dimanche 29 mai 2016

Service Funèbre (Gerry Conway)

... Gerry CONWAY, scénariste connu des amateurs de B.D. fantastiques, nous propose un texte fort macabre, fort à rebours, une histoire de… refroidi. Voilà comment était présenté l'auteur de Service Funèbre nouvelle parue dans le septième numéro l'anthologie de science-fiction Univers.

Gerry Conway c'est l'homme qui a "tué" Gwen Stacy l'amour de Peter Parker (souvenez-vous de l'horrible "SNAP"), c'est celui qui introduit dans l'univers Marvel le Punisher, avatar un peu aseptisé de L'Exécuteur alias Mack Bolan et représentant de ces justiciers qui faisait régner la loi et l'ordre dans l'imaginaire collectif des seventies, en appliquant la loi du talion sous les auspices de l'Histoire étasunienne, de son Far West et de ses vigilants

Conway fait partie de ces scénaristes précoces (il a commencé d'écrire à 16 ans pour DC Comics) qui écrivent tout azimut : bande dessinée domaine où après une longue absence il vient de revenir), cinéma, télévision et littérature.  

C'est de ce dernier domaine que j'extrais la nouvelle qui suit.

Service funèbre

par Gerald F. CONWAY


On l’avisa d’aller chercher son père juste avant l’aube, un lundi matin bien morne. Il enfonça machinalement la touche d’attente de la vidéo puis, au bout de trois minutes, s’aspergea le visage d’eau glacée pour balayer les dernières traces de sommeil. Revenant auprès de l’écran, il vit l’heure : 3 h 44. De plus en plus tôt. Un moment se passa avant que les mots prennent leur signification. Voilà trois ans qu’il attendait, et l’instant enfin venu, il lui semblait qu’on venait de l’arracher à un rêve particulièrement narcotique.
VOTRE PÈRE SERA PRÊT LE MERCREDI DIX-HUIT MARS, À SIX HEURES TRENTE DU MATIN, HEURE CENTRALE.
VOUS ÊTES PRIÉ D’ÊTRE EXACT.
VEUILLEZ VOUS MUNIR DE VOTRE CARTE BLEUE.
Jake effaça l’écran et s’assit, dans la pénombre : vingt-cinq années de souvenirs commençaient à s’infiltrer en lui. Il leva les yeux vers l’hologramme de sa famille, qui avait conservé toute sa netteté bien que l’image fût en train de pâlir. Sa mère, sa sœur, lui-même et son père ; son père qui ne regardait pas dans la même direction que les autres, mais contemplait quelque chose derrière l’appareil. Six ans auparavant, tout était d’une certaine manière plus simple. L’hologramme en témoignait : ils formaient alors une inébranlable famille.
Il regarda l’écran où agonisait encore une faible lueur. Son père était mort depuis trois ans, et maintenant son père allait revenir à la maison. Et peut-être Jake serait-il capable de dire ce qu’il n’avait dit avant. Peut-être. Et peut-être que tout irait bien. Comme avant. Peut-être…

Il passa la matinée du mardi à faire le ménage, à mettre de l’ordre dans la maison, à appeler Anne. Sa sœur lui parut désorientée. Elle n’avait jamais compris en quoi consistait, au juste, le procédé du Rappel, et ne comprenait toujours pas aujourd’hui.
— Ne te casse pas la tête pour ça, lui dit patiemment Jake, contente-toi d’être là demain, je passerai te prendre. Il revient, et il va avoir besoin de nous deux. Et moi aussi je vais avoir besoin de toi, Anne.
Le visage de sa sœur se fit plus doux encore, un sourire chassa les plis de son front.
— Tu n’as jamais été très gentil avec Père, Jake. C’est d’accord, je serai là. (Puis son expression s’assombrit de nouveau.) Se souviendra-t-il de nous ? Depuis trois ans…
— Ils ont mis sa mémoire sur bandes, petite sœur. Il sera comme il était le jour de sa mort.
— Exactement comme il était… ?
— Avec quelques petits changements, j’imagine. Je suppose qu’il ne sera pas aussi vieux. Pas aussi malade.
Lorsqu’elle hocha la tête, une boucle de ses cheveux dénoués vint lui frôler la joue.
— Tu aurais dû venir à la maison ce soir-là, Jake. Ton livre ne pouvait pas être aussi important que ça. Il voulait que tu sois là, je l’ai bien vu.
— Je sais.
Elle se mordit la lèvre tout en repoussant ses cheveux en arrière de la paume de la main, et dit :
— Excuse-moi. Tu sais…
— Oui, je sais, répéta Jake.

Il resta une heure entière devant l’enregistreur, cherchant quelque chose à dire, mais rien ne vint. Il se sentait stérile, vidé, et pour la millième fois se demanda s’il achèverait jamais son livre. S’il voulait véritablement l’achever. Ce n’étaient pas les soucis financiers qui l’entravaient, puisque l’allocation de chômage lui permettait de survivre, et que l’argent de son père lui avait apporté bon nombre de biens d’agrément. Il arrêta l’enregistreur et s’adossa à la banquette ; maintenant, il le savait, il ne pourrait plus travailler. Quand il ouvrit les yeux, il vit l’hologramme sur le rebord de la vidéo et pour la première fois il remarqua l’angle du regard de son père, son orientation. Peut-être s’agissait-il d’une illusion quelconque, là, dans cette pièce où régnait l’ombre, mais Jake eut la certitude que les yeux étaient fixés – avaient toujours été fixés – sur lui.

Qu’allait-il bien pouvoir acheter ? La circulaire des responsables du Rappel lui avait fait savoir que les nouveau-rappelés ne pouvaient manger aucune nourriture organique. Quant aux liquides, ils étaient autorisés bien qu’inutiles. Jake n’avait encore jamais songé à la question et voulait préparer un dîner pour son père, mais maintenant… Il finit donc par acheter une bouteille de vin en souhaitant que cela fasse l’affaire. Jusqu’à la porte du bâtiment où se trouvait l’appartement il serra l’acquisition bien fort contre sa poitrine, s’imaginant la protéger des minuscules feuilles de cendres grises qui tombaient en pluie. Et il n’eût pu expliquer pourquoi en ce jour il avait le sentiment d’agir à la dérobée.
Le mardi soir il écouta dans un fauteuil la musique du robinet national sans penser à rien, sans même recueillir ses souvenirs. Seul dans l’appartement exigu, il attendait que quelque chose lui arrive, que s’empare de lui une émotion autre que son sentiment de culpabilité croissant. Mais il ne se passa rien. Jamais il ne changeait.
Une heure s’écoula, puis il alla se coucher après avoir réglé l’écran sur 5 heures pour le lendemain. Il était encore tôt. Il demeura longtemps éveillé, contemplant le jeu des ombres qui s’entrecroisaient au plafond, écoutant la rumeur distante de la circulation sur les voies, trente-quatre étages plus bas.

La salle d’accueil était bondée. Mal à son aise, Jake trouva un endroit relativement dégagé près du distributeur d’eau, d’où il pouvait observer le public. Bleus et bruns doux : la salle était aménagée avec art. Un palmier artificiel dominait de peu les gens en ligne, au fond. La plus haute des palmes effleurait tout juste le plafond, et l’arbre qu’éclairait du dessous un spot vert clair semblait presque vivre. La salle sentait le neuf, le plastique frais. Ses occupants paraissaient avoir pour la plupart entre quarante et quatre-vingts ans ; une seule personne manifestement du même âge que Jake se trouvait là, une jeune fille à l’air timide avec dans le dos une longue tresse de cheveux noirs. À côté de lui patientait un groupe de quatre dames âgées. Voyant que Jake la regardait, l’une d’elles, petite et creusée, vêtue d’un ensemble brun très classique, s’avança vers lui.
— Vous aussi, vous êtes en avance ? lui demanda-t-elle d’une voix pincée, en battant des paupières.
Elle lui arrivait à peine à la hauteur de la poitrine. Il haussa les épaules.
— L’avis disait 6 heures et demie.
— Nous y sommes presque, n’est-ce pas ? (Elle regarda autour d’elle, puis se pencha de nouveau vers Jake et baissa le ton d’une mesure.) Il y en a tellement. Je n’aurais jamais cru qu’il y en avait autant. Rien n’indiquait, dans les papiers qu’on nous a donnés, combien de gens avaient payé à leurs chers disparus une place au Rappel.
Elle prononça très rapidement les derniers mots, comme pour reprendre le texte des publicités, et Jake sourit.
— Environ une centaine, je pense.
— Pas plus ? (Elle cligna des paupières.) J’aurais cru que nous étions plus nombreux que ça.
— Non.
Elle lui demanda ensuite, abruptement :
— Est-ce un parent ou un ami, ou une amie ?
— Qui ? fit Jake, surpris. Oh. Oui, un parent. Mon père.
— Moi, c’est mon époux, Thomas. Il a signé les papiers lui-même, et tout son argent est passé là. Pour moi, juste une petite pension. (Elle secoua la tête.) Moi, je ne vois pas l’intérêt de tout ça. Ça me semble presque indécent…
— Quoi ?
— Le Rappel, bien sûr. Bien sûr. Pourquoi voudrait-on qu’ils reviennent ? Je veux dire… j’aime Thomas, mais ce ne sera pas comme avant, vous voyez ce que je veux dire.
Elle redressa la tête pour observer Jake sous un autre angle mais lui-même, gêné, détourna son regard et regarda ce qui se passait à l’autre bout de la salle en se demandant pourquoi c’était à lui qu’elle avait choisi de s’accrocher.
— Certaines personnes ne pensent peut-être pas de même, dit-il.
— Oui, mais à quoi bon ? Ils ne vieillissent pas. Ils ne sont pas vivants. Ils ne sont plus avec nous, et tout est fini. Ils sont morts.
— Non, le Rappel les ramène.
Elle secoua la tête, en gardant les lèvres soudées.
— Non, non, n’en croyez rien. C’est juste ce qu’ils disent dans leur documentation. Ce ne sera pas la même chose. Je le sais, j’en ai parlé avec des amies qui ont travaillé sur le projet ; elles le savent. Elles m’ont dit qu’il sera seulement… enfin, seulement tel qu’il était le dernier jour. Thomas était un vieillard… enfin, il n’en avait plus pour longtemps. Il n’aura pas changé ; il ne se souviendra même pas d’avoir été mort. À quoi bon tout cela ? Essayez de vous imaginer ce que ça peut être, et vous verrez.
— Oui, peut-être, fit Jake, à contrecœur.
— Vous comptez vraiment… (Là elle s’interrompit et esquissa un sourire, presque un sourire intérieur.) Excusez-moi. Je parle trop. Croyez-moi, je regrette. (De ses doigts décharnés elle effleura le poignet de Jake.) C’est votre père ?
Jake approuva d’un signe de la tête.
— Et vous l’aimez, et vous voulez que tout soit parfait entre vous, n’est-ce pas ? Je sais ce que c’est ; mon fils, c’était pareil, exactement pareil.
— S’il vous plaît, madame. Comment toute cette histoire a-t-elle commencé ?
Elle relâcha légèrement sa prise sans l’abandonner, souriant de nouveau avec cette fois une touche de tristesse.
— Vous voulez dire, comment le Rappel a commencé ? (Elle cligna des yeux.) Je pense que les gens essaient simplement de faire de leur mieux. Je suis désolée, je me suis trompée. (Elle s’arrêta, enleva sa main et la pressa contre son ensemble pour en effacer les plis.) Je me disais que vous aviez l’air un peu perdu et que vous aimeriez discuter, parce que moi aussi je me sentais seule, et peut-être un peu inquiète. Excusez-moi. (Elle eut un petit rire nerveux, et reprit :) Je le dis trop souvent. Thomas me fait, me faisait souvent la remarque – je dis trop souvent « excusez-moi ». Il a raison.
Puis, en souriant distraitement cette fois, elle s’écarta de Jake à reculons et bouscula la jeune fille aux cheveux noirs. Surprise, la vieille dame en sursautant s’agrippa aux bras de sa victime. Elle faillit dire : « Excusez-moi », mais se ravisa à temps, rit et s’en alla rejoindre la foule. Jake la regarda s’éloigner. Il sentit quelque chose bouger en lui, une autre impression qui monta presque à la surface mais éclata avant qu’il pût en prendre conscience. Il lui vint ensuite à l’idée qu’il devrait essayer de faire la connaissance de la jeune fille aux cheveux noirs, mais aussitôt le souvenir d’une autre jeune fille se fraya un chemin dans son esprit et il ferma les yeux, adossé au mur, attendant qu’on appelle son numéro.

Il avait l’impression de ne jamais pouvoir avancer. Il l’avait voulue, cette fille, cette grande et mince fille aux yeux bleus et aux doux cheveux châtains, il voulait l’épouser et avait fait des projets d’avenir, des projets sophistiqués capables de démontrer ses qualités d’écrivain comme ses qualités d’homme. Il la voulait, et l’eût épousée, mais quelque chose l’avait retenu ; il ne pouvait être vraiment certain qu’elle l’accepterait, il ne savait au juste. Et il ne voulait pas lui demander, pas tant qu’il lui faudrait revenir voir son père et essayer de lui expliquer les raisons d’un nouvel échec.
Comme tous ses souvenirs, celui-ci lui pinça le cœur. Ses souvenirs paraissaient le paralyser ; chacun d’entre eux l’influençait, le trahissait et fournissait les précédents de sa vie. Il était enchaîné, et ne progressait que par inertie, comme c’était le cas à présent. Il ne cessait de suivre encore et toujours un chemin par trop familier.

Derrière l’étroit bureau, l’employée noire prit la carte qu’il lui présentait, en arborant un sourire professionnel et consciencieux. Elle glissa ensuite la carte dans le terminal placé devant elle, examina les chiffres jaillissant sur le petit écran bleuté et prit une note au stylet sur l’emplacement rectangulaire prévu à cet effet.
— Mr Grant est à vous, monsieur, dit-elle en indiquant une porte cintrée. Par ici, et à droite.
Puis elle se tourna vers la personne suivante, juste derrière lui. Jake, qui attendait quelque chose de plus, patienta un instant, mais la jeune fille l’ignora de sorte que, quelques minutes plus tard, après qu’il eut cherché que lui dire, il gagna l’entrée désignée et pénétra dans le couloir rose et feutré.
À l’autre bout, son père, qui l’attendait.
— Bonjour, papa.
Et ce fut tout, rien d’autre ne lui vint à l’esprit. « Comment vas-tu ? » paraissait totalement faux, déplacé. Que ne se trouvait-il ailleurs, n’importe où mais ailleurs !
Son père se tourna vers l’homme qui l’accompagnait, et que Jake n’avait pas remarqué. Il lui demanda :
— Je pars avec lui ?
L’humble douceur de la voix surprit Jake, car telle qu’il s’en souvenait, elle était plus franche, plus profonde. L’autre homme était tiré à quatre épingles, en habits noirs ; une main sur l’épaule de son protégé, il le poussa vers Jake.
— Oui, Mr Grant, vous partez avec votre fils. (Et à l’intention de Jake, il ajouta :) Il vous faudra être patient, parce qu’il va être en plein brouillard pendant les premières heures. C’est la désorientation. (L’élégant consulta sa montre et la replaça dans son gousset.) On l’a rappelé il y a à peine une heure ; c’est l’un des premiers depuis que le centre fonctionne.
Puis l’homme en noir sortit de sa poche un petit objet cylindrique qu’il confia à Jake.
— Voici votre boîtier de commande. Quand vous allez vous coucher le soir, vous tournez simplement ce bouton.
Jake le regarda d’un air curieux, mais il eut droit à des explications. C’est alors qu’il commença à ressentir des mouvements confus dans l’estomac. Il se tourna vers son père, essayant de déceler les rouages et les mécanismes qui devaient se trouver à l’intérieur, il le sentait. Et cette chair était-elle véritable, ou n’était-ce qu’un amalgame plastique quelconque ? Glissant le cylindre dans sa manche, il prit son père par le bras.
— Viens, papa, on rentre chez nous.

Durant le trajet, son père ne dit mot. Jake regarda devant lui, jetant un coup d’œil tantôt sur la voie routière, tantôt sur les commandes automatiques ; il ne voulait pas voir le souvenir assis à côté de lui.
Non, pas un souvenir, mais davantage, se dit-il. Ceci était son père ; son père vivait, quelque part à l’intérieur de ce corps. Jake se concentrait donc sur la route et, quand brusquement il se rappelait d’où venait le vieil homme assis à côté de lui et qu’un frisson lui parcourait les vertèbres, il serrait avec vigueur, des deux mains, le volant familier jusqu’à ce que ses nerfs se détendissent.

Anne s’était arrêtée devant la porte de l’appartement, les mains posées sur la tablette d’entrée.
— Entre, Anne, lui dit Jake, derrière elle. Il est sûrement en train de se demander ce qui nous retient.
Elle se retourna. Son visage était sans expression, malgré la tension que trahissaient ses gestes, le dessin de ses lèvres.
— Pourquoi l’as-tu laissé seul ? J’aurais pu venir toute seule.
— Je voudrais te parler avant que tu le voies. Pour te faire comprendre ce qu’il en est.
— Je comprends très bien ce qu’il en est, Jake. C’est toi qui ne comprends pas.
— Anne, on ne va pas recommencer avec toute cette histoire. Entre, je t’en prie.
Elle recula d’un pas et indiqua du doigt la serrure de la porte.
— Vas-y donc, puisque c’est ton appartement.
Contrarié, il composa lui-même le numéro de code sur le clavier et, la porte-sas franchie, parvint dans la pièce quelques marches plus bas. Assis sur la banquette, son père avait le nez à l’écran-fenêtre. Au bruit de la porte qui s’ouvrait, il se retourna, puis ébaucha un sourire hésitant : l’effet de désorientation commençait à se dissiper. Il commence à comprendre ce qui s’est passé, songea Jake, il sait que nous l’avons ramené.
— Papa, voici Anne. Tu te souviens d’Anne.
— Bien sûr que je me souviens d’elle, répondit le vieil homme. Comment vas-tu, Anne ? Comment ça va ?
Ils se dévisagèrent un instant ; Anne amorça un pas en avant, puis s’arrêta. Elle pencha la tête d’un côté, de l’autre, examina le visage de son père, parut se dire quelque chose, puis se retourna vers Jake, le teint pâle et la voix contrainte.
— Jake…
— Anne est un peu fatiguée, papa, intervint rapidement Jake. Assieds-toi donc une minute, on revient tout de suite. Une toute petite minute, d’accord ?
— Bien sûr, Jake. (En hochant la tête :) Ne traînez pas.
Le vieil homme se recroquevilla sur la banquette. Jake saisit aussitôt le poignet d’Anne et tira sans ménagement sa sœur vers le coin cuisine.
— Qu’essaies-tu de faire ? Tu veux lui faire du mal ? (Jake se secoua, la rapprocha de lui.) Est-ce trop te demander que…
Mais elle était en larmes.
— C’est vraiment papa, Jake. Exactement comme il était. C’est vraiment lui. Je ne pensais pas…
Et sa voix sombra parmi les frissons de son corps ; elle voulut dégager sa main, et Jake relâcha sa prise. Il l’attira vers lui pour qu’elle pût se blottir contre sa poitrine. Que faire ensuite ? Il l’ignorait. Par la porte, dans la grande pièce, il vit son père courbé, contemplant la circulation sur les voies très loin au-dessous, telle que la laissait apparaître l’écran-fenêtre. Jake fut ému de retrouver cette attitude jadis si familière. Son père avait toujours passé des heures de la sorte ; il réglait l’écran pour obtenir la meilleure netteté, afin que ses yeux défaillants pussent percer le brouillard et distinguer les détails les plus lointains.
Pourquoi cette scène dérangeait-elle Jake à présent ? Était-ce parce que souvenir et réalité ne faisaient qu’un ?
Subitement, alors qu’ils n’avaient pas échangé un mot durant plusieurs minutes, elle lui demanda :
— Pourquoi l’as-tu fait revenir ?
Arraché à sa rêverie, Jake lâcha les épaules d’Anne. Mais elle ne s’écarta pas.
— Pourquoi ? Parce que je l’aime. Parce que je veux… parler avec lui. Je me suis dit que maintenant, ce serait possible.
— Pourquoi y aurait-il la moindre différence aujourd’hui ? Vers la fin, c’est tout juste si vous vous disiez bonjour. En quel honneur crois-tu… (Elle s’arrêta, prit une inspiration, soupira longuement puis finit par se décontracter.) Pardonne-moi, Jake. Tout a changé, et je ne sais plus ce que je dois dire ou ne pas dire. Je ne me suis pas demandé pendant toutes ces années quel effet cela ferait de le revoir… en vie, comme ça. Tu en parlais, tu y as consacré une partie de ton héritage, mais je n’ai jamais cru que cela se réaliserait un jour, jamais. Et maintenant, il est là, je sais qui il est et je ne le sais pas, et je ne sais quoi dire.
— Tu as déjà beaucoup dit.
— Malgré tout ? (Elle s’écarta brusquement de lui, et le regarda à travers les mèches de ses cheveux.) Je sais que je dis n’importe quoi. Et je sais que ce n’est pas ce que tu attends de moi. Ce doit être épouvantable pour toi. Je suis navrée.
C’était elle à présent qui le tenait dans ses bras ; désemparé, Jake se demanda comment leurs rôles avaient été inversés, puisque sa sœur, maintenant, le réconfortait, lui.
— Je ne peux pas te dire comment je me sens, Anne. Je t’assure.
— Vraiment ?
Il secoua la tête. Il ne voyait plus son père, qui s’était sans doute rapproché de l’écran.
— Je crois que c’est ce que je veux, dit Jake. Il faut que je le voie encore une fois, aujourd’hui. Je peux peut-être… faire quelque chose.
— Mais non, tu ne peux pas, répliqua-t-elle en élevant la voix, puis en chuchotant presque ses mots lorsqu’elle se rendit compte qu’elle parlait trop fort. Tu ne peux pas. C’est terminé, ce n’est plus vraiment papa. Tu ne peux changer quoi que ce soit, Jake, tu ne peux pas. Ce que tu as là, c’est une masse de souvenirs, et on ne peut pas faire l’amour avec un souvenir.
Il recula, effaré par cette analogie. Ce n’était pas tant ce qu’avait dit sa sœur, mais la manière dont elle l’avait dit…
— Laissons tomber, Anne, d’accord. Je crois que nous ferions bien de revenir à côté.
— Vas-y, toi. Moi, je dois m’en aller. (Elle fit un pas, s’arrêta.) J’ai une famille, tu sais ; pour cela, je n’ai pas besoin de lui, c’est fini. Et je ne peux pas lui demander… demander à cette chose… de me donner l’impossible.
Puis elle s’éclipsa, glissant au-dehors avant que Jake eût pu la rappeler. Le vieil homme assis devant l’écran ne la vit pas partir, et Jake estima que c’était mieux ainsi. Son père ne comprendrait jamais.

Jake lui tendit un verre sans pied à demi-plein ; un cube de glace ballottait et tournoyait à la surface du vin sombre. Le vieil homme l’accepta et, le tenant des deux mains, le posa sur ses genoux et regarda Jake s’asseoir en face de lui, sans quitter une seule fois son visage des yeux. Jake ne parvenait à lire le sentiment de son père : quelque chose de distant, sans parenté, sans réalité véritables. Jake leva son verre, son père leva le sien, d’un geste tout juste un peu gauche.
— On boit à ta santé ?
— Non, Jake. Après tout, c’est ton vin.
Sourire.
Une impression étrange habitait Jake ; il se sentait entraîné. Ce spectacle n’avait pas d’âme, il le savait. Ce spectacle n’existait que grâce à la force d’inertie qui le poussait, lui, Jake, depuis sa jeunesse. Car jamais il ne parvenait à progresser, à agir réellement.
— À la tienne.
Jake porta son verre à ses lèvres, bientôt imité par son père.
— Que devient ton livre ?
— Ça va, il avance.
— As-tu trouvé un éditeur ?
— Pas encore.
Son père secoua la tête en marmonnant d’inintelligibles paroles.
— Je crois qu’il se vendra, papa. J’en suis sûr.
— Tu es mieux placé que moi pour le savoir, Jake.
— Tu n’es pas d’accord ?
— Cela n’a aucune importance. C’est ton œuvre, et c’est ta vie.
Jake opina du chef, et ne répondit pas.
Son père but une autre gorgée de vin, puis jeta un coup d’œil autour de lui. Lorsque l’hologramme capta son regard, Jake le vit serrer les lèvres et sourire.
— Rien n’a changé, comme je vois, tu as toujours le portrait.
— Oui. (Que dire d’autre ?)
— Cela fait quoi, trois ans ? Non, six, maintenant. Si longtemps que ça ? On dirait que rien n’a changé, rien du tout. .
— Je l’ai gardé comme il était.
— Pourquoi ? Pour moi ? Ne sois pas idiot, Jake.
— Je t’assure que si ; je l’ai gardé tel quel, pour… (Alors pourquoi ? Pourquoi l’avoir conservé ainsi ? Étrange malaise.)
— Continue, Jake. Qu’étais-tu en train de dire ?
— Rien, papa.
— Hmm.
Le vieil homme croisa les jambes et se tourna de nouveau vers la fenêtre ; une brume grise s’infiltrait des deux côtés de l’écran et obscurcissait une bonne partie de la vue.
— Mais cela, ça a changé ; on n’en était pas à ce point-là, la dernière fois que j’ai mis l’œil à la fenêtre. Ça s’est aggravé ?
— Et comment ! On peut à peine sortir.
— Ces filtres, ils marchent ?
— Plus ou moins.
— Plus ou moins. (Son père soupira :) Dis voir, Jake, qu’est-ce que tu entends au juste par là ? Tu devrais être plus explicite, mon garçon.
— Excuse-moi. Je veux dire qu’ils marchent parfois bien, et parfois pas très bien. Il y a des gens qui meurent.
Son père fit « Ahhh » avant de se remettre à boire son vin, roulant le verre entre ses paumes dès qu’il avait avalé une gorgée.
— Au fait, qu’est-elle devenue, cette fille ? C’était Susanne, son nom, hein ?
— Susan. On ne s’est pas beaucoup revus, père.
— Pas beaucoup ? Tu veux dire que tu as plus ou moins laissé tomber ?
— À peu près ça.
— Tu ne termines donc jamais rien, Jake ? Tu abandonnes toujours en chemin. Que s’est-il passé entre elle et toi ?
— Rien, papa ; rien du tout.
— Écoute-moi, Jake. Tu vas bientôt avoir vingt-cinq ans, et à vingt-cinq ans un homme doit se marier. Tu ne peux pas te permettre de laisser passer les occasions comme ça. Tu vas m’appeler cette fille tout de suite pour lui dire de passer ici, et on va voir ce qu’on peut faire. Oui, voilà ce qu’on va faire. On va voir comment on peut arranger ça.
Jake fit non de la tête, mais son père qui ne le regardait pas ne remarqua rien. Son regard était fixé sur quelque point éloigné, au-delà de Jake, de la même manière qu’était figé son regard dans l’hologramme que Jake avait posé sur le haut de sa console.
— Non, papa.
— Comment ? Et pourquoi ?
— J’ai vingt-sept ans. Cela fait trois ans, papa.
— Oh ? Ah, oui. Eh bien, appelle tout de même cette fille. Je te le dis, Jake, ce n’est pas normal qu’un garçon de ton âge laisse tout filer. Appelle cette fille immédiatement.
— Papa, ça fait trois ans que je ne l’ai pas vue.
— Comment ça, tu ne l’as pas vue depuis trois ans ? Mais hier tu… (Il s’arrêta, un instant désemparé.) Ça fait un bout de temps, n’est-ce pas ?
— Oui, papa.
Ils se turent durant quelques minutes. L’un regardait l’autre, l’autre fixait le mur des yeux.
— Papa …
— Jake, coupa son père. Jake, tu ne l’as pas oubliée, j’espère ?
— Oublié qui ?
Son père rougit :
— Ta mère, Jake.
Il inspira, puis soupira longuement ; Jake perçut très légèrement un bruissement dans la poitrine du vieil homme, un mouvement qui n’était pas celui de la chair, pas tout à fait.
— As-tu pris bien soin d’elle ?
— Elle est morte un an après toi, papa. Elle était malade.
— Tu devrais prendre soin d’elle, Jake, poursuivait son père. (Il ne semblait pas avoir entendu ce que lui avait dit Jake.) Elle a été bonne pour toi. Et pour moi aussi, je le sais. Je ne connais pas beaucoup de femmes qui seraient restées aussi longtemps qu’elle.
— Elle est morte, papa.
— Occupe-toi d’elle, Jake ; veille à ce qu’elle ne puisse jamais souffrir comme moi. Tu y veilleras, n’est-ce pas, Jake ?
— Père…
Mais son père n’écoutait pas. Non. Son père ne comprenait pas, tout simplement.
— Les choses ont beaucoup changé, papa, reprit doucement Jake.
Son père leva vers lui ses yeux vides, dont l’éclat trahissait aisément quelque matière plastique.
— Les choses ont beaucoup changé.
— Tu dis n’importe quoi. D’accord, le smog s’est étendu, mais toi ? Et ta sœur, Anne ? Non, vous, vous êtes toujours les mêmes. Tous les deux ; tels que vous étiez hier, tels que vous avez toujours été. (Le vieil homme rit, porta son verre à ses lèvres, but une gorgée.) Non, non, vous n’avez pas changé. Rien n’a changé.
— Père, pourquoi est-ce que cela n’allait pas entre nous ?
— Comment ? Que veux-tu dire par « ce qui n’allait pas » ?
— Tu ne m’écoutais jamais, tu sais ; c’est comme maintenant, tu n’as pas écouté un mot de ce que je t’ai dit.
— Ce n’est pas vrai, Jake, ce n’est pas vrai. J’ai entendu tout ce que tu m’as dit, tout. C’est toi qui fausses tout.
— Je ne fausse rien du tout, papa. Ce sermon que tu viens de me faire, c’est celui que tu m’avais fait quand tu allais mourir. Je devais prendre soin de ma mère, me disais-tu. Mais elle est morte, papa. Je te dis qu’elle est morte.
— Et moi je te dis que tu devrais prendre soin d’elle ; tu le sais toi-même.
— Tu n’as pas écouté un mot.
— Balivernes.
— Pas un mot, pas un seul mot. Tu es incapable de m’écouter.
— J’ai tout écouté.
— Mais tu ne comprends pas, et tu ne comprendras jamais, plus jamais.
— De quoi parles-tu, Jake ?
— Je ne peux pas te changer. Le souvenir que j’ai de toi me fait souffrir. Je voulais y remédier, faire de ce souvenir un bon souvenir, mais c’est impossible. Je ne peux te changer, pas plus que je ne puis changer ce souvenir. Dieu..
— Jake, Jake, tu es encore si jeune. Tu verras, d’ici quelques années…
— J’ai vingt-sept ans, papa. Et je n’ai rien fait de ma vie aussi longtemps que j’ai dû t’obéir.
— Comment peux-tu avoir vingt-sept ans ? Je suis encore capable de dire quel âge a mon propre…
Le vieil homme s’arrêta, déconcerté. En soupirant, Jake sortit le cylindre de sa poche.
— Jake ? Rien ne va, c’est bien cela ?
Il écarquilla les yeux de terreur. Ce n’était pas le regard que Jake redoutait tant autrefois ; ce regard n’existait qu’en un endroit, un endroit où il subsisterait à jamais. Pour cela, songea et resongea Jake, il suffisait d’un geste.
— Oui, père. Rien ne va. Tu n’es qu’un souvenir.
Et ce disant, Jake tourna dans la position voulue le minuscule bouton du cylindre qu’on lui avait confié.

La salle d’accueil n’était pas aussi bondée que la veille, et l’hôtesse noire paraissait moins bousculée. Pourtant elle avait le front soucieux, et ne parvint à se détendre parfaitement lorsque Jake vint la trouver, traînant derrière lui son père dont les mouvements raides étaient ceux d’une machine. Elle regarda Jake d’un air soupçonneux, comme une personne décidée à montrer plus de cynisme vis-à-vis de ses suppliants, et inclina la tête en direction du vieux mannequin.
— Qu’est-ce qui ne va pas, avec lui ?
— Je crois que, d’après le bouquin, j’ai coupé les circuits de mémoire. Ce n’est plus qu’un robot, maintenant.
Il tendit le cylindre à la jeune femme. Elle le posa devant elle sur son bureau.
— Qu’est-il arrivé à tous les autres ?
— Les rumeurs vont vite, lui répondit-elle. J’ai l’impression que les goules sont revenues se terrer sous leurs rochers.
— Pardon ?
— Oh, rien. Disons que le Rappel risque de fermer sous peu.
— Pas de chance. Le petit commerce, aujourd’hui, c’est la mort.
Elle maugréa quelque chose en s’efforçant d’ignorer la présence de Jake, mais comme ce dernier s’attardait, elle leva de nouveau les yeux ; irritée.
— Oui ? Quelque chose d’autre ?
— Juste un autre détail, dit Jake en regardant la coquille derrière lui. À qui dois-je m’adresser pour un enterrement ?

Funeral Service 1972, parue à l'origine dans l'anthologie étasunienne Universe n°2

2 commentaires:

  1. Diable, je l'ai, et je n'avais pas remarqué la présence de Conway (dont j'aime beaucoup la carrière BD).



    Jim

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    1. Moi aussi j'aime bien Conway, et cette hitoire courte en prose, (me) révèle un beau talent de nouvelliste.

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