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Tous les silences [Arttu Tuominen / Claire Saint-Germain]

« Le grand roman noir du passé nazi de la Finlande », « Les zones d'ombres du passé nazi de la Finlande », voilà au moins deux des accroches des couvertures françaises du roman d'Arttu Tuominen. Un roman qui fait partie d'une plus vaste entreprise ; laquelle comprends pour l'instant cinq livres. Une série connue sous le titre général de « Delta noir ».
Roman noir certes, mais aussi polar.
            Pour les aficionados du (mauvais) genre policier, « Tous les silences » emprunte à la veine chorale du 87e District d'Ed McBain, et au militantisme de gauche d'un Didier Daeninckx (Meurtres pour mémoire, par exemple) en tant qu'il veut déconstruire le roman nationale finlandais.
Polar disais-je donc, mais seulement en apparence.
            Arttu Tuominen utilise en effet l'astuce d'un MacGuffn™ : l’agression d'un presque centenaire, Albert Kangasharju, dans une maison de retraite - pour s'intéresser essentiellement au passé de la Finlande. Et plus précisément son implication dans la Seconde Guerre mondiale. Au travers du passé de son protagoniste qui y a participé.
Un passé historiquement documenté et pas du tout caché ceci dit.
            L'astuce aurait pu fonctionner, nonobstant la construction du roman qui donne au lecteur toujours une longueur d'avance sur les enquêteurs, si toutefois les couvertures françaises des deux éditions (et leur accroche respective) que j'ai pu voir, nous avaient laissé un doute.
            Or donc, une fois éventée la ruse de l'enquête policière que reste-t-il ?
Une enquête historique. 
Mais fictive, car en 2019 (le présent du roman) il ne reste que huit anciens combattants SS vivants en Finlande. Et aucun d'eux n'apparaît, nous dit-on, dans le genre d'événements qui seront reproché à Albert Kangasharju.
            Tuominen s'attache dans son histoire à décrire un jeune homme - lequel fréquente une jeune femme juive nous précisera-t-il - qui s'engage en 1941 dans un détachement militaire qui sera placé sous commandement allemand, et qui deviendra une partie de la division Wiking, une unité de la Waffen-SS.
            Le roman alterne ainsi les séquences contemporaines de l'agression (2019) - celles de l'enquête policière donc ; et celles qui racontent l'engagement militaire d'Albert et de ses amis en 1941, sur le front russe. À savoir, ce que le roman ne précise pas, qu'il a eu 1408 volontaires pour intégrer l'armée allemande. Ce qui est assez marginal.   
Et en ce qui concerne le passé militaire d'Albert, imaginé par Arttu Tuominen, il apparait comme un soldat lambda (compte tenu du contexte).
            Tout changera (sauf le caractère éminemment sympathique (et fataliste) du protagoniste de l'époque contemporaine) à partir du moment où l'enquête des policiers finlandais, qui plutôt que de s'occuper des agresseurs d'Albert, n'enquêtent que sur son passé, révèle de façon certaine, son appartenance à l'unité Wiking.
            Albert devient ainsi le « Diable » : « Les documents attestent qu’Albert Kangasharju était l’homme que les Juifs appelaient « le Diable ». Il ne se contentait pas d’exécuter les gens, il les brimait, les torturait et les mutilait. ». Ce retournement de comportement d'Albert Kangasharju est aussi soudain qu'inexpliqué ! Et c'est là où le bât blesse. À moins que !?
Pour tout dire, Arttu Tuominen avait même fait d'Albert, à un moment donné, sur le front, le sauveteur d'une Ukrainienne juive et de son bébé. 
Qui croire alors !? 
Sans oublier qu'en Finlande, il fréquentait, avant-guerre, une jeune juive avec laquelle il projetait de se marier.
            Arttu Tuominen n'explique pas non plus ce qui a pu pousser ces jeunes finlandais à s'engager aux côtés de l'Allemagne nazie, en 1941. Tout au plus l'auteur nous signale-t-il qu'Albert est un ancien combattant décoré de « la guerre d’Hiver, la guerre de Continuation et la guerre de Laponie. ». Ce qui ne veut pas dire grand-chose pour un lecteur français. 
Donc pour ceux qui n'en savent rien, Albert est un héros, et sûrement un dur-à-cuire. 
            Louis Clerc, professeur d'histoire contemporaine, et auteur d'une somme sur le sujet ; explique par exemple que la 
« guerre d'Hiver » est une guerre existentielle pour les Finlandais. Ce qui n'est pas rien. 
Conséquences de celle-ci, la « guerre de Continuation » et la «guerre de Laponie » sont dès lors tout autant existentielles.
(Petite anecdote au passage, l'immense acteur (dans tous les sens du terme) Christopher Lee s'est lui-même engagé en 1939 aux côtés des Finlandais, avant de rejoindre, pour d'autres aventures le SAS britannique)
            Qualifiée de « Thermopyles du Nord » par Maurras, cette guerre est en effet totalement atypique dans le grand conflit mondial qui secoue alors l'Europe. Au point d'être le creuset d'un cocktail aujourd’hui mondialement connu.
Dommage que ce roman, certes pas tout à fait abouti, n'ait pas bénéficié d'un éclairage éditorial.    
            « Tous les silences » n'est donc pas un très bon roman. Il aurait pu l'être si 
Arttu Tuominen n'avait pas été si tiraillé à propos de son personnage principal.
            En effet, le portrait d'Albert fait par ses proches en 2019, et celle que brosse l'auteur durant la guerre de « Continuation » ne correspondent pas aux accusations qui lui sont imputées.
Jusqu'à ce que des témoignages de deuxième main n'arrivent comme un Deus ex machina pour le confondre. 
Même la résignation d'Albert m'a laissé un doute, à vrai dire.
            Mais ce n'est pas cette ambiguïté qui plombe 
« Tous les silences », elle attesterait d'ailleurs, ainsi que inéluctabilité du sort qui attend Albert, son appartenance revendiquée en couverture au « Roman noir » ; mais le choix des éditions française de ne pas laisser de place aux doutes.
            Contrairement aux couvertures originales (de ce que j'ai pu en voir du moins - supra), celle des éditions de la Martinière™ et celle de Points™ choisissent clairement leur camp, tout en tablant sur leur aspect racoleur. Le fascisme fait vendre et peur : voyez les unes des quotidiens français et la logorrhée des parties de gauche et de l'extrême-centre. <rires>
Des couvertures qui déflorent au passage le mystère au cœur du roman.  
             « Tous les silences » est le type même de roman qui aurait eu besoin d'une postface historique. Je me répète.
Qui en France connait en effet le passé militaire de la Finlande entre 1939 et 1945 ? Et ce n'est pas avec le roman de Norek que ça risque de changer [Pour en savoir +] <sourire>
Car, pour ne prendre qu'un exemple qui nous concerne au premier chef, qui sait pourquoi la France, comme l'écrit Olivier Norek, a bien demandé un remboursement à la Finlande après la Seconde Guerre mondiale?
Parce qu'à l'époque, la Finlande était considérée être dans le camp des perdants.
Ce que semble « ignorer » le romancier français. 
            Pour conclure, « Tous les silences » paie à mes yeux de ne pas avoir une intrigue plus sérieusement travaillée, et d'un choix de couvertures (françaises) très mauvais.
Et pour moi, ce deuxième point est le pire. 
Des couvertures qui à mon sens ne doivent cependant rien au hasard, mais plutôt au tropisme gauchiste de l'édition française.<sourire> 
Pour terminer sur une note plus optimiste, Arttu Tuominen aura droit, en ce qui me concerne, à une seconde chance.
On y a tous droit, non !?   

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