Accéder au contenu principal

Saint-Elme [Serge Lehman & Frederik Peeters]

L’accroche est d’une simplicité biblique : 
Le détective privé Franck Sangaré se rend dans la ville de Saint-Elme, sise dans un décor alpestre en bordure d’un lac. Il y retrouve l’une de ses collaboratrices, madame Dombre, afin de mener une enquête « dans l’intérêt des familles ». 
            Une simplicité que bat cependant en brèche une déclaration de Frederik Peeters ; « Je lui ai dit Serge Lehman), ce qui serait bien c’est de faire un Twin Peaks écrit par Jean-Patrick Manchette ». Et l'ambition de ce récit prévu en cinq albums ne s'arrête visiblement pas là, puisque les deux auteurs ont décidé de faire dans l'iconique européen.
Il s'agit pour Lehman & Peeters de faire de Saint-Elme l'archétype de la « ville isolée », un peu comme chez Simenon, où converge des préoccupations de proximités : mafia de l'est-européen, usine d'embouteillage ; dans un décors de lacs de montagne comme on peut en trouver dans le Jura ou aux alentours de Genève.
Cependant, ce souci de proximité, de réalisme, ne passera pas par le filtre du naturalisme. Bien au contraire.
            Frederik Peeters livre des planches tout en aplats, sans effets de volume ou de dégradés. Des noirs profonds, en contraste avec des couleurs tout aussi denses, et saturées ; avec beaucoup de cyan et de magenta. 
Ce choix indique clairement un refus du naturalisme, en opposition avec le scénario qui semble annoncer une enquête tout ce qu'il y a de plus conventionnelle. 
En sus, ce premier album est saturé de symboles : des grenouilles (qui évoquent l'une des dix plaies d'Égypte), la vache brûlée du titre de l'album ne peut pas ne pas faire penser aux procès du Moyen Âge qui voyaient juger des animaux, et bien sûr le titre lui-même de la série : Saint-Elme.
Des éléments qui me font dire que cette histoire s'inscrit sûrement dans le courant dit du Réalisme magique™. Où un contexte réaliste cohabite avec un réenchantement du monde qui ne gomme pas pour autant la - souvent - cruelle et banale réalité. Bref encore une affaire de contrastes très tranchés.
            Ce premier album au rythme soutenu, bénéficie d'une collaboration qui ne doit pas lui être étrangère. En effet, l’histoire passe par un processus d’écriture en « séquences » (voir infra) c'est-à-dire que si l'histoire est globalement bouclée, la manière d'aller vers sa conclusion ne l'est pas. Or donc, les séquences en question sont écrites par Serge Lehman, envoyées à Frederik Peeters, qui les renvoie à son scénariste sous forme de planches dessinées, lequel écrit la suivante en tenant compte du travail de son dessinateur. Ainsi, il n'est pas rare qu'un élément mis en avant par le dessin, occupe une place plus importante qu'il était convenue au départ. 
Comme par exemple la jambe du personnage ci-dessus.
Au final cette manière de travailler laisse donc une place certaine à l’impondérable, et tire franchement l’histoire vers le feuilleton. 
Cependant cette écriture en forme de parties de « ping-pong » ne semble concerner que les deux premiers tomes. Les suivants, qui devront en démêler les intrigues, seront écrits par Serge Lehman « dans son coin », du moins si on en croit une confidence de Frederik Peeters.
            Si le rythme est soutenu, ce n'est pas au détriment de la forme comme on peut le constater.
Frederik Peeters prête également un soin attentif aux onomatopées, et s'amuse à emprunter - plus discrètement - les traits de ses personnages à des acteurs plus ou moins connus. Ainsi reconnaîtrez-vous peut-être Bill Duke, mais pas forcément Jean Keraudy (1920-2001), acteur du film de Jean Becker Le trou, que le dessinateur a choisi pour « interpréter » son détective privé Franck Sangaré. 
             En conclusion, je dirai que ce premier tome risque tout autant de satisfaire que de décevoir. 
En effet, la densité, la complexité ainsi que le nombre de personnages que présente « La vache brûlée », donne à cet album des allures de préambule.
Non pas qu'il ne s'y passe rien, au contraire, mais absolument rien n'est résolu. Les intrigues s'accumulent, se superposent, se croisent, mais aucune ne se conclue, tout au plus certaines rebondissent-elles là où on ne les attendaient pas.  
Verdict : Peut difficilement mieux faire !
 
(À suivre ....)

Commentaires

Posts les plus consultés de ce blog

Sandman : Neil Gaiman & Co.

... J e viens de terminer l'histoire intitulée Ramadan , une magnifique histoire certainement l'une de mes favorites avec celle de Calliope ( K elley J ones), en plus dessinée par P . C raig R ussell. Juste avant je venais de lire le premier tome de la série dans la collection Urban Vertigo (traduction de P atrick M arcel) et, décidément, ça ne sera pas ma période préférée du titre. Je suis bien content que lorsque je me suis remis à lire Sandman , le premier tome n'était pas disponible à la médiathèque où je suis inscrit, sinon je n'aurais peut-être pas continué si j'avais comme il se doit, commencé par lui. Déjà il y a quelques années j'avais achoppé sur les premiers numéros (plusieurs fois), cela dit il y a quand même des choses qui m'ont réjoui dans ce premier tome : le premier numéro, le traitement de John Constantine , la présence de  G . K . C hesterton et l'idée du "lopin du Ménétrier", l'épisode n°8, " Hommes de bon

Dirty Harry ; critique d'une analyse politique partiale et idéologique

« Harry est un mal nécessaire, au même titre qu'un avocat ; lequel est prêt à tout pour arriver à ses fins, sans se soucier des conséquences de ses actes. Un avocat fait du droit sans se soucier de justice. Alors qu'Harry sert la justice sans ce soucier du droit. Ainsi son cœur est-il toujours du côté de la victime, alors qu'un avocat ajuste sa sympathie en fonction de ses intérêts. Un avocat peut être répugnant, mais on a besoin de lui. Et l'on peut penser la même chose d'Harry Callahan. ». ( J ohn M ilius.)             Au gré de recherches sur l'Internet © je suis tombé sur une vidéo [ Pour en savoir + ] dont le thème avait tout pour m'intéresser ; une analyse politique du cinéma dont le sujet est le film Dirty Harry 1971 . E astwood, S iegel, M ilius, le cinéma des années 1970, bref que du bon, et en plus dans un format ramassé (19'29").             D'entrée de jeu la vidéo s'attaque à une vieille lune : « À sa sortie en 1971, L’Inspect

La disparition de Perek [Hervé Le Tellier]

« — Tu oublies un truc important, ajouta Gabriel.  — Dis pour voir…  — C'est nous les gentils. » Créé, selon la légende, lors d'une discussion de bistrot qui rassemblait J ean- B ernard P ouy, P atrick R aynal et S erge Q uadruppani, la série Le Poulpe est un mélange d'influences.              Paradoxalement il s'agissait de contrer la littérature de gare qualifiée de « crypto-fasciste », représentée par les SAS de G érard de V illiers, ou la série de L’Exécuteur par D on P endleton. Des titres bien trop présents dans les libraires des gares hexagonales aux dires des mousquetaires gauchistes, dont la visibilisé (et le succès)  serait ainsi gênée grâce à un projet tentaculaire ( sic ) d' agit-prop littéraire.              Une envie néanmoins déclenchée par la déferlante du Pulp Fiction 1994 de T arantino (d'où le surnom du personnage éponyme), qui allait mettre à l'honneur (pour le pire) la littérature des pulp magazines américains. Cherchez l'er