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Comment je suis devenu super-héros, entretien avec Gérald Bronner

« Paris 2020. Dans une société où les surhommes sont banalisés et parfaitement intégrés, une mystérieuse substance procurant des super-pouvoirs à ceux qui n’en ont pas se répand.
Face aux incidents qui se multiplient, les lieutenants Moreau et Schaltzmann sont chargés de l’enquête. Avec l’aide de Monté Carlo et Callista, deux anciens justiciers, ils feront tout pour démanteler le trafic. Mais le passé de Moreau ressurgit, et l’enquête se complique… ».
            Programmé pour une sortie en salle le 14 octobre 2020, le film de Douglas Attal est l'adaptation d'un roman de Gérald Bronner paru en 2007.
Un roman que j'avais lu à sa sortie, et beaucoup apprécié. Au point de contacter l'auteur, qui si je m'en souviens bien, signait à l'époque au salon du Livre sur la place™ à Nancy.

Très gentiment il avait accepté de répondre à quelques questions par courriel. Un entretien publié à l'époque sur le site SUPERPOUVOIR.Com©

Si ma critique du livre a disparu dans crash de SUPERPOUVOIR.Com©, la copie de l'interview (qui date de 2007) a été sauvegardée :
Vous souvenez-vous de vos premières lectures en matière de bande dessinée ? 

Gérald Bronner : Oui, très bien. Il y a eu l'album de Tintin, Le lotus bleu, Les aventures d'Asterix, Pif gadget, mais aussi Strange n°40 !
J'ai ensuite continué à lire des bandes dessinées de super-héros, plutôt en français, quelquefois en anglais. Puis, j'ai découvert Métal Hurlant, ce n'était pas tout à fait de mon âge, mais mon imaginaire en a été beaucoup nourri.

Et votre premier contact avec les super-héros ? 

GB : Et bien justement, très tôt. 
Ma mère m'a lu une histoire des X-Men dans le Strange n°40 (je m'en souviens encore). Je ne savais pas lire, je crois, elle m'expliquait ce qui était écrit dans les bulles. Ça m'a fasciné rapidement, tous ces costumes, ces pouvoirs étranges. 
J'ai senti qu'avec la disparition du Père Noël, c'était peut-être un moyen pour moi de réenchanter le monde ! Alors je me suis mis à inventer mes propres super-héros, j'avais à peine 6 ans. Je me souviens notamment des "carreleurs" deux frères capables de bâtir des murs en carrelage très rapidement. Bref, n'importe quoi, mais j'avais déjà envie d'apporter ma contribution à ce domaine. 
Je donnerais cher pour retrouver ce petit carnet où j'avais dessiné ces improbables super-héros. Cela pourrait servir à alimenter mon prochain roman.

En lisez-vous encore aujourd'hui (en 2007) ?

GB : Oui, je suis redevenu un grand lecteur du genre (après un abandon d'une quinzaine d'années) comme beaucoup de gens de ma génération. Du coup, j'ai découvert combien l'univers et l'imaginaire des super-héros avait mûri. 
Les Watchmen y sont bien entendu pour quelque chose. J'ai beaucoup aimé le cross-over Civil War et dans les séries je préfère The Authority, Top Ten ou Powers
J'ai suivi aussi assidûment Rising Stars qui s'est étrangement interrompu. J'ai aussi un gros faible pour Ultimates, mais comme je ne les lis qu'en gros album, j'attends la sortie du tome 2.

D'une manière générale peut-on dire que chaque époque a généré ses « super-héros », les dieux antiques, les chevalier et les saints du Moyen Age etc. .., y a-t-il une filiation ?

GB :  Il y a sans doute un univers commun. c'est un thème que j'évoque dans le roman d'ailleurs. Mais il faut bien voir que le rapport à ces icônes est très différent aujourd'hui. 
Par le passé, les individus croyaient que ces personnages existaient ou avaient existé. Nous savons qu'il n'en est rien. Pourtant, pour les amoureux du genre, nous entretenons des rapports affectifs avec eux et pouvons être affectés par la disparition de l'un d'entre eux (mort de Phénix et récemment de Captain America). 
Je pense que si l'iconographie des surhommes a incontestablement été influencée par celles des héros du passé (cape, masque etc.), elle reflète malgré tout une innovation culturelle majeure du XXème siècle sur laquelle il reste beaucoup à dire (ce que je tente de faire dans Comment je suis devenu super-héros).

Quelles sont, pour vous, les conditions impératives qui définissent le super-héros? 

GB : C'est une question difficile car la possession de pouvoirs n'est pas obligatoire, ni même le fait d'être indiscutablement dans le camp du bien (cf. le Punisseur par exemple). Certains personnages (comme Magnéto et beaucoup d'autres) sont passés du camp des super-héros à celui des super-vilains ou inversement. 

Je dirais donc que c'est un individu qui, par ses choix, (consacrer un certain temps à errer dans la rue avec un masque par exemple) s'extrait de la condition de l'homme ordinaire pour servir un idéal qui correspond plus ou moins à l'orthodoxie morale. 

Il se trouve que dans une grande majorité de cas le super-héros et d'une part orphelin et d'autre part motivé par un désir de vengeance. Y a-t-il selon vous une raison "sociologique" ou n'est-ce qu'un ressort dramatique ? 

GB : Oui, je révèle ce point dans mon roman, ou plutôt c'est un sociologue, personnage du roman qui le fait. 
Il voit là, l'indice de ce que les super-héros reconstruisent leur biographie de façon mythologique pour se donner une bonne raison de faire ce qu'ils font (rendre la justice de façon illégale en costume de carnaval) et qui est si déraisonnable. Dans un monde où les super-héros n'existent pas (le nôtre donc, et non celui de mon roman). Il s'agit sans doute d'un ressort dramatique qui a déjà souvent été utilisé dans la littérature enfantine (où les héros sont souvent des orphelins). 

Comment peut-on expliquer que l'homme a besoin de se créer des héros plus grand que nature voire des super-héros ? 

GB : Les productions de l'imaginaire humain (films, romans, BD etc.) reflètent évidemment les interrogations, les angoisses et les espoirs de nos contemporains. 
Notre vie, sans la possibilité du merveilleux serait bien triste. Le problème est que nos sociétés contemporaines ont entamé, depuis fort longtemps, un long processus de désenchantement du monde. Ce qui m'intéresse ce sont les actualisations du merveilleux dans des imaginaires sociaux confrontés à ce processus de désenchantement. 

La littérature (française en particulier) a longtemps relayé ce mouvement de désenchantement par une écriture du dessèchement et du vide (qui a pu donner d'excellents livres par ailleurs). Je crois que ces romans ont saturé leur sujet et qu'il faut s'attendre à un retour fracassant (y compris en France) d'une culture (et donc d'une littérature) de l'imaginaire. En ce sens, le super-héros, en raison de la complexité des problématiques qu'il convoque, peut servir à désenclaver le genre.

A votre avis y a t-il une explication quant au tournant prit par le genre à l'orée des années 80, à savoir des situations de plus en plus sombres et des personnages névrosés ? Pourquoi cela perdure-t-il ? 

GB :  Je crois que ce tournant est la conséquence du vieillissement de la population des lecteurs qui attend du coup des histoires moins manichéennes et d'un rapport de plus en plus décomplexé à la violence et à l’ambiguïté. 

La démocratie c'est la culture de l'interdiction du recours à la violence (puisque l'État est censé y avoir le monopole de la violence légitime), cela crée une frustration imaginaire importante. 
Je crois que les thèmes de la vengeance et de la punition si présents dans les produits culturels destinés aux grand public indique bien cela. 

La popularité d'un Serval (alias Wolverine Ndr) dans l'univers comics ne me semble pas dire autre chose. C'est sur ce constat que butte Titan le héros de mon roman. Il n'a pas vu le monde changer. C'est un super-héros "old style". 

Alors que certains super-héros en ont la possibilité, aucun ne cherche à changer le monde. Le héros est-il par essence conservateur ? Voire de droite ? 

GB : C'est faux, les personnages de The Authority cherchent à le faire, mais se heurtent au pouvoir politique. Le super-héros est, le plus souvent démocrate, en cela il est conservateur puisqu'il ne veut pas changer le système politique du pays (le plus souvent les U.S.A.) dans lequel il évolue. Mais qui pourrait l'en blâmer ? 

Un individu possédant des super-pouvoirs et voulant changer le monde sans recourir aux urnes, cela existe, mais ça s'appelle un super-vilain ! en fait, les super-héros utilisent la marge de manœuvre qui est la leur pour changer le monde. Il faut bien le dire, la raison fondamentale est surtout scénaristique, il n'ont pas le temps de se poser la question de l'aide qu'ils pourraient apporter au monde, attendu qu'ils sont toujours occupés à le défendre. 

Il faudrait imaginer un super-héros qui s'ennuie et qui se demande ce qu'il pourrait bien faire de ses pouvoirs. Disons que cela ne ferait peut-être pas un succès commercial.

Comment vous est venu l'idée d'écrire un roman sur les super-héros ? 

GB : Et bien, je suis un fan tout d'abord et mes deux premiers romans tournaient déjà autour de la littérature de l'imaginaire, à la marge. J'avais en tête ce roman sur les super-héros depuis longtemps, mais je ne savais pas trop comment abordé le genre. 
Ce qui avait été fait sur la question ne me paraissait pas satisfaisant. 

Bref, je crois qu'il était important d'ouvrir un genre qui le mérite : la littérature des surhommes, d'où le titre de mon roman qui se veut inaugural. Je compte d'ailleurs, s'il m'est possible, creuser le sillon.

Quelle est votre méthode de travail pour écrire un roman ?

GB : Pour ce roman, dont l'intrigue est assez précise, j'avais en effet un plan détaillé. Je savais ce que chaque chapitre raconterait, car je voulais, conformément au genre comics, que la plupart des chapitres se terminent sur un suspens. Puis j'ai inséré tous les deux chapitres, de faux interviews, articles de journaux, essais de philosophes, de sociologues pour donner une épaisseur à mon univers en tentant de les insérer aux moments adéquats de l'intrigue.

Dans votre roman la rumeur en tant que ressort dramatique donne une nouvelle orientation à l'intrigue. Pouvez-vous nous en expliquer les mécanismes ? 

GB : Il se trouve que j'ai beaucoup travaillé sur la rumeur en tant que sociologue (je détaille ces travaux dans Vie et mort des croyances collectives (Paris, Hermann) et L'empire des croyances (Paris, Puf).
Il serait trop long de détailler les mécanisme de la rumeur, mais disons qu'elle fonctionne souvent pour résoudre une situation qui paraît énigmatique (à tort ou à raison) et se nourrit de tous les éléments possibles (y compris les démentis). 
C'est un serpent qui étouffe progressivement ses victimes, c'est en effet ce que je décris dans le roman.

La plupart de vos super-héros sont malades, ont des problèmes familiaux, certains sont extrêmement violents. 
N'y a-t-il plus de place pour les super-héros « heureux et équilibrés » ?

GB : Je crois qu'il ne faut pas être tout à fait équilibré pour mettre un masque et jouer aux justiciers, même lorsqu'on possède des super-pouvoirs. Par ailleurs, les super-héros sont avant tout des hommes, il m'a paru normal qu'ils rencontrent des problèmes affectifs, qu'ils aient un rapport très ambigu à la violence etc. 
Mais, je crois, mes héros, même dans leur noirceur, restent humain, profondément. C'est le privilège de la littérature que de pouvoir montrer cela.

Vous avez créer une galaxie de personnages forts et un univers cohérent. 
Envisagez-vous d'écrire d'autres romans à partir de celui-ci ? 

GB : Absolument. Je l'espère, à vrai dire, cela dépendra un peu du succès du livre. 
Je travaille actuellement à une sorte de suite qui s'intitulerait Comment je suis devenu super-vilain où l'on retrouverait Titan, Monté Carlo etc. 
J'aimerais beaucoup aussi travaillé pour la bande dessinée en tant que scénariste. Ce roman éveillera peut-être, des envies chez des dessinateurs.

« Comment je suis devenu super héros » est votre troisième roman. Pouvez-vous nous parler des deux précédents ? 

GB : Mon premier roman était très personnel Journal de guerre (Paris, éditions Baleine), raconte l'histoire d'un adolescent proche de la démence qui va vivre une rédemption violente et dont on ne sait pas si elle est fantasmée sur fond d'apocalypse de Jean. 
Mon deuxième est passé plus inaperçu, il racontait l'histoire d'un moine défroqué à la recherche de son chien redevenu sauvage dans un New York hallucinant, c'était une intrigue fantastico-policière dont le but ultime était de répondre à la question qu'indiquait le titre de l'ouvrage : Qu'en est-il du corps de Dieu ? (Paris, éditions Baleine) : Dieu est mort, soit, mais qu'a-t-on fait de son corps en ce cas ?

Pour terminer avez-vous déjà (en 2007) un nouveau projet en route ?

Oui, comme je vous l'ai dit. S'il m'en est donné la possibilité je compte enfoncer le clou et contribuer à l'émergence d'un nouveau genre dans la littérature de l'imaginaire. Merci beaucoup pour votre lecture et votre intérêt. 
______________________
            Depuis Gérald Bronner a surtout mis l'accent sur son métier de sociologue, et il est devenu un interloctuteur privilégié des médias. Du moins si j'en crois mes lectures. 

Gérald Bronner, né le 22 mai 1969 à Nancy, est un sociologue français, professeur de sociologie à l’université Paris-Diderot. 
Il est membre de l'Académie nationale de médecine, de l'Académie des technologies et de l'Institut universitaire de France ainsi que chevalier de la Légion d'honneur. 
Il est également romancier. [Source Wikipedia]

Commentaires

  1. Merci pour cette exhumation. Je ne connaissais pas du tout ce roman, ni de son adaptation prochaine, mais cela donne envie d'en apprendre plus sur ce roman. Si je tombe dessus un jour...

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    Réponses
    1. Il doit être épuisé chez l'éditeur, car je crois qu'on le trouve vendu assez cher sur la Toile™.
      J'en garde un excellent souvenir, en tout cas.

      Si je remets la main sur le carton où il s'est caché je le relirai avec plaisir.

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