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Terminus [Tom Sweterlitsch / Michel Pagel / Aurélien Police]

Prévu pour sortir le 2 mai 2019, Terminus, le roman de Tom Sweterlitsch, commercialisé par le département éditorial  « Albin Michel Imaginaire », était cependant déjà disponible le 24 avril. Rien que de très ordinaire, me direz-vous, pour un roman dont l'intrigue repose, en partie, sur des avenirs potentiels.
Sous une très belle et très inquiétante couverture d'Aurélien Police, laquelle a énormément compté dans l’intérêt qu'a pu éveiller ce roman, et une traduction de Michel Pagel ; Tom Sweterlitsch combine la prémisse d'un « whodunit », autrement dit une enquête romanesque visant à identifier l'auteur d'un crime, au(x) thème(s) du voyage dans le temps. 
Une somme de 448 pages vendue 24,90 €, et 12,99 € pour sa version numérique.

       Tom Sweterlitsch démontre un formidable talent dès lors qu'il est question de créer un climat de tension. Son roman est ainsi baigné très tôt d'une aura d'épouvante, qui n'épargne d'ailleurs pas les scènes les plus anodines du quotidien. Bien aidées en cela par des situations plus choquantes et explicites, qui ravirons les amateurs de gore.
Il est tout aussi talentueux lorsqu'il nous emmène sur les chemins de la spéculation scientifique ; quand bien même instille-t-il lui même le ver dans le fruit de sa fertile imagination. Toutefois, je me dois de prévenir quiconque n'aura pas encore lu ce roman : ici se situe le terminus qu'il ne devra sous aucun prétexte dépasser, s'il veut garder tout le plaisir d'une lecture sans révélations dommageables.

       En effet disais-je, Tom Sweterlitsch explique doctement, et vraisemblablement à son corps défendant, les limites du concept à l’œuvre dans son roman, par l’intermédiaire de son héroïne, Shannon Moss, agent du NCIS : « [...] l’avenir était versatile – les futurs [..] n’étaient que des possibilités nées des conditions du présent. [..] je m’imaginais le voyage temporel comme concret, je croyais la connaissance du futur aussi fiable que celle du passé. Je pensais que connaître l’avenir me permettrait par exemple de tricher à la loterie, en déterminant les numéros gagnants avant le tirage. [..] Quand j’avais mentionné la loterie à notre instructeur, il avait répondu que tous les numéros étaient potentiellement gagnants jusqu’au moment du tirage. Ce que je verrais en voyageant dans une TFI (trajectoire future inadmissible), m’avait-il dit, ne serait pas le résultat absolu de la loterie mais des chiffres gagnants possibles. En d’autres termes, avait-il conclu, pas la peine de jouer. » Par conséquent pourquoi explorer ces « TFI », pour en apprendre plus sur les conclusions d'un meurtre, si ce futur est hypothétique, voire différent ?
D'autant que Sweterlitsch, sous l'empire de son idée, en oublie les fondements de base d'une enquête policière de terrain. Le cas de Carla Durr est assez représentatif de cette contradiction. 
Effectivement, alors que le nom de cette avocate apparaît au cours de l'enquête, rien ne sera tenté pour la retrouver. Ce que nous apprendrons sur elle, en même temps que l'enquêtrice, viendra de l'exploration d'une « TFI ». C'est l'une des faiblesses les plus flagrante du roman, Shannon Moss tient plus de la voyageuse (d'univers parallèles et futurs) que de l'enquêtrice. Une anomalie difficilement compréhensible, puisque le propre beau-frère de l'auteur est un agent spécial du NCIS !?
Il est par ailleurs assez incroyable que Shannon, pourtant membre dudit service de la Navy, ne dispose d'aucune des ressources de cette agence. Ni sur la « Terre ferme », ni dans  « les trajectoires futures inadmissibles ». 
D'ailleurs, la différence entre l'une et les autres n'est jamais expliquée, et je n'ai pas pu m'empêcher de me demander pourquoi les visites d'agent du NCIS n'affectaient jamais la soi-disant « Terre ferme » .

Surtout que Tom Sweterlitsch, complique encore plus la donne, en faisant des « TFI » où se rend Shannon, des avenirs parallèles condamnés à disparaitre après son départ. 

Comment croire un seul instant que les NCS (Commandement Naval de l'Espace) de ces futurs d'un univers multiple où ils existent également, et pour cause, laisseraient ainsi leur existence respective menacée. L'auteur se sert d'ailleurs de cette éventualité pour inquiéter la vie de son héroïne, mais sans que ce paradoxe trouve une explication ne serait-ce que plausible. Même si l'idée, durant quelques pages, m'est apparue très bonne et potentiellement riche.
Mais au final, cette perspective ajoute, selon moi, encore à la difficulté de  « croire » à ce qu'on lit.  

Bref, à vouloir trop bien faire, Tom Sweterlitsch crée, à l'instar de l'intrigue de son propre roman, la destruction de la fiction qu'il élabore sous nos yeux de lecteurs, en allant trop loin.  

       C'est d'autant plus dommage que tout au long de ces presque 500 pages,Tom Sweterlitsch prouve qu'il est un écrivain talentueux, qui plus est jamais à court d'idées. Pourtant, Terminus n'a jamais été totalement satisfaisant. L'intrigue bien souvent très captivante, souffre de bien trop d'écueils à mon goût, et qui m'en ont fait sortir. Ce qui paradoxalement, ne m'empêchera pas d'en recommander la lecture.

Surtout si vous avez aimé La Jetée de Chris Marker, Philadelphia Experiment de Stewart Raffill, et L'Armée des 12 singes de Terry Gilliam ; trois films que j'ai eu constamment à l'esprit en lisant ce roman.

Ce qui n'a rien d'étonnant, puisque Tom Sweterlitsch cite lui-même La Jettée comme l'une de ces histoires de voyage temporel favorites [Pour en savoir +], et que ce film est une source d'inspiration connue pour le film de Gilliam.  

En définitive, Terminus aurait mérité un travail d'édition plus sévère, et curieusement un peu moins d'ambition.  
__________________
Quelques avis nettement plus enthousiastes chez Feydrautha [Pour en savoir +], Apophis [Pour en savoir +], Yogo [Pour en savoir +] et chez Lutin82 [Pour en savoir +] .   

Commentaires

  1. D'accord avec tes critiques, surtout sur l'exploration des « TFI », alors que cela coûte des millions. Autant demander à des auteurs de SF de faire de la prospective, ce sera moins cher.
    Ceci dit, j'ai passé un agréable moment de lecture.

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  2. Moi aussi j'ai passé quelques bons moments. Quoique avec le recul je vois de plus en plus de "défauts", et que ces bons moments se raréfient.
    Ce que ne semble pas partager nombre de lecteurs ; je ne vois que des critiques très positives, même sur le fond.

    J'ai du coup l'impression de ne pas avoir lu le même livre qu'eux. [-_ô]

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  3. Pour ma part, ces défauts ont été moindre que le page turner, donc cela a passé. Mais je comprends ton point de vue. Une fois constater la fêlure, difficile de passer outre.
    Quelques jours après ma lecture, je ne peux que constater que ce roman ne restera pas forcément dans ma mémoire. ET je ne sais pas encore ce que je vais en dire.

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  4. J'étais particulièrement enthousiaste en refermant ce livre mais je le suis bizarrement de moins en moins en y repensant. Certains passages que j'ai relus après coup me posent même carrément problème et il y a des choses que je n'arrive pas à m'expliquer dans l'intrigue alors que tout m'a semblé évident à la première lecture. Peut-être faudrait-il tout simplement que j'arrête d'y réfléchir...

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    1. Il beaucoup de choses que j'ai trouvé très bancal.
      Mais il y en a aussi des scènes très réussies, des ambiances très immersives (tout ce qui tourne autour de l'arbre, ou encore la découverte de la cabane d'un des Seals, pour n'en citer que deux).

      Bref, un équilibre certes précaire mais qui m'a fait aller jusqu'au bout, mais ça s'est joué à peu. « American Elsewhere », pour rester chez AMI, n'a pas bénéficié de tant de mansuétude, j'ai jeté l'éponge au milieu du récit, après avoir assez méchamment ramé pour y arriver.

      Reste que le bilan final, en ce qui concerne Tom Sweterlitsch, ne joue pas en sa faveur.

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  5. Des avis plus mitigés ça permet aussi de se faire une idée plus précise

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  6. Effectivement, j'en suis ressortie bien plus enthousiaste que toi. Je pense que la différence, c'est que j'attendais un roman de SF, basée sur le voyage dans le temps et les mondes parallèle et non un polar. Peut-être que tu attendais trop du polar. C'est un peu comme Minority report, où si l'on s'en tient à la seule analyse "policière" et jurique, le bouquin ne tient pas. Pourtant d'un point de vue SF, il est très bon. C'est ainsi que je vois Terminus.

    Après, les sensibilités sont différentes des unes et des autres, et heureusement car, les échanges tourneraient vite court...
    Dans tous les cas, excellente critique.

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