vendredi 25 avril 2014

Un Requiem allemand \ Philip Kerr

Berlin, 1947 À notre époque, si vous êtes allemand, vous êtes au Purgatoire bien avant de mourir, et vos souffrances ici-bas valent pour tous les péchés de votre pays restés sans châtiment comme sans repentir, ce jusqu’au jour où, par la grâce des Puissances – tout au moins de trois d’entre elles – l’Allemagne sera enfin purifiée. Car à présent nous vivons dans la peur, la peur des Popovs, surtout. Et cette angoisse n’a d’égale que celle, quasi universelle, des maladies vénériennes, qui ont presque tourné à l’épidémie. D’ailleurs, ces deux fléaux sont généralement considérés comme synonymes.
Un Requiem allemand, dernier volet de ce qui est devenu la trilogie berlinoise de Philip Kerr, (mais son personnage Bernie Gunther a ensuite connu d’autres aventures) s’installe en 1947 d’abord dans un Berlin dévasté en proie à l’appétit des vainqueurs de la guerre. 
Les descriptions de la ville et de la vie des Berlinois donnent à l’histoire un ton post-apocalyptique indéniable et très réussit, mais rapidement Bernie va se rendre à Vienne où il troquera, à son corps défendant, son pardessus de détective pour celui d’espion. 
En pleine dénazification, les ennemis d’hier sont devenus des enjeux importants aux yeux des amis eux aussi d’hier, Vienne troque pour un temps les valses qui ont fait sa renommée pour un jeu de chaises musicales nettement plus meurtrier.  
Bernie Gunther se croyant en terrain connu, il est engagé pour enquêter sur un meurtre où un ancien collègue de la kripo a été inculpé ; son rôle découvrir le véritable tueur, va rapidement perdre pied dans le marigot des barbouzes soviétiques et américaines. 
S’il perd pied il ne perd pas son sens de l’humour, et Un Requiem allemand conclu avec brio et pugnacité une trilogie captivante de bout en bout.

1 
C’était une belle et froide journée, une de ces journées qu’on aimerait passer à caresser le chien et à recharger le poêle. Je n’avais ni l’un ni l’autre : le mazout était rare et je n’ai jamais beaucoup aimé les chiens. Cependant, la couverture dans laquelle j’avais enroulé mes jambes me tenait chaud, et je me félicitais de pouvoir travailler à la maison – le salon faisant office de bureau. C’est alors qu’on frappa à ce qui se voulait la porte d’entrée. Je jurai et me levai du canapé. — Ça ne prendra qu’une minute, criai-je à travers le panneau de bois. Ne partez pas. (Je tournai la clé dans la serrure et tirai sur la grosse poignée de cuivre.) Ça ira plus vite si vous poussez de votre côté, criai-je à nouveau. Des chaussures crissèrent sur le palier, puis une pression s’exerça de l’autre côté. La porte frémit et finit par s’ouvrir sur un homme de haute taille d’une soixantaine d’années. Avec ses pommettes saillantes, son nez mince et court, ses rouflaquettes à l’ancienne et son air furieux, il me fit songer à un vieux babouin pas commode. — J’ai dû me fouler quelque chose, grogna-t-il en se massant l’épaule. — J’en suis navré, dis-je en m’effaçant pour le laisser entrer. L’immeuble a été salement secoué. Il faudrait arranger cette porte, mais il est impossible de trouver les outils nécessaires. (Je lui indiquai le salon.) Ceci dit, nous ne pouvons pas nous plaindre. On a pu remplacer les carreaux, et le toit résiste à la pluie. Asseyez-vous, ajoutai-je en désignant l’unique fauteuil pendant que je reprenais place sur le divan. L’homme posa sa serviette, ôta son chapeau melon et s’assit en exhalant un soupir épuisé. Il ne déboutonna pas son pardessus gris, mais j’aurais eu mauvaise grâce à lui en vouloir. — J’ai vu votre affichette sur un mur, dans Kurfurstendamm, expliqua-t-il. — Vraiment ? dis-je. J’avais un vague souvenir des quelques mots griffonnés la semaine précédente sur un bout de bristol. Une idée de Kirsten. Avec toutes les demandes en mariage et les publicités pour agences matrimoniales qui couvraient les murs des immeubles défoncés de Berlin, j’aurais juré que personne ne remarquerait mon bristol. Pourtant Kirsten avait eu raison. — Je m’appelle Novak, dit-il. Dr Novak. Je suis ingénieur dans une usine métallurgique de Wernigerode. Nous extrayons et traitons les métaux non ferreux. — Wernigerode, dis-je. Dans les monts Harz, n’est-ce pas ? En Zone Est ? Il acquiesça de la tête. — Je suis venu donner une série de conférences à l’université de Berlin. Ce matin j’ai reçu un télégramme à mon hôtel, le Mitropa. Je fronçai les sourcils en essayant de me souvenir de l’établissement. — Un de ces hôtels-bunkers, vous savez, dit Novak. (Un instant, il parut sur le point de le décrire, puis changea d’avis.) Le télégramme était de ma femme. Elle me demande de rentrer tout de suite. — Quelle raison invoque-t-elle ? Il me tendit le papier. — Elle dit que ma mère est souffrante. Je dépliai le télégramme et parcourus les quelques mots dactylographiés qui, effectivement, annonçaient que la vieille dame était au plus mal. — J’en suis désolé. Le Dr Novak secoua la tête. — Vous ne la croyez pas ? fis-je. — Je suis presque sûr que ce n’est pas ma femme qui m’a envoyé ça, dit-il. Ma mère est âgée, mais elle est en pleine forme. Elle fendait du bois il y a encore deux jours. Non, je pense que c’est un piège des Russes pour me faire rentrer. — Pourquoi cela ? — Ils manquent cruellement de scientifiques en Union soviétique. Je les soupçonne de vouloir m’y transférer pour travailler dans une de leurs usines. Je haussai les épaules. — Dans ce cas pourquoi vous avoir autorisé à vous rendre à Berlin ? — Vous semblez prêter à l’Autorité militaire soviétique une efficacité qu’elle est loin d’avoir. À mon avis, l’ordre de mon transfert vient juste d’arriver de Moscou, et l’AMS souhaite me récupérer au plus vite. — Avez-vous télégraphié à votre femme ? Pour savoir de quoi il retournait ? — Oui. Elle m’a répondu de rentrer sur-le-champ. — Vous voudriez donc savoir si les Popovs l’ont arrêtée. — J’ai été voir la police militaire ici à Berlin, dit-il, mais... Il eut un long soupir évocateur. — Ils ne vous seront d’aucun secours, confirmai-je. Vous avez bien fait de venir me trouver. — Pouvez-vous m’aider, Herr Gunther ? — Ça signifie passer dans la Zone, fis-je à mi-voix. (À vrai dire je me parlai à moi-même, comme si j’avais besoin de me convaincre, ce qui était le cas.) À Potsdam, je connais quelqu’un au quartier général du groupe des Forces soviétiques en Allemagne. On peut l’acheter, mais il faudra y mettre le prix. Il opina d’un air solennel. — Vous n’auriez pas par hasard des dollars, Dr Novak ? Il secoua la tête. — Il y aura aussi mes honoraires, ajoutai-je. — Que proposez-vous ? Du menton, je désignai sa serviette. — Qu’est-ce que vous avez là-dedans ? — Bah, juste des papiers. — Vous devez bien avoir autre chose. Réfléchissez. À votre hôtel, peut-être ? Il baissa la tête et laissa échapper un nouveau soupir en cherchant quel objet de valeur il pourrait bien me proposer. — Herr Doktor, avez-vous pensé à ce que vous alliez faire si votre femme est bien aux mains des Russes ? — Oui, fit-il l’air sombre et son regard s’éteignit un instant. Sa réaction était éloquente. Frau Novak était en mauvaise posture. — Attendez une seconde, dit-il en plongeant la main dans la poche intérieure de son manteau. (Il en sortit un stylo en or.) Il y aurait peut-être ceci. Il me tendit l’objet. — C’est un Parker. Dix-huit carats. Je me livrai à un rapide calcul. — Environ 1 400 dollars au marché noir, dis-je. Cela devrait contenter notre Russkof. Ils aiment les stylos presque autant que les montres, ajoutai-je en haussant les sourcils d’un air entendu. — Je crains de ne pouvoir me séparer de ma montre, dit Novak. C’est un cadeau. De ma femme... Il eut un pâle sourire devant l’ironie involontaire de sa remarque. Je hochai la tête d’un air compréhensif et décidai de faire avancer les choses avant qu’il ne soit rongé de culpabilité. — Bien, venons-en à mes honoraires. Vous avez parlé de métallurgie. Vous n’auriez pas accès à un laboratoire, par hasard ? — Bien sûr que si. — Avec une fonderie ? Il acquiesça d’abord distraitement, puis avec vigueur lorsqu’il comprit où je voulais en venir. — Vous voulez du charbon, n’est-ce pas ? — Pouvez-vous en récupérer ? — Combien ? — Je pensais à une cinquantaine de kilos. — C’est d’accord. — Revenez dans vingt-quatre heures, lui dis-je. Je devrais pouvoir vous communiquer quelques informations. Une demi-heure plus tard, après avoir laissé un mot à ma femme, je sortis de l’appartement et me dirigeai vers la gare. Fin 1947, Berlin ressemblait encore à une acropole en ruine, ou à quelque énorme mégalithe témoignant des ravages de la guerre et des dégâts causés par 75 000 tonnes d’explosifs de forte puissance. Les destructions infligées à la capitale de Hitler étaient sans précédent : une dévastation à l’échelle wagnérienne, le Ring réduit en poussière – les derniers feux du crépuscule des dieux. Dans beaucoup de quartiers, un plan des rues n’était guère plus utile qu’une éponge de laveur de carreaux. Les artères principales zigzaguaient comme des rivières au milieu de monceaux de décombres. Des sentiers escaladaient d’instables et traîtresses montagnes de gravats d’où, l’été, s’élevait une puanteur indiquant sans erreur possible qu’il n’y avait pas que du mobilier et des briques ensevelis dessous. Les boussoles étant introuvables, il fallait beaucoup de patience pour s’orienter dans ces fantômes de rues le long desquelles ne subsistaient, comme un décor abandonné, que des façades de boutiques et d’hôtels ; il fallait également une bonne mémoire pour se souvenir des immeubles dont ne restaient que des caves humides où des gens s’abritaient encore ; d’autres, plus hardis, avaient emménagé au rez-de-chaussée d’immeubles dont la façade avait été soufflée, exposant comme dans une maison de poupée géante l’intérieur des appartements et les gens qui y vivaient ; les toits encore en place et les escaliers sûrs étant rares, peu de gens se risquaient à occuper les étages. Vivre dans les décombres de l’Allemagne était alors aussi dangereux que dans les derniers jours de la guerre : à chaque instant un mur pouvait s’écrouler, une bombe exploser. C’était une véritable loterie. À la gare, j’achetai un ticket qui, je l’espérais, me vaudrait le gros lot.

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