vendredi 27 mai 2016

Meurtre au jeu de boules/ Roller Ball Murder (William Harrison)

... Meurtre au jeu de boules de William Harrison (1973) publiée en France dans l'anthologie Histoires de l'an 2000 (collection dirigée par Gérard Klein) a inspiré le film fort célèbre intitulé  Rollerball, de Norman Jewison (1975) et je vous propose de la lire ici.
Toutefois j'aimerais souligner avant, la chance d'avoir encore à notre disposition une telle collection (Histoire de ...) qui propose pour chaque tome un appareil critique et toujours une large proposition de nouvelles de qualité.

Néanmoins cette nouvelle en particulier me laisse un petit regret.
Celui de proposer le nom du jeu dont il est question dans une traduction littérale. 
C'est d'autant plus dommage que nous avons dans l'Hexagone, une longue "tradition" de sports dont les noms sont restés sous leur forme originale si je puis dire : football, handball, volley-ball, etc.

En outre cette anthologie  a été publiée dix ans après la sortie du film dont cette nouvelle a été l'inspiration, film qui au demeurant avait gardé le titre de Rollerball. C'est d'autant plus inexplicable que Roller ball Murder avait été précédemment traduite dans un recueil de nouvelle (1975) étrangement lui, intitulé Rollerball (éditions Presse de la Cité/1975).
Couverture qui reprend l'affiche de 1975 
   

MEURTRE AU JEU DE BOULES
par William Harrison


Nous sommes entrés, dit-on, dans la société des loisirs. Plus les spectateurs sont blasés, plus les jeux doivent être corsés. Il n’y a pas de limite à l’habileté d’un champion. Il n’y a pas de limite aux règles du jeu. Il n’y a pas de vainqueur éternel. Lecteur, te morituri salutant.

... LE jeu, toujours le jeu. Gloire au jeu car tout ce que je suis et tout ce que je suis devenu, c’est au Jeu de Boules que je le dois.
Notre équipe est alignée et nous sommes tous les vingt au garde-à-vous pendant que l’orchestre interprète l’hymne de la société anonyme. Nous faisons face à l’anneau ovale de bois où nous attendent les joies de la mutilation ; la piste aux bords surélevés mesure cinquante mètres de long sur trente mètres de large aux extrémités ; tout en haut, il y a les canons qui tirent ces terrifiantes sphères de 10 kilos en ébonite (elles ressemblent à des boules de bowling) à des vitesses supérieures à 500 km/h. Les balles se promènent sur la piste pour ne ralentir et tomber qu’en perdant de leur force centrifuge et lorsqu’elles atteignent le sol ou heurtent un joueur, on lâche une nouvelle salve. Nous sommes au complet, dix patineurs, cinq motards, cinq coureurs (ou matraqueurs). Pendant que l’hymne s’achève, nous restons immobiles, le regard fixé droit devant nous ; 80 000 spectateurs nous observent depuis les tribunes et deux milliards de gens devant leur poste de multivision surveillent la dureté de nos expressions.
Les coureurs, ces ordures, enfilent leurs gros gants de cuir et empoignent leurs battes en forme de crosse dont ils se servent pour détourner les balles ou pour essayer de nous frapper. Les motards roulent tout en haut de la piste (attention, camarades, c’est là que les boules tirées par les canons sont les plus dangereuses) et piquent vers le bas pour aider les coureurs aux moments cruciaux. C’est alors que nous intervenons, nous les patineurs, du moins ceux d’entre nous qui en ont le cran. Notre rôle est de bloquer le passage, de tenter d’empêcher les coureurs de nous dépasser et de marquer des points ; nous sommes en fait de la véritable chair à canon. Il y a donc deux équipes, quarante joueurs au total, qui patinent, courent et roulent sur la piste, poursuivis par les grosses balles (elles arrivent toujours par-derrière, nous renversant comme des quilles et nous mettant hors de combat), et le principe du jeu, au cas ou vous l’ignoreriez, consiste pour les coureurs à dépasser tous les patineurs de l’équipe adverse, à s’emparer d’une balle et à la passer à un motard pour marquer un point. Les motards d’ailleurs peuvent également venir épauler les coureurs et dans ce cas, nous qui sommes sur patins à roulettes, devons tout tenter pour renverser ces motos de 175 cm3.
Il n’y a ni mi-temps, ni remplaçants. Quand une équipe perd un homme, c’est tant pis pour elle.
Aujourd’hui, je veille à présenter mon meilleur profil aux caméras. Moi, je suis Jonathan E, le champion, et personne ne me dépasse sur la piste. Je suis le pivot de l’équipe de Houston et pendant les deux heures de la partie (il n’y a plus ni règles, ni sanctions une fois le premier tir de balles lancé) je vais démolir tous ces fumiers de coureurs qui oseront lever leur crosse sur moi.
C’est parti ; aussitôt, c’est la mêlée, motos, patineurs, arbitres et coureurs qui s’accrochent, cognent puis cherchent à se dégager quand une balle fonce vers nous. Je prends mon élan, soulève un patineur adverse et le balance hors de la piste, au milieu du stade ; aujourd’hui, je suis la vitesse brute ; je pousse, je plonge, j’évite une balle et me précipite sur ces salauds de coureurs. Deux d’entre eux se battent à mains nues et un coup terrible arrache le casque et la moitié du visage de l’un d’eux ; le vainqueur reste une fraction de seconde de trop à admirer son œuvre et se fait éliminer par un motard qui avait piqué sur lui et l’aplatit. La foule rugit et je sais que les cameramen ont saisi cette phase de jeu qui a dû faire bondir de leur fauteuil relax tous les spectateurs de Melbourne, de Berlin, de Rio et de Los Angeles.
Le match est entamé depuis une heure et je patine toujours en souplesse ; nous avons perdu quatre hommes souffrant de fractures diverses, un jeunot qui est peut-être mort, et deux motos. L’autre équipe, l’équipe de ce bon vieux Londres, n’est guère plus brillante.
L’une de leurs motos s’emballe, reçoit une balle de plein fouet et explose dans un jet de flammes. Les spectateurs hurlent leur joie.
Continuant à rouler tranquillement, j’arrive près du fameux Jackie Magee de l’équipe de Londres ; je prends tout mon temps pour ajuster mon coup. Il se tourne vers moi, ricane à travers son casque ; et je frappe. Je sens ses dents et ses os céder tandis que la foule m’encourage de ses vivats. Nous les tenons maintenant, ils sont à nous. Et la partie se termine sur le score de 7 à 2 en notre faveur.

Les années passent et les règles changent, toujours dans le sens de la satisfaction du public et donc d’un carnage accru. Il y a plus de quinze ans que je joue et par miracle, je n’ai jamais souffert que de fractures aux bras et aux clavicules. Je ne suis plus aussi rapide, mais je suis devenu plus méchant et aucun jeunot, même au sommet de sa forme, ne pourra apprendre à massacrer comme moi à moins de venir m’affronter.
Mais ce qui me gêne, ce sont les règles. J’ai entendu parler de parties à Manille, ou à Barcelone, sans limitation de temps où les joueurs se démolissent jusqu’à ce qu’il ne reste plus de coureurs et aucun moyen de marquer des points. Voilà ce qui nous attend. Il y a aussi, paraît-il, du Jeu de Boules avec des équipes mixtes, hommes et femmes vêtus de maillots qui se déchirent facilement, ce qui ajoute un peu de piment au spectacle. On ne reculera plus, maintenant. Les règles seront modifiées jusqu’à ce qu’on finisse par patiner sur des mares de sang. Nous le savons tous.
Avant le début de ce siècle, avant la Grande Guerre asiatique des années 90, avant que les sociétés privées ne remplacent les nations et que les forces de police des sociétés ne supplantent les armées, aux derniers jours du football américain et de la Coupe du Monde en Europe, j’étais un jeunot, un dur moi aussi, et je savais ce que pouvait m’apporter ce jeu. Les femmes, d’abord ; j’ai eu toutes celles que je voulais et je me suis même marié une fois. L’argent ensuite ; j’en ai gagné tant après mes premières victoires que j’ai pu m’acheter des maisons, du terrain et des lacs en dehors des grandes métropoles réservées aux cadres. Ma photo, à cette époque comme maintenant, s’étalait en première page des magazines et mon nom se confondait avec celui du sport que je pratiquais ; j’étais Jonathan E, le champion, le survivant du sport le plus sanglant du monde.
Au début, je portais les couleurs des Sociétés Pétrolières. Ensuite, elles sont devenues tout simplement l’Energie. J’ai toujours joué pour cette équipe de Houston ; ils m’ont donné tout ce que je désirais.
« Comment te sens-tu, aujourd’hui ? » me demande Mr. Bartholemew.
C’est le grand patron d’Énergie, l’un des hommes les plus puissants de la terre, et il me parle comme si j’étais son propre fils.
« Je me sens méchant », lui dis-je pour le faire sourire.
Il m’apprend que la multivision voudrait me consacrer une émission spéciale retraçant toute ma carrière avec des extraits de mes plus beaux matches sur écrans annexes, l’histoire de ma vie, le rôle d’Énergie qui recueille les orphelins, leur offre travail, protection et la possibilité de faire carrière.
« Alors, tu te sens vraiment méchant ? » me redemande Mr. Bartholemew.
Et je lui réponds la même chose sans lui dire tout ce que je garde pour moi car je crains qu’il ne comprenne pas ; je ne lui dis pas que je suis fatigué de cette longue saison, que je me sens seul et que ma femme me manque, que j’aspire à des pensées plus hautes, plus importantes, plus diverses et que peut-être, mais seulement peut-être, il y a comme une cassure dans mon esprit.
Un vieux copain, Jim Cletus, débarque à mon ranch pour le week-end. Mackie, la fille qui est avec moi en ce moment, sort nos repas du congélateur et les met sous les rayons ; ce n’est pas une femme d’intérieur, cette Mackie, mais elle a des gros seins et une taille plus fine que ma cuisse.
Cletus est juge maintenant. Pour chaque match il y a deux arbitres, des guignols, dont le boulot consiste à s’assurer que tout se déroule correctement, et un juge qui enregistre les points marqués. Cletus appartient aussi au Comité International du Jeu de Boules et il m’apprend que de nouveaux changements sont envisagés dans les règles du jeu.
« Il y aurait par exemple une pénalisation pour un joueur qui prend un tour de retard sur son équipe, me dit-il. La sanction serait d’ailleurs toute simple : on lui ôte son casque. »
Mackie, que son joli petit cul soit béni, fait un Ô de surprise avec ses lèvres.
Cletus, un ancien coureur de l’équipe de Toronto, s’installe confortablement dans mon immense fauteuil et pose ses mains sur ses genoux abîmés.
« Et quoi d’autre ? fais-je. A moins que tu n’aies pas le droit d’en parler ?
— Oh, juste des trucs financiers. Une augmentation des primes pour les meilleures attaques. Et aussi pour l’équipe Championne du Monde, ce qui devrait une fois de plus te faire plaisir. Et on parle de réduire l’intersaison. Les spectateurs en veulent toujours plus et ils trouvent que deux mois c’est trop long. »
Après dîner, Cletus et moi allons nous promener autour du ranch. Il me demande si je désire quelque chose en particulier.
« Oui, quelque chose, mais je ne sais pas quoi, dis-je avec sincérité.
— Tu as quelque chose derrière la tête », me lance-t-il en observant mon profil tandis que nous grimpons un sentier qui serpente à flanc de colline.
La campagne texane s’étend devant nous sous une ceinture de nuages.
« Tu n’as jamais pensé à la mort quand tu jouais ? »
Je sais que je me montre un peu trop songeur pour ce vieux Clete.
« Jamais pendant la partie elle-même, me répond-il avec fierté. Mais en dehors de la piste je ne pensais qu’à ça. »
Nous nous arrêtons et regardons un long moment le paysage.
« Il y a encore une chose dont on discute au Comité, finit-il par admettre. On envisage de supprimer la limitation de temps, ou du moins, que Dieu nous vienne en aide, Johnny, la question a été officiellement posée. »
J’aime bien les collines. Je possède une autre maison en France près de Lyon où les collines ressemblent à celles-ci encore qu’elles soient plus luxuriantes ; là-bas, mes promenades du soir se font sur un ancien champ de bataille. Les villes sont tellement inhabitables qu’il faut avoir un passeport d’affaires pour pénétrer dans des mégapoles comme New York.
« Naturellement, moi je suis partisan de maintenir la limitation de temps, poursuit Cletus. Je suis un ancien joueur et je sais qu’on ne peut pas tout exiger d’un homme. Tu vois, Johnny, mais quand j’insiste auprès du Comité pour qu’on maintienne encore un minimum de règles, j’ai parfois l’impression d’être complètement dépassé. »
* *
*

Les statistiques touchant au Jeu de Boules passionnent autant les foules que tout autre aspect du jeu. Le plus grand nombre de points m arqués au cours d’une partie : 81. La plus grande vitesse à laquelle une balle a été stoppée par un coureur : 282 km/h. Le plus grand nombre de joueurs mis hors de combat pendant un match par un seul patineur : 13, record du monde détenu par votre serviteur.
Le plus grand nombre de morts au cours d’une rencontre : 9, Rome contre Chicago, le 4 décembre 2012.
Des écrans géants qui entourent l’anneau contrôlent nos performances et enregistrent chaque détail du massacre ; et aussi étrange que cela me paraisse, nous avons des millions de supporters qui ne regardent jamais l’action, mais qui se contentent d’étudier ces panneaux de statistiques.
Une enquête de la multivision a prouvé ce fait.

Avant de gagner le stade de Paris pour la partie de ce soir, je me promène sous les ponts au bord de la Seine.
Certains de mes admirateurs français m’interpellent, me font des signes et parlent aussi à mes gardes du corps, de sorte que je prends étrangement conscience de moi-même, de ma taille, de mes vêtements, de la façon dont je marche. Un étrange moment.
Je mesure 1,90 mètre et pèse 115 kilos. Mon cou fait 21 centimètres. J’ai les mains d’un pianiste. Je porte ma traditionnelle combinaison de saut à rayures et mon fameux chapeau espagnol. J’ai trente-quatre ans et je crois qu’en vieillissant je ressemblerai beaucoup au poète Robert Graves.
Les hommes les plus puissants de la terre sont les cadres. Ils dirigent les grandes sociétés qui fixent les prix, les salaires et qui régissent l’économie générale ; nous savons tous que ce sont des escrocs, qu’ils ont des pouvoirs pratiquement illimités et de l’argent à volonté, mais moi aussi j’ai beaucoup de pouvoir et beaucoup d’argent, pourtant je me sens inquiet.
Je me demande bien ce qui me manque, sauf, peut-être, un peu plus de savoir ?
Je repense à l’histoire récente, la seule en fait dont les gens se souviennent, et à la façon dont les guerres de sociétés se sont terminées pour parvenir au regroupement des Six Grandes : Énergie, Transport, Alimentation, Logement, Services et Luxe. J’oublie parfois de qui dépend telle ou telle activité, par exemple maintenant que les universités sont administrées par les Grandes (ce sont les universités qui forment les joueurs de Jeu de Boules), je ne sais plus qui s’en occupe. Les Services ou le Luxe ? La musique est l’une de nos plus grosses industries, mais je ne me rappelle pas qui la dirige. La recherche sur les narcotiques relève maintenant du domaine de l’Alimentation alors qu’avant elle dépendait de Luxe.
De toute façon, je crois que je vais poser des questions sur le savoir à Mr. Bartholemew. C’est un homme qui a une large vision du monde, un homme qui a des valeurs et des souvenirs. Pendant que mon équipe passe son temps à cogner, la sienne enchaîne le soleil, exploite les océans, découvre de aux alliages et tout cela me paraît quand même sacrément plus sérieux.

Le match de Mexico apporte une nouveauté : on a changé la forme de la balle.
Cletus ne m’a même pas prévenu, et peut-être ne le pouvait-il pas, mais nous devons jouer avec une balle qui n’est plus tout à fait ronde et dont le centre de gravité a été déplacé de sorte que sa trajectoire sur la piste devient irrégulière et imprévisible.
Et cette partie est déjà bien assez difficile avec les motards qui jouent aux malins avec moi ; depuis des années, depuis que ma réputation est solidement établie, les motards ont toujours essayé de se débarrasser de moi dès le début du match. Mais au début du match, je suis sur mes gardes, en possession de tous mes moyens, et c’est toujours avec plaisir que je me paie un motard, même depuis qu’on a posé des boucliers sur les motos pour qu’on ne puisse pas les attraper par le guidon. Mais maintenant, ces salauds savent que je vieillis (encore méchant mais un peu plus lent, comme l’affirment les pages sportives) et ils me laissent cogner le plus longtemps possible sur les patineurs et les coureurs avant de m’envoyer les motards. Assommez Jonathan E, disent-ils, et vous aurez battu Houston ; c’est vrai, mais ils ne m’ont pas encore eu.
Les supporters locaux, pour la plupart des travailleurs non spécialisés de l’Alimentation, hurlent dans les tribunes tandis que je réussis à garder toute ma lucidité et que la balle ovale, zigzaguant sur la piste, faisant même parfois des bonds, finit par faucher pratiquement toute leur équipe. Ensuite, trois ou quatre d’entre nous parviennent à coincer leur dernier coureur / matraqueur et à le réduire à l’état de masse sanguinolente ; c’est terminé maintenant car plus de coureurs, plus de points. Ces pauvres imbéciles de travailleurs de l’Alimentation quittent le stade en file indienne pendant que, pour le spectacle, nous continuons à marquer les points les plus invraisemblables qu’aucun adversaire n’est là pour nous contester. Score final : 37 à 4. Je me sens merveilleusement bien, mais malgré tout, cette balle ovale m’inquiète.

Mackie est partie (ses lèvres ne feront plus de Ô dans ma villa ou mon ranch) remplacée par une nouvelle, Daphné. Ma Daphné est grande, anglaise, et elle aime la photo ; elle veut toujours poser pour moi. Parfois, nous sortons nos cartons de vieilles photos (les miennes me représentent surtout en joueur de Jeu de Boules, et les siennes en modèle) et nous les regardons.
« Tu as vu ton dos comme il est musclé ! » s’exclame Daphné en examinant un instantané de moi pris sur une plage de Californie. Comme si c’était la première fois qu’elle le remarquait !
Après les photos, je vais me promener derrière le jardin. L’herbe brune qui ondule dans les champs me rappelle Ella ma femme, ma seule femme, et ses longs cheveux si doux qui formaient comme une tente au-dessus de ma tête quand nous nous embrassions.
Je donne des cours au camp de jeunots patronné par Énergie ; je leur dis qu’ils ne pourront vraiment commencer à comprendre qu’après avoir reçu quelques bonnes raclées sur la piste.
Ce soir, je leur explique comment arrêter un motard qui cherche à vous renverser.
« Vous pouvez heurter le bouclier de l’épaule, dis-je. Et dans ce cas c’est lui ou vous. »
Les garçons me regardent comme si j’étais fou.
« Ou bien vous pouvez vous aplatir sur la piste, vous protéger, tendre tous vos muscles et laisser ce connard vous passer dessus et culbuter. »
Comptant sur mes doigts et faisant de mon mieux pour ne pas éclater de rire, je continue :
« Vous pouvez encore esquiver avec un pas sur le côté, remonter et d’un coup de pied le faire sortir de la piste, ce qui demande un minimum d’expérience et une bonne coordination. »
Aucun d’eux ne sait quoi dire. Nous sommes assis sur la pelouse au milieu du stade ; la piste est éclairée, les tribunes sont vides et les visages des jeunots reflètent la stupidité et l’effroi. Je poursuis :
« Ou bien si un motard pique sur vous à bonne vitesse et en position d’équilibre, vous le laissez passer, même s’il porte un coureur. N’oubliez pas que le coureur devra descendre pour s’emparer d’une nouvelle balle, ce qui est loin d’être facile et vous permettra en général de le rattraper. »
Les jeunots prennent un air studieux pendant que je me rends sur la piste pour la démonstration. Un motard fonce sur moi.
Vitesse brute. Je bondis sur le côté, évite le bouclier, agrippe le bras de ce connard et l’arrache à sa machine d’un seul mouvement. La moto s’envole. Le motard a l’épaule déboîtée.
« Tiens c’est vrai, fais-je. J’avais oublié cette solution-là. »
Vers le milieu de la saison, quand je revois Mr. Bartholemew, il a été démis de ses fonctions de responsable d’Energie. C’est toujours un personnage important, mais il n’a plus son assurance passée ; il est d’humeur pensive et je décide de saisir cette occasion pour lui parler de mes problèmes.
Nous déjeunons dans la Tour Houston ; il y a un bon bœuf Wellington et un excellent bourgogne. Daphné est assise comme une statue, s’imaginant probablement qu’elle est dans un film.
« Ah, le savoir, je vois, fait Mr. Bartholemew en réponse à mon exposé. Et qu’est-ce qui t’intéresse, Jonathan ? L’histoire ? Les arts ?
— Je peux être franc avec vous ?
— Mais bien sûr. Naturellement », me répond-il en marquant une hésitation.
Et bien que Mr. Bartholemew ne soit pas précisément le genre de personne à qui on aime se confier, je décide de tout lui dire :
« J’ai commencé à l’université. C’était, voyons, il y a un peu plus de dix-sept ans. A cette époque il y avait encore des livres et j’en ai lu quelques-uns, un assez grand nombre en fait, parce que je pensais pouvoir devenir cadre.
— Jonathan, crois-moi, je devine ce que tu vas me dire, soupire Mr. Bartholemew en buvant une gorgée de bourgogne et en jetant un coup d’œil à Daphné. Je suis l’un des rares à regretter sincèrement ce qui est arrivé aux livres. Tout est sur bandes, mais c’est différent, n’est-ce pas ? Aujourd’hui seuls les spécialistes en informatique peuvent déchiffrer ces bandes et nous sommes revenus au Moyen Age où seuls les moines savaient lire les écrits en latin.
— Exactement, dis-je, laissant ma viande refroidir.
— Tu voudrais que j’attache un spécialiste à ton service ?
— Non, ce n’est pas ça.
— Il y a la cinémathèque. Tu pourrais obtenir un permis pour voir tout ce que tu veux. La Renaissance. Les philosophes grecs. J’ai vu un jour un beau film condensé sur la vie et les pensées de Platon.
— Tout ce que je connais, dis-je, c’est le Jeu de Boules.
— Tu ne veux pas abandonner ? me demande-t-il avec une certaine prudence.
— Non, non, pas du tout. C’est simplement que je veux… mon dieu, Mr. Bartholemew, je ne sais pas comment l’exprimer. Je veux… je veux plus. »
Il a l’air dérouté.
« Mais pas des choses matérielles. Je veux plus pour moi. »
Il laisse échapper un profond soupir, se radosse dans son fauteuil et laisse le garçon remplir son verre. Je sais qu’il comprend ; c’est un homme de soixante ans, extrêmement riche, un puissant parmi les puissants, et au-delà de son regard il y a la lassitude, la compréhension indéniable de la vie qu’il a vécue.
« Le savoir, me dit-il, conduit soit au pouvoir, soit à la mélancolie. Que cherches-tu donc, Jonathan ? Le pouvoir, tu l’as. Tu as le standing, des talents ; quant à ta vie d’homme, beaucoup d’entre nous aimeraient l’avoir. Et dans le Jeu de Boules, il n’y a pas place pour la mélancolie, tu le sais. Pendant le jeu, l’esprit n’existe que pour le corps, pour l’amener à faire le maximum de ravages, n’est-ce pas ? Et tu voudrais changer cela ? Tu voudrais que l’esprit existe pour lui seul ? Je ne pense pas que ce soit cela que tu veuilles.
— Vraiment, je ne sais pas, dois-je admettre.
— Je vais te procurer quelques autorisations, Jonathan. Tu pourras voir des films vidéo et apprendre un peu à déchiffrer les bandes si tu veux.
— Je ne crois pas avoir le moindre pouvoir, dis-je, cherchant toujours à comprendre.
— Allons, allons. Et vous, qu’est-ce que vous en pensez ? demande-t-il en se tournant vers Daphné.
— Oh, il a indiscutablement des pouvoirs », répond-elle, avec un sourire.
Je ne sais comment, mais la conversation finit par m’échapper ; au signal, Daphné, en bonne espionne de la société qu’elle est probablement, est entrée dans le jeu de Mr. Bartholemew et bientôt nous nous retrouvons à parler de mon prochain match contre Stockholm.
Une sorte de vide grandit en moi, comme une flamme léchant les bords d’un trou. Nous discutons de la fin de la saison, de la finale du Championnat du Monde, des records établis cette année et ma déception, sans même que je sache ce qui l’a provoquée, me rend un peu malade.
Mr. Bartholemew me demande ce qui ne va pas.
« Oh, la nourriture, dis-je. D’habitude, j’ai une excellente digestion, mais aujourd’hui, peut-être pas. »
Dans les vestiaires, nous cédons à l’atmosphère lugubre des fins de saison. Nous n’échangeons pratiquement pas une parole et comme des soldats ou des gladiateurs qui savent ce qui les attend, nous errons parmi les odeurs chirurgicales en essayant de nous convaincre nous-mêmes que nous allons survivre.
Notre dernière séance d’entraînement de l’année est consacrée à l’étude des coups mortels ; nous n’en sommes plus aux gentilles bousculades des saisons passées. En ce qui me concerne. J’estime posséder deux armes particulièrement efficaces : d’une part, grâce à mon exceptionnel sens de l’équilibre sur patins, j’arrive souvent à faire éclater le genou de mon adversaire d’un coup de pied et d’autre part, je frappe du tranchant de la main avec beaucoup de précision quand un salopard roulant à côté de moi s’avise de m’attaquer. Pour un joueur que les nouvelles règles auront contraint à ôter son casque, c’est la mort à coup sûr ; telle que la situation se présente actuellement (il y a tous les jours des rumeurs concernant d’éventuelles modifications du Jeu de Boules), on vise la trachée, la cage thoracique, le diaphragme ou tout autre point névralgique sur lequel on ne risque pas de se casser la main.
Nos instructeurs, deux étonnants gentlemen orientaux, nous proposent toutes sortes de solutions anatomiques et nous montrent des dessins du corps humain où les centres nerveux sont peints en rose.
« Voilà ce qu’il faut faire, dit Moonpie pour parodier ces deux-là (Moonpie est un bon patineur qui en est à sa quatrième saison et qui se prend pour un cow-boy texan.) Ce qu’il faut faire, c’est cogner sur la mâchoire et le leur faire remonter jusqu’aux ganglions.
— Jusqu’aux quoi ? je fais en souriant à Moonpie.
— Jusqu’à ces putains de ganglions. Un gros tas de nerfs juste sous l’oreille. Tu leur fais remonter la mâchoire dans tout ce bordel de nerfs et j’te jure qu’ils le sentent passer. »
Daphné est partie à son tour, et en attendant la venue d’une nouvelle compagne, cadeau de mes amis et de mes employeurs d’Énergie, les images d’Ella hantent mes rêves.
Je suis un enfant des sociétés, le bâtard de quelque cadre comme je me plais à le penser, et j’ai été élevé dans le quartier Galveston de la ville. Naturellement, j’étais un gosse grand et fort ce qui, selon ma théorie, m’a également donné des gènes mentaux parfaitement sains car je tiens maintenant pour acquis qu’un corps sain donne un esprit sain ; un homme qui possède la vitesse brute possède aussi la capacité de réfléchir sur sa vie. Toujours est-il que je me suis marié à l’âge de quinze ans alors que je travaillais sur les docks pour les Sociétés Pétrolières. Elle était secrétaire ; elle était mince, avait de longs cheveux bruns et nous avons réussi à obtenir tous deux les permis pour nous marier et entrer ensemble à l’université. Elle suivait des cours d’Électronique Générale (il faut reconnaître qu’elle était intelligente) et moi des cours de préparation à la carrière de cadre et des cours de Jeu de Boules. Pendant cette première année, elle m’a si bien nourri que j’ai pris quinze kilos de muscles ; la nuit, elle pansait mes blessures. Je me suis souvent demandé si ce n’était pas elle aussi une espionne dont la mission consistait à dorloter le fauve que j’étais ; mais peut-être le faisait-elle parce que c’était ma première femme, ma seule femme, qu’elle avait dix-nuit ans, qu’elle était belle. Cette femme que je n’ai jamais vraiment oubliée.
Elle m’a quitté pour un cadre ; elle a fait sa valise et elle est partie en Europe avec lui. Six ans plus tard, je les ai rencontrés à un banquet sportif au cours duquel on devait me remettre une coupe ; ils étaient là, souriants, gentils et je ne leur ai posé qu’une question, une seule : « Vous avez eu des enfants, vous deux ? »
Ella, mon amour, j’ai réfléchi, est-ce que tu m’as engraissé puis brisé le cœur pour répondre à quelque grand dessein d’une société ?
Quoi qu’il en soit, j’étais furieux, blessé. Irrécupérable, pensais-je à l’époque. Mais la main qui avait caressé Ella ne tarda pas à frapper les ennemis de Houston.
Je fais tristement le point sur moi-même au cours de cette période de calme qui précède l’arrivée d’une nouvelle femme ; je sais que je suis plutôt intelligent ; il fallait bien que je le sois pour avoir survécu. Pourtant, j’ai l’impression de ne rien savoir et je sens les vides de mon propre cœur.
Comme ces spécialistes des ordinateurs, j’ai des compétences ; je sais ce qu’aujourd’hui signifie, ce que demain sera mais c’est peut-être parce qu’il n’y a plus de livres (Mr. Bartholemew a raison, c’est une honte de les avoir transformés) que je me sens si creux. Je me rends compte que si je n’avais pas le souvenir de mon Ella, je ne chercherais même pas à me rappeler parce que c’est l’amour seulement que je me rappelle.
Oui, je me rappelle ; j’ai lu pas mal de livres pendant cette année avec Ella et après aussi, avant de devenir professionnel du Jeu de Boules. En plus de tous les volumes concernant le monde des affaires, j’ai lu l’histoire des rois d’Angleterre, ce monument de sagesse de T.E. Laurence, tous les romans oubliés, un peu de Rousseau, une biographie de Thomas Jefferson et autres étranges morceaux. C’est sur bandes maintenant, tout cela, en train de tourner, de s’effacer, dans quelque sous-sol humide.

* *
*

Les règles continuent à se dégrader.
Pour le match de Tokyo, nous apprenons que trois balles ovales seront en jeu en même temps.
Certains de nos joueurs les plus expérimentés ont peur d’entrer sur la piste. Mais après avoir été d ’abord cajolés, puis menacés, ils finissent par accepter de se joindre à l’équipe ; seulement, dès que la partie est commencée, ils feignent des blessures et détalent sur la pelouse au milieu du stade comme des lapins. Quant à moi, je joue avec encore plus de désinvolture que d’habitude et j’en donne au public pour son argent. Les patineurs de Tokyo sont ou bien en train de jeter un coup d’œil furtif derrière eux pour guetter l’approche de la balle quand je les cogne, ou encore, les pauvres types, ils me surveillent de trop près et se font descendre par les balles.
Un de ces petits salauds a les reins brisés et frétille comme un poisson avant de mourir dans une violente convulsion.
Les balles bondissent sur nous comme si elles étaient intelligentes.
Mais ainsi que je le sentais, le destin me porte ; je suis un champ de force, un destructeur. D’un coup de pied, je précipite un motard sur la trajectoire d’une balle lancée à plus de 300 km/h. J’évite un enchevêtrement de motos et de patineurs, monte en haut de la piste, pique vers un coureur / matraqueur qui, pris de panique, me rate avec le moulinet de sa crosse ; je ne fignole pas et je le frappe aussitôt avec la certitude absolue (c’est quelque chose que j’ai déjà éprouvé) qu’il est déjà mort avant de toucher la pelouse.
Une balle, peu après avoir été tirée par le canon, sort de la piste, défonce la barrière de protection et retombe dans la foule en fauchant le public. Quel spectacle !
Je me fais prendre par une balle ; c’est peut-être la troisième ou la quatrième fois de ma carrière que je suis touché. La balle était déjà vers le bas de la piste quand elle a heurté ma cuisse et ma botte et le coup n’est pas trop violent encore qu’il me fasse tituber comme un bébé. Un salopard de coureur se précipite sur moi mais l’arrivée d’un de nos motards le force à fuir. Puis un de leurs patineurs passe à côté de moi et cherche à me frapper, je le cogne dans le bas-ventre avec mon coude ce qui le décourage définitivement.
D’où je suis, en bas de la piste, et souffrant de ma jambe, j’assiste à la mort de Moonpie. Ils lui ôtent son casque, doucement, comme au ralenti, pendant que, me tordant de douleur, incapable de venir à son secours, je hurle des insultes ; un salaud de patineur lui ouvre la bouche du bout de sa botte ; ensuite, ils le cognent sur le sommet du crâne et lui cassent toutes ses dents qui roulent sur la piste ; puis ils le savatent encore et le piétinent ; cette fois c’est sa cervelle qui jaillit. Il pousse un dernier soupir que les caméras ne manquent pas d’enregistrer.
Plus tard, je reviens en piste, roulant à nouveau en souplesse ; je me sens mal mais je sais qu’il en est de même pour tous les autres ; j’ai alors ce dernier sursaut d’énergie, celui que j’ai toujours quand je suis en forme, et juste avant la fin de la partie, je réussis un coup splendide : coinçant sous mon bras la tête d’un de leurs coureurs d’une clef magistrale, je continue à patiner tout en l’expédiant en enfer, lui écrasant la figure de mon poing et prenant de la vitesse jusqu’à ce qu’il pende derrière moi comme un drapeau en berne ; puis je le lâche devant une balle qui le fait voler en l’air où il effectue un soubresaut des plus comiques. Oh ! mon dieu ! mon dieu !
Avant la partie qui doit désigner le Champion du Monde, Cletus vient me voir avec la nouvelle que j’attendais, ce match qui doit se dérouler à New York devant toutes les caméras de la multivision sera joué sans limitation de temps. Les motos seront plus puissantes, il y aura quatre balles simultanément en jeu et les arbitres sanctionneront les joueurs trop timorés en leur ôtant leur casque.
« Avec ces règles-là, plus de souci à se faire, dis-je à Cletus. Avant une heure de jeu nous serons tous morts. »
C’est un samedi après-midi et nous sommes dans mon ranch de Houston ; nous nous promenons dans ma voiture électrique parmi mes bêtes de Santa Gertrude. C’est probablement la dernière fois que je contemple ce véritable trésor : mon propre troupeau de bœufs à une époque où seuls quelques rares privilégiés de la classe des cadres ont la possibilité de manger de temps en temps de la viande pour les changer de la chair insipide des poissons d’élevage.
« Tu me dois une faveur, Clete, dis-je.
— Tout ce que tu voudras », me répond-il en évitant de me regarder dans les yeux.
Je dirige la petite voiture vers ma barrière en bois rustique et nous pénétrons sous la voûte feuillue de mes chênes tandis que les lupins bleus et les jonquilles des prés avoisinants parfument l’air de ce début de printemps. Tout au rond de moi, je sens qu’il est impossible que je survive ; j’aimerais que mes cendres soient éparpillées ici (les enterrements ne sont pratiquement plus autorisés) pour qu’elles deviennent fleurs.
« Je veux que tu m’amènes Ella, dis-je. Oui, après toutes ces années, c’est bien ce que je veux. Alors tu arranges ça, et n’essaie pas de trouver d’excuses, d’accord ? »

* *
*

Notre rencontre a lieu dans ma villa près de Lyon au début du mois de juin, une semaine avant le match de New York, et je crois qu’elle lit tout de suite au fond de mes yeux quelque chose qui l’aide à m’aimer à nouveau. Naturellement, moi je l’aime. Je comprends en la voyant que depuis très longtemps je n’avais plus le sentiment de vivre ; depuis cette époque très lointaine, dans un siècle passé où je n’avais pas d’autre identité que mon nom, où je n’étais qu’un simple travailleur des docks, bien avant que j’aie voyagé dans le monde entier et que je me sois immergé dans le bruyant cauchemar du Jeu de Boules.
Elle embrasse mes doigts.
« Oh, fait-elle doucement tandis que son visage reflète un émerveillement sincère. Qu’est-ce qui t’est arrivé, Johnny ? »
Quelques jours de tendresse. Quand nos deux corps ne sont pas enlacés, nous essayons de nous souvenir et de tout nous dire : la façon dont nous nous tenions par la main, comment nous nous tracassions dans l’attente du permis de mariage, à quoi les livres ressemblaient sur les étagères de notre ancien appartement de River Yaks. Nous luttons parfois pour tenter de nous rappeler l’impossible ; c’est vrai que l’histoire a disparu, que nous n’avons ni familles ni repères et que nous n’avons que nos courtes vies personnelles pour nous juger ; je veux qu’elle me parle de son mari, des endroits où ils ont vécu, du mobilier de sa maison, de tout. Et moi, à mon tour, je lui parle des femmes, de Mr. Bartholemew et de Jim Cletus, du ranch dans les collines non loin de Houston.
Je voudrais croire, ne serait-ce qu’une fois, qu’elle m’a été enlevée par quelque force malveillante de cet horrible siècle, mais je ne peux échapper à la vérité : elle est partie simplement parce que je n’étais rien à cette époque, parce que je n’avais aucune aspiration et que je commençais à ne vivre que pour le Jeu de Boules. Mais peu importe. Depuis quelques jours, elle reste assise sur mon lit et mes doigts touchent sa peau comme si j’étais aveugle.
C’est notre dernière matinée ; elle sort de la chambre en costume de voyage, les cheveux ramassés sous une toque de fourrure. Toute trace de douceur a disparu de sa voix et elle a un sourire machinal. Elle joue comme un motard, me dis-je ; elle grimpe loin au-dessus de la mêlée, choisit le moment où elle va piquer et délivre un coup mortel, imparable.
« Au revoir, Ella », lui dis-je.
Et elle détourne légèrement la tête pour éviter mes lèvres qui effleurent la fourrure de sa toque.
« Je suis contente d’être venue, dit-elle poliment. Bonne chance, Johnny. »

* *
*
La fièvre s’empare de New York.
La foule se presse sur la Place de l’Énergie, s’agglutine aux guichets du stade ; partout où je passe, les gens cherchent à m’approcher, bousculent mes gardes du corps et essaient de toucher ma manche comme si j’étais une ancienne figure religieuse, un voyant ou un prophète.
Avant que la partie ne commence, je suis au garde-à-vous avec toute mon équipe pendant qu’on joue les hymnes de la société. Aujourd’hui, je suis la vitesse brute, me dis-je pour me stimuler ; mais quelque part au fond de moi, il y a une trace de doute.
La musique s’enfle et des voix se joignent à l’orchestre.
Le jeu, toujours le jeu, gloire au jeu, dit la musique et je sens mes lèvres qui bougent. Je chante.

Traduit par MICHEL LEDERER.
Roller Ball Murder, 1985 pour la traduction.

8 commentaires:

  1. Très très bien !

    Je suis d'accord avec toi "jeu de boules" c'est ridicule .
    comme je l'ai dit "Avant google trad, on savait déjà traduire n'importe comment ... ça fait très drame rural dans le monde impitoyable de la pétanque mdr "
    ou du Rififi chez Michou , arf!

    J'adore les vieux recueils de nouvelles , il y a de très belles choses .

    Ici, faut que je vois aussi pour Judge Dredd . Que j'avais mis il y a bon moment . Et là , tu en as fait un bon dossier mine de rien ...

    ;)

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    1. Merci de ton passage amigo !

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    2. J'ai ouvert un sujet Dredd , je ne vais pas te piller . Rassures-toi .

      Au contraire je voudrais mettre en avant ton excellent blog .
      J'en ai pour un moment à lire tout ce que tu as pu faire .

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    3. Je n'avais aucun doute sur tes intentions, en tout cas je te remercie de prendre le temps de me féliciter, ça fait toujours plaisir.

      Cœur avec les doigts.

      [-_ô]

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    4. je suis parti pour en faire un sujet mais je voudrais ta permission pour te piquer les planches en vf du premier Dredd vs Death avec évidemment le lien vers ton article .

      En fait, j'ai besoin de ta permission sur tout ! Arf !

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    5. No problemo.
      C'est un plaisir de te rendre service vu les films que tu proposes sur ton blog et dont je fais souvent mon quatre heures.
      En outre je ne suis pas propriétaire des planches, et que l'idée de mon blog est de partager tous ces "trucs" un peu anciens et parfois sortis des radars, ainsi que mes commentaires ou mes points de vue.

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    6. Du coup , ça serait vraiment top si pouvait me passer l'original de http://artemusdada.blogspot.fr/2015/09/juge-dreddjuge-creve-john-howardbrian.html

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    7. C'est-à-dire ? Quel original ?

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