personnage :
Notez le "eye" qui remplace le "I"
La nouvelle série nouvel OMAC évoque autant le talent que Jack Kirby mettait dans ses créations technologiques les plus folles (et il y en a eu), qu’une autre de ses inventions à la puissance tout aussi destructrice et incontrôlable qu’OMAC : j’ai nommé Hulk

…. En définitive OMAC laisse une très agréable impression, et la brièveté de son «existence» en fait rétrospectivement l’une des forces principales. 8 numéros, c’est largement suffisant pour réjouir les rétines et semer la zizanie chez nos zygomatiques. Mais pas assez pour lasser les amateurs.

lundi 8 août 2016

JUST A PILGRIM (Garth Ennis/Carlos Ezquerra)

.... La série JUST A PILGRIM ressort de ce qu’on appelle communément le « post-apocalyptique », l’apocalypse dont il est fait état ici est celle synonyme de catastrophe ; bien que la signification religieuse du terme ne sera pas totalement absente.
Dans ce genre de récit, en règle générale, la catastrophe n’est pas le sujet de l’intrigue mais plutôt l’un de ses carburants, et les 9 numéros qui composent la totalité de l'histoire n'échappent pas à cette règle. En tout état de cause, dans le cas d’une catastrophe naturelle, comme c’est le cas ici, la défaillance subite d’une chose ou d’un processus sur lequel nous comptions, suggère que les fondements les plus sûrs de notre existence sont en définitive aléatoires et fragiles ; une conclusion que le personnage principal de la série ne partage manifestement pas. Bien au contraire.
.... Publiée à l’origine sous la forme de deux mini-séries (respectivement de 5 et 4 numéros) par l’éphémère maison d’édition Black Bull une branche de Wizard Entertainment qui publiait également un magazine consacré à la bande dessinée, Wizard (qui paraîtra un temps dans l’Hexagone), JUST A PILGRIM ressemble a une bonne grosse blague qui tache dont le scénariste semble se faire une spécialité.
Spécialiste de la violence visuelle et de l’humour noir le scénariste Garth Ennis propose souvent des histoires plus fines que ne le laisse supposer une lecture superficielle.
Conscient que le crépuscule de l’humanité ouvre un champ infini de spéculations sous un jour sensationnel, spectaculaire mais aussi social le scénariste met en scène un personnage, dont l’identité ne sera pas révélée, qui se fait appeler le « pilgrim », c’est-à-dire le « voyageur » ou plus précisément ici le « pèlerin ».
En effet ce dernier est une sorte de dur à cuire (ex-Béret vert) versé dans les Saintes Écritures.
JUST A PILGRIM c’est l’histoire d’un homme qui, croyant accomplir une Mission, et qui utilise tous les moyens même les plus abjects pour y parvenir, trouvera une réponse à la question qu’il ne se posait pas, nonobstant toutes les bonnes raisons qu’il avait de le faire : quel destin malin voudrait la mort de tout ce qu’il a créé ?
Les dessins sont de Carlos Ezquerra, transfuge si je puis dire du magazine britannique 2000AD, et par ailleurs créateur artistique du Judge Dredd

.... C’est efficace et maîtrisé du moins autant que je puisse en juger à l’aune de ma sensibilité, et si JUST A PILGRIM n’est pas forcément un titre qui vient à l’esprit lorsqu’on évoque Garth Ennis ; je gage que ceux qui l’ont lu ne l’ont pas oublié pour autant.

dimanche 7 août 2016

ALL-NEW DEADPOOL n°3 (Panini)

Êtes-vous prêts à découvrir… Deadpool 2099 ? Et vous pourrez aussi lire l'épisode spécial 25 ans de Deadpool, avec une foule de guest stars ! Tout ça plus un nouvel épisode de Spider-Man/Deadpool ! Par Duggan, Koblish, Kelly, McGuinness et bien d'autres ! 
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Mensuel, 4,90 EUR, 96 pages (Contient les épisodes U.S. Deadpool (2016) #6 & #7 (I-III), Spider-Man/Deadpool #3) Le 2 août 2016
…. La logique de la culture de divertissement, avatar le plus reconnaissable du triomphe de l’industrie culturelle, semble donner raison à Eloy Fernandez Porta lorsqu’il « prophétisait » la féminisation des genres au travers, bien entendu, de ses artefacts les plus symboliques et les plus représentatifs; à savoir les héros desdits genres. 

Observateur idéalement placé, le scénariste Gerry Duggan, s’y résout grâce au personnage de Deadpool - devenu entre ses mains l’expression la plus achevée d’une métafiction (dispositif central de la culture dans laquelle nous baignons même parfois à notre corps défendant) qui non seulement dit ce qu’elle est, mais propose de surcroît un divertissement au premier degré de qualité et qui peut, paradoxalement, faire l’économie d’un lecture dite au « deuxième degré ». 
Ainsi chez Duggan, du moins tel que je le ressens en le lisant, l’usage du deuxième degré ne sert pas à requalifier des « objets » que leur seul premier degré rendrait inintéressant, mais à proposer au plaisir de la lecture, celui de l’analyse.
…. Le troisième numéro d’ALL-NEW DEADPOOL (Panini/août 2016) propose un sommaire des plus réussi, ce qui n’était pas couru d’avance tant la qualité semble une donnée intrinsèquement et indissolublement liée à ce personnage depuis que ce scénariste s’en occupe.

Si Deadpool 2099 sort ostensiblement son épingle du jeu, les histoires courtes dues à d’autres auteurs que Duggan (ce qui tendrait à me faire mentir) et qui se focalisent sur une partie des Pros à payer n’en restent pas moins divertissantes et très intéressantes. Elles n'ont pour ainsi dire, pas à pâlir, de l'épisode qui ouvre ce numéro.

Gerry Dunggan s’occupe en plus de 2099, du prologue (nous dit-ont) de la prochaine « saga » (rien de moins) du héros, dont l’ubiquité actuelle ferait passer celle de Wolverine pour un habile - mais bien fade - jeu de miroirs.

Décidément ce personnage, dont l’éditorial de Christian Grasse nous rappelle qu'il est apparu il y a 25 ans (déjà), grâce à Rob Leifeld & Joe Kelly*, n’en finit pas de me surprendre par la qualité des ses aventures. Cet anniversaire me remet en tête (un peu cruellement je dois bien l’avouer), que certaines des créations de Leifeld – dont je n’aurais pas parié un kopeck sur leur longévité – s’en seront tout de même bien sorties (sans lui).

Et que la plus mercantile des idées (mercantile car son exploitation à outrance rend par la force de ce qui les mue, son originalité caduque, et son intérêt très passager) peut devenir, sans échapper à une logique marchande (il ne faut pas exagérer non plus), quelque chose de brillant ; et que s’il n’y a pas de mauvais personnages, il n’y a pas plus de mauvaises idées mais toujours une façon de se les réapproprier de manière à ce qu’elles retrouvent un peu de leur innocence et de leur fraîcheur. 
Et par la force des choses (de nouveau mais pas la même) de leur intérêt. 

.... Il ne serait pas honnête de s'imaginer, comme pourrait le laisser penser la place que j'octroie aux scénaristes, que les dessinateurs et les coloristes qui ont travaillé sur ces histoires, n'apportent pas leur pierre à l'édification de la réussite de ce numéros. 
Bien au contraire, c'est là aussi un sans-faute ! 

Je n'ai pas encore lu le team-up Deadpool/Spider-Man, mais je ne doute pas qu'il est de qualité. 


Ce numéro ne serait pas totalement ce qu'il est sans la traduction de Jérémy Manesse et le lettrage de Laurence Hingray & Christophe Semal.


 (À suivre ...)
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*(Je cite Kelly car il a donné la forme définitive (?) du personnage mais comme l'a précisé l'ami Zephon, c'est bien Fabian Nicieza le co-créateur du personnage)

samedi 6 août 2016

Le Comité des Opérations de Déception

.... Regarder la série télévisée The Americans, sur un couple d'agents du KGB infiltré sur le sol américain au début des années 1980 m'a donné envie de me passer le documentaire intitulé Le Grand Bluff de Ronald Reagan, diffusé l'année dernière à la télévisons (je crois), et que j'avais mis de côté pour ce genre de situation.
Avec l'arrivée au pouvoir de Ronald Reagan aux États-Unis en 1981, l'offensive succède à la stratégie de défense. Sous son mandat, les activités dites de «déception» (autrement dit de leurre) vis-à-vis de l'Union soviétique sont érigées en système. On évoque même un «Comité des opérations de leurre» - organe ultrasecret regroupant le patron de la CIA, le conseiller à la sécurité nationale et des représentants des principaux ministres - qui aurait contribué à la déstabilisation de l'URSS. Contre-espionnage, stratégies informatiques, sabotages en Sibérie et entreprise de mystification en mer de Barents... : tous les coups sont permis.
Pour ceux qui ne l'auraient pas vu je propose à défaut, de l'écouter sous une forme audio (mp3) :


Bonne écoute (sans jeu de mots) [-_o].

vendredi 5 août 2016

La Rue (David Freeman/Jerry Shatzberg/Christopher Reeve)

…. C’est sur un pitch plutôt simple que repose le scénario de La Rue (Street Smart/1987). 
…. Un journaliste Jonathan Fisher (Christopher Reeve excellent), de la presse magazine dont la carrière accuse une sévère perte de vitesse, se porte volontaire - après que toutes ses idées de reportages aient été refusées par son patron – pour écrire un article sur un souteneur, à la place d’un de ses collègues ayant fait faux bond. 
Toutefois, les délais très courts, et les difficultés qu’il rencontre pour pénétrer ce milieu interlope le décide à inventer de toutes pièces le contenu de son papier. …. Contre toute attente, son article fait un tabac ; et sa côte de popularité, ainsi que sa crédibilité professionnelle remontent à leur zénith. 

…. Tout devient possible.
Parallèlement au retour en grâce de Jonathan Fisher, c’est une toute autre musique qui se joue pour Fast Black (Morgan Freeman meilleur que jamais), un « maquereau » accusé d’avoir tué le client (violent) d’une de ses « gagneuses ».
L’avocat de la défense monte un stratagème, en vue de faire acquitter Fast Black, qui repose entièrement sur le reportage bidonné (mais ça personne ne le sait) de Fisher.

 …. Journalisme d’investigation à hauteur d’homme, La Rue ne brosse pas le portrait d’un arriviste mais celui d’un homme qui s’il ne peut pas changer la société dans laquelle il vit, du moins s’intéresse-t-il à ses dangers et à ses inégalités et veut les dénoncer. 
Mais tous les moyens sont-ils bons pour parvenir à ses fins ?

…. C’est d’ailleurs cet angle qui permet à La Rue d’exploiter de façon assez spectaculaire son pitch.

Petit à petit derrière la bonhomie de façade de Fast Black apparaît un aborigène urbain né dans une jungle d’asphalte où la loi du plus fort domine. Et la place qu’il occupe au sommet de la chaîne alimentaire dont le « pain de fesse » est le revenu principal, n’est pas l’effet du hasard ou d’un coup de chance, mais le résultat d’une sélection culturelle selon les lois du darwinisme social en vigueur au raz du trottoir (qui elles non plus ne doivent rien au hasard).
…. Le New York du cinéma des années 1970/1980 n’a rien à voir avec un Disneyland rutilant de propreté ; La Rue semble d’ailleurs avoir été tournée au cœur même de Big Apple alors que le ver de la violence (réelle & symbolique) l’avait presque bouffée jusqu’au trognon.

…. Mécaniquement très réussie, la chute tombe là où il faut avec l’ingéniosité requise, de celle qui surprend, même le plus averti des spectateurs. La Rue est un thriller haut de gamme, interprété par des acteurs sûrs de leur talent et tout disposés à le monter.
Je ne sais pas si le scénariste David Freeman, Jerry Schatzberg le réalisateur ou encore Christopher Reeve - dont on dit qu’il a porté à bout de bras ce projet au point d'accepter de tourner dans Superman IV pour obtenir le financement nécessaire à sa réalisation - avaient dans l’idée de donner à réfléchir aux spectateurs, mais en tout cas La Rue ne laisse pas indifférent sur ce plan là non plus.

jeudi 4 août 2016

Batman Univers H.S. n°1 (Urban Comics)


... Hormis deux épisodes, qui forment une seule histoire comme ce sera la règle, diffusées dès 1967, et un long-métrage, la série télévisée BATMAN de 1966 (3 saisons) attendra 1984 pour être diffusée sur le "petit écran" dans une VF peu soucieuse d'en respecter l'esprit.
La série télévisée reprend un aspect de la bande dessinée, peut-être un peu oublié de nos jours : son esprit loufoque.
En effet à cette époque Batman & Robin affrontent des villains hauts en couleurs, prisonniers de grille-pain géants et accompagnés du Bat-Hound.
Ou en but aux tracasseries de Bat-Mite.
Grant Morrison sur son run mémorable s’ingéniera à intégrer tous ces épisodes, plus farfelus les uns que les autres, dans un continuum disons plus sérieux.
Ce qui n'est pas l'esprit de la série de comic books dont je vais parler
Structurellement la série télévisée de William Dozier emprunte aux serials (Pour en savoir +) du fait que chaque épisode est divisé en deux parties, programmées deux jours consécutifs par semaine sur la chaîne ABC. 
L'utilisation du cliffhanger (Pour en savoir +), une astuce narrative venue tout droit desdits serials, devenait dès lors une "nécessité".
On se souviendra que le gothamite costumé avait eu les honneurs de ce type de programme dès 1943.
La légende veut d'ailleurs que c'est en voyant ce vieux serial qu'un décideur de la chaîne télévisée ABC ait eu l'idée d'obtenir les droits du personnage pour la case de 19 heures 30, après l'échec des négociations pour obtenir ceux du comic strip de Dick Tracy.
Du reste c'est grâce à la télévision que la "Bat-family" s'enrichira d'un nouveau personnage, en la personne de Batgirl (Pour en savoir +) créé lors de la troisième saison et qui ne tardera pas d’ailleurs à rejoindre l'écurie de DC Comics.
La série télévisée a longtemps été plongée dans un imbroglio juridique entre la Fox, créatrice de la sérié de 1966, et la Warner propriétaire de Batman et de son univers.
L'accord de 2013 n'est certainement pas étranger à la création d'une série de bande dessinée, intitulée comme de juste BATMAN'66, exploitant l'univers télévisuel de la série.
Tout ce qui faisait le sel des aventures télévisées du Dynamique Duo y est présent : la célèbre Batmobile (construite d'après un concept car de Ford : la Lincoln Futura, les onomatopées bien sûr (84 onomatopées différentes avaient été créées pour la télévision).
José Luis Garcia-Lopez le dessinateur de "l'épisode perdu" dont il est question ici, dessinera même Batman dans une situation emblématique du show de 1966, mais sans Robin et sans guest-stars ni lucarne. 
Le script du romancier de science-fiction (mais aussi scénariste de télévision à ses heurs) Harlan Ellison, écrit à avant même la diffusion de la série, mais jamais tourné, adapté ici par Len Wein (également auteur des dialogues) bénéficie donc du talent de l'excellent (bien que trop rare à mon goût) José Luis Garcia-Lopez. 
Alex Sinclair & Joe Prado respectivement aux couleurs et à l'encrage n'amoindrissent en rien son très beau travail. 
L'édition étasunienne de ce numéro (que je me suis acheté) a, entre autres choses dont le script d'Ellison, proposée les crayonnés de l'artiste avant l'encrage et la mise en couleur.
Il s'agit ici d'un montage que j'ai fait, les crayonnés sont présentés sous la forme d'un épisode entier
L'histoire intitulée Les Crimes en deux temps de Double-Face !, est un chouette moment de lecture. L'esprit (et le rythme) de ce numéro exceptionnel me semble très proche de la série de William Dozier dans son approche naïve (sans être non plus infantile) et plutôt rafraîchissante. 
Je n'exagère pas en disant que José Luis Garcia-Lopez adopte une narration presque télévisuelle, et en disséminant ici et là les célèbres cadrages "bancales" utilisés à l'époque pour tenter de donner un ton bande dessinée au show télévisé. 
Harlan Ellison et/ou Len Wein, ne tentent pas une approche de l'esprit de 1966 au travers d'un deuxième degré, pas plus de récit "méta" ou de stade baroque (Cf. Thomas Schatz) ; il s'agit d'une histoire très premier degré et qui réussit le pari d'être divertissante. 
Ce qui somme toute n'est déjà pas si mal. 
À noter que l'éditeur hexagonal Urban Comics propose ce numéro, sans les bonus mais dans un recueil de 160 pages pour la somme de 5,90 €. Un beau rapport qualité/prix. 
Les autres scénarios (que je n'ai pas encore lus) sont signés Jeff Parker & Tom Preyer, et dessinés par différents dessinateurs dont l'excellent Chris Sprouse.
BATMAN UNIVERS HORS SÉRIE n° 1 
DE NOUVEAUX RÉCITS COMPLETS DE BATMAN '66 ! 

Retrouvez toute l'ambiance de la série-culte des sixties avec de nouveaux récits tirés du comic book BATMAN '66, écrit par Jeff PARKER et servi par une pléiade d'artistes ! Batman et Robin y croiseront Batgirl, Catwoman, le Rat de Bibliothèque ou bien encore le Joker, devenu un hippie ! 

En bonus, un épisode de 30 pages par Len WEIN et José Luis GARCIA-LOPEZ, réalisé d'après l'épisode inédit écrit par le célèbre romancier de SF, Harlan ELLISON, et qui présente la version sixties de Double-Face ! (contient les épisodes US BATMAN '66 #5-8 + BATMAN '66: THE LOST EPISODE #1) 
URBAN COMICS 
Date de sortie : 22 avril 2016 
Pagination : 160 pages 
Prix : 5.9 EUR 

mercredi 3 août 2016

KARMA City (Pierre-Yves Gabrion)

Karma City est une ville vertueuse régie par les lois universelles du karma, où l'intérêt général primerait toujours sur l'intérêt particulier. Emma List se présente aux portes de la "zone blanche" de la capitale, autorisée à entrer malgré un karma un peu négatif, elle s'écrase avec son véhicule. Ce qui ne semblait être qu'un rapport de routine pour les agents Cooper, Napoli et Asuki va pourtant se transformer en enquête de vaste envergure.  
…. Karma City, théocratie laïque régie par l’idéologie du karma est une belle façon de nous projeter dans un lieu où des us et coutumes légèrement différents transforment le quotidien en étrange dépaysement. 

 … L’histoire, les personnages, tout y est intéressant, mais ce qui sort cet album du tout-venant culturel, si vous me passez l’expression (dans laquelle il ne faut rien y voir de péjoratif) c’est indéniablement son versant artistique. 
Le dessin, le storytelling et la mise en couleur (dont un travail sur la texture assez renversant) hissent sans conteste possible à mes yeux, cette bande dessinée au rang des plus belles que j’ai lues cette année.
…. • À propos de la couleur, je serais curieux de savoir comment Pierre-Yves Gabrion a travaillé, sachant que dès 1995 avec sa série intitulée Shekawati parue notamment en prépublication dans la revue de BD Gotham, il avait expliqué son intérêt pour l’utilisation de l’ordinateur, à une époque ou la technologie numérique n’offrait pas encore autant de possibilités et de confort qu’aujourd’hui. 
Il s’agissait alors d’utiliser l’ordinateur dans le cadre de la mise en récit (storytelling) séquentielle (si mes souvenirs sont bons).
…. Si les personnages principaux sont des stéréotypes, l’auteur démontre avec beaucoup de maestria, qu’il est tout à fait possible de faire un chouette travail sur des concepts aussi éculés ; et finalement d’accoucher de protagonistes sinon originaux (mais il est permis de rêver) du moins digne d’attention.
L’une des astuces utilisées est une approche béhavioriste (ou comportementaliste), de celle qui a fait les beaux jours du néo-polar en France sous l’égide du talentueux styliste Jean-Patrick Manchette et ensuite, de ses épigones.

Cependant nous ne sommes pas ici dans une enquête de type hard-boiled (ou dur-à-cuire) mais plutôt dans une sorte de whodunit (kilafé) où le pragmatisme et les règles de la procédure n’économisent pas un certain dynamise disons, « primitif ».
On progresse donc tantôt à pas de loupe, tantôt à coups de poing mais toujours sous les fourches caudines du plaisir d’une lecture d’évasion à laquelle je reste paradoxalement très attaché.
Œuvre au long cours, ce dytique (en devenir) dévoile un attrait formel qu’il est impossible de gommer au travers d’un récit dont les révélations successives ne préparent pas au coup de théâtre que nous réserve l’auteur dans les dernières pages. 
Même si rétrospectivement on se demande comment il aurait pu en être autrement. 
Une simplicité qui est on le sait, la marque des meilleurs scénaristes, qui nous font croire que tout coule de source. 

 …. En définitive je dirais que cet album est une pure merveille et qu’il promet un deuxième tome tout aussi excitant. 

• Auteur : Pierre-Yves Gabrion 
• Éditeur : Dupuis 
• 176 pages 
• Prix : 20,25 €

(À suivre ...)

mardi 2 août 2016

Un Espion sur Europe (Alastair Reynolds)

Pour qui aime la SF, Alastair Reynolds est un incontournable, la parfaite incarnation d’une science-fiction britannique ambitieuse renouvelant avec brio le genre usé du space opera – le Nouveau Space Opera. 
L’œuvre de notre auteur se divise en deux : les textes appartenant au« cycle des Inhibiteurs » – •L’Espace de la révélation
La Cité du gouffre
L’Arche de la rédemption 
Le Gouffre de l’absolution
auxquels il faut rajouter Diamond Dogs, Turquoise Days, petit volume de deux novellas, et Galactic North, recueil rassemblant le reste des nouvelles ayant trait au cycle, dont le présent texte – et les textes n’y appartenant pas. 
Dans le lot : Janus, La Pluie du siècle

Plus récemment, Reynolds a conclu sa trilogie des « Enfants de Poséidon », dont le premier tome, La Terre bleue de nos souvenirs, est paru chez Bragelonne

En mai sortira outre-Manche sa collaboration avec Stephen Baxter, The Medusa Chronicle, faisant suite à Rendez-vous avec Méduse d’Arthur C. Clarke
« A Spy in Europa » © Alastair Reynolds 1997. Parution originale dans Interzone, juin 1997. Nouvelle traduite de l’anglais par Sylvie Denis et reproduite avec l’accord de l’auteur. 

Déjà publié dans Bifrost


« Galactic North », in Bifrost 43 

« Un espion sur Europe », in Bifrost 46 
« Live at Budokan », in Bifrost 69 
.... La présentation ci-dessus, extraite de l'excellent recueil de nouvelles proposé en téléchargement gratuit lors des 20 ans de la revue Bifrost (Pour en savoir +) accompagne donc la nouvelle Un Espion sur Europe qui, à l'instar des autres histoires d'Alastair Reynolds que j'ai lues, est d'une implacable efficacité et procure un chouette moment d'évasion (et une bonne dose d'horreur et de malaise).

Lire Reynolds, et je suis plongé en ce moment dans La Cité du gouffre c'est comme de jouer au football en salle avec un ballon de rugby ; c'est tout aussi déroutant et jubilatoire.  

Un petit extrait d'Un Espion sur Europe :
[...]
.... Des iridophores contenues dans sa veste prune projetaient des fonctions booléennes tirées de L’Éthique pour les machines à l’époque de la Transillumination, de Sirikit.
.... « C’est même la première fois que je mets les pieds sur Europe. Ou dans la zone jovienne, pour tout vous dire.
.... – Et vous venez d’où ?
.... – De Mars. »
.... Le barbu hocha la tête avec gravité.
.... « Il paraît que c’est dur, là-bas.
.... – Sans rire. »
.... Il n’y avait pas de quoi. Tout l’équilibre politique du Premier Système avait changé depuis que le soleil produisait moins de chaleur à cause du second minimum de Maunder, ce qui s’était déjà produit au XVIIe siècle. L’économie des mondes intérieurs avait eu du mal à s’adapter, l’agriculture et la production d’énergie en avaient pris un coup, et les troubles sociaux concomitants étaient apparus. Mais les planètes extérieures n’avaient jamais connu le luxe de l’énergie solaire. À présent, la zone jovienne servait de référence à la puissance économique du Premier Système, et le secteur de Saturne lui collait à la roue. Les deux superpuisssances du secteur jovien – la Démarchie, qui contrôlait Europe et Io, et Gilgamesh Isis, qui contrôlait Ganymède et une partie de Callisto – luttaient pour la domination de la région.
.... Le barbu sourit aimablement.
.... « Vous êtes ici pour une raison particulière ?
.... – Une opération », dit Vargovic, qui espérait pouvoir écourter cette conversation dès que possible. « De la chirurgie anatomique de pointe. »
[..]
(À suivre ...)

lundi 1 août 2016

La Cité du gouffre (Alastair Reynolds)

Sur Sky's Edge, Tanner Mirabel est un tueur d'élite. Soldat puis garde du corps à la solde d'un trafiquant d'armes, il traque Argent Reivich, le post-mortel qui a assassiné son employeur et, surtout, la femme de ce dernier... Une traque qui le conduit jusqu'à Chasm City, la Cité du Gouffre rongée par un fléau mortel. 

• Traduit par : Dominique Haas 
• Illustration de couverture : Alain Brion 

…. La science-fiction promet sans cesse de nouveaux horizons d’attentes, et le cycle des Inhibiteurs les secrète à doses assez fortes.
On le sait, cela est suffisamment documenté et accessible, les pulp magazines berceaux de la science-fiction, ont très tôt organisé une chasse aux idées, les utilisant jusqu’au moment où, épuisées, elles doivent céder la place à de nouvelles idées, afin de susciter, de nouveau du « sense of wonder ».
Eh bien Alastair Reynolds n’en manque pas d’idées, et s’il utilise des « effets de texte » éprouvés voire diront certains usés, l'effet d'étrangeté inféré, graduellement, est d’une efficacité redoutable.
Sans que jamais ne soit oublié l'effet romanesque. 

 …. Et à ce propos justement La Cité du gouffre (deuxième tome du cycle des Inhibiteurs) commence par ce qu’on appelle un para-texte, ici un document d’information présenté d'ailleurs comme tel :

.... Cher Nouvel Arrivant,
.... Bienvenue dans le système d’Epsilon Eridani ! Malgré tout ce qui s’est passé, nous vous souhaitons un très agréable séjour parmi nous. Nous avons réalisé ce document afin de vous informer sur certains événements cruciaux de notre histoire récente, et de vous faciliter l’abord d’une civilisation qui risque d’être sensiblement différente de celle que vous vous attendiez à trouver en quittant votre monde natal. Mais d’autres que vous ont vécu ce que vous vous apprêtez à vivre, il est important que vous le sachiez. C’est leur expérience qui nous a permis de mettre en forme ce document destiné à tempérer le choc culturel. Nous avons constaté qu’essayer d’enjoliver ou de minimiser la vérité des faits était finalement néfaste. Il semblerait, d’après l’étude statistique de cas comparables au vôtre, que la meilleure approche consiste à présenter la situation d’une façon aussi franche et directe que possible.
.... Votre réaction initiale risque fort d’être l’incrédulité, rapidement suivie par la colère puis par un état de rejet prolongé. Nous en sommes bien conscients.
.... Ce sont des réactions normales, il est important que vous le compreniez.
.... Dites-vous aussi, dès à présent, que le moment viendra où vous vous y ferez et où vous admettrez la vérité. Il se peut que cela vous prenne des jours, des semaines, voire des mois, mais, pour la plupart d’entre vous, vous y arriverez. Il se pourrait même que vous regrettiez rétrospectivement de ne pas avoir évolué plus tôt vers l’acceptation. Vous saurez alors que vous deviez achever ce parcours pour être en mesure d’accéder à quelque chose qui ressemble en fait assez au bonheur.
.... Entamons donc le processus d’adaptation.
.... En raison de la limite fondamentale imposée par la vitesse de la lumière aux communications dans la sphère d’espace colonisé, les nouvelles qui nous parviennent des autres systèmes solaires sont inévitablement obsolètes. Périmées depuis des décennies, parfois plus. La perception que vous avez du monde principal de notre système, Yellowstone, est presque certainement fondée sur des informations caduques.
.... Ce qui est certain, c’est que pendant plus de deux siècles – jusqu’à un passé très récent, à vrai dire – Yellowstone a été esclave de ce que la plupart des observateurs contemporains ont appelé la Belle Époque : un âge d’or social et technologique sans précédent – un étalon idéologique, que tout le monde s’accordait à considérer comme un mode de gouvernement presque parfait.
.... De nombreuses entreprises furent lancées avec succès à partir de Yellowstone : des colonies-filles dans d’autres systèmes solaires et des expéditions scientifiques ambitieuses aux limites de l’espace humain. Des expériences sociales visionnaires furent menées sur Yellowstone comme à l’intérieur de son Anneau de Lumière, et notamment les travaux controversés mais innovants de Calvin Sylveste et de ses disciples. Grands artistes, philosophes et savants s’épanouirent dans la pépinière suractive qu’était devenue Yellowstone. Des techniques audacieuses d’accroissement neural furent mises au point. Certaines civilisations humaines traitèrent les Conjoineurs avec défiance, mais les aspects positifs des méthodes de développement spirituel ne nous faisaient pas peur à nous, Demarchistes, et nous établîmes avec les Conjoineurs des relations qui nous permirent d’exploiter à fond leurs technologies. Grâce à leurs systèmes de propulsion, nous parvînmes à coloniser beaucoup plus de mondes que les civilisations qui adoptèrent des modèles sociaux inférieurs.
.... Oui, vraiment, c’était une époque glorieuse. Et c’est probablement la situation que vous espériez trouver en débarquant.
.... Ce n’est malheureusement pas le cas.
.... Quelque chose s’est passé chez nous, il y a sept ans. La nature précise du vecteur de transmission est encore floue à ce jour, mais il est presque certain que la peste a été apportée par un vaisseau, il y a des années peut-être, sous forme inactive, et à l’insu de l’équipage. Il paraît peu probable à présent que l’on connaisse jamais la vérité ; trop de choses ont été détruites ou oubliées. D’énormes pans de l’histoire planétaire stockés sous forme digitale ont été effacés ou endommagés par la peste. La mémoire humaine en est désormais la seule dépositaire… et la mémoire humaine est loin d’être infaillible.
.... La Pourriture Fondante a atteint notre société en plein cœur.
.... Ce n’était ni tout à fait un virus biologique, ni un véritable virus informatique, plutôt un hybride des deux, une chimère étrange, fluctuante. Aucune souche originelle de la peste n’a jamais été isolée ; mais sous sa forme pure, ce doit être une sorte de nanomachine analogue aux assembleurs à l’échelle moléculaire de notre technologie médichinale. Il paraît certain qu’elle est d’origine non humaine. Il est également évident que tous nos efforts pour tenter de l’éradiquer auront, au mieux, permis de ralentir son invasion, et on peut même se demander s’ils n’ont pas, bien souvent, aggravé les choses. La peste s’adapte à nos ripostes ; elle pervertit nos armes et les retourne contre nous, comme si elle était guidée par une sorte d’intelligence secrète. Nous ignorons si elle est dirigée contre l’humanité, ou si nous avons seulement été victimes d’une effroyable malchance.
.... À ce stade, d’après notre expérience, votre réaction la plus probable devrait consister à penser que ce document est un canular. Or l’expérience nous a montré qu’en réfutant cette assertion nous accélérons le processus d’adaptation, faiblement, mais d’un facteur significatif sur le plan statistique.
.... Ce document n’est pas un canular.
.... La Pourriture Fondante a bel et bien existé, et ses effets ont été beaucoup plus dévastateurs que vous ne pouvez l’imaginer. Lorsque l’épidémie a éclaté, notre société était sursaturée par les nanomachines, des milliards de milliards de minuscules machines, dévouées servantes qui donnaient forme et vie à la matière, sans que nous y pensions jamais. Elles grouillaient dans notre sang. Elles trimaient inlassablement dans nos cellules. Nous en avions plein le cerveau, elles nous reliaient au réseau demarchiste de prise de décision quasi instantanée. Elles nous permettaient, en manipulant directement nos mécanismes sensoriels, d’évoluer dans des environnements virtuels, ou bien elles scannaient et émulaient notre esprit en élaborant des systèmes informatiques qui fonctionnaient à la vitesse de la lumière. Elles mettaient la matière à notre portée ; nous la façonnions, nous la sculptions à une échelle inimaginable. Nous en faisions des montagnes. Grâce à elles, nous écrivions des symphonies. Nous les faisions danser à notre gré comme des feux follets. Seuls les Conjoineurs avaient fait un pas de plus en direction de Dieu… Certains disaient que nous n’étions pas loin derrière eux.
.... C’étaient les machines qui avaient fait surgir nos cités-nations de la roche et de la glace, elles qui avaient donné vie à la matière inerte à l’intérieur de ces biomes. Ces cités-nations étaient gérées par des machines pensantes, qui encadraient les dix mille habitats de l’Anneau de Lumière en orbite autour de Yellowstone. C’étaient les machines qui avaient fait de Chasm City, la Cité du Gouffre, ce qu’elle était ; elles qui avaient donné forme à son architecture amorphe, lui conférant sa beauté fabuleuse, fantasmagorique.
.... Tout cela a disparu.
.... Ce fut pire que tout ce que vous pouvez imaginer. Si la peste s’était contentée de s’attaquer à nos machines, quand bien même elles seraient mortes par millions, la catastrophe aurait été gérable ; nous nous en serions remis. Mais la peste était allée au-delà de la simple destruction. C’était une forme d’art, un art d’une espèce perverse, dépravée. Elle avait fait évoluer nos machines d’une façon incontrôlable – ou que nous ne pouvions contrôler, en tout cas –, cherchant de nouvelles symbioses bizarres. Nos bâtiments s’étaient métamorphosés en cauchemars gothiques, nous prenant au piège avant que nous ayons eu le temps de fuir leurs métamorphoses mortelles. Les machines de nos cellules, de notre sang, de notre tête, avaient commencé à briser leurs entraves, se fondant en nous, fusionnant avec nous, corrompant la matière vivante. Nous étions devenus des combinaisons luisantes, larvaires, de chair et de machine. Lorsque nous enterrions nos morts, ils continuaient à croître et s’unissaient, s’amalgamaient à l’architecture de la cité.
.... Ce fut une période d’horreur.
.... Eh bien, elle n’est pas terminée.
.... Et pourtant, comme toutes les épidémies vraiment redoutables, notre parasite prit bien soin de ne pas tuer complètement la population qui l’hébergeait. Des dizaines de millions de gens périrent, mais des dizaines de millions d’autres se réfugièrent dans des sortes de sanctuaires, se cloîtrèrent dans des enclaves hermétiquement closes au sein même de la cité, ou en orbite. Leurs médechines reçurent des ordres de destruction d’urgence et se convertirent en poussière, que l’organisme pouvait éliminer sans problèmes. Les chirurgiens s’affairèrent furieusement à ôter les implants logés dans les crânes avant que la peste ne les atteigne. D’autres citoyens, trop intimement mêlés à leurs machines pour jamais y renoncer, cherchèrent une forme d’évasion dans la cryosomnie. Ils se firent enfermer dans des cryocryptes communes, hermétiquement scellées, ou quittèrent complètement le système, pendant que des dizaines de millions d’autres, qui étaient en orbite, affluaient à Chasm City, fuyant la destruction de l’Anneau de Lumière. Certains de ces individus, qui étaient naguère parmi les plus fortunés du système, étaient à présent aussi pauvres que tous les réfugiés de l’histoire. Ce qui les attendait à Chasm City n’était pas fait pour les réconforter… 
(Extrait d’un document d’information réalisé en 2517, destiné aux nouveaux arrivants dans l’espace circum-Yellowstone.)
Mais Alastair Reynolds utilise tout aussi bien le « candide » - personnage ignorant qui se voit informé par un ou d’autres personnages, ou encore ce qu’on nomme la « dénégation » qui consiste à inclure des données xéno-encyclopédiques (Pour en savoir +) dans le texte de manière à prétendre que le lecteur les connaît déjà. 
Ou bien, il utilise la stratégie narrative dite de l’intrusion, autrement dit un personnage découvre (comme le lecteur) un monde inconnu. 

Bref tout un catalogue d'astuces narratives qui mettent le lecteur tantôt en position de déduction, d’induction ou d’abduction.
Et la lecture oscille alors avec beaucoup d'élégance et d'efficacité, entre le plaisir de l’immersion dans un monde imaginaire crédible mais « exotique » ; et le travail cognitif qui fait appel à la xéno-encyclopédie et au méga-texte. 

…. Toute cette gymnastique s’apparente à faire du vélo. 
Lorsqu’on doit détailler ce qui nous permet de pédaler tout apparaît bien plus compliqué que de pédaler.


(À suivre ...)