samedi 24 novembre 2012

1882 : De l'Être au Néon


  ... Deux de mes soirées ont été récemment consacrées à regarder deux westerns : Appaloosa et Open Range qui ont au moins deux points communs.
Le premier, ce sont chacun deux excellents films à la mise en scène impeccable, interprétés par des acteurs de talent et filmés dans des espaces naturels magnifiques. Si leurs scénarios respectifs sont conventionnels dans la mesure où ils présentent des tableaux devenus pour nous depuis des figures incontournables du Western, il n'en demeure pas moins que le déroulement des histoires qui nous sont racontées réserve leur lot de surprises et préserve le suspense jusqu'au bout. 
L'autre point commun c'est l'année où ils se déroule : 1882.
... C'est en 1882, aux environs du printemps que Buffalo Bill, alors qu'il habite North Platte dans l'état du Nebraska, s'étonne que la municipalité n'ait rien prévu pour la célébration de la fête nationale. Il propose donc de mettre sa réputation au service  de sa ville.
Véritable héros de l'Ouest, personnage de roman, acteur de pièces de théâtre Buffalo Bill va jouer sur la curiosité des habitants de North Platte ; en effet un nombre important d'immigrants est arrivé récemment et ils ignorent tout des traditions de l'Ouest.
Le spectacle du 4 Juillet 1882 sera donc celui de l'Ouest interprété par les cow-boys des ranchs voisins associés à des indiens en costume traditionnel. L’hippodrome où se déroule le spectacle : danses indiennes, rodéo, chasse aux bisons, scènes de la vie quotidienne etc. ;  fait le plein, et c'est un succès.
L'organisation de ce spectacle, et la rencontre de Doc Carver l'année suivante alors qu'il est en tournée théâtrale va amener Buffalo Bill à être l'un des architectes du "vestiaire culturel" de ce qui deviendra le Western (c'est-à-dire la version légendaire de la conquête de l'Ouest puis par extension, un genre cinématographique) et de tout un pan de l'Americana (je nomme ainsi les récits, les mythes, les légendes qui constituent le paysage culturel étasunien fruit de la rencontre des Indiens et des immigrants Européens sur le continent nord américain).
Avec son spectacle, qui sillonnera les Etats-Unis mais aussi l'Europe (à l'instigation de son ami Mark Twain) Buffalo Bill (connu alors en France sous le nom de Guillaume le Bison) va façonner et modeler les images et les hommes qui formeront la légende de l'Ouest. 
C'est lui qui fera du rodéo un véritable spectacle, lui qui donnera cette dimension héroïque au cow-boy (qui n'est jamais qu'un vacher) en tant que figure de proue de la légende de l'Ouest. C'est le Wild West Show qui popularise le port du chapeau Stetson, etc. 
L'odeur de poudre, le martèlement des sabots, les cris tout cela fera des spectacles de Buffalo Bill et de sa troupe un spectacle total qui favorisera le passage du Far West historique au Western mythique.
Avec le cirque de Buffalo Bill il devient possible pour les spectateurs de toucher l'Histoire du bout des doigts.

... Là où le personnage de Buffalo Bill est unique en son genre c'est dans la facilité qu'il manifeste à passer de la réalité à la fiction, et inversement.
Ainsi, alors qu'il est encore un éclaireur de l'armée, le voilà propulsé en tant que personnage dans le monde romanesque des dime novels ; des romans bon marché apparus en 1860 et dont le succès tient à l’accroissement d'une population urbaine sachant lire et disposant de quelques moyens pour se distraire, la même population qui dépensera 50 cents en moyenne pour assister au spectacle du Wild West Show à une époque où cette somme correspond à la moitié de la paie journalière d'un ouvrier.
Acteur de théâtre en pleine ascension, il n'hésite pas à se porter volontaire au lendemain de la bataille de Little Big Horn (dont le retentissement est l'équivalent de ce qu'a été le 11 septembre pour nos contemporains, toutes choses égales par ailleurs) , et intègre le 5ème de Cavalerie. Revêtu de l'un des ses accoutrement extravagants qu'il affectionne depuis les célèbres "chasses des snobs". Lors de cet expédition, il tue en combat singulier le chef Cheyenne Chevelure-Jaune. Cet acte réel et attesté (et tout aussi rapidement médiatisé : le New York Herald publiera un article grâce à son journaliste embarqué), réalisé sur un théâtre d'opération dans le contexte des guerres indiennes sera joué et rejoué dans les show qu'il promènera ensuite à travers les U.S.A et sur le Vieux Continent dans ce qu'il convient d'appeler la conquête de l'Est (ou la première exportation de la culture de masse étasunienne réussie).
     
Ses velléités de monter un spectacle certes de divertissement ne lui feront jamais perdre de vue la vertu éducative de son projet. 
Attaché à montrer de vrais indiens, il incorporera par exemple dans sa troupe Sitting Bull dans sa tournée de 1885. L'un des chefs indiens les plus connus aux Etats-Unis pour sa participation à la bataille de Little Big Horn lors de laquelle est mort l'un des héros américains, qui n'est pas sans évoquer chez nous Roland de Roncevaux : Custer. 
Celui-là même que vengera Buffalo Bill en tuant Chevelure-Jaune
Dés ses premières pièces de théâtre Buffalo Bill contribue à la construction du mythe de la Frontière, qui deviendra inséparable de la légende américaine en en faisant un référent symbolique commun à toute la nation étasunienne, et le Wild West Show en est la continuation la plus aboutie.
À tel point qu'il semble difficile d'imaginer par exemple une "attaque de diligence" autre part que se déroulant dans le Far West. Et pourtant...

Et pourtant, en 1939 John Ford s'inspirera d'une nouvelle de Guy de Maupassant - Boule de Suif -  se déroulant en Europe lors de la guerre de 1870 pour en faire une chevauchée fantastique. Avec ce film Ford reprend un thème que Buffalo Bill mettait déjà en scène lors de ses spectacles ; en utilisant par ailleurs la véritable diligence de Deadwood, ville où son ami Wild Bill Hickock s'était fait trouer la peau.Et depuis l'attaque de la diligence est devenu un archétype de l'Ouest, et de nulle par ailleurs.

Effet de la synchronicité, où la simultanéité de deux évènements (au moins) est reliée non pas par la causalité mais par le sens, Buffalo Bill sera présent à Chicago en 1893 (à l'Exposition universelle), tout comme Frederick J. Turner chantre de la Frontière.   

Mais ceci est une autre histoire ...... 



Pour terminer, tous mes remerciements à Christian-Marie Pons pour son article La Chevauchée médiatique de Buffalo Bill, dans lequel je n'ai pas fait qu'y trouver le titre du mien. 
Et merci également à Jacques Portes pour sa biographie de Buffalo Bill chez Fayard ; Jacques Portes que je vous propose de retrouver dans l'émission 2000 ans d'histoire consacrée justement à Buffalo Bill


8 commentaires:

  1. tu en reviens toujours à 1893 et j' adore ça

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    1. Effectivement en ce moment je fais pas mal de recherches autours de 1893 pour l'essai que je prépare [-_ô], tant mieux que cela te plaise.

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  2. Un très bon article sur un personnage mythique bien que réel.

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  3. du coup je tombe sur des trucs troublant : tu dois le savoir mais je ne me souviens pas avoir lu quelque chose de toi sur ce fait troublant : le père de lovecraft a été retrouvé dément dans un hotel de chicago en 1893 avant de mourir 5 ans plus tard .

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  4. Ce soir interview d' erik larson dans l ' émission " mauvais genres " !!!!

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