Le sujet s’y prête ; il suffit parfois d'une page pour rouvrir une histoire vieille de près d'un demi-siècle !
En 2018, John BYRNE n'a pas de nouveau contrat avec Marvel™, ni avec DC™, ni avec IDW Publishing™, ni avec personne — mais il dessine encore. Les personnages sont là : Wolverine, Jean Grey, Cyclops, Storm, Kitty Pryde.
Le trait aussi.
Et bientôt, ce qui ne devait être qu’un simple passe-temps devient une nouvelle histoire, une fanfiction pour ainsi dire. Mais en tout état de cause, une fanfiction de luxe !
Quelques années plus tard, cette histoire compte plus de deux cents pages, divisées en 32 numéros. Elle a d’abord été publiée en ligne par BYRNE, au fur et à mesure, et gratuitement sur son forum — Byrne Robotics® ; sous forme de crayonnés sans encrage — avant de devenir, en 2026, le début d’une suite de 3 volumes reliés, commercialisée aux U.S.A. par Abrams ComicArts™ dans le cadre de Marvel Arts™.
Cette version cartonnée bénéficie toutefois d'un encrage et d'une mise en couleur. J’y reviendrai.
Son titre : X-Men: Elsewhen.
Lorsque John BYRNE arrive sur le bimestriel Uncanny X-Men (UXM) en septembre 1977, la série est encore loin d'être aussi lucrative qu’elle allait le devenir. Il y remplace, à partir d’UXM #108, le dessinateur Dave COCKRUM, complétement surmené — lequel officiait sur cette relance depuis Giant-Size X-Men #1 (avril 1975).
BYRNE collaborera comme COCKRUM, avec le scénariste Chris CLAREMONT, présent depuis juin 1975 (UXM #94), tandis que l’encreur Terry AUSTIN arrive de concert avec le Canadien.
Ce trio magique constitué va participer à l'une des périodes les plus importantes de l'histoire de Marvel™, et ce que j’appelle, dans mon for intérieur, l’Âge d’or de la série car, comme chacun sait ; l’Âge d’or, c’est quand on a 13 ans.
Pourtant, cette complicité, qui deviendra explosive, ne date pas d'hier.
Avant de révolutionner les mutants, Chris CLAREMONT et John BYRNE s'étaient déjà fait les dents, ensemble, de 1975 à 1977 sur la série solo Iron Fist ; d'abord dans les pages de Marvel Premiere Presents #25, puis dans le propre titre du personnage éponyme. C'est là, au milieu des chorégraphies de kung-fu, qu'ils rôdent à leur compte, à deux, la fameuse « Méthode Marvel », et s'offrent même le luxe d’y créer le personnage de Dents-de-Sabre (Sabretooth), futur némésis de Wolverine. Fort de ce succès, Marvel™ décide tout naturellement de les réunir à nouveau au début de l'année 1978 sur un titre alors en pleine ascension : Uncanny X-Men.
Dès son arrivée, il s'implique comme « co-plotter », en insufflant ses propres idées aux intrigues, même si ce n'est qu'au numéro 114 qu'il en est officiellement crédité : « Chris Claremont & John Byrne : Plots ». Entre temps, le titre est devenu mensuel (#112 / août 1978).
C'est une précision essentielle pour comprendre tout ce qui suivra.
À cette époque, à la fin de l'année 1977 donc, l’éditeur — installé au 575 Madison Avenue, dans l'arrondissement de Manhattan à New York — préconise donc largement d'utiliser le travail d'équipe, connu — comme dit précédemment, sous le nom de Marvel Method™.
En l’espèce, CLAREMONT & BYRNE discutaient d'abord de la direction générale de l'histoire. BYRNE découpait et dessinait ensuite les planches, en y intégrant ses propres rebondissements narratifs. Enfin CLAREMONT récupérait les dessins terminés, pour y poser ses textes (récitatifs et dialogues).
John BYRNE a toujours insisté sur la dimension collaborative de son travail sur UXM. Il expliquait qu'avec CLAREMONT, ils discutaient longuement des intrigues avant qu'il ne dessine les pages à partir de ses notes et de ses souvenirs.
En 2019, il résumait sa méthode en expliquant qu'il ne dessinait que ce dont il se rappelait des discussions d’avec le scénariste, considérant que ce qu'il en avait retenu devait être ce qui comptait le plus.
Mais pour bien comprendre pourquoi ce projet né sur son forum, est aussi singulier, il faut revenir en 1978. Car Elsewhen n'est pas simplement le retour d'un grand dessinateur auprès de personnages qu'il aime. C'est, à bien des égards, la continuation d'une conversation avec les lecteurs, interrompue en 1981. Entre 1978 et 1981, BYRNE contribue ainsi à façonner cette nouvelle génération d’X-Men créée par Len WEIN et Dave COCKRUM (sur une internationalisation des mutants suggérés par Roy THOMAS et Mick Mike FRIEDRICH) : Wolverine (alias Serval pour les lecteurs français de l’époque LUG™), son chouchou — tout comme Nightcrawler (aka Diablo) avait été celui de COCKRUM —, gagne en profondeur. Son passé canadien est développé, ce qui permettra l'introduction de l'équipe de super-héros, eux aussi canadiens, Alpha Flight. Storm (alias Tornade) commence à s'affirmer en leader de l’équipe. Les Shi'ars, cadeau cosmique de Dave COCKRUM, prennent de plus en plus d’importance.
Et Kitty Pryde fait son apparition.
Elle combine le nom d’une des camarades de l’école d’art de Calgary de BYRNE et les traits de Sigourney WEAVER. CLAREMONT lui trouvera son pouvoir de mutante et il lui insufflera tout ce qui fera d’elle un personnage attachant. Le Club des Damnés prend sa forme moderne et mémorable (noblesse oblige) avec notamment Sebastian Shaw et Emma Frost. Et à l’instar de ses manœuvres intradiégétiques, le susdit Club plante les graines de ce qui deviendra l’une des nombreuses pommes de discorde qui sépareront finalement BYRNE et CLAREMONT.
Alors que la saga du Phénix Noir se dessine à l’horizon des événements, l'ambiance en coulisses devient électrique.
BYRNE et CLAREMONT ne s'entendent plus sur rien. Chaque numéro est un bras de fer : CLAREMONT tente de reprendre le contrôle via les dialogues, tandis que BYRNE a déjà modifié le déroulement des scènes directement sur ses planches.
CLAREMONT résumera plus tard cette collaboration tumultueuse : « Le conflit entre nous a catalysé de très bonnes histoires. Aucun de nous n'a jamais obtenu exactement ce qu'il voulait. Mais la synergie de ce que nous avons obtenu était, la plupart du temps, bien meilleure que ce avec quoi nous avions commencé. » On ne saurait mieux dire !
Deux récits vont changer durablement le destin des X-Men, ainsi que celui de BYRNE et CLAREMONT : The Dark Phoenix Saga et Days of Future Past.
Mais avant cela, ouvrons une parenthèse sur Terry AUSTIN, indissociable de cette période dorée.
Si BYRNE donne son dynamisme aux X-Men, c’est la plume et le coup de pinceau d’AUSTIN qui leur apportent élégance et profondeur. À eux deux, ils créent le standard visuel absolu de l'industrie américaine de la BD mainstream de la fin des seventies.
Avant l’arrivée d’AUSTIN, l’encrage dans les comics était souvent lourd, rapide et grossier ; en raison des rythmes de production infernaux. Terry AUSTIN apporte une finesse technique inédite et révolutionnaire.
Son encrage, aux lignes extrêmement fines et nettes, permet de détacher parfaitement les personnages des décors et donne aux visages une expressivité cruciale pour l’immersion du lecteur. Il confère ainsi une intensité dramatique aux planches, que le trait seul de BYRNE n’aurait pu totalement fixer.
AUSTIN texture comme personne les costumes en élasthanne ou les armures métalliques, et donne à ses noirs une profondeur saisissante.
En outre, BYRNE sait qu’il peut se reposer sur son encreur pour enrichir les arrière-plans et magnifier son découpage.
Un « Dynamic Duo » que j’aurais eu tant de plaisir à retrouver sur X-Men Elsewhen, mais malheureusement, Terry AUSTIN a poliment décliné l’offre qui lui avait été faite de participer à sa phase commerciale.
Quoi de mieux, pour illustrer l’ambiance de « guerre de tranchées » que se livraient alors BYRNE et CLAREMONT, que le diptyque Days of Future Past !
Dans ce récit dystopique, publié au sein d'Uncanny X-Men #141-142, le lecteur découvre un futur dominé par les robots Sentinelles, où les mutants sont traqués et internés.
Fait mémorable : contrairement à sa marque de fabrique légendaire, CLAREMONT n’a distillé aucune des intrigues secondaires à tiroirs (sub-plots), dont il était déjà friand, pour annoncer cette aventure. Ce surgissement brutal tient justement à la mésentente des deux vedettes. Mais en tant que lecteur, quelle surprise !
John BYRNE a déjà pris sa décision : il va quitter la série au numéro #143 pour reprendre les Fantastic Four. Or, « Jocular » John BYRNE tient absolument à réaliser son histoire de Sentinelles avant de s'en aller. Une histoire d’ego (non, pas la planète) est ici à l’œuvre.
En effet, CLAREMONT déteste les Sentinelles, ces robots géants chasseurs de mutants créés par Stan LEE et Jack KIRBY, qu'il considère, en le faisant savoir, comme des méchants de fer-blanc (sic). Piqué au vif, John BYRNE, qui n'affectionne pas particulièrement ces robots lui non plus, veut néanmoins prouver à son collègue qu'il a tort par pur esprit de contradiction : « Tu dis qu'elles sont nulles parce que tu les écris comme des nulles. Donne-moi les commandes de l'histoire, et je vais te faire un récit où ces robots éliminent tout le monde et prennent le contrôle de la planète. »
BYRNE imagine alors entièrement cette dystopie où les Sentinelles ne se contentent pas d'être une menace passagère, mais gagnent la guerre contre l'Homo superior, prennent le contrôle des États-Unis d’Amérique et éliminent la quasi-totalité des mutants. Pour cete aventure, John BYRNE conçoit un voyage dans le temps reposant sur une astuce narrative aussi élégante qu'efficace.
Tout aussi efficacement — et de manière plus surprenante encore —, il éliminera à la fin du second et dernier volet de Days of Future Past un personnage auquel on ne l'imaginait pas s'en prendre ! Enfin, il dessine avec Terry AUSTIN la couverture la plus emblématique de tout son run. Une sorte de magnifique baroud d’honneur avant l'heure, que CLAREMONT n’a pas eu le cœur de gâcher avec ses dialogues. Bien au contraire !
Mais pour comprendre X-Men: Elsewhen, qui reste mon sujet principal, il faut revenir un peu plus tôt, il faut revenir à Jean Grey.
Apparue sous cette nouvelle forme dans les pages d’UXM #101, signé CLAREMONT et COCKRUM, Phénix (Phoenix en VO) est une version upgradée au maximum des pouvoirs de Marvel Girl (Strange Girl chez les lecteurs du trimestriel Spécial Strange) alias Jean Grey.
C'est un « nouveau personnage », qui peut alors revendiquer en toute quiétude le statut de première grande héroïne cosmique du catalogue de la Maison des Idées™.
Son design, pur produit de l’imagination très seventies de Dave COCKRUM, aura marqué celle du jeune lecteur que j’étais alors.
Pour la petite histoire, sachez que COCKRUM aurait voulu un costume blanc au lieu du vert — couleur qui rappelle celui Strange Girl —, mais les contraintes techniques d’impression de l’époque ne s’y prêtaient pas.
Or donc, la Saga du Phénix Noir s'achève officiellement avec la mort de Jean. Elle a détruit un système solaire habité, et les Shi'ars considèrent qu'elle doit être jugée. Les X-Men l'accompagnent donc sur la Lune, où ils affronteront la Garde impériale (toujours cadeau de COCKRUM).
Pourtant, cette fin — devenue évidente pour une héroïne à l’origine d’un génocide à l’échelle d’un système solaire — n'est pas celle que voulaient CLAREMONT et BYRNE.
Le plan originel prévoyait que Jean Grey survive, mais complètement diminuée par une lobotomie psychique, perdant ainsi ses pouvoirs de mutante. Cette perte aurait ainsi orienté sa relation avec Scott Summers (alias Cyclope) dans une direction inédite.
Mais cette version n’a pas plu à Jim SHOOTER, l’editor in chief de l’époque, qui y a mis son veto.
Face aux deux options imposées par SHOOTER (tuer Jean ou l'emprisonner à vie, avec une option torture), CLAREMONT a proposé de la tuer plutôt que de l'incarcérer, estimant qu'une Jean Grey en prison, aurait paralysé la série en obligeant les X-Men à passer leur temps à tenter de la libérer.
Les dernières pages du n° 137 (numéro qui était pourtant terminé) ont alors été redessinées par BYRNE — en moins de 24 heures, selon la légende ; faisant de l'exécution de la jeune femme, la conclusion définitive de la saga.
Pour la petite histoire, la version originelle, non retouché, a été malgré tout publiée, en 1984, dans un numéro spécial intitulé Phoenix: The Untold Story.
C’est précisément cette mort que BYRNE efface quarante ans plus tard dans X-Men: Elsewhen.
Plus qu'une simple fanfiction de luxe, ce projet fou incarne en réalité l’accomplissement d’une promesse tacite faite aux lecteurs, à la fin des années 70.
En reprenant les crayons, et en balayant d’un coup de gomme des décennies de Continuité™ accumulées, ainsi que le compromis tragique imposé par Jim SHOOTER, John BYRNE ne fait pas que du tri nostalgique. Il redonne vie à la vision originelle du mythique duo qu'il formait alors avec CLAREMONT ; offrant — enfin — aux lecteurs la véritable trajectoire humaine et dramatique qu'aurait dû suivre Jean Grey : celle d'une femme brisée devant réapprendre à vivre parmi les siens, dépouillée de son statut de divinité cosmique.
D'abord partagée au compte-gouttes sous forme de crayonnés bruts sur son forum Byrne Robotics®, cette uchronie intime — qui démarre juste après l'épisode d'Uncanny X-Men #136 — aura trouvé son chemin jusqu’à une consécration officielle en 2026.
Grâce à l'éditeur Abrams ComicArts™, dans le cadre de sa prestigieuse collection Marvel Arts™, le rêve en noir et blanc de l'auteur s'est transformé en une trilogie d'albums reliés, magnifiée par un encrage professionnel et une mise en couleur totale.
Cette colorisation, pensée pour ajouter au voyage dans le temps du lecteur, adopte la technique dit « flat ». C’est-à-dire une application parfaitement uniforme des aplats, sans dégradés, et sans effets d'ombrage numériques ni textures réalistes.
Paradoxalement, cette colorisation à « l’ancienne », est permise grâce à l’aboutissement des progrès techniques (auxquels ne renonce pas complétement BYRNE, voir supra).
Mais il s’agit aussi d’un parti pris dont l’efficacité n’est plus à faire (et qui me manque souvent sur les série récentes) : les volumes, la musculature et les ombres ne sont pas gérés (uniquement) par la couleur, mais bien plutôt par les traits d'encre noire que BYRNE dessine (les hachures). L’encrage joue donc un rôle essentiel dans le processus, et c’est là que le travail d’AUSTIN avait toute sa valeur à l’époque de l’Âge d’or.
La couleur vient « juste », remplir les cases vides, comme dans un livre de coloriage (on se comprend). C'était le style en vigueur dans les années 1970/1980 — pour des raisons techniques, mais qui prouve encore aujourd’hui son efficacité, s’agissant de la lisibilité immédiate de l'action.
En refermant ce premier volume, le constat est incontournable : quarante-cinq ans après son départ d’Uncanny X-Men, « Jocular » John BYRNE en a encore sous la semelle ; le temps ne semble avoir aucune prise sur son talent.
Plus important encore, la conversation, qu’il entretenait avec les lecteurs — interrompue en 1981 vient, enfin, de trouver sa conclusion.
Et elle vaut bien plus que les 39,99 $ que coûte ce premier tome !
(À suivre ......)













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