mardi 25 août 2015

Comme un chant de lumière triste de George R.R. Martin

Si aujourd'hui il semble superflu de présenter Georges R. R. Martin il peut-être intéressant de voir comment on le présentait en 1981 aux lecteurs français :

George R.R. Martin
Auteur nouveau, étrange, impossible à rattacher à quelque grand ancien comme d’autres étoiles de la jeune science-fiction américaine, au talent si particulier et si original que nul n’a osé les regrouper dans une quelconque vague. Il y a ainsi John Varley, il y a Orson Scott Card, il y a George Martin qui collectionne les bonnes places sur les listes de prix de ces dernières années, 

Dans de multiples catégories. Il a été choisi pour inaugurer une nouvelle série de livres reliés, Le Masque de l’Avenir, avec un roman très épais, l’Agonie de la lumière et prévoit d’éditer son recueil Song for Lya, qui contient entre autres textes extraordinaires Comme un chant de lumière triste.
L’épopée fantastique "Heroic fantasy" - Le Monde des chimères - 1981 - Collection du Livre d’or de la science-fiction

Et voici la nouvelle en question :

Il est une femme qui va de monde en monde. Ses yeux sont gris, sa peau d’albâtre, à ce que l’on raconte, et sa chevelure d’encre coule comme une cascade où jouent de fugitifs reflets roux. Un bandeau de métal bruni lui ceint le front, sombre couronne qui retient ses cheveux et fait parfois danser des ombres dans ses yeux. Elle se nomme Sharra, et elle connaît les Portes. De cette histoire le commencement s’est perdu, englouti avec le souvenir même du monde qui lui donna vie. La fin, elle, est encore à venir ; mais lorsqu’elle sera, nul ne nous la dira. Seul est en notre possession le cœur de la légende, un fragment plutôt, un infime fragment de cette vaste quête, l’épisode qui raconte le passage de Sharra sur l’un des mondes, et sa brève rencontre avec Laren Dorr, le barde solitaire. À un instant il n’y avait que la vallée baignée par la lumière crépusculaire, et au-dessus de la crête le globe violet du soleil couchant qui infiltrait ses rayons obliques dans la masse dense de la forêt aux fûts noirs et luisants, au feuillage d’une pâleur spectrale. Seuls trouaient ce silence les cris des oiseaux-pleureurs quittant leur retraite pour la nuit, et le bouillonnement du cours d’eau dans son lit de rocaille. Et puis par une Porte invisible Sharra lasse et ensanglantée fit son entrée dans le monde de Laren Dorr, vêtue d’une simple robe blanche, salie et souillée de sueur, et d’une lourde cape de fourrure à demi arrachée de sur ses épaules. Le long de son bras gauche, mince et dénudé, du sang coulait encore de trois sillons profonds. Elle avait surgi, toute tremblante, près de la rivière et jeta alentour un regard méfiant avant de s’agenouiller pour soigner ses blessures. L’eau bien que vive était d’un vert sombre et fangeux, d’aspect peu engageant, mais Sharra très affaiblie avait soif. Après avoir bu elle nettoya ses plaies de son mieux dans cette eau douteuse, et les pansa à l’aide de bandages arrachés à ses vêtements. Puis, alors que le soleil pourpre plongeait plus bas derrière la colline, elle s’éloigna de la rivière et se traîna jusqu’à un endroit abrité au creux d’un bouquet d’arbres où elle s’endormit, épuisée… pour se réveiller dans l’étreinte de bras puissants qui la soulevaient sans effort et l’emportaient. Elle se ; débattit, mais l’étau se resserra. « N’ayez crainte… » La voix était chaude. Elle distingua les contours d’un visage dans la brume vespérale, le visage allongé et bienveillant d’un homme qui lui disait : « Vous êtes affaiblie, et la nuit descend. Il faut nous mettre à l’abri avant l’obscurité. » Sharra cessa de se débattre, tout en sachant qu’elle aurait dû continuer. Mais elle luttait depuis si longtemps, elle était si fatiguée… Elle le regarda, déroutée, et demanda seulement : « Pourquoi ? », puis avant même d’entendre la réponse : « Qui êtes-vous ? et où m’emmenez-vous ? 
— Là où vous serez en sécurité. 
— Chez vous ? murmura-t-elle d’une voix ensommeillée. 
Non, fut la réponse à peine audible. Non, pas chez moi… jamais plus chez moi… mais c’est un abri, quand même. Il y eut un bruit d’éclaboussement, comme s’il traversait le cours d’eau à gué avec elle dans ses bras ; et puis elle aperçut accrochée à la crête la silhouette sinistre et tourmentée d’un château dont les trois tours se profilaient toutes noires sur le soleil couchant. Étrange, songea-t-elle, ce château n’était pas là tout à l’heure… et elle s’endormit. À son réveil, il était là qui la regardait. Elle reposait sous les couvertures tièdes et moelleuses d’un lit à baldaquin aux rideaux ouverts. Son hôte était assis à l’autre bout de la pièce dans un vaste siège drapé d’ombre. Son regard reflétait la lueur vacillante des chandelles, et son menton reposait sur ses mains croisées. 
— Vous sentez-vous mieux ? demanda-t-il sans bouger. Elle se redressa pour s’asseoir, et s’aperçut alors de sa complète nudité. Saisie d’un doute affreux elle porta vivement sa main à sa tête, mais la couronne sombre était bien à sa place, intacte, son froid métal contre son front. Soulagée, elle se cala bien sur ses oreillers et remonta les couvertures dans un geste de pudeur. 
— Oui, beaucoup mieux. Et en prononçant ces mots elle s’aperçut soudain que ses blessures avaient disparu. L’homme eut un sourire triste, presque désenchanté. Son visage énergique était encadré de cheveux noirs dont les boucles capricieuses retombaient sur des yeux sombres, presque trop larges. Il paraissait très grand, même assis, et mince dans son ensemble gris et sa cape en cuir souple par-dessus laquelle pesait encore plus ample l’éternel manteau de la mélancolie. 
— Des marques de griffes acérées, fit-il remarquer toujours souriant, ces traces sur vos bras, et vos vêtements à moitié arrachés…, il semble que quelqu’un vous soit hostile. 
— Quelque… chose plutôt, rectifia Sharra. Un gardien, le gardien d’une Porte. Il y a toujours un gardien aux Portes. Les Sept n’aiment guère nous voir passer de monde en monde, et moi moins que tout autre. Il décroisa ses mains de sous son menton et les plaça sur les accoudoirs sculptés de son siège, avec un hochement de tête approbateur, mais un sourire désenchanté flottait toujours sur ses lèvres. 
— Ainsi vous connaissez les Sept, et les Portes, fit-il, et son regard se posa sur le front de la jeune fille. La couronne, bien sûr, j’aurais dû deviner. 
— Mais… vous avez deviné. Je dirais même que vous saviez, fit-elle avec un sourire entendu. Qui êtes-vous donc ? Et sur quel, monde suis-je ? 
— Le mien. Je l’ai baptisé des milliers de fois, et pourtant aucun des noms ne m’a jamais paru convenir. Une fois j’en avais trouvé un qui me plaisait, un nom approprié ; mais je l’ai oublié. Il y a si longtemps de cela. Je suis Laren Dorr, du moins m’appelais-je ainsi jadis, à une époque où un nom avait son importance. Mais ici à présent, cela semble ridicule. En tout cas celui-là je ne l’ai pas oublié.
 — Et sur votre monde, vous êtes un roi ? Un dieu peut-être ? 
— Tout cela, et plus encore, confia Laren Dorr avec un rire léger. Je suis ce que je décide d’être. Personne n’est là pour me disputer un titre. 
— Qu’avez-vous fait à mes blessures ? 
— Je les ai guéries, répondit-il avec un geste désinvolte. Ce monde est le mien, et je détiens certains pouvoirs. Pas ceux que je souhaiterais avoir, certes, mais des pouvoirs malgré tout. 
— Bien sûr. Le ton n’était pas convaincu et Laren parut froissé. 
— Vous n’y croyez pas ? Je sais, il y a votre couronne. En fait ce n’est qu’à moitié vrai. Je ne pourrais pas vous faire de mal, malgré tous mes pouvoirs…, pas tant que vous portez cette couronne. Mais je puis vous aider. Son sourire reparut ; et son regard se fit tendre et rêveur. 
— Peu importe d’ailleurs. Même si je le pouvais, je ne vous ferais jamais de mal, Sharra. Je veux que vous me croyiez. Cela fait longtemps… très longtemps… Sharra semblait déconcertée. 
— Vous connaissez mon nom ? Comment se fait-il ? Il se leva, toujours souriant, vint s’asseoir sur le bord du lit et lui prit la main avant de lui répondre, l’enserrant doucement dans la sienne et la caressant de son pouce. — Oui, je connais ton nom. Tu es Sharra, qui vas d’un monde à l’autre. Il y a des siècles, du temps où les monts alentour avaient une autre forme et où le soleil violet dardait ses rayons écarlates au début de son cycle. Ils sont venus me visiter et m’ont annoncé qu’un jour tu viendrais. Je les hais, tous, les Sept, et ma vie durant je les haïrai ; mais cette nuit-là j’ai chéri la vision qu’ils m’ont offerte. Ils m’ont seulement dit ton nom, et qu’un jour tu viendrais sur ce monde qui est le mien. Et puis, une autre chose aussi. Mais cela me suffisait. Une promesse. La promesse d’une fin… ou d’un commencement, enfin de quelque changement, et tout changement est accueilli avec joie sur ce monde où j’ai vécu en solitaire pendant des milliers de cycles solaires, Sharra ; et chaque cycle dure des siècles, vois-tu. Sharra semblait préoccupée. Elle secoua sa longue chevelure d’encre dont les reflets cuivrés jouaient à la lueur des chandelles.
 — Ils me devancent donc à ce point, remarqua-t-elle. Savent-ils de quoi le futur est fait ? et sa voix trahissait son inquiétude. Et cette autre chose dont ils t’ont parlé ? ajouta-t-elle en levant vers lui son regard. Il pressa doucement sa main, et répondit d’une voix toujours mélancolique. 
— Ils m’ont dit que je tomberais amoureux de toi, mais ce n’est pas là une prophétie extraordinaire. J’aurais pu le prédire moi aussi. Il y a très longtemps, vois-tu – le soleil brillait encore comme de l’or, si je me souviens bien –, j’ai compris que je m’éprendrais de la première voix qui ne serait pas l’écho de la mienne. Sharra se réveilla à l’aube lorsque des rayons de lumière violette pénétrèrent dans sa chambre par une haute fenêtre cintrée qui n’existait pas la veille au soir. Elle trouva des vêtements préparés à son intention, une longue tunique jaune, une robe écarlate incrustée de pierres précieuses, et un ensemble vert forêt. Elle choisit celui-ci et s’habilla rapidement. Avant de quitter la pièce elle s’arrêta pour regarder par la fenêtre. Elle se trouvait dans une tour qui surplombait des créneaux en ruine, et une cour triangulaire, poussiéreuse, dont deux tours efflanquées, toutes de guingois et surmontées d’une flèche conique, occupaient les autres angles. Un vent violent cinglait les oriflammes gris qui ornaient les remparts. Mais rien d’autre ne bougeait alentour. Et, au-delà des murs du château, il n’y avait plus de vallée, pas la moindre trace de son existence. Le château, avec sa cour et ses tours biscornues, se dressait sur un pic montagneux, et aussi loin que le regard se portait d’autres chaînes plus hautes encore offraient un paysage de falaises sombres et abruptes, de crêtes déchiquetées et de flèches de glace étincelantes aux reflets violets. La fenêtre était hermétiquement close, mais au dehors le vent semblait glacé. La porte de sa chambre était ouverte, et Sharra descendit l’escalier en colimaçon, traversa la cour, et pénétra dans le corps principal du château, une construction basse, en bois, adossée à la muraille rocheuse. Elle erra de salle en salle, certaines froides et désertes, livrées à la poussière, d’autres luxueusement meublées, avant d’arriver à celle où Laren Dorr était installé pour une collation matinale à une table chargée de victuailles, un siège vacant à ses côtés. Sharra prit place et choisit une brioche encore chaude en adressant un bonjour souriant à Laren qui le lui rendit. 
— Je pars aujourd’hui même, annonça-t-elle entre deux bouchées. Je suis désolée, Laren, mais je dois trouver la Porte. Il avait cet air de profonde mélancolie qui semblait ne jamais le quitter. 
— Tu me l’as déjà expliqué hier soir, Sharra. Il semblerait que j’aie attendu tout ce temps pour rien, soupira-t-il. Sur la table étaient disposés des viandes, des fromages, diverses sortes de pâtisseries, des fruits et du lait. Sharra disposa un assortiment sur une assiette, la tête légèrement baissée pour éviter le regard de Laren. — Je suis désolée, répéta-t-elle.
— Reste quelque temps, proposa-t-il. Un peu seulement… Tu as bien mérité une halte… Laisse-moi au moins te faire découvrir ce monde où je vis. Laisse-moi chanter pour toi. Cette fois c’étaient ses yeux, grands, sombres, et pleins de lassitude qui posaient la question : « Alors ? » Elle hésitait… 
— C’est que… il faut du temps pour trouver la Porte. Je veux bien rester, un peu, c’est d’accord. Mais il faudra que je parte tôt ou tard, Laren. J’ai pris des engagements, comprends-tu ? Il lui sourit et eut un haussement d’épaule résigné. 
— Bien sûr. Mais moi je sais où se trouve la Porte. Je te montrerai l’emplacement, et cela t’évitera de chercher. Reste ici, avec moi, disons… un mois ? Un mois selon ta mesure du temps, et après je te conduirai à la Porte. Il fit une pause et la regarda intensément. 
— Tu erres depuis si longtemps, Sharra, un peu de repos te serait salutaire. Elle savourait un fruit, l’air songeur, sans quitter Laren des yeux. 
— Tu as sans doute raison, finit-elle par reconnaître. Et puis à la Porte il y aura un gardien, comme toujours, et peut-être pourras-tu me venir en aide. Un mois… ce n’est pas long. Je suis restée bien plus longtemps sur d’autres mondes. Elle acquiesça d’un signe de tête, et un sourire éclaira tout son visage. 
— C’est entendu, fit-elle, hochant toujours la tête. Je reste. Il lui effleura la main, comme pour la remercier, et après leur collation il commença de lui faire découvrir le monde qu’ils lui avaient octroyé. Ils se tenaient côte à côte sur un petit balcon en encorbellement au sommet de la plus haute des trois tours, Sharra vêtue de vert forêt, lui d’un gris seyant à sa silhouette élancée. Alors, sans qu’ils aient à bouger, Laren fit défiler son monde sous leurs yeux. Le château survola d’abord des océans déchaînés où de longues têtes noires et reptiliennes se dressaient au-dessus des flots pour les regarder passer ; puis il s’enfonça dans les profondeurs souterraines d’une vaste grotte à écho baignée d’une douce lumière verte, où des stalactites frôlaient les tours de leurs larmes de glace, tandis que des troupeaux de chèvres blanches au regard aveugle bêlaient tristement au-delà du mur d’enceinte. Laren frappa dans ses mains, l’air amusé, et une jungle moite surgit. Des arbres caoutchouteux mêlaient l’entrelacs de leurs lianes dans une folle ascension jusqu’au ciel, des fleurs géantes offraient une riche palette de couleurs et des singes aux babines retroussées jacassaient, perchés sur les tours. Il frappa encore dans ses mains et les murailles disparurent, la poussière de la cour se transforma en sable blond et ils se retrouvèrent sur une grève sans fin au bord d’une mer couleur de plomb, tandis qu’au-dessus d’eux tournoyait lentement un grand oiseau bleu aux ailes arachnéennes, seule tache mouvante dans le paysage. Laren montra ces splendeurs de la nature à Sharra, et bien d’autres encore, et quand enfin les ombres du crépuscule se mirent à gagner de proche en proche, Laren ramena le château sur la colline surplombant la vallée. Sharra laissa errer son regard sur la forêt de fûts noirs, où Laren l’avait trouvée et d’où montait maintenant le chant plaintif des oiseaux-pleureurs à travers le feuillage diaphane. 
— Ce monde n’est pas déplaisant, dit-elle en se tournant vers lui. 
— C’est vrai. Il avait posé ses mains sur la froide pierre de la balustrade et son regard embrassait la vallée. — Je l’ai exploré à pied naguère, muni d’un bâton de pèlerin et d’une épée, et j’en ai retiré un grand plaisir, même une véritable exaltation. J’attendais un mystère derrière chaque colline. Mais à présent, l’excitation a disparu. Je connais trop bien ce monde, et je sais ce que cache chaque colline : un nouvel horizon désolé. Il tourna son regard vers elle, et eut son petit geste résigné.
— Je me doute qu’il y a pire, bien sûr. Mais cet enfer-ci est le mien. 
— Dans ce cas, viens avec moi. Aide-moi à trouver la Porte, et quitte ce monde. Il y en a tant d’autres…, peut-être moins étranges ou moins beaux, mais au moins tu n’y vivras pas en solitaire. 
— À t’entendre, tout paraît si simple, dit-il d’un ton léger, accompagné de son petit haussement d’épaule. Sharra, écoute-moi : je sais où se trouve la Porte. J’ai essayé de la franchir des milliers de fois. Le gardien ne m’en empêche même pas. Je passe, je jette un regard sur un autre monde, et je regagne très vite ma cour poussiéreuse. Non, je ne peux pas partir, Sharra. 
— C’est triste ce que tu me dis là, fit-elle en lui prenant la main. Rester complètement seul ainsi, pendant si longtemps. Tu dois être très solide, Laren. Moi je deviendrais folle en quelques années. Il eut un rire teinté d’amertume. 
— Sharra, si tu savais… J’ai sombré dans la folie des milliers de fois mais Ils m’en ont toujours guéri, ma douce amie. Oui, à chaque fois, insista-t-il avec son geste résigné. Puis il lui passa le bras autour des épaules, comme un vent froid se levait. 
— Viens, rentrons avant la tombée de la nuit. Ils gravirent l’escalier qui menait à la chambre de Sharra dans la tour, et prirent place sur la couche après que Laren fut allé chercher quelque nourriture, de la viande rôtie toute noircie à l’extérieur et saignante à cœur, du pain chaud, et du vin qu’ils dégustèrent en bavardant. 
— Pourquoi t’es-tu retrouvé ici ? demanda Sharra. Qu’avais-tu fait pour les offenser ? Qui étais-tu, avant ? — Je ne m’en souviens même plus, sauf parfois dans mes rêves… et encore, tout est si lointain que je ne sais plus reconnaître l’image vraie des fantasmes surgis de ma folie, soupira-t-il. Il m’arrive de rêver que je fus roi, un grand roi, sur un autre monde, et mon crime est d’avoir voulu rendre mon peuple heureux. Dans leur joie, mes gens se sont révoltés contre les Sept et ont déserté les temples. Alors un jour je me suis réveillé dans ma chambre, à l’intérieur de mon château, et mes serviteurs avaient disparu. Je suis sorti, et mon peuple, mon royaume avaient disparu. Même la dame qui partageait ma couche… Mais je fais aussi d’autres rêves. J’ai parfois le souvenir d’avoir été un dieu, enfin, un demi-dieu, possédant certains pouvoirs et certains enseignements qui n’étaient pas ceux des Sept. Ils me redoutaient, tous autant qu’ils étaient, car je pouvais me mesurer à chacun d’entre eux, sans toutefois être assez fort pour les affronter tous ensemble. Et c’est à cela qu’ils m’acculèrent. Après quoi ils m’ont retiré presque tous mes pouvoirs, et m’ont échoué ici. Une cruelle ironie du sort car en tant qu’être divin j’avais enseigné aux gens à s’aider les uns les autres et à faire reculer les ténèbres par la passion, le rire, et le dialogue. Les Sept m’ont privé de tout cela. Et ce n’est pas le pire. Dans d’autres rêves je crois que j’ai toujours été sur ce monde, que j’y suis né il y a une éternité, et que mes souvenirs ont été forgés de toutes pièces pour me faire souffrir davantage. Sharra l’observait pendant qu’il parlait. Ses yeux ne semblaient pas la voir, perdus dans la brume des rêves et des souvenirs morts à demi, tandis que sa voix, chargée de brume aussi, flottait et dérivait en de lentes volutes, retenant des secrets, mystères pressentis mais jamais dévoilés, lumières entrevues mais jamais approchées. Laren s’arrêta et ses yeux s’éveillèrent à nouveau. 
— Ah, Sharra, il faut être prudente sais-tu. Même ta couronne ne te sera d’aucun secours s’ils décident de t’attaquer tous à la fois. Bakkalon, l’enfant au teint blafard te lacérera, Naa-Slas se repaîtra de tes chairs torturées et Saagael des tourments de ton âme. Elle frissonna, mal à l’aise, et pour chasser ses pensées découpa une aiguillette de viande qu’elle trouva froide et résistante sous la dent. Elle s’aperçut alors que les chandelles étaient presque consumées. Depuis combien de temps écoutait-elle donc Laren ? 
— Attends-moi un instant, dit-il en se levant. Il sortit par une porte près de l’ancien emplacement de la fenêtre devenue à présent une paroi inégale et grisâtre, car dès les derniers rayons du soleil couchant toutes les fenêtres du château se transformaient en pierre pleine. Laren reparut bientôt avec un instrument d’un bois très sombre, aux reflets satinés, accroché autour de son cou par une lanière de cuir. Sharra n’en avait jamais vu un pareil : seize cordes, chacune d’une couleur différente, et sur toute la longueur, des barrettes de lumière étincelante incrustées dans le bois poli. Une fois Laren assis, le bas de l’instrument reposait sur le sol et le haut lui arrivait un peu au-dessus de l’épaule. Il l’effleura d’une main légère, attentive ; les lumières augmentèrent d’intensité et la pièce s’emplit soudain de sons éphémères. 
— Mon compagnon de solitude, dit Laren avec un sourire. Il toucha de nouveau l’instrument et la musique jaillit puis se tut, un chapelet de notes sans vraie mélodie. Il effleura les barrettes lumineuses et cette fois l’air de la pièce frémit dans un miroitement coloré. Laren entama sa ballade : Je suis le seigneur de la solitude, désert est mon domaine… La voix de Laren était grave, chaude et légèrement voilée. Sharra écouta la suite, attentive et fascinée, cherchant à retenir chaque mot qui s’envolait, mais sans y parvenir. Les paroles la frôlaient, la caressaient et puis allaient se perdre dans les brumes d’où elles étaient sorties. La musique aussi l’envoûtait, grave et mélancolique, mystérieuse, plaintive parfois, chuchotant la promesse de mille récits jamais entendus. La flamme des chandelles s’était ravivée dans la pièce, et des sphères lumineuses flottaient, dansaient et se fondaient jusqu’à imprégner l’air de couleur. Des mots, de la musique, de la lumière que Laren Dorr tissait et façonnait en une vision pour l’offrir à Sharra. Alors elle le vit, tel qu’il se voyait dans ses propres rêves, en roi puissant, altier et fier, les cheveux aussi noirs que les siens, le regard vif et perçant ; vêtu d’un pantalon de moire blanche qui le moulait, d’une chemise aux manches bouffantes, et d’une ample cape couleur de neige dure qui bougeait et se gonflait au vent. Une couronne d’argent brillait à son front, et contre son flanc une fine épée étincelait. Ce Laren, plus jeune, au centre de ce rêve-vision, évoluait sans une ombre de mélancolie dans un décor de minarets d’ivoire et de canaux aux paisibles eaux bleues, au milieu d’une foule d’amis, de femmes qu’il avait aimées, dont une en particulier qu’il avait séduite par la magie de ses paroles et de ses chants-lumière. Des jours faciles s’écoulaient qui résonnaient de leurs rires. Et puis, soudaines, brutales, les ténèbres. Et il se retrouvait ici. La mélodie se fit plaintive, les lumières moins intenses, les mots tristes et désemparés. Sharra vit alors Laren se réveiller dans un château familier mais désert, errer de salle en salle avant de sortir au jour pour découvrir un monde qu’il ne connaissait pas. Elle le vit quitter l’enceinte et marcher en direction de nappes de brume à l’horizon, avec le secret espoir qu’il s’agissait de fumées. Mais au fur et à mesure qu’il avançait, jour après jour, de nouveaux horizons surgissaient tandis que l’orbe rouge du soleil virait à l’orangé puis au jaune, et le monde qu’il éclairait était toujours désert. Tous ces lieux qu’il lui avait montrés et d’autres aussi, Laren les avait visités dans sa quête solitaire, et pour finir, plus désemparé que jamais, il avait désiré un refuge familier… et le château s’était dressé devant lui. Sa tenue si blanche avait pris une teinte gris terne, racontait encore la complainte. Et puis des jours, des années, des siècles s’écoulèrent, au cours desquels Laren connut la lassitude et la folie, mais le vieillissement, lui, ne venait jamais. La lumière du soleil passait du vert au violet, puis à un blanc-bleuté agressif, et pourtant chaque cycle semblait enlever un peu plus de couleur à ce monde. Ainsi chanta Laren, ainsi chanta-t-il le vide interminable de ces jours et de ces nuits au long desquels seuls la musique et le souvenir l’avaient sauvé de la folie. Et Sharra le vécut au fil de ses couplets. Mais lorsque la vision se fut évanouie avec les dernières notes et les derniers accents de cette voix mélodieuse, et que Laren la regarda en lui souriant, Sharra s’aperçut qu’elle tremblait. 
— Merci, murmura-t-il simplement. Il prit son instrument, et la quitta pour la nuit. Le lendemain matin le ciel était couvert et l’air glacé, mais Laren décida d’emmener Sharra dans la forêt pour chasser. Leur gibier était une bête élancée, blanche de poil, mi-félin, mi-gazelle, trop rapide pour être poursuivie sans peine, et trop bien armée de crocs pour qu’ils tentent de la tuer. Peu leur importait d’ailleurs, le but de l’expédition étant purement sportif. Sharra éprouvait une vive et étrange excitation à courir à travers la sombre forêt, tenant à la main un arc dont elle ne savait pas se servir et portant au côté un carquois rempli de flèches taillées dans le bois noir des arbres. Tous deux étaient bien emmitouflés dans de la fourrure grise, et Laren lui souriait sous son capuchon en tête de loup. Le tapis de feuilles diaphanes et fragiles crissait et craquait comme du verre sous leurs bottes. Plus tard, bredouilles mais épuisés, ils rentrèrent au château et Laren prépara un somptueux festin dans l’immense salle à manger. Assis chacun à une extrémité de la table longue de quinze mètres, ils échangeaient des sourires détendus. Sharra regardait les nuages courir dans le ciel à travers la fenêtre située derrière Laren, et qui fit place à une paroi aveugle quand le soir se fut avancé. 
— Pourquoi cette transformation ? demanda-t-elle. Et pourquoi ne sors-tu jamais la nuit ? Il eut un petit geste évasif. 
— J’ai de bonnes raisons. Les nuits ne sont pas… sûres, par ici. Il but quelques gorgées de vin chaud aux épices dans une coupe incrustée de pierres précieuses, et reprit : 
— Sharra, raconte-moi, parle-moi du monde d’où tu viens, celui qui t’a engendrée. Y voyait-on des étoiles ? — Oui, bien sûr. Tout cela est si loin à présent. Je m’en souviens pourtant. Les nuits étaient d’un noir d’encre, et le ciel piqueté d’étoiles lointaines et glacées dont les points lumineux formaient parfois un dessin. Les hommes donnaient des noms à ces figures et racontaient des légendes à leur sujet. 
— Je crois que j’aurais aimé ce monde-là, dit Laren avec un hochement de tête convaincu. Le mien lui ressemblait un peu, mais nos étoiles étaient de mille couleurs et se déplaçaient dans le ciel sombre comme autant de lanternes magiques. Parfois elles s’entouraient de voiles pour atténuer leur éclat, et tissaient des nuits impalpables et luminescentes. Souvent je partais en bateau à l’heure des étoiles, en compagnie de celle que j’aimais, pour contempler ensemble ces myriades de constellations. C’était un moment idéal pour lui offrir mes chants. Le ton était à nouveau empreint de tristesse. L’obscurité avait envahi la salle, escortée par le silence, et les mets étaient froids à présent. Sharra distinguait à peine le visage de Laren à l’autre bout de la longue table, alors elle se leva pour aller se percher sur le bord, près de lui. Laren eut un sourire approbateur, et comme ranimées par un souffle magique les torchères ravivèrent leur flamme aux murs de la vaste salle. Il lui offrit une coupe remplie de vin, et lorsqu’elle la prit ses doigts effleurèrent les siens. 
— C’était pareil aussi entre lui et moi, commença Sharra. Si la brise était tiède et qu’il n’y avait personne alentour, nous aimions nous allonger ensemble à la belle étoile… Kaydar et moi, acheva-t-elle, hésitant légèrement avant de le regarder. 
— Kaydar ? Il scrutait son visage.
— Il t’aurait plu, Laren, et toi aussi tu lui aurais plu. Il était grand, avec des cheveux roux et des yeux de braise. Kaydar possédait certains pouvoirs, comme moi, mais plus grands encore, et une volonté extraordinaire l’animait. Une nuit pourtant, Ils l’ont emmené. Ils ne l’ont pas tué, mais seulement arraché à mes bras et à notre monde. Et depuis, je suis à sa recherche. Je connais l’existence des Portes, je possède la couronne noire, et Ils ne me barreront pas aisément la route. Laren buvait son vin en regardant le reflet des torches jouer sur le métal de sa coupe. 
— Il y a une infinité de mondes, Sharra, remarqua-t-il simplement. 
— Je le sais, mais je dispose de tout le temps nécessaire. Je ne vieillis pas, Laren, pas plus que toi. Je le retrouverai. 
— Tu l’aimais donc tant ? Sharra ne put réprimer un sourire fugitif, plein de tendresse. 
— Oui, fit-elle d’une voix lointaine à son tour, terriblement, Laren. Il me rendait très heureuse. Nous ne sommes pas restés très longtemps ensemble, mais il m’a comblée. Les Sept ne peuvent m’enlever cela. C’était une joie pour moi de le regarder, simplement, de sentir ses bras me serrer, de voir son sourire. — Ah ! fit seulement Laren en souriant lui aussi, mais ce sourire-là avait goût d’amertume, et le silence s’installa, pesant. Sharra la première finit par le rompre : 
— Notre conversation a beaucoup dévié, et tu ne m’as toujours pas expliqué pourquoi la nuit tes fenêtres deviennent des murs aveugles. — Tu as parcouru un long chemin déjà, en allant d’un monde à l’autre. Sharra, en as-tu déjà vu un sans étoiles ? 
— Bien sûr, Laren, plusieurs même. J’ai connu un univers où le soleil rougeoyant n’éclaire qu’un seul monde et où, la nuit, l’immensité céleste est entièrement vide. J’ai visité le monde des bouffons grimaçants, où il n’y a pas de ciel, et où des soleils brûlent sous les océans dans un grésillement de geysers. J’ai arpenté les landes désertes de Carradyne, et vu des magiciens maléfiques faire flamber un arc-en-ciel pour éclairer cette terre sans soleil.
 — Ce monde-ci n’a pas d’étoiles, dit Laren.
 — C’est pour cela que tu t’enfermes la nuit ? Tu as peur, sans étoiles ? 
— Non. Mais à leur place, il y a autre chose. Tu veux voir ? Elle acquiesça d’un signe de tête. Les torches s’éteignirent aussi soudainement qu’elles s’étaient allumées, plongeant la salle dans l’obscurité. Sharra se déplaça un peu pour regarder par-dessus l’épaule de Laren. Il resta immobile, mais derrière lui les pierres qui muraient la fenêtre se désagrégèrent l’une après l’autre, laissant pénétrer dans la pièce une certaine clarté. Et sur le ciel obscur Sharra vit se découper avec netteté une forme mouvante d’où irradiait une vive lumière qui éclairait la cour poudreuse, les pierres des créneaux, et les oriflammes gris. Elle leva de nouveau les yeux, soudain déroutée… et du fond des ténèbres son regard lui fut rendu. Quelque chose de plus haut que les montagnes emplissait la moitié du ciel, une chose qui dispensait assez de lumière pour éclairer le château, mais dont Sharra savait déjà qu’elle était plus noire que la nuit ; une silhouette vaguement humaine dissimulée dans les replis d’une vaste cape au capuchon baissé, et qui abritait plus profond encore une indicible noirceur. On entendait seulement la respiration retenue de Laren, les battements du cœur de Sharra, et la plainte lointaine d’un oiseau-pleureur. Mais dans la tête de la jeune femme résonna un éclat de rire démoniaque, tandis que la forme dans le ciel l’enveloppait d’un regard qui la pénétrait et distillait dans son âme le grand froid des ténèbres. Paralysée, Sharra ne pouvait même pas détourner les yeux. La forme bougeait maintenant. Elle leva une main fermée, et dans son étreinte se débattait en hurlant un être minuscule, un homme aux yeux ardents, qui appelait Sharra à l’aide. Elle poussa un cri d’horreur et cacha son visage. Mais lorsqu’elle releva la tête, la fenêtre avait disparu, remplacée par une paroi de pierre bien solide, éclairée par une rangée de torchères. Et Laren la tenait dans ses bras puissants. 
— Ce n’est qu’une vision, assura-t-il en la serrant contre lui et en caressant ses cheveux. Je me suis souvent imposé ce genre d’épreuve, la nuit tombée, ajouta-t-il comme pour lui-même. Mais cela ne sert à rien. Ils se relaient là-haut, au cœur des ténèbres, pour me surveiller, chacun des Sept à son tour. Je les ai vus maintes fois, trouant de leur lumière noire la sombre pureté des cieux, et gardant prisonniers tous ceux que j’ai aimés. Alors maintenant je ne veux plus les voir. Je m’enferme dans mon château, je chante mes complaintes et mes fenêtres se transforment en pierre-de-nuit. 
— Je me sens… comme souillée, dit Sharra tremblant encore. 
— Viens, il y a de l’eau en haut, elle te purifiera. Et puis je chanterai pour toi. Il la conduisit par la main pour gravir l’escalier de la tour. Elle prit un bain chaud, tandis qu’il accordait son instrument dans la pièce voisine, et reparut bientôt, enroulée de la tête aux pieds dans un confortable linge à la couleur chaude. Elle s’assit sur le lit pour sécher ses cheveux en attendant que Laren lui offre de nouvelles visions. Cette fois il chanta son autre rêve, celui dans lequel il était un dieu, l’adversaire des Sept. La musique avait un rythme lancinant, sorte de martèlement furieux ponctué d’éclats de foudre et de frissons de peur, et les nappes de lumière se fondaient pour inonder d’écarlate le champ de bataille sur lequel Laren, tout éblouissant de blanc, se battait contre des ombres et des formes cauchemardesques. Ils étaient sept, qui l’encerclaient et l’attaquaient à coups de lances noires. Et Laren les combattait avec fureur et une farouche vaillance. Mais il finissait par succomber sous le nombre, et à la lumière succédait l’obscurité. Son chant se fit à nouveau doux et mélancolique et la vision se dissipa, laissant place à des siècles de rêveries solitaires. À peine les dernières notes envolées, Laren attaqua un autre air, qu’il connaissait à peine celui-là, ses longs doigts agiles hésitant et se reprenant, sa voix mal assurée, car il inventait la plupart des paroles au fur et à mesure. Sharra savait pourquoi. Cette fois, il chantait son histoire à elle, la ballade de sa quête qui parlait d’amour dévorant et de longues errances, de mondes au-delà des mondes, de sombres couronnes et de gardiens à l’affût, qui l’attaquaient à coups de griffes, de pièges et de mensonges. Laren reprenait tout ce qu’elle lui avait raconté, l’arrangeait, le transformait. Dans la chambre surgissaient des paysages éblouissants où des soleils blancs brillaient d’un éclat aveuglant au fond des océans, en projetant des jets de vapeur ; où des hommes plus âgés que le temps allumaient des arcs-en-ciel pour faire reculer l’obscurité. Laren chanta Kaydar, avec une grande vérité, car il puisait son inspiration à la flamme de Sharra, dont il ranima l’espoir. Mais le chant se termina par une question, une sorte de point d’orgue en suspens dans l’air et dont l’écho se prolongea. Tous deux attendaient la suite, mais ils savaient bien qu’il n’en existait pas, pas encore. 
— Maintenant c’est moi qui pleure, dit Sharra. Merci, Laren, merci de m’avoir rendu Kaydar pour quelques instants. 
— Ce n’était qu’une ballade, toute simple. Mais voilà bien longtemps que je n’avais pas chanté de nouvel air. Il la quitta ce soir encore, lui effleurant la joue d’un doigt avant de passer la porte jusqu’où elle l’avait accompagné, toujours enroulée dans son drap d’éponge. Puis elle tourna la clef, et alla souffler l’une après l’autre les chandelles, avant de poser le linge sur un siège et de se glisser sous les couvertures. Elle resta ainsi un long moment avant de trouver le sommeil. Il faisait encore nuit quand elle se réveilla soudain, sans raison, et promena son regard autour de la chambre où rien ne bougeait, ne semblait avoir changé… et pourtant… C’est alors qu’elle l’aperçut, assis dans le haut fauteuil à l’autre bout de la pièce, les mains croisées sous son menton comme le premier soir, les yeux fixes, si larges et sombres dans la chambre emplie de nuit. Il était immobile.
— Laren ? fit-elle doucement, encore incertaine. 
— Oui, répondit-il sans bouger. Je t’ai contemplée pendant ton sommeil la nuit dernière aussi. Je suis seul depuis si longtemps, au-delà de ce que tu peux imaginer, et je vais l’être à nouveau bientôt. Même lorsque tu dors ta présence est pour moi miraculeuse. — Laren, soupira-t-elle simplement. Un silence, un temps de réflexion, une hésitation, un dialogue muet. Puis Sharra repoussa les couvertures, et Laren vint à elle. Tous les deux avaient connu l’interminable défilé des siècles. Un mois, un instant, c’était pareil. Ils partagèrent la même couche, nuit après nuit. Laren chantait pour elle, puis ils parlaient pendant de longues heures, et le jour ils se baignaient nus dans des eaux cristallines où se reflétait la splendeur pourpre du ciel. Ils firent l’amour sur le sable blanc des grèves, et l’amour était aussi le centre de leurs conversations. Mais rien ne fut changé, et finalement l’échéance arriva. La veille du jour qui devait être le dernier ils se promenèrent au crépuscule dans la sombre forêt où il l’avait trouvée. Laren avait appris à rire pendant ce mois aux côtés de Sharra, mais maintenant il redevenait silencieux. Il marchait lentement en serrant fort sa main dans la sienne, et son humeur était plus grise que la chemise de soie qu’il portait. Arrivés au bord de la rivière ils s’assirent enlevèrent leurs bottes et laissèrent l’eau rafraîchir leurs pieds. C’était une chaude soirée agitée par une brise légère. On entendait déjà les premiers oiseaux-pleureurs. 
— Il faut que tu partes, dit-il sans lui rendre sa main et en évitant de la regarder. Ce n’était pas une question, mais une affirmation. 
— Je sais. Le ton était pesant, chargé de mélancolie à son tour. 
— Je ne trouve plus les mots pour m’exprimer, reprit-il. Si seulement je pouvais chanter une vision qui te serait dédiée. La vision d’un monde naguère désolé et rempli maintenant de notre amour, de nos enfants. Oui, j’aimerais t’offrir pareil univers. Le mien a sa beauté, ses merveilles et ses mystères aussi, mais nul œil hormis le mien n’est là pour le contempler. Et si l’obscurité est maléfique, ma foi, l’homme a depuis toujours été habitué à affronter les périls de la nuit sur d’autres mondes, en d’autres temps. Je saurais t’aimer, Sharra, de toute ma force. J’essaierais de te rendre heureuse. 
— Laren… commença-t-elle, mais il la fit taire d’un regard. 
— Je pourrais, mais ne le ferai pas. Je n’en ai pas le droit. Kaydar te donne ce bonheur, et il faudrait être un égoïste sans cervelle pour oser te demander d’y renoncer et de partager ma misérable existence. Kaydar t’offre une flamme qui brûle haut et la joie de vivre, moi les cendres de l’âtre et des chansons tristes. Je suis demeuré trop longtemps solitaire, Sharra. La grisaille de la brume a envahi mon âme, et je ne voudrais pour rien au monde te l’infliger. Et pourtant… Elle lui prit la main et la porta vivement à ses lèvres, puis elle la lui rendit et posa sa tête sur son épaule. 
— Pourquoi ne pas venir avec moi, Laren ? Tu me tiendras la main pour passer la Porte, et ma couronne noire te protégera peut-être ? 
— Je veux bien essayer, tout ce que tu voudras ; mais ne me demande pas d’y croire, soupira-t-il. Il te reste d’innombrables mondes à parcourir, Sharra, et je ne vois pas encore la fin de ton périple. Mais ta quête ne se termine pas ici, cela au moins je le sais. Et c’est peut-être mieux ainsi. C’est tout ce que je puis dire. Vois-tu, j’ai vaguement souvenir de ce qu’on appelle l’amour, et je me rappelle que cela ne dure jamais. Comment les deux immortels que nous sommes et qui ne vieillissent pas pourraient-ils éviter de succomber à l’ennui ? Nous finirions peut-être même par nous haïr et je ne le supporterais pas. Il chercha son regard, et eut un sourire poignant de mélancolie. 
— J’imagine que tu as connu Kaydar très peu de temps, en fait, pour en être encore si amoureuse. Après tout, j’ai sans doute un esprit tortueux qui croit qu’en retrouvant Kaydar tu risques de le perdre, mon aimée. La flamme s’éteindra un jour, et le charme sera rompu. Alors, peut-être te souviendras-tu de Laren Dorr. Sharra se mit à pleurer doucement et Laren l’attira contre lui, l’embrassant et lui murmurant « mais non, mais non » pour la consoler. Elle lui rendit ses baisers et ils restèrent ainsi dans une étreinte silencieuse. Lorsque la pénombre violette s’obscurcit davantage ils se rechaussèrent et se mirent debout. Laren la serra encore une fois contre lui. 
— Je dois partir, il le faut, répéta Sharra comme pour s’en convaincre. Mais te quitter m’est très difficile, Laren, crois-le bien. 
— Je le sais. Et je t’aime aussi parce que tu vas partir… enfin, je pense ; parce que tu ne peux oublier Kaydar, ni tes promesses. C’est ce qui fait de toi Sharra, l’unique, celle qui va de monde en monde et que les Sept doivent redouter bien davantage que le dieu que j’ai peut-être été. Si tu n’étais pas tout cela, je ne t’admirerais sans doute pas autant. 
— Tu m’as dit un jour que tu tomberais amoureux de n’importe quelle voix qui ne serait pas la tienne. Laren eut son petit mouvement d’épaules désinvolte. 
— Comme je l’ai souvent dit, mon aimée, c’était il y a bien longtemps. Ils rentrèrent au château juste avant l’obscurité, et partagèrent leur dernier repas, leur dernière nuit d’amour, et un dernier chant, sans dormir un seul instant. Peu avant l’aube, Laren chanta encore une fois, un curieux morceau, plutôt un thème improvisé qui contait les errances d’un ménestrel sur un monde indéfinissable et où il ne se passait pas grand-chose d’intéressant. Sharra ne comprit pas bien le sens de cette ballade que Laren interprétait d’un air absent. Un étrange adieu, mais tous deux se sentaient émus. Il la quitta au lever du soleil pour aller se changer. Et plus tard il l’attendit comme promis dans la cour, lui souriant avec assurance, tout de blanc vêtu, avec un pantalon très collant, une chemise aux manches bouffantes, et une lourde cape qui s’enflait et claquait au vent, et que le soleil pourpre tachait de rayons d’ombre. Sharra alla vers lui et lui prit la main. Elle était vêtue de cuir épais, un couteau passé à la ceinture en prévision du gardien, ses cheveux si noirs où la lumière faisait jouer des reflets pourpres et cuivrés flottaient au vent comme la cape de Laren, mais la couronne sombre était bien en place. 
— Adieu Laren, j’aurais voulu te donner davantage. 
— Tu m’as beaucoup donné. Au fil des siècles à venir et au rythme des cycles solaires, je me souviendrai toujours et je mesurerai le temps qui s’écoule à partir de l’instant où tu es arrivée. Quand le soleil se lèvera avec des rayons bleus comme la flamme d’un feu, je penserai : « C’est le premier jour du soleil bleu depuis le temps de Sharra. » Elle eut un geste de compréhension émue. 
— Je vais te faire une autre promesse, Laren. Je retrouverai Kaydar, j’en suis sûre, et si je parviens à le délivrer nous reviendrons te voir et nous unirons nos pouvoirs, son indomptable vaillance et ma couronne, pour combattre les noirs desseins des Sept. 
— Très bien, dit-il sans grande conviction, et puis d’un air moqueur : si je ne suis pas là, laissez-moi un message. 
— Maintenant, allons à la Porte, dit-elle. Tu m’as promis de m’y conduire. Laren lui montra la plus basse des trois tours, une construction de pierre noirâtre dont Sharra n’avait jamais franchi la lourde porte de bois. Laren brandit une clé. 
— Comment, ici ? Dans le château ? s’écria-t-elle incrédule. 
— Oui, ici. Ils traversèrent la cour et Laren introduisit la grosse clé de fer dans la serrure tandis que Sharra jetait un dernier regard plein de mélancolie sur les lieux. Les autres tours se dressaient, lugubres et abandonnées, la cour était un désert poudreux, et au-delà des hauts pics glacés l’horizon étalait son vide infini. Un silence profond régnait, que seul égratignait le grincement de la clé, et rien ne bougeait hormis le vent qui soulevait la poussière de la cour et faisait claquer les sept oriflammes gris sur chaque mur de l’enceinte. Le poids de la solitude fit soudain frissonner Sharra. Laren avait ouvert la porte. Elle ne donnait pas sur une salle, mais sur une muraille mouvante de brume incolore, silencieuse et opaque. 
— La Porte que tu cherchais, douce amie. Sharra l’examina longuement, comme les précédentes, demandant quel nouveau monde l’attendait de l’autre côté. Question angoissante et sans réponse. Peut-être enfin dans celui-là retrouverait-elle Kaydar. Elle sentit la main de Laren sur son épaule. 
— Tu sembles hésiter, remarqua-t-il avec douceur. Mais Sharra saisit la lame passée à sa ceinture. 
— C’est pour le gardien. Car, il y a toujours un gardien, fit-elle en scrutant les lieux. 
— C’est vrai, je sais bien, soupira Laren. Il y a toujours un gardien pour te lacérer de ses griffes, ou te faire perdre ton chemin, ou encore t’attirer vers la mauvaise Porte. Certains tentent de te retenir par la force des armes, ou par le poids des chaînes, d’autres encore par des mensonges. Mais il y en a un qui aura essayé de te retenir simplement par l’amour. Il était sincère, et il n’a jamais chanté le mensonge. Et après une brève étreinte pleine de détresse Laren poussa doucement Sharra de l’autre côté de la Porte. L’a-t-elle jamais retrouvé son amant aux yeux ardents comme la braise, ou bien poursuit-elle son interminable quête ? Quel autre gardien a-t-elle dû affronter ? Et la nuit, quand elle foule le sol d’une terre étrangère voit-elle des étoiles qui brillent dans le ciel ? Je l’ignore. Lui aussi. Peut-être les Sept ne le savent-ils même pas. Ils sont puissants, certes, mais non tout-puissants, et les mondes si nombreux qu’ils ne peuvent les compter. Il est une femme qui va de monde en monde. Mais sa route à présent se perd dans la légende. Peut-être a-t-elle fini par connaître la mort. Nul ne le sait. Les nouvelles mettent longtemps à circuler d’un monde à l’autre, et elles ne sont pas toujours images de la vérité. Mais nous savons au moins que dans les salles désertes d’un château éclairé par un soleil pourpre, attend un barde solitaire, dont les chants parlent d’elle. 

 The Lonely Songs of Larren Dorr (sic) Traduit par Mimi Perrin

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