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Le mage du Kremlin [Giuliano da Empoli]

Brique parmi tant d'autres du Mur de Berlin, Vladimir Poutine a été propulsé vers le plus haut sommet de la fédération de Russie grâce au souffle qu'a produit l'effondrement dudit mur en novembre 1989. 
            Jusqu'à présent essayiste politique, Giuliano da Empoli puise justement la matière de son premier roman dans les recherches qu'il avait faites pour son dernier essai en date intitulé « Les ingénieurs du chaos2019 ». 
            En effet, plutôt que d'inclure Vladislas Sourkov, spin doctor bien réelle de Vladimir Poutine, dans son essai, l'auteur italo-suisse né à Neuilly-sur-Seine en 1973, puise dans le profil atypique du natif de Solntsevo la matière nécessaire à lui créer un alter ego romanesque : Vadim Baranov
            S'il modifie radicalement l'ascendance de son protagoniste, Giuliano da Empoli s'attache à coller au plus près de quelques évènements marquants, qui ont réellement ponctué le règne du « Tsar », et avec lesquels le « mage du Kremlin » éponyme a eu partie liée. Il invite en outre quelques prestigieuses « guest tsars » (sic) dont Bill Clinton, Angela Merkel, ou encore la chienne Koni, qui y ont également participés. À des degrés parfois inattendus. 
            Ingénieur de l'âme dont le chaos (؟) sera la principale motivation, la tâche de Baranov sera ainsi de faire de Vladimir Poutine, alors responsable du FSB, le remplaçant d’un Boris Eltsine en bout de course. 
À ce moment-là, Vadim Baranov n'est encore qu'un prestataire, un sous-traitant, dont les faits d'armes se limitent à produire des émissions de téléréalité pour la télévision russe. 
Le véritable chef d'orchestre de cette opération d'ingénierie politique, n'est autre que le très puissant oligarque (et intime d'Eltsine) Boris Berezovski, qui proposera donc à Baranov de « cesser de créer des fictions pour commencer à créer la réalité. ». Une ambition très marxienne. 
Ce à quoi ce denier s'astreindra avec la réussite qu'on peut encore constater aujourd’hui. Quand bien même Vladislas Sourkov est-il tombé en disgrâce, tout comme son homologue de fiction au début du roman. Mais ce que ne sait pas Berezovski, qui s'imagine en manipulateur effronté, c'est que Vladimir Poutine a déjà son propre calendrier. 
            On retrouve dans « Le mage du Kremlin » tout ce qui faisait déjà le sel de l'essai « Les ingénieurs du chaos » ; c'est-à-dire la mise au jour d'ingénieuses mécaniques qui permettent de porter au pouvoir des presque inconnus, ou à tout le moins des individus sur lesquels on n’aurait pas misé un seul rouble. 
Et, dans le cas de Poutine, de l'y maintenir, contre tous les pronostics qui voyaient dans ce fonctionnaire - vestige d'une ère d’avant la « fin de l’Histoire » - un simple homme de paille. Mais il y a aussi autre chose. 
            Si ce roman (achevé en janvier 2021) s'attache à brosser avec brio le portrait de Vadim Baranov, il dessine aussi - en creux - celui d'un anti-héros, dont la volonté de restaurer la dignité de sa Patrie passe (forcément puisque c'est un anti-héros) par des procédés qui le sont nettement moins. Une reprise en main largement motivée par la morgue et la condescendance de l'ennemi de toujours. 
Si la rencontre entre Poutine et Bill Clinton, que relate Giuliano da Empoli, ne laisse aucun doute sur le sujet. La guerre (par procuration) que livrent les U.S.A. en ce moment même, « jusqu’au dernier Ukrainien » (sic), en est un bien plus douloureux et sinistre rappel. 
Poutine, puisque c'est lui l’anti-héros en question, combine en effet les vertus du politicien et de l'homme d'État en ce qu'il pense comme ce dernier à la prochaine génération, sans pour autant oublier les prochaines élections qui obnubilent d'ordinaire le premier. 
Mais même ce pragmatisme est compréhensible, compte tenu de l'attitude des U.S.A. en particulier, et de l’Occident en général. Voir par exemple « Le Grand Échiquier1997 » de Zbigniew Brzeziński, sur ce qu'envisageait le politologue américain pour la décennie 2005-2015 au sujet de l'Ukraine et de l'OTAN. 
            Personnage tragique en ce que ses décisions sont pires que les problèmes qui les motivent, mais qu'elles sont les seules envisageables, rattrapé par l'hybris du pouvoir qui n'épargne personne, surtout pas ceux qui l'occupent si longtemps, Vladimir Poutine, s'il n'est pas le protagoniste principal de cet excellent roman, vendu au prix de 20 euros, en est assurément le personnage le plus attachant. 
 
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