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Le Cirque des illusions politiques : Nightwing [Watters / Soy & Gandini]

            Le premier arc du mandat de Dan Watters sur le personnage de Nightwing (Dick Grayson dans le civil), intitulé « On with the Show » est estampillé « DC All In ». 
« All in » est une expression qui vient du poker, et qui peut se traduire par « faire tapis » ; mais elle exprime aussi l’idée de mettre le paquet dans ce qu’on entreprend ! Ce que fait DC Comics™ en bousculant, en 2024, le statu quo de ses séries phares. La manière est brutale, et les rênes sont confiées à de nouveaux venus sur les titres en question. Ici donc, Dan Watters sur Nightwing
            Il ne s’agit pas pour l’ange gardien de Blüdhaven d’un reboot, mais d’une porte d’entrée pour les nouveaux lecteurs, dixit DC™ ; le Principe de continuité™ y est donc pleinement actif. 
            Pour la petite histoire, c’est Scott Snyder qui en est à l’origine du All In™, également instigateur du méga-casse tirelire de l’année, je veux bien évidemment parler de l’univers Absolute™. 
            La lettre d’intention de l'éditeur américain est vertueusement suivie par Watters : le ton optimiste, solaire et acrobatique du scénariste Tom Taylor, qui officiait juste avant l’arrivée du scénariste anglais sur le « Hunk Wonder », fait place à une ambiance « Grand-Guignol ». 
            « On with the Show » (« Place au spectacle », dans la langue d'André de Lorde) joue avec maestria la carte du macabre, du body-horror et du sensationnalisme théâtral.  
Pinceau et couleur : Le spectacle du macabre 
            Avec l’arrivée du scénariste Dan Watters sur le titre, c’est aussi une nouvelle équipe artistique qui s’installe. 
            Dexter Soy, au trait dynamique influencé par la bande dessinée japonaise, y abuse des ombres lourdes et des contrastes violents (le chiaroscuro). Il utilise souvent des sources de lumière brutales, venant d'en bas ou de travers, ce qui a pour résultat de donner aux personnages un air menaçant, théâtral et torturé. Insufflant une énergie viscérale, il tend les corps jusqu’à la distorsion : ici, la souffrance et l'action ne sont pas suggérées, elles sont sur-jouées. Il s'agit d'une remarquable transposition de ce que pouvait proposer, dès 1897, le théâtre du Grand-Guignol, sis Cité Chaptal à Paris
            Pour rester dans ce ton, la coloriste Veronica Gandini déploie des bleus profonds, des noirs d'encre et des gris froids. En effet, Blüdhaven est essentiellement un « théâtre des opérations » nocturne pour Nightwing. Il y pleut souvent, et visiblement on y étouffe. Cependant, Gandini perce cette obscurité par des couleurs de néon ultra-saturées : des roses électriques, des violets chimiques, du rouge sang et des ors vibrants. Elle donne à la ville un aspect artificiel et tapageur. Sous son pinceau, le costume de Nightwing, conçu par Bruno Redondo pour le run précédent, celui de Tom Taylor, offre des finger-stripes bleu électrique très saturées, agissant presque comme un signal lumineux au milieu des ténèbres (Nightwing s’en sert d’ailleurs comme d’une lampe-torche). Ce bleu tranche violemment avec les tonalités chaudes et agressives (rouges, oranges) qui émanent des menaçants laboratoires et des ateliers d’armement, qui ne le sont pas moins. On retiendra également les dégradés subtils de l'Argentine, ainsi que ses effets de brume qui texturent à merveille le dessin de Dexter Soy. 
            Bref, pour le dire vite et imparfaitement, la grandiloquence macabre du Philippin Dexter Soy est sublimée par la tension lumineuse qu’y injecte sa coloriste Veronica Gandini. Vous me direz que tout est réuni pour une excellente entrée en matière : un contexte audacieux – le Grand-Guignol – et une équipe artistique au diapason. 
Eh bien non ! 
Quand le rideau se lève sur Blüdhaven 
            Visuellement, l'arc « On with the Show » tient donc toutes ses promesses : le trait dynamique de Dexter Soy et les couleurs vibrantes de Veronica Gandini installent une atmosphère Grand-Guignol qui ne dépareille pas d’avec l'univers circassien qu’a connu Dick Grayson enfant. Ce monde du spectacle joue d'ailleurs un rôle central, bien que corrompu, dans ce recueil qui rassemble les numéros #119 à #124 de la série. 
            Pourtant, derrière ce magnifique rideau de scène, le scénario de Dan Watters souffre d'un mal récurrent dans les comics grand public contemporains : la paresse intellectuelle déguisée en engagement politique. 
            En voulant plaquer un vernis d'actualité et une rhétorique anti-police sur une ville de Blüdhaven, dont il ignore pourtant superbement les réalités institutionnelles, l'auteur sacrifie la cohérence de ses personnages sur l'autel du cliché. 
Décryptage d'un début de mandat qui confond tract idéologique et world-building.  
            Cependant, même lorsqu’il pèche par idéologie, Dan Watters y met du talent. Plutôt que d’expliquer les mécanismes profonds de son univers, il préfère immerger cette partie du récit dans des références que le lecteur est invité à décoder. Ainsi, la création de la multinationale Spheric Solutions® s’impose immédiatement comme un décalque évident de l’OCP® (Omni Consumer Products), la firme cynique du film RoboCop1987. Le Wanderer-01S rappelle quant à lui, sans coup férir, l'ED-209 dudit long-métrage de Paul Verhoeven (voir supra). 
            Mais le cinéphile attentif poussera le curseur de la référence encore plus loin en observant attentivement les planches de Dexter Soy, notamment dans Nightwing #121.
L'apparition en gros plan d’un membre de l’unité Helios® de la police de Blüdhaven (équipé par 
Spheric Solutions®) est un hommage visuel frappant qui ne doit rien au hasard : visage anonyme, casque blanc impeccable et lunettes d'aviateur. Ce look est le jumeau graphique d’un membre de la brigade de motards d’élite de Magnum Force1973 (ci-contre). 
Dans ce deuxième opus de la saga des Dirty Harry, Clint Eastwood y affrontait un escadron de la mort composé de policiers agissant en dehors des ordres de leur hiérarchie, appliquant une justice expéditive et extrajudiciaire — disons, pour être juste, encore plus expéditive que celle de l'inspecteur Harry
            En convoquant quasi simultanément l'OCP® et le Death Squad de Magnum Force, Dan Watters utilise un puissant raccourci de la culture de masse. Il n'a plus besoin d'écrire la corruption ni de définir la menace fascisante : le background mémoriel du lecteur fait le travail à sa place. C’est, en quelque sorte, la théorie de l’iceberg d’Ernest Hemingway mise en pratique. L'effet est plutôt élégant, et diablement efficace pour installer une ambiance de thriller paranoïaque typique des seventies, ici sur fond de cirque du macabre. 
Mais ce collage esthétique brillant, Watters citera même Sherlock Holmes dans une fort jolie scène avec Robin, ne parvient pas à effacer la vacuité abyssale de l’intrigue, associée à un parti pris idéologique gênant qui détruiront l'élégance du procédé. 
            Ainsi apprend-on, par la voix de Nightwing, que la police de Blüdhaven est corrompue (un cliché devenu systématique & surtout engagé dans l'ère post-George Floyd). 
Plus problématique : la maire de la ville, qui n’est autre que Melinda Grayson, la demi-sœur de Dick, ne semble pas s'en être souciée durant son mandat. 
Alors que les élections approchent, elle ne trouve rien de mieux que de militariser sa police malgré cette corruption systémique !? Et avec qui fait-elle affaire ? Vous l’avez deviné : Spheric Solutions®. Une entreprise pourtant décrite par son frère et par ailleurs associé à Oracle, comme concevant des armes conçues spécifiquement pour tuer les super-héros !? 
            Au diable Hemingway et sa théorie, place à la brutalité idéologique. Car vous l’avez compris, la police de Blüdhaven n’est pas seulement corrompue, elle est aussi brutale. Et contre toute attente, Nightwing semble avoir fait de la 
« Harangue de Baudot » son nouveau manuel idéologique de justicier. 
La continuité sacrifiée sur l'autel des slogans 
            Je disais que dans cette période d’ouverture aux nouveaux lecteurs dite 
« All In », le Principe de continuité était censé être préservé. Pourtant, alors que Tom Taylor avait pris le temps (quasiment trois ans) de construire Melinda Grayson comme une femme politique brillante, infiltrée et courageuse, ayant activement nettoyé la mafia locale et lavé l'honneur de sa propre famille, Watters en fait une élue passive face à sa police corrompue. En lui faisant signer un contrat avec une entreprise dont son propre frère lui dit qu’elle est pour le moins « douteuse », Dan Watters piétine, dès son premier épisode (#119), la quasi-totalité de la trajectoire et de la caractérisation que son prédécesseur s'était donné tant de mal à installer. Pour sa défense, l'ère « All In » doit jongler avec une double contrainte schizophrénique : respecter le passé tout en partant dans une direction radicalement nouvelle. L'exercice n’a rien d’aisé. 
            Mais revenons à « On with the Show ». 
L’opposant politique de Melinda Grayson, pour l’élection municipale à venir, Bernard Bisogni, n’est pas mieux traité : il n'a droit qu'à une seule page dans le numéro #123 (l’avant-dernier chapitre du présent recueil). Le candidat y promet en substance de « doubler le budget de la police » s'il est élu. 
Comme c'est original !
Dans une ville où les forces de l'ordre sont notoirement corrompues, militariser et sur-financer ce service municipal sans exiger la moindre réforme préalable ne relève pas seulement du non-sens administratif : c'est une faute politique majeure. 
            En renvoyant ainsi dos à dos une maire sortante qui sous-traite sa sécurité à une multinationale dangereuse et un opposant qui pratique la surenchère budgétaire aveugle, Dan Watters plaque artificiellement sur cet univers de fiction des slogans issus du débat étasunien bien réel. On y devine implicitement le 
« Defund the police » (la position de l'auteur à travers Nightwing) opposé au 
« Back the blue » très explicite de Bisogni, mais auquel Melinda souscrit paradoxalement elle aussi, pressée d'éradiquer la criminalité juste avant le scrutin. À force de vouloir singer l'actualité politique sans en respecter la logique la plus élémentaire, le scénario ne fait que souligner le manque cruel de world-building de cette Blüdhaven que j'évoquais précédemment : personne ne semble commander cette police, aucun chef n'apparaît jamais, pas plus que des agents ordinaires, sauf lorsqu'il s'agit de s’en prendre aux criminels que défend Nightwing. Sans rire ! 
Lorsque je citais le juge Baudot, ce n’était pas un simple effet de manche (sic)
En fin de compte, ici, la corruption reste un simple mot abstrait, brandi pour justifier l'action. Laquelle est spectaculaire, ne boudons pas notre plaisir. 
Le twist
 
             Pour ceux qui n’auraient pas « la réf » qu'évoquent RoboCop et Magnum Force, Dan Watters a concocté un twist à rendre jaloux Chubby Checker lui-même. Un blockbuster qui malheureusement ruine l'élégance de ses citations visuelles, et qui efface les doutes de sa démarche. 
Voilà le contexte : quatre gangs de Blüdhaven ont été décapités, leurs chefs respectifs tués dans un attentat. Trois gangsters de l’un d’entre ces gangs se disputent dans une planque. 
Facilement reconnaissables à leurs masques d’animaux en peluche et à l'écusson de tête d’ours cousu sur la manche de leur blouson, ce sont bien évidemment les Teddies
Le plus virulent des trois quitte les lieux à moto et se fait immédiatement intercepter par deux agents de la brigade Helios®
            Manifestement, ces deux policiers ne sont pas là pour faire de la prévention, et Dan Watters leur donne immédiatement le mauvais rôle : « Hello, you’re resisting arrest. ». 
Nightwing intervient alors, le sourire aux lèvres, et permet au membre des Teddies de s’échapper et fait la morale aux policiers : « You got a warrant? ». 
            Mais au vu du contexte, la police n’a absolument pas besoin d’un mandat pour un contrôle d’identité ou une arrestation en flagrant délit. Si le lecteur sait que ces deux policiers ont de sombres intentions, Nightwing, lui, l’ignore totalement. Il ignore également ce que savent ces policiers à propos des Teddies. En outre, profitant de l'interruption, le gangster saisit son arme et tire sur les forces de l'ordre. Riposte létale immédiate : un mort. 
            Les policiers quittent les lieux et Nightwing se précipite, pour se faire menacer à son tour par un « frère d’armes » du Teddy abattu (cela ne refroidira pas son hybristophilie). C’est là que tombe le twist : le Teddy décédé est en réalité un adolescent de 14 ans ! Nightwing laisse exploser une douleur muette.  Et le lecteur est chamboulé. Mission accomplie.
            Pourtant, à aucun moment Nightwing ne remet en cause sa propre intervention. 
Dans le monde réel, les policiers avaient le droit absolu de riposter en utilisant la force létale face à un suspect qui faisait feu sur eux. Dans le droit américain, cette réaction relève des principes fondamentaux de la légitime défense (self-defense) et de la protection d'autrui. À l'inverse, le vigilante auto-proclamé de Blüdhaven serait considéré comme un simple bystander, dont la responsabilité civile et pénale serait immense pour avoir provoqué cette situation. 
Bref, aveuglé par son idéologie, Watters fait n’importe quoi. 
            Le natif de Londres n’en restera pas là, puisque notre ex-Boy Wonder prendra ensuite fait et cause pour les Teddies, et allant jusqu’à risquer sa vie pour sauver de dangereux fabricants et dealers de drogue (un des 4 autres gangs), eux-mêmes victimes de leur assuétude. On ne pourra certes pas accuser Dan Watters de faire du « copaganda » (sourire). 
« Curtain up » 
            En intitulant son 1er épisode « Curtain up », Dan Watters pensait sans doute filer une métaphore élégante sur le passé circassien de Dick Grayson. C'est pourtant un tout autre spectacle qui se joue sous nos yeux. Par un ironique retournement du sens de l’Histoire (dont la connotation ne m’échappe pas, je vous rassure), le prisme du Grand-Guignol, que l'équipe artistique embrasse si bien visuellement et avec tant d'efficacité, se retourne contre le scénariste en dévoilant, par un jeu de miroir cruel, ses propres procédés d’écriture. 
            Car qu'était le Grand-Guignol historique, sinon le théâtre d’une monstration de phénomènes outranciers, de savants fous et de victimes innocentes mis en scène pour provoquer une réaction viscérale d’effroi, de larmes ou de dégoût chez le spectateur, en tordant évidemment toute logique ? 
             En révélant que le dangereux gangster abattu est finalement une jeune victime de quatorze ans, sacrifiée par une police fascisante (qui ignore pourtant tout de l'identité de ce gangster), Watters ne fait rien d'autre que du mélodrame de foire. Ce procédé de manipulation de l’empathie n’est pas sans rappeler, dans un contexte réel, dramatiquement inégal et infiniment plus tragique, la récupération politique et médiatique du cliché photographique du jeune Alan Kurdi, trois ans, retrouvé mort sur une plage turque le 2 septembre 2015. Qu'il s'agisse de la presse internationale au lendemain du drame, du théâtre de la Cité Chaptal à la Belle Époque, ou de Dan Watters aujourd'hui, le mécanisme rhétorique reste le même : instrumentaliser le corps de l'enfance pour court-circuiter l'esprit critique du public et imposer un agenda moral ou idéologique. 
            À force de vouloir manipuler l'indignation de son lecteur à grands coups d'effets de scène, Dan Watters rate sa cible. 
Il nous prive d'une vraie réflexion politique sur Blüdhaven pour ne nous offrir qu'un spectacle de marionnettes un peu grossier. 
toutefois, quoi que je pense de son idéologie cependant, et de ses procédés pas très fair-play (un comble pour un rosbif), force m'est de reconnaître qu'il est un scénariste très efficace et terriblement élégant. L’intrigue du Ringmaster et de sa Colombina, diablement captivante, malgré tout, et malheureusement rétrogradée au second plan, vampirisée par l’ostentation vertueuse de Dan Watters. La trame en question se termine d’ailleurs sur un double cliffhanger explosif ! 
            Reste aussi le plaisir des yeux : celui d'admirer les véritables scénographes de ce volume, Dexter Soy et Veronica Gandini, respectivement dessinateur et coloriste sur ce premier volume de l’ère « All In » qu’inaugure ici Nightwing qui, eux, ont parfaitement compris leur partition. 
            Le rideau peut désormais tomber, tout le monde voit les ficelles du marionnettiste. Le scénario était grand, la leçon était lourde.
 
(À suivre ?)

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