lundi 12 septembre 2016

INJUSTICE : Les dieux sont parmi nous T.01 (Taylor/Raapack)

INJUSTICE TOME 1 
Scénario: Tom TAYLOR  
Dessin: Jheremy RAAPACK  
Traduction : Thomas DAVIER 
Lettrage : C. SEMAL & L. HINGRAY

Manipulé par le Joker, Superman tue la mère de son enfant à naître : Lois Lane. Fou de rage, l’Homme d’Acier s’en prend directement au Clown Prince du Crime et l’arrache des mains de Batman pour lui ôter la vie. Cet assassinat de sang-froid marque le début d’une ère sombre pour les héros de la Ligue de Justice. (Contient INJUSTICE: GODS AMONG U.S. Vol. 1 : #1-6) 
« Le monde devient plus intéressant dès qu’on essaie de le cadrer. Cela aiguise la perception. » 
Michel Houellebecq

…. Le monde de la fiction aussi, serais-je tenté de dire mon cher Michel.
Injustice, les dieux sont parmi nous est une série que l’on peut, sans se tromper qualifier de « grim and gritty » (selon l’expression en usage). Le « grim and gritty » autrement dit des histoires à l’ambiance sombre et violente (voire sordide) est une ligne de fuite dont on s’accorde généralement à voir la mise à feu au milieu des années 1980 avec comme œuvres fondatrices, si j’ose dire Watchmen et le Dark Knight de Frank Miller. Même si un petit peloton de séries de la même décennie peut prétendre rejoindre l’échappée de ces deux chefs d’œuvres (n’ayons pas peur des mots). 

Toutefois, pour que cela soit bien clair j’entends par « grim and gritty » non pas l’astuce d’introduire des « effets de réel » dans les scénarios : Marvel l’avait fait dès le début des années 1960 lors du lancement de ce qui allait devenir l’univers partagé que nous connaissons aujourd’hui. Ce même éditeur a entériné cette nouvelle perspective (pour l’époque) durant les années 1970, et la Distingué Concurrence lui a emboîté le pas ; voir le run de Green Arrow & Green Lantern où les deux super-héros d’émeraude sous l’égide de Dennis ONeil et de Neal Adams sont plongés dans le revers du Rêve américain. 
Plus dure sera la chute !
Special DC n°14/SEMIC
Non j’entends par « grim and gritty » la tendance à transformer l’essence d’un personnage, ici un super-héros ou assimilé (chez de tels personnages l’essence précède l’existence) en pour ainsi dire, son exact contraire. 

Et pour moi le meilleur représentant du « grim and gritty » c’est, Marvelman (alias Miracleman) le super-héros britannique. 

…. D’un personnage enfantin – dont le modèle n’est autre que Captain Marvel, personnage de l’éditeur Fawcett inventé après qu’un sondage eut révélé que la grande majorité des lecteurs était alors (1941) des enfants – or donc un personnage disais-je dont les aventures sont empreintes de fantaisie et d’une bonne humeur, où tout finit bien. Où le héros semble plus appartenir à la race des Toons qu’à celle des humains. Une série rassurante et divertissante qui connaîtra presqu’une bonne dizaine d’années de succès de l’autre coté du Channel.
Miracleman/Delcourt
D’un tel personnage, Alan Moore va faire, au début des années 1980 dans le magazine de bande dessinée Warrior, un personnage adulte. 
J’utilise de terme dans le sens où le Marvelman original de Mike Anglo créé dans les années 1950, ressemble plus à un jeune enfant (même lorsqu’il se transforme) qu’à un adulte. 
Alors que la version de Moore, dès le début montre un homme marié, vieilli, qui a des problèmes de santé, etc. 
Et l’acquisition de ses super-pouvoirs – tout rocambolesque qu’elle soit, ne semble pas couler de source. Au contraire cette fantasmagorie le pousse à se poser des questions très terre-à-terre, en opposition à ce qui arrive traditionnellement dans ce genre d’histoire :

Vous me direz que jusque-là il n’y a pas beaucoup de différence avec une série Marvel des années 1960/1970. 
Sauf que de changer un personnage qu’on a beaucoup de peine à imaginer vivre dans notre plan de réalité (comme la totalité des personnage de cet éditeur) en un personnage crédible et surtout, selon un angle de 180 degré, est une nouveauté. 
Toutefois le meilleur est à venir. 
Une fois que son alter ego super-héroïque prend le pas sur Mike Moran (à l’époque la double identité était rarement remise en cause, pas comme aujourd’hui où les personnages n’en n'ont plus vraiment l’usage), il devient l’égal d’un dieu et sa présence altère, modifie, le monde dans lequel il vit. 
C’est-à-dire le notre. 
L'absence, dans un premier temps, d'autres super-héros, renforce le rapprochement avec notre monde. 
Tout le contraire d’un super-héros classique où l’incidence de son apparition ne change rien sinon la multiplication des menaces qui pèse sur la ville dont il est le défenseur, ou sur la Terre (comprendre les U.S.A.) si c’est un personnage d’une plus grande envergure. 
Les menaces et les antagonistes, ne sont là que pour assurer la survie du personnage sur plan marchand. 

Nonobstant la démarche des auteurs qui peut être d’un ordre plus créatif s’entend. 
On peut aller jusqu’à l’univers pour l’ampleur des menaces, mais en tout état de cause les changements sont cosmétiques et temporaires. Je parle de changements sur le monde environnant, pas sur le fond ou la forme des histoires. 
Il n'est ici question de rebaunch lorsque je parle de changements. 
Par exemple Green Arrow et Green Lantern dont une partie des aventures ont pris dans les années 1970 un tour « réaliste » et assez sombre, n’ont finalement eu aucun impact sur leur monde. Tout au plus quelques changements locaux. 
Bref, rien de nouveau sous le soleil. 

Tout le contraire d’un Marvelman/Miracleman ou d’un Docteur Manhattan dans la série Watchmen du même Moore. 
Warren Ellis dans sa série Planetary, et plus précisément dans le septième épisode (Pour en savoir +) ne s’y trompera pas lorsqu’il fera intervenir un super-héros qui se plaint justement de la tournure (psychotique & sombre) prise par les événements. 
Si celui-ci évoque Superman, son discours renvoie directement à Marvelman.
Planetary #7
Le « coupable » c’est Moore avec Marvelman

…. Certes me direz-vous, les personnages de Watchmen, pierre angulaire de la tendance « grim and gritty », car cette série a acquis très rapidement une grande popularité et son impact sur la bande dessinée s’en ressent encore (30 ans après et bien plus que tout autre série), sont des créations originales de Moore & Gibbons. 
Il n’y a pas eu de changement d'essence de personnages existants. Oui et non comme vous le savez sûrement ; au départ il s’agissait d’utiliser le cheptel alors récemment acquis de l’éditeur Charlton mais finalement le staff de DC Comics jugera qu’il valait mieux, vu la tournure du scénario de Watchmen, ne pas sacrifier ces personnages – ceux de Charlton – et les garder en réserve. 
Moore & Dave Gibbons en seront quitte pour en inventer de nouveaux. 

Une option qui se révélera en définitive plus payante. 
L’une des apories du « grim and gritty », et c’est aussi ce qui fait la force de Watchmen a contrario car elle ne prend pas ce chemin, c’est cette tendance dans un univers partagé, obsédé par la « continuité » - terme qui je le rappelle ne désigne pas des séries feuilletonnantes, « à suivre », mais la volonté que tous les comic books de cet univers d’encre et de papier ne forment qu’un seul récit. Une sorte d’über-BD. Donc le talon d’Achille de la tendance « grim and gritty » c’est qu’il n’est pas tenable dans la « continuité », ni sur le très long terme (ce dernier point, se révélera peut-être être la pierre d'achoppement d'Injustice). 
Si le principe du « grim and gritty » est respecté (du moins tel que je l’entends : changement à 180 degrés d’un personnage et impact sur le monde où il vit), l’univers dans lequel évolue au moins un personnage de ce type changerait du tout au tout. 
Voir ce qui arrive dans Miracleman ou dans Watchmen
Cette dernière série est même, par la force des choses une uchronie : la sauce Heinz ou les mandats de Nixon. L’issue de la guerre du Vietnam, etc. 
À moins d’accepter des changements drastiques dont l’évolution sur des dizaines d’années – ce que durent les séries de super-héros pour les plus populaires – ce qui ne seraient guère tenables, sans parler de la bronca d’une frange du lectorat toujours prompte à se manifester (voir les premiers numéros de Captain America par Nick Spencer). 
C’est pour ça que l’aspect le plus facilement reproductible (toutes choses égales par ailleurs) du « grim and gritty », dont les prémices apparaissent dès les années 1960 sous l’autorité de Stan Lee, Jack Kirby et Steve Ditko (qui l'ont introduit dans la BD, et non pas reproduit) et se durcit ensuite, ne concerne que l’introduction de plus en plus « d’effets de réel » et une tendance à réinventer (à partir de la deuxième moitié des années 1980) des super-héros désinhibés, plus proche de l’hôpital psychiatrique que du panthéon (si je peux me permettre un poil d’exagération). 

 …. Marvelman & Watchmen ont apporté un ton original et novateur en tentant de mesurer l’impact qu’auraient des super-héros dans notre monde. Moore, d’ailleurs bien conscient de ce qu’on l’accuse d’avoir fait, entreprend avec le personnage Suprême d’abord, puis avec Americ’s Best Comics, un label que je n’ai pas hésité à qualifier de sigil (Pour en savoir +), de renverser la vapeur non sans garder ce qui était au cœur même de son projet – à savoir que la présence de super-héros (de la science ou de la magie) modifie le monde dans lequel ils vivent (voir Tom Strong ou encore Promethea) et un changement à 180° de l’essence d’un grand nombre de super-héros en les rendant plus « solaires » que sombres et torturés. Tendance qui était en vogue au moment où il lance son label chez WildStorm.
…. En définitive j’ai beaucoup aimé le premier tome publié par Urban Comics d’Injustice pour les raisons que j’énumère ici et pour la cohérence que semble avoir (pour l’instant) le projet. 
Mon seul bémol concerne la durée prévue de la série. 
Si je m'attendais à une série brute de décoffrage et sinistre je n’ai pas été déçu, pour autant j'ai aussi lu une histoire assez finement écrite (mais pas aussi agréablement dessinée que j’aurais aimé). 

 (À suivre ….)

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