« Mon vœu le plus cher pour Superman: Lost, c'est que vous la lisiez et que vous vous disiez : “Quel est le problème ? Ça se lit comme n'importe quelle histoire de Superman. Il ne se passe rien de magique, je n'ai pas entendu les cieux s'ouvrir ni rien de ce genre.” Je veux que les gens lisent Superman Lost et se disent : “C'est une aventure de Superman solide et amusante.” » (Christopher PRIEST pour le dorkdaily.Com, 28 mai 2023)
« Superman: Lost » est une maxi-série de bande dessinée en dix numéros, écrite par Christopher PRIEST. Elle est principalement dessinée par Carlo PAGULAYAN ; avec la participation artistique de Lee WEEKS, Will CONRAD, Dan JURGENS et José LUIS pour certains numéros ou encarts.
Publiée aux États-Unis par DC Comics™ entre 2023 et 2024, elle est parue en français chez Urban Comics™ en avril 2024 dans la collection DC Deluxe® sous la forme d'un recueil.
L'album est traduit par Jérôme WICKY, et présenté par Urban™ comme un récit complet.
Si l'histoire prend la forme d'une aventure autonome, elle s'inscrit toutefois pleinement dans la Continuité© de DC Comics™: c’est-à-dire la cohérence diachronique et synchronique de ce qui arrive aux personnages et aux événements de cet univers — contrairement à ce que l'on pourrait penser d'un récit de ce type.
PRIEST avait en effet ardemment souhaité que « Superman: Lost » puisse s'intégrer à ladite (et sacro-sainte) Continuité™. Dont acte !
Or donc, l'histoire de « Superman: Lost » est celle d'une odyssée cosmique qui se transforme en une expérience traumatique, dont les séquelles psychologiques et existentielles contraindront Lois Lane à réagir. Une histoire familiale en somme, thème omniprésent chez PRIEST.
DC™ et Urban™ présentent d'ailleurs clairement Superman comme quelqu'un souffrant, à son retour, des manifestations d'un profond traumatisme.
Mais que s’est-il passé ?
Alors que Clark Kent répare un grille-pain et que Lois Lane travaille sur un article consacré à la démission d'un sénateur, l'alarme de la Justice League retentit.
L’article en question n’est pas anodin (rien ne l'est jamais dans les scénarios de PRIEST). Il porte sur les circonstances entourant la démission du sénateur Jemison McGonigle, dont l'assistante a été sauvée par Superman au tout début de l’album — in medias res, l’un des outils narratifs qu’affectionne PRIEST ; révélant au passage un coffre de voiture débordant d’argent liquide.
Cette intrigue secondaire, qui filera sa pelote durant tout « Superman: Lost » permettra au scénariste de nous faire anticiper certains événements plus rapidement que les protagonistes eux-mêmes. Entretenant une tension de bon aloi !
Mais revenons à l’histoire elle-même.
Clark Kent laisse alors place à son alter ego, abandonnant derrière lui une Lois à la fois résignée et confiante. « Je fais vite » se risque même Clark à dire à sa femme.
L’intervention de la Justice League ne se déroulera — bien entendu — pas comme prévu.
Au lieu d’un conflit territorial classique, l’équipe de super-héros sera confrontée à un phénomène qui projettera Superman hors de notre système solaire.
Sur Terre, la mission a cependant semblé très courte : lorsque Lois se réveille de sa sieste Superman est déjà de retour dans leur appartement.
Nous apprendrons toutefois, après un moment de flottement angoissant, de la bouche même de Superman, qu’il a été absent — en temps relatif — durant 20 ans !!
Deux décennies passées dans l'espace à chercher le chemin du retour.
À partir de cette prémisse, « Superman: Lost » alternera entre le présent — celui du retour de Superman (20 ans après son départ en temps relatif donc) et de ses retrouvailles complexes avec Lois, ses amis et ses collègues de travail — et surtout le récit rétrospectif de son absence.
Un dispositif que Christopher PRIEST a par ailleurs coutume d’utiliser et qui lui permettra de raconter simultanément deux histoires : celle d'un homme qui tente de reconstruire sa vie après vingt années d'absence (absence dont il est le seul à se souvenir), et celle, épique, de ce qui lui est arrivé justement pendant celle-ci. Sans oublier quelques intrigues secondaires.
Mais in fine, Christopher PRIEST s'interrogera sur ce qui définit la nature même de Superman. Car comme il y insiste dans ses différents entretiens accordé pour la promotion de la maxi-série : « Superman: Lost » est avant tout une aventure du Kryptonien.
Mais qu’est-ce donc qu’une aventure de Superman ?
Nonobstant cette déclaration, le scénariste n’échappera pas à sa propre nature, et la famille (celle que forme Lois et Clark, et celle qu'il se construira sur Kansas) sera le thème principal au cœur de son récit. Un thème qu'il travaille depuis 1993 et la série The Ray, et qui je crois — a une origine assez intime.
Comme pour la plupart des lecteurs, il ne vous aura pas échappé que l’aventure de « Superman: Lost » fait sciemment allusion à L’Odyssée d’HOMÈRE : Ulysse quitte Ithaque et Pénélope pour la guerre de TROIE, comme Superman quitte Lois pour une mission de la Justice League ; leur absence dure vingt ans pour tous les deux et ils n’ont qu’une hâte : retourner dans leur foyer. Un chemin semé d’embûches !
Mais quiconque connaît et s’intéresse au travail de ce scénariste indépendant sait que sa grammaire narrative, mise au point à partir de 1997 (20 ans après avoir été embauché comme stagiaire chez Marvel™), est très proche de l’épopée homérique, sans qu'il y ait de relation de cause à effet entre la technique des deux hommes.
C'est en effet à partir de la série Quantum & Woody (1997), puis de Black Panther (1998) qui a marqué par ses qualités d’écriture (et sa longévité), que Christopher PRIEST (né James C. OWSLEY) dynamite les verrous de la narration linéaire traditionnelle qu'il utilisait jusqu'alors.
Mais en définitive, plus à la manière d'un virtuose de la table de montage cinématographique, que d'un écrivain. Il orchestre dès lors ses récits à travers une structure géométrique rigoureuse : usage d’intertitres (dont la fonction varie), alternance de récits parallèles, insertions de flashbacks intempestifs et de scènes courtes — aux « cuts » abrupts mais jamais gratuits.
Ce style unique, exigeant mais d'une immense modernité, est le fruit d'un apprentissage rigoureux auprès des plus grands architectes de l'Âge de Bronze des comics.
Après avoir été embauché comme stagiaire — PRIEST est encore James OWSLEY et lycéen dans un établissement professionnel, par Jim SHOOTER, à l’époque editor-in-chief de Marvel™ — qu’il impressionne en arrivant à l’entretien avec un comic book fait maison ; il devient l’assistant editor de Larry HAMA quelques temps plus tard, lequel occupe alors un poste d’editor sur le magazine Crazy puis sur Conan.
Tandis que Dennis O’NEIL, que PRIEST appelle « one of my dads in the business », continuera de lui apprendre le métier, notamment sur Power Man & Iron Fist — un mentorat auquel PRIEST rend d'ailleurs un vibrant hommage dans « Superman: Lost » à travers le motif du « Superman de sable », clin d’œil direct à la célèbre saga signée O’NEIL et Curt SWAN en 1971.
Cet instinct du découpage qui s'est forgé durant ses jeunes années chez Marvel™, a été renforcé par ses postes d’editor (responsable éditorial) qu’il a ensuite continué d'occuper pour la Maisons des Idées™, ainsi que chez la Distingué Concurrence™. Dans les eighties, cette fonction ne se limitait pas à une simple relecture ; elle exigeait aussi de penser l'architecture même des planches, voire de réécrire les dialogues et même le scénario. En faisant ses armes sur des titres majeurs avec des gens comme John BUSCEMA, ou en réécrivant des dialogues d’anciennes bandes dessinées pour le magazine satirique Crazy, PRIEST a développé une vision globale de la page d'un comics en tant qu’unité narrative.
Près de cinquante ans de carrière plus tard, PRIEST n'écrit pas seulement des histoires : il les monte, jouant sur les ellipses et la compression du temps pour immerger le lecteur dans ce qu’il lit.
À cette science du montage donc, s'ajoute une écriture des dialogues indissociable des grandes heures de la culture populaire américaine.
Plus que le cinéma de TARANTINO, auquel on aurait tendance à le raccrocher spontanément, ce sont plus certainement la Blaxploitation des années 1970 et l’âge d'or de la télévision qui ont forgé son style. Et le résultat est bluffant de naturel !
C'est d'ailleurs sûrement dans l'architecture de séries télévisées comme Frasier, entre autres, que PRIEST a puisé l'idée d'utiliser des intertitres pour segmenter ses récits.
Toute cette technique, qui n’apparait jamais comme telle à la lecture, trouve à s’exprimer bien évidemment dans « Superman: Lost ».
Ainsi, les différents fils narratifs — l'errance traumatique et la planète Kansas, l'enquête journalistique sur la démission du sénateur McGonigle, ainsi que le conflit géopolitique frontalier — finissent par s'entrelacer.
À la manière de Pénélope sur son métier à tisser, PRIEST (et Lois) assemble minutieusement une tapisserie narrative complexe.
Ce que le lecteur distrait pourrait prendre pour des détours s'avère être la structure même de « Superman: Lost » : un ouvrage où faire et défaire la chronologie permet de matérialiser le vertige d'une vie brisée. Dont j’ai la faiblesse de penser qu’elle trouve donc son origine dans la propre vie du scénariste.
Et c’est là que la famille, en tant que thème prend tout son sens car, comme le dit lui-même Christopher PRIEST ; « It isn't just a Superman story; it's also a Lois Lane story. » ! Et c’est justement Lois qui nous donnera le fin mot de l’histoire.
Une fin qui n’a pas fait l’unanimité.
Christopher PRIEST y utilise en effet un paradoxe temporel (procédé jamais totalement satisfaisant). Lequel paradoxe efface les 20 ans d’absence de l’homme de Krypton, en renvoyant sur Terre un « Superman » qui n’a pas enduré l’épopée sur Kansas, rencontré Szhemi, ni Victor, ni Hope.
Vingt ans que Lois n’a pas vécu, mais que Superman lui a racontés par le menu — avec la touche finale (catastrophique pour elle) de l’arrivée de Hope sur Terre.
Lois devient donc celle sur les épaules de qui repose le poids de ces 20 ans, puisqu'elle n'a pas bénéficié du paradoxe temporel.
Mais la clé, la solution, nous est donnée quelques pages auparavant lorsque justement, Lois Lane dénoue l’imbroglio dans lequel s’est plongé lui-même le sénateur McGonigle, sur lequel elle enquêtait : McGonigle entretenait une liaison extraconjugale avec l’assistante d’un autre représentant ; il a tout avoué à sa propre femme, qui lui a pardonné (d’où la citation de KIERKEGAARD). Nul doute qu'elle saura en tirer des conclusions pour sa propre vie.
Mais Lois n’est pas la seule à se souvenir, le lecteur aussi.
Mais lui n’a pas besoin de pardonner. Car PRIEST, comme il l’avait promis implicitement, a bien écrit une histoire de Superman ; une histoire dans laquelle il répond à la question par l'exemple : qu’est-ce qui fait qu’une histoire en est justement une de Superman, et de personne d'autre !
Bien joué maestro !






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