mercredi 9 mars 2016

Buffalo Runner (Tiburce Oger)

... Le western est né de la rencontre d'une mythologie, qui prend principalement sa matière première durant les années 1880 et 1890, avec un moyen d'expression, ou plutôt avec des moyens d'expression : la littérature, le cinéma, la bande dessinée, mais aussi les cirques itinérants comme celui de Buffalo Bill.
C'est d'abord dans la littérature bon marché que l'une des figures emblématiques de cette mythologie fait son apparition et plus précisément dans les dime novels, ces romans à trois sous inventés par Beadle & Adams.
D'abord personnage secondaire, le cow-boy puisque c'est de lui qu'il s'agit, acquière le statut d'une sorte de chevalier de la Frontière dont l'arsenal est constitué d'un six-coups, d'un bowie-knife et d'un lasso. Dès les années 1890 son rôle est "de rétablir la justice face au Mal" (M.C. Boatright)

La Frontière est d’abord un espace de peuplement, c’est aussi une théorie de l'expansion sur le modèle évolutionniste et in fine le creuset de la nation et de la démocratie américaines. 
C'est un concept de progrès et de transformation : le terrain de la perfection de la virilité et de la création du sang américain.  

Si  le cow-boy est à proprement parler un "vacher" on sait finalement que sous ce vocable existent plusieurs types de personnages.
Or donc, c'est au travers des souvenirs d'un cow-boy Ed Fisher, et de ses différents "métiers" qui sont autant d'archétypes, que Tiburce Oger  nous raconte tout un pan de la mythologie américaine.
Et bien évidemment c'est sur la Frontière, creuset fondateur, que ça se passe.
La première chose que j'ai remarqué en lisant cet album, c'est la qualité de la colorisation.
Ensuite l'élégance des procédés narratifs qui par ailleurs ne se contentent pas de n'être que des procédés mais s’insèrent complètement dans l'histoire qu'on nous raconte.
Il y a là un joli tour de main à l'oeuvre, indéniablement.
Ainsi l'idée d'utiliser la photographie comme point de départ n'est je pense pas anodin, lorsqu'on sait la puissance qu'elle a eu dans la création de l'Ouest. Un autre procédé fort élégant au demeurant, et que je ne peux dévoiler ici, devient tout autant un élément de l'histoire qu'un point de bascule inattendu (en tout cas il l'a été pour moi).
Ed Fisher est un old timer, et sa vie et ses rencontres sont un véritable catalogue mythologique.
Du récit de captivité, au massacre des bisons, en passant par les abattoirs de Chicago,ou le vigilantism (Pour en savoir +).
Évoquant ici une figure historique qui n'est pas pour rien dans la célébration de l'Ouest en tant que creuset de la nation américaine ou là le chemin de fer (Pour en savoir +).
un joli travail sur la couleur là aussi
Buffalo Runner est à mes yeux une fort belle réussite, aussi bien en terme d'histoire qu'en ce qui concerne la manière de la raconter.
Et c'est sur ce point que j'aimerais conclure en attirant votre attention sur un aspect technique, propre à la bande dessinée, qui est me semble-t-il assez négligé d'une manière générale.
J'ai il y a peu, souligné le travail fait dans ce domaine par Frank Quitely (Pour en savoir +), Tiburce Oger fait montre également d'un réel talent dans ce qu'on appelle parfois "l'écriture du son", autrement dit les onomatopées.

Attention toutefois, les images que je propose pour illustrer mon propos peuvent gâcher le plaisir de découvrir cet album. Il vaut mieux avoir lu Buffalo Runner avant

Le son en tant qu'il exprime la distance :
Le personnage tombe (première case) avant que le son de la déflagration ne se manifeste aux oreilles des protagonistes (deuxième case).

Dans la case suivante, le tireur s'est rapproché : la chute et l'onomatopée sont dans la même case et les lettres se chevauche alors que dans la première onomatopée il y avait comme un étirement ..   
Le son n'est pas le même pour toutes les situations :
Dans la case ci-dessus on prend bien conscience d'une part de la distance entre le tireur et sa cible et de la pénétration de la balle.
On ne manquera pas non plus le très beau travail de colorisation.

Les deux cases suivantes (infra) donne une idée de mouvement avec l'encrage de l'onomatopée : le haut des lettres n'est pas encré : début du versement le plomb ne touche pas la pince (pas de bruit), puis expansion du centre vers l'extérieur à la fois de l'onomatopée et du liquide. 
La deuxième case utilise la couleur en renfort, c'est plus sombre à l'endroit de la percussion là où le son est plus net puis, atténuation du son et de la couleur.

Vous connaissez la blague : si on demande à un tueur professionnel la première chose qu'il ressent après avoir abattu quelqu'un, sa réponse est .... le recul de l'arme.
Tiburce Oger nous donne une idée du calibre (taille de l'onomatopée) et du recul : les lettres semblent vibrer et se déformer :
:

Voilà donc un petit aperçu du travail sur le son, et ce que j'aimerais souligner, c'est qu'il n'est pas ici un simple gadget, de nombreuses cases n'ont pas d'onomatopées.
Les onomatopées sont là pour enrichir l'immersion du lecteur pas pour le faire sortir de sa lecture, leur utilisation doit tendre vers un "juste milieu".

... Bon vous l'avez compris cet album est une belle réussite à tout point de vue. [-_ô]

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