jeudi 21 novembre 2013

Frankenstein agent of S.H.A.D.E épisodes 00 à 16

Je me désolais un peu dans le premier billet sur la série de l'arrivée de l'encreur Walden Wong, dont le travail me paraissait un peu trop "lisse", un peu trop "propre" ; et qui pâtissait selon moi de la comparaison avec l'encrage d'Alberto Ponticelli.
Heureusement Walden Wong est rapidement remplacé, et après deux numéros c'est Wayne Faucher qui prend la relève dans un style très proche de ce que faisait Ponticelli au début.

Le duo Ponticelli-Faucher, comme l'avait fait Ponticelli seul, tire indéniablement l’atmosphère de la série du côté d'une catégorie esthétique que l'on appelle le Sublime et dont j'ai déjà parlé ici.
Le Sublime n'est donc pas quelque chose de très beau comme pourrait le laisser penser l'usage courant de ce terme, mais plutôt quelque chose qui justement s'oppose au Beau (ici envisagé en tant que disons catégorie).
L'esthétique du Sublime théorisé par Edmund Burke au milieu du 18ème siécle donne une importance déterminante à la sensation.
L'effet du Sublime est dans le choc qu'il procure aux sens.
Tout ce qui est d'une certaine manière terrible, ou qui procure un sentiment de terreur est susceptible de ressortir du Sublime.
Les critères essentiels en sont l'immensité, la grandeur et la terreur donc. L'horreur, la description de souffrances, peuvent ainsi plaire dans ce nouveau contexte intellectuel qu'est le Sublime. Un paysage de chaos, solitaire et mystérieux devient une source de plaisir. Selon Burke le degré le plus élevé du Sublime est atteint lorsque l'on juxtapose des extrêmes ; ce procédé de contraste est ici central dans la catégorie du Sublime que théorisa l'auteur. 

Ceci me permet de faire le lien avec l'épisode #00 qui revient sur l'origine du personnage principal et sur son recrutement par le S.H.A.D.E, des origines quelque peut modifiées vous vous en doutez bien.
Matt Kindt y fusionne une esthétique gothique (ce qui me permet de boucler la boucle puisque le Sublime a été un source d'inspiration pour le roman gothique) avec une esthétique steampunk, cette branche de la science-fiction qui se demande : "jusqu'à quelque point le passé aurait pu être différent si le futur était arrivé plus tôt".
Et c'est assez réussi. 

Le numéro 13 s’intègre au crossover Rotworld (qui met en scène une guerre entre Elementals) mais à l'instar des deux autres séries concernées (Animal Man & Swamp Thing) chacune propose son point de vue et Frankenstein agent of S.H.A.D.E ne déroge pas au dispositif (épisodes 13 à 15)
L'une des forces de cette série, et non des moindres c'est la place accordée au "grand spectacle", la bande dessinée à des moyens illimités et les auteurs s'en servent sans mégoter.
Un autre point très intéressant s'articule autour de la relation des personnages entre eux, comme je l'ai déjà mentionné et notamment au travers de dialogues vraiment excellents et souvent très drôles. 
Qu'il me soit permis d'ailleurs de faire un aparté au sujet de Frankenstein :
Au début des années 50 le philosophe Isaiah Berlin propose une taxonomie pour le moins iconoclaste, et qui concerne dans un premier temps les intellectuels.
D'un côté il y a les hérissons, et de l'autre les renards.
Il s'appuie sur une citation grecque : "Si le renard sait beaucoup de choses, le hérisson n'en sait qu'une mais elle est très importante."
Berlin divise ainsi les êtres humains en deux groupes : les renards qui envisagent le monde* et la réalité* dans toute sa complexité, poursuivent plusieurs objectifs en même temps. Ils sont éparpillés ou diffus (le renard réfléchit de manière centrifuge plutôt que centripète), se déplaçant à plusieurs niveaux, n'intégrant jamais leur réflexion dans un concept général ou une vision d'ensemble.
Les hérissons, quant à eux simplifient la complexité de la réalité* (la façon dont les choses sont formatées par les conventions dominantes)  et du monde* (c'est-à-dire le flux de la vie, ce qui arrive, les événements) en une idée organisationnelle unique : un principe de base ou un concept cohérent qui unifie et guide chaque chose. En un mot le hérisson réduit tout aux idées simples.
À titre d'exemple Platon, Proust, Nietzsche et Dostoïevski sont des hérissons. Montaigne, Shakespeare et Balzac son des renards. Alors que Tolstoï, s'il était un renard, se rêvait être un hérisson.
Il me semble que Frankenstein est indubitablement un hérisson, et si Isaiah Berlin ne tranche pas en faveur de l'un  ou l'autre groupe, il me semble qu'en ce qui concerne Frankenstein c'est là sa force principale et la raison de ses succès dans ses différents combats.
*Ces deux concepts sont empruntés à Luc Boltanski 

Ceci étant, voici le début de la fin.
À la fin du quinzième numéro, Frankenstein nous donne rendez-vous dans les pages d'Animal Man n°15 et passe ainsi entre les mains de Steve Pugh et de Timothy Green II, et si vous voulez mon avis il n'y gagne pas au change ; et il revient par la même occasion dans le giron de Jeff Lemire qui scénarise Animal Man.
J'ai pour ma part fait l'impasse sur le numéro suivant de cette série, après l'avoir rapidement feuilleté.
Animal Man #15
Le Swamp Thing #17 où Frankenstein fait également une apparition est encore pire au niveau artistique, une vraie débandade.
À vue de nez je dirais que ces trois numéros sont largement dispensables, du moins pour ce que j'en ai vu.

Reprise des hostilités avec le dernier numéro (#16) de Frankenstein agent of S.H.A.D.E et malheureusement un numéro complètement en dehors de tout ce qui a précédé.
C'est bien simple je n'ai rien compris à ce qui se passait ; j'ai eu l'impression que l'équipe en charge de ce numéro a appris en cour de route l'annulation du titre. 
Une fin indigne d'une série que j'ai pourtant beaucoup aimée lire, et un numéro dont on peut doit largement faire l'économie. 

En définitive une série avec un fort potentielle, qui a su tirer son épingle du jeu durant 12 numéros, qui s'en sort encore bien lors du crossover Rotworld, même si j'aurais largement préféré qu'elle y échappe, le numéro zéro est lui aussi pas mal, mais qui finie en eau de boudin.
Un beau gâchis de la part de DC Comics, incapable de proposer une fin honorable à la série.
Heureusement il est loisible de retrouver Frankenstein dans la Justice League Dark, mais semble-t-il malheureusement, sans l'arrière plan de science-fiction vraiment particulier qui faisait une grande partie du charme de la série. 

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