« Azimuth » est à la fois un aboutissement et un nouveau départ.
Tout commence en 1995 lorsque l’hebdo anglais de bandes dessinées 2000 A.D. publie une histoire courte intitulée « Sinister Dexter » signée Dan Abnett au scénario et David Millgate au dessin. Pensée comme un « one-shot » parmi d’autres histoires figurant dans un numéro spécial (le 2000 A.D. Winter Special #7), Sinister Dexter donc, deviendra pourtant la plus longue série de l’éditeur, après celle consacrée au Judge Dredd himself (qui précède le binôme de gunsharks dans les pages de 2000 A.D. de presque 20 ans, quand même).
Elle est en tout cas la seule aussi longue jamais écrite par le même scénariste : Dan Abnett.
« "Welcome to Downlode. Travel tip: don't. I'm a neon-lit tumor of asphalt where every tourist is just a clueless funt, and every alley is a fresh chalk outline. If the vibe makes you scray, turn around. If you stay, keep Finnigan SINISTER and Ramone DEXTER on speed-dial. My favorite gunsharks. You pay, they slay. Enjoy your stay... if you make it past customs."»
Formé dans l’une des plus prestigieuses universités - Oxford ; et plus précisément au sein du tout aussi prestigieux collège de St Edmund Hall (les connaisseurs apprécieront). Dan Abnett est embauché immédiatement une fois diplômé, par Marvel UK™ (sur un quiproquo cependant) comme assistant editor, avant de s’orienter, avec le succès que l’on sait, vers l’écriture proprement dite. Il est en effet devenu depuis un scénariste/écrivain particulièrement prolifique ; et à mon avis l’un des plus solides et dignes de confiance de la culture de masse contemporaine. Sa grande force réside dans son sens du « dialogue » avec ses prédécesseurs dans le domaine de l’imaginaire, j’y reviendrai <sourire>
David Millgate, le dessinateur de cet épisode, ici fortement influencé par Simon Bisley, a lui aussi commencé de travailler pour 2000 A.D. en 1987. En plus de l’épisode du Winter Special #7 donc, Millgate dessinera le premier épisode de la série régulière, qui paraît en avril 1996, intitulé
« Nervous Rex », au personnage éponyme et mémorable qui accompagnera Finnegan Sinister & Ramone Dexter dans de nombreuses aventures. Puis en 1998 Millgate signera les dessins d’une histoire intitulée « Tax return ».
"Downlode: Protect your creds, forget the gunsharks. Obey the law, or join the chalk outlines."
Downlode City Police Department
En effet, si exceptionnellement la série Sinister Dexter n’a connu qu’un seul scénariste, elle a par contre connu - comme c’est la coutume sur toutes les séries de l’hebdomadaire 2000 A.D., et du mensuel Judge Dredd Megazine, plusieurs dessinateurs, dont Andy Clarke (qui a illustré la meilleure histoire courte du duo, mais j’en reparlerai), Henry Flint, Anthony Williams, Steve Yeowell, Charlie Gillespie, Frazer Irving, Patrick Goddard, Simon Davis, etc. Dan Abnett souligne assez souvent qu’il est particulièrement redevable à Simon Davis quant à la renommée acquise par la série. Davis est en outre, chez les aficionados, indissociable de l’Age d’or™ de la série !
Nul doute qu’Abnett encensera pareillement Tazio Bettin, l’actuel dessinateur d’Azimuth (qui avait par ailleurs pris le relais à Steve Yeowell sur le dernier acte des aventures de Sinister & Dexter, l’excellent Bulletopia) ; qui n’est pas pour rien dans l’attrait qu’exerce déjà Azimuth. Mais ne quittons pas si rapidement Finny Sinister, Ray Dexter et la ville de Downlode.
"The vast, sprawled Euro-city of Downlode stretches across the map like a hit-and-run victim. It is 03:14 AM. The weather is a greasy, chemical drizzle that eats through your coat. Life here is cheaper than the bullets used to end it."
« Aussi étendue que la victime d’un délit de fuite »
« Mother’ Lode » comme l’appellent affectueusement certains de ses habitants, est un immense étalement urbain (un « sprawl ») qui s’étend de l’Espagne aux contreforts de l’Est européen, c’est - pour le dire vite - au commencement de la série, la version cyberpunk d’une agglomération russe (géante) des nineties post-soviétique, où le marché noir et le crime sont florissants. Une ville où la neutralité n’existe pas !
On y pratique un argot – l’euro-slang – qui n’est pas sans rappeler celui qu’Anthony Burgess a inventé pour son roman L’Orange Mécanique1962.
Les tueurs à gage sont des gunsharks, un contrat se dit un whack, les armes sont des mojos, etc..
La technologie cyberpunk y est omniprésente. Ainsi, Ray Dexter possède-t-il par exemple un implant neural (Fony™) directement connecté aux chaînes de télévision.
Sinister Dexter est devenue au fil du temps un concentré de pop culture du milieu des années 90, elle y a capturé entre autres l'énergie du cinéma d'action de cette époque, dont l'« Heroic Bloodshed® » cher à John Woo, tout en l'adaptant à la sauce dystopique et irrévérencieuse propre au magazine anglais. "Downlode: Come for the glow,
stay 'cause some funt jacked your creds and IDs."
« You Pay – They Slay ! »
Selon une légende éditoriale tenace (et probablement vraie), Finnegan Sinister & Ramone Dexter sont d’ailleurs inspirés de Vincent Vega & Jules Winnfield, les deux hommes de main qui apparaissent dans Pulp Fiction1994.
En pratiquement trente ans, mais pas d’une publication hebdomadaire continue, alternant des histoires à la pagination variée: la série est l’une des seules - avec celle de Judge Dredd et celle de Sláine, à avoir eu l’honneur d’occuper la totalité du sommaire d’un numéro de 2000 A.D. (le numéro – ou Prog 1138 daté du 31/03/2006 pour être précis). Alors que ledit sommaire propose d’ordinaire 5 ou 6 histoires différentes (à suivre ou non)/numéro.
Dan Abnett, et toute une flopée de collaborateurs, a donc eu le loisir de faire vivre aux deux gunsharks maintes aventures : divers contrats plus ou moins loufoques, des ennemis venus de dimensions parallèles ou leurs clones, des robots, etc.
Ils ont aussi connus des pertes irrémédiables, des séparations brutales. La série a même changé de nom, en devenant Downlode Tales. À ce propos, chose promise chose due, j’aimerais vous parler de l’une des aventures les plus inventives (et pourtant il y en a eu pas mal) qu’Abnett à jamais écrite : Bullet Time.
Dessinée par Andy Clarke elle relate un contrat in medias res, dans un mélange d'action pure et non-stop et du style faussement décontracté des dialogues qui sied si bien à nos deux héros.
Et pourtant ce ne sont pas eux qui occupent le devant de la scène.
En effet, le point de vue est .... inattendu. L'effet est sensationnel, la surprise totale !
Donc, si je devais proposer une seule histoire pour donner à quelqu’un l’envie de lire cette série ce serait sans conteste possible celle-ci !
Les très riches aventures de Finny Sinister et de Ray Dexter se terminent dans un baroud qui fait honneur aux trente années qu’ils ont passées à nous divertir.
« Le labyrinthe de béton de Downlode repose sous le ciel comme une silhouette à la craie. Il est 05h22 du matin. La météo est un brouillard jaune et toxique qui aveugle les réverbères. La vie ici n'est qu'un compte à rebours entre deux contrats. »
Cet arc a été repris dans un trade paperback qui a été récemment commercialisé, intitulé Bulletopia.
Si je devais faire un reproche à la série, elle concernerait justement sa politique de publication.
À part si vous avez collectionné tous les numéros hebdomadaires de 2000 A.D., et les histoires qui paraissaient dans le Judge Dredd Megazine (je pense ici notamment aux petits fascicules bonus, qui ont repris certains arc narratifs), il vous sera impossible de tout avoir. Les tpb, qui par ailleurs sont – dans la plupart des cas – difficilement ou plus disponibles aujourd'hui, ne reprennent d’ailleurs pas la totalité des épisodes parus. Dommage de négliger ainsi son patrimoine. Merde ! Une série qui pendant 30 ans offre ce que Sinister Dexter a offert, mérite mieux comme traitement !
Ceci étant dit, Bulletopia donc. ¡Váyase!
Après avoir éliminé un criminel notoire issu d'une dimension alternative dont la présence menaçait la réalité elle-même, Finnigan Sinister & Ramone Dexter ont « réinitialisé » le continuum temporel (rien que ça !) ; avec pour conséquence directe que plus personne, dans la ville de Downlode, ne sait qui ils sont. Ou presque.
C’est en tout cas leur de chance de repartir à zéro ; mais la trêve sera de courte durée.
Engagé pour protéger une I.A. consciente nommée Lillith, le duo découvre qu’une autre I.A. - dissidente, est en train de prendre le contrôle absolu de la ville. L'intrigue bascule rapidement lorsqu'au premier quart de l'histoire Sinister et Dexter sont brutalement séparé Le reste de l’aventure suit alors Dexter, accompagné de nouveaux alliés fuyant à travers des zones désolées et des terres peuplées de monstres mutants. La seule solution pour eux est de se réfugier à Mangapore, une ville où ils espèrent trouver un moyen de neutraliser définitivement l'I.A. menaçante.
Rien n’ira comme il faut, et Ramone Dexter arrivera finalement à Azimuth.
Coïncidence, j'ai justement acquis ces deux recueils d'Azimuth - que j'attendais depuis un moment - et Bulletopia il y a quelques temps. Il me semblait bien au feuilletage qu'il y avait une parenté avec ce tueur de Sinister Dexter qu'on retrouve dans les pages de la nouvelle série d'Abnett et Bettin.
RépondreSupprimerC'est vrai que la politique de compilation de l'éditeur Rebellion n'est pas toujours simple à suivre.
Cet historique bienvenu va me permettre d'attaquer la lecture dans les meilleures conditions.