mardi 31 août 2010

lundi 30 août 2010

dimanche 29 août 2010

HULK : Les origines (Fin ?)


... En ouverture de ce billet permettez-moi de récapituler les étapes précédentes.

J'ai d'abord tenté de replacer Hulk dans son temps, la Guerre froide, en insistant sur deux points.
D'une part la bombe H qui se transforme en bombe Gamma de l'autre côté du Quatrième Mur, et d'autre part la synchronicité entre l'arrivée du Dianabol (transformant durablement la pratique sportive) et celle de Hulk, mastodonte préfigurant les bodybuilders d'aujourd'hui. J'ai ensuite postulé que Buck le chien domestique qui répond à l'Appel de la forêt a été un sérieux modèle au Goliath de jade ; d'autant plus si l'on prend en compte Croc-blanc pour former un diptyque à l'instar de Hulk/Banner.

Le sang de Hulk essence de la wilderness ? - Planète Hulk
Or donc, développant ce postulat j'ai précisé que cet Appel n'était rien de moins que celui de la wilderness "cet espace intérieur de folie, hérité des Puritains" mais aussi "ces régions reculées qui suscitent crainte ou émerveillement" de l'Ouest américain. 

Ceci dit il ne faut pas oublier que le Nouveau monde est scarifié par une vision alchimique, hérité de l'impérialisme magique initié par John Dee, et associé à la "materia primera" un chaos que l'adepte transmute en "or", conjuguant ainsi  perfection spirituelle et abondance matérielle (Cf. Hakim Bey - TAZ). D'où le concept de Frontière qui exprime une dynamique de conquête, puisqu'elle est la représentation idéologique de la wilderness "domestiquée", conquise. Ce qu'a bien compris John Fitzgerald Kennedy qui reprend dans son discours de juillet 1960 l'idée de Turner, un discours qui m'apparaît comme l'une des pierres angulaires de la création de The Marvel Age of Comics dont Hulk est le deuxième rejeton juste après les Fantastic Four.

Marvel n°1
Un personnage qui aura une revue à son nom qui ne durera que six numéros.
Pourquoi une telle brièveté ?

Nous verrons que répondre à cette question c'est résoudre l'énigme de "l'origine de l'origine" que je posais lors du premier billet sur le Titan vert.

La forme c'est le fond qui remonte à la surface.
Victor Hugo

GRIS de Tim Sale & Jeph Loeb
... Si dans le premier épisode Hulk est gris il devient vert dés le deuxième. Ce changement de pigmentation serait dû au fait "qu'à l'époque les personnages gris ne se vendent pas" (Jean-Paul Jennequin SCARCE n° 63). Choix judicieux puisque nous dit Michel Pastoureau (Le petit livre des couleurs) le gris a longtemps renvoyé à la sagesse, à la connaissance, une idée qui perdure puisqu'on parle encore aujourd'hui de matière grise pour qualifier l'intelligence. Une conception assez antinomique à Hulk.  Le vert quant à lui a manifesté un caractère transgressif et turbulent jusqu'au XVIIe siècle, il avait autrefois la particularité d'être une couleur instable et la symbolique du vert s'est organisé autour de cette notion : "il représente tout ce qui bouge, change, varie." Ce n'est pas un hasard si l'on a pris l'habitude de représenter les mauvaises esprits, les démons et les créatures maléfiques qui "errent dans l'entre-deux, entre le monde terrestre et l'au-delà en vert". Une symbolique qui trouvera un satori en conclusion de notre billet.

Tim Sale
Cependant ce changement de couleur renvoi aussi à certaines pratiques guerrières.

"Je crois possible qu'il existe et revienne
Échappé de l'abîme, ainsi qu'aux temps anciens,
Quelque monstre vainqueur du désastre des siens
Dernier fils de la faune antédiluvienne."
Jean Richepin (1849-1926)

... L'historien Tacite (55-120 av JC) dans Les Mœurs des Germains écrit : 
" [..] Les Aries surpassent en forces les peuples que j'ai nommés avec eux. Ces hommes farouches, pour enrichir encore leur sauvage nature, empruntent le secours de l'art et du temps : ils noircissent leurs boucliers, se teignent la peau, choisissent pour combattre la nuit la plus obscure [..] il n'est pas d'ennemi qui soutienne cet aspect nouveau et pour ainsi dire infernal [...].
C'est la tincta corpora.


Pratique que l'on retrouve d'une certaine manière chez les Berserkir, les "soldats d'Odin enragés comme des fauves" revêtus d'une peau d'ours qui les "investit du pouvoir de la bête" leur conférant une vigueur incomparable. Le parallèle avec Hulk me semble indéniable. Ça l'est d'autant moins que les Berserkir se rattachent à la famille des garous, comme dans ours-garou, ou loup-garou que l'encyclopédie Larousse définit comme "Un sorcier qui, suivant les gens superstitieux, erre la nuit sous les apparences d'un loup, [..]" Le sorcier en question est sans nul doute ici le scientifique Bruce Banner. 
Pour en revenir à nos moutons, il existe aussi dans les traditions des anciens Scandinaves des loups-garous, les Ulfhednir (autrement dit pelisse de loup) et c'est de ce côté de notre inconscient collectif que nous allons nous rendre.


... Mais avant un petit rappel, l'année 1962 a vu apparaître un autre personnage dans l'univers Marvel, lui aussi fruit de la collaboration entre Stan Lee et Jack Kirby. En août 1962 dans les pages du numéro 83 de Journey Into Mystery c'est le puissant dieu nordique qui vient rejoindre les premiers membres de la cohorte de la Maison des idées. Rien n'est plus éloigné du hasard que son arrivée.

CLIQUEZ
Faut-il rappeler qu'en 1962 la Guerre froide se réchauffe dangereusement alors que paradoxalement les relations entre l'URSS et les USA se refroidissent :  voir la Baie des Cochons ou encore la crise des missiles de Cuba pour ne citer que deux exemples. Je m'avance peut-être, mais l'hypothèse d'une Troisième guerre mondiale devait alors flotter dans le Ciel des Idées. Et qui d'autre mieux que Hulk pouvait cristalliser la peur de la bombe ? 
Par-delà les frontières du langage et de l'humain Hulk est "le retour d'une violence à la mesure de sa rétention", une composante de la culture nordique dont j'ai montré l'influence sur la psyché étasunienne.

S'éveillant d'un sommeil maussade
L'instinct sauvage nous entraîne.
J.M. O'Hara

Si comme je le pense L'Appel de la forêt est le plasma germinatif de l'incroyable Hulk, la bombe Gamma a elle réveillé un loup d'une tout autre envergure.

CLIQUEZ
... L'arrivée de Thor au sein des personnage de la Marvel est un lapsus clavi révélateur de Kirby & Lee. Si Hulk est l'incarnation de la wilderness des Puritains il est aussi Fenrir, apporté dans les bagages culturels des populations nordiques venues coloniser les États-Unis. C'est le "mythe odinique d'un perpétuel conflit [..] entre animalité et divinité, entre la pulsion dévoratrice (Fenrir) et la loi ordonnatrice (Thor)" (Dennis Duclos). 

Démiurges, Jack Kirby et Stan Lee n'en subissent pas moins le zeitgeist, l'esprit du temps, et la tension de la Guerre froide exacerbe sans aucun doute la sensibilité de leur mémoire phylogénétique. Ce qui a pour effet de raviver une "scène primitive" en étroite relation avec l'époque dans laquelle ils vivent.

Hulk vs Thor
... En ce qui me concerne, la disparition de Hulk est une conséquence du Ragnarök, qui est une sublimation (entendue ici d'un point de vue  métapsychologique) de la Troisième guerre mondiale, un rituel, une conjuration. Un sacrifice.

Jibbenainosay


Car n'oublions pas que les Puritains sont le "peuple du Bélier" qui trouve alors en arrivant sur ce Nouveau continent ses premiers "boucs-émissaires" chez les sauvages de la wilderness. C'est le Bélier biblique opposé au Taureau (Bison) païen. 
En 1963 (le dernier numéro d'Incredible Hulk date du mois de mars de cette année-là - un mois de circonstance) c'est Hulk/Fenri que l'on sacrifie. La wilderness incarnée est terrassée par Thor (métaphoriquement s'entend) mais que l'on se rassure il s'agit d'une "période de mort symbolique" pour le Goliath vert.



... Dans quelle mesure la défaite de Hulk/Fenrir a-t-elle eu des effets de ce côté-ci du Quatrième Mur ? Il est difficile de répondre à cette question, cependant constatons que l'utilisation de la bombe a été reportée sine die et que la Troisième guerre mondiale n'a pas eu lieu ...

Ron Garney
Bibliographie.

samedi 28 août 2010

HULK : Les origines (06)

Strange Special Origines n° 160





Cherchez l'erreur....(et cliquez sur l'image pour un meilleur confort de lecture)

Strange Special Origines n° 160

vendredi 27 août 2010

HULK : Les origines (05)


... Petite pause aujourd'hui concernant les origines du Goliath Vert, toutefois ici vous pourrez lire une étude du docteur Léonard Samson sur les implications psychologiques de l'irradiation par particules Gamma ; et un article sur Jack Kirby paru au moment de sa disparition.

jeudi 26 août 2010

HULK : Les origines (04)

L'Incroyable Hulk 2008


Lorsque je veux me recréer,
je cherche le bois le plus sombre,
le marécage le plus dense,
le plus interminable et,
pour l'homme ordinaire le plus lugubre.
Walking - H.D. Thoreau


... Tout comme Buck, le chien domestique (re)devenant un loup, Henri David Thoreau semble répondre à l'appel du wild, de la wilderness : cet espace sauvage et inconnu, à la fois bien et mythologisation des Puritains. Un espace-entre favorisé par la culture calviniste : une région à la fois carte et territoire, indissociable des États-Unis.

L'émotion la plus forte et la plus ancienne
de l'humanité c'est la peur, 
et la peur la plus ancienne et la plus forte 
et celle de l'inconnu.
H.P. Lovecraft

... Comme le dit Jean-Robert Rougé, "la wilderness est la réalité concrète d'une terre non-encore explorée, secrète, inquiétante et dangereuse à la fois", dont les habitants sont "comme des hommes transformés en bêtes" (Alexander Whitaker). Ce territoire fait particulièrement sens dans un pays encore en grande partie inexploré - pour mémoire l'arrivée des Pères pèlerins se situe au début du XVIIe siècle - et pour les calvinistes qui promettent à la fois une "nouvelle terre" et la peur de l'Apocalypse. Une théologie où la dualité est un principe fort : Paradis/Enfer, Dieu/ Diable ; et qui a marqué d'une empreinte indélébile la mémoire phylogénétique étasunienne.

La mémoire phylogénétique est la mémoire d'une société dont l'inconscient collectif aurait retenu les "scènes primitives, traumatiques. Scène qui ont marqué l'évolution de l'humanité : la horde sauvage, le meurtre du père etc.. (Cf. Sigmund Freud)

... L'histoire des États-Unis commence bien évidemment avec l'arrivée des colons. Que ce soit les Pères pèlerins - qui voient en l'Amérique du Nord "la région de l'éternelle nuit", ou les populations nordiques qui comme le rappel Denis Duclos (Cf. Le complexe du loup-garou) ont une culture mythologique marquée par un pessimisme cosmologique impliquant l'intervention de dieux terribles, et l'intrusion de forces brutales primordiales dont le corolaire est une conviction catastrophique de la destinée.

Ces colons forment le terreau idéal de la wilderness qui par ailleurs donnera naissance à deux mythologie américaines : d'une part le récit de captivité (qui deviendra un véritable filon littéraire et par extension, une composante de la culture de masse dont on peut encore voir les effets. Les U.S.A ne sont-elles pas le pays où les enlèvements extraterrestres sont les plus nombreux ?), où le captif, enlevé par des indiens (/démons) subira une profonde transformation qui scindera sa personnalité en deux (Voir le récit de Mary Rowlandson).
Et d'autre part la Frontière, qui dans son acceptation américaine n'est pas (seulement) une ligne de démarcation entre deux territoires, mais bien un espace à part entière. La Frontière se confond alors avec la wilderness : une région inconnue, aux confins du monde civilisé.

Cependant depuis Frederick Turner ce territoire inconnu est porteur d'une dynamique de conquête, c'est devenu un concept de progrès et de transformation, sur le modèle évolutionniste. Ainsi Turner écrira-t-il dans son essai (1893) La Frontière dans l'Histoire des Etats-Unis en parlant des territoires vides et disponibles (la wilderness dont on oblitère les "natifs) qui ont modelés la mentalité étasunienne : Cette perpétuelle résurrection, cette expansion vers lOuest avec les possibilités nouvelles qu'elle offre [..].
Par ailleurs Lionel Groulx dans la Revue d'histoire de l'Amérique française (1963) écrit : [..] ce qu'on appel ici "frontière" ce serait en réalité l'appel constant de l'espace, la marche incessante vers l'Ouest, [..].
Lionel Groulx a probablement entendu le discours de John Fitzgerald Kennedy du 15 juillet 1960, où celui-ci déclare : "Mais je vous dis que nous sommes devant la Nouvelle Frontière, que nous le voulions ou non. Au-delà de cette frontière, s'étendent les domaines inexplorés de la science et de l'espace, [..]."

FanTask n° 1

Un discours qu'ont probablement entendu Jack Kirby & Stan Lee avant qu'ils ne "lancent"  Red Richard, Sue Storm, Johnny Storm & Ben Grimm dans l'espace (1961), et par la même occasion donnent "l'impulsion et fix(e) la norme de ce que l'éditeur, jamais en panne de vantardises, appellera The Marvel Age of Comics" (Cf. Les Apocalypses de Jack Kirby - Harry Morgan & Manuel Hirtz).

... Il me semble que la wilderness et la Frontière sont l'avers et le revers d'une même pièce. D'un côté le territoire des bêtes de la nuit, le désert biblique, la peur : la wilderness (Hulk). De l'autre côté la conquête, le progrès, la domestication de ces grands espaces (d'autant qu'au moment du texte "fondateur" de Turner la Frontière n'existe plus officiellement) : la Frontière (Banner).


Cette césure apparaît également chez le blackswoodman, "cette figure héroïque de la Frontiére, à mi-chemin de la civilisation et de la vie sauvage. Soumise à la tentation primitiviste de la wilderness et au chant du progrès." (Cf. Lauric Guillaud - La Terreur et le sacré). Tout comme Hulk (la force sauvage)/Banner (le scientifique) victimes(s) du souffle anthropophage de la bombe Gamma.

Qui plus est, la transformation de Bruce Banner en Hulk n'est-elle pas un enlèvement ? Banner n'est-il pas "captif" de Hulk ? Et vis versa. C'est la bombe Gamma qui à l'instar de l'Appel (de la forêt) ressuscite la bête sauvage, l'ogre des peurs archaïques de l'imaginaire puritain. Un Le monstre, qui étymologiquement se rattache à moneo signifiant avertit (Voir Les Monstres de Martin Monestier).

"Quel monstre est-ce que cette goutte de semence de quoi nous sommes produits, qui porte en soi les impressions, non de la forme corporelle seulement mais des pensées et des inclinaisons de nos pères ?
Michel de Montaigne

... Ainsi Hulk est-il l'incarnation, la substantifique moelle de la wilderness. Cependant cette incarnation n'est que l'arbre qui cache une puissance bien plus dévastatrice. Car ne nous y trompons pas, le "monstre" fait depuis l'Antiquité l'objet d'une science : la teratomancie.
Art divinatoire, science du signe.

Hulk, créature qui monstre l'avenir, un avenir où la bombe (en 1962 dans le contexte de la Guerre froide de ce côté-ci du 4ième Mur rappelons-le) déclenche la régression du genre humain en une explosion de sauvagerie. On peut comprendre que le public n'ait pas été enthousiaste à la lecture d'un tel signe.

Hulk monstre-divinatoire donc, ou Hulk monstre-merveille, signe de l'altérité qui nous invite à élargir notre expérience, notre appréhension du monde et ainsi reconsidéré les êtres que nous appelons monstres comme des pièces nécessaires à sa beauté ? Ce qui prend une saveur particulière dans le contexte des années 50/60.

mercredi 25 août 2010

HULK : Les origines (03)

Quelle est la fonction de l'artiste ? s'enquit Amanda auprès du talentueux intrus.
La fonction de l'artiste, répondit le Navajo, est de nous procurer ce que la vie ne peut nous donner.

Une bien étrange attraction - Tom Robbins




. Dans les deux précédents billets j'ai tenté en une mosaïque a(na)tomique de cerner les origines de Hulk, en m'appuyant sur l'épistémè. Concept qui rappelons-le "adopte un point de vue holistique voulant que toute idée fasse partie d'un ensemble au milieu duquel elle prend tout son sens" (Cf. Michel Foucault).


Lou Ferrigno in L'Incroyable Hulk 2008

Ainsi après la bombe H et le culturisme - il n'aura échappé à personne que la première incarnation cinématographique du personnage l'a été par l'intermédiaire d'un culturiste, Lou Ferrigno -, nous allons procéder par cohérences diagonales et quitter du moins en partie, le genre humain  ..... 


... D'une manière générale Hulk est l'expression d'une régression sur l'échelle de l'évolution. Ce qu'il gagne en puissance, en force il le perd en intelligence et surtout en humanité voire en moralité.
Hulk en quelque sorte, quitte le giron de l'humain (de la civilisation) pour celui de l'animalité ; et un écrivain américain s'est notamment intéressé au sujet bien avant Jack Kirby & Stan Lee.

L'Appel de la forêt
"À la bibliothèque d'Oakland (Jack London) avait dévoré les œuvres des grands penseurs scientifiques du XIXe siècle, Charles Darwin, Herbert Spencer et T.H. Huxley et il en avait retenu les idées maîtresses. En particulier, il avait été frappé par l'idée d'évolution, dérivée de l'observation de la nature [...].
Lorsqu'il écrivit L'Appel de la forêt, un ensemble de concepts généraux touchant, parmi les lois de la nature, la nécessité de la lutte pour l'existence, la sélection naturelle, l'adaptabilité au milieu, l'hérédité et le caractère, l'amoralité des processus évolutionnistes, s'était constitué en système dans son esprit [...].
Pierre Coustillas

Et oui, vous l'avez compris, pour ma part l'inspiration majeure (mais pas la seule) participant à la création du "Titan vert" est sans l'ombre d'un doute Buck le chien civilisé qui devient sous la pression des circonstances un loup dans le Grand Nord.


Ses muscles, surchargés de vitalité, 
se déclenchaient comme des ressorts d'acier
L'Appel de la forêt - Page 110 - Le livre de poche

... Si Buck (re)devient un loup à l'instar de Bruce Banner se métamorphosant en Hulk, il ne faut pas perdre de vue que Buck est aussi une projection fantasmatique de Jack London.
Un homme qui signait ses lettres wolf (loup), qui avait donné le nom de Wolf House (tanière) à sa maison et qui s'était fait faire un ex libris représentant une tête de loup.


À la vue de ces indices il me semble que Jack London est un bel exemple de lycanthropie, mais un homme qui tout en s'identifiant au Loup mythique reste tiraillé entre l'appel sauvage et  sa condition d'être humain. Ce va et vient entre animalité et humanité prend tout son sens si l'on juxtapose L'Appel de la forêt (1903) et Croc-blanc (1906) : le parcours d'un loup né dans la wilderness (voir infra) et qui finira par trouver un foyer dans une famille.
Le parcours inverse de celui de Buck

... Ainsi la dichotomie Hulk/Banner se retrouve-t-elle en Buck/Croc-blanc, et la lycanthropie de Jack London dans celle du Hulk de la première période (1962-1963 The Incredible Hulk #1 & 2).

Ron Garney & Sal Buscema

Cependant cet écho d'un atavisme quasi magique s'épanouira lorsque nous aurons remonté le courant de la mémoire phylogénétique du Nouveau monde (ce qui sera l'objet d'un prochain chapitre).

... Pour l'instant, avec Jack London nous touchons à l'idée d'hybridité, de dualisme, voire à la schizophrénie. Si la dualité de London se situe de part et d'autre du 4ième Mur, il existe une longue tradition dans la littérature étasunienne de héros duaux. Par exemple, Natty Bumppo ce héros de la Frontière dont Balzac a pu dire qu'il était "ce magnifique hermaphrodite moral, né entre le monde sauvage et le mode civilisé". Le héros de James Fenimore Cooper est en quelque sorte un cas d'école, il propose même une dualité onomastique :

Natty =  coquet/chic et Bumppo : to bump/heurter, to bump off/liquider.

Ce pionnier américain, élevé chez les indiens (dualité encore) et qu'ils appellent Leatherstocking (mieux connu des francophone comme Bas-de-cuir) est tiraillé par une attirance romantique pour les grands espaces (d'où émane par ailleurs l'appel qui changera la vie de Buck) et sa mission civilisatrice : opposition wilderness/civilisation que l'on retrouve chez le héros marvelien.

Aparté :
La wilderness occupera une grande partie des prochains billets mais j'aimerais vous faire part d'un fragment de la définition qu'en donne Marc Amfreville.

[..] étendue ténébreuse de la selva où le héros, lancé à la poursuite de son double, retrouve le sauvage en lui-même.

Ron Garney & Sal Buscema

... Ceci étant dit, n'oublions pas que le titre original de L'appel de la forêt et The Call of the Wild, le wild dont il est question est bien entendu l'appel "sauvage" mais c'est aussi l'appel de la wilderness.

Toujours est-il qu'envisager le roman de Jack London comme une influence majeure de Kirby et Lee doit aussi passer par un petit détour sur la réception de celle-ci en son temps :
Dix mille exemplaires furent vendus le jour même de sa publication (alors qu'il avait déjà été publié en feuilleton dans le Saturday Evening Post de New York). "La presse de l'Ouest proclama son admiration" nous dit Pierre Coustillas, et on parle de plus de 400 éditions différentes.

Bref un roman (et un auteur) qui a puissamment engrammé nombre de lecteurs au fil du temps.
Donc un beau faisceau d'indices qui tend à faire de L'Appel de la forêt (et corollairement Croc-blanc) le "plasma germinatif (pour reprendre un terme de London) de Hulk et certainement l'une des influences de Stan Lee & Jack Kirby.



mardi 24 août 2010

HULK : Les origines (02)

"Je suis frappé de terreur par mon corps, 
cette matière à laquelle je suis attaché m'est devenue
si étrange. [...]
Quel est ce Titan qui a pris possession de moi ?"

The Maine Woods - Henri David Thoreau


... Si les années 50 montrent clairement une surenchère entre les États-Unis et l'U.R.S.S du côté de la course à la bombe, la guerre froide établit également de nouveaux fronts tant sur le théâtre culturel (Voir à ce sujet Qui mène la danse de Frances Stonor Saunders) que sur le plan sportif.

Absents des précédents Jeux Olympiques, les Soviétiques font une entrée fracassante à ceux d'Helsinki en 1952 en se classant deuxième nation en nombre de médailles, derrière les U.S.A. Et pour cause ...

L'équipe soviétique de ces Jeux est la première à avoir inclus une "approche pharmacologique" dans la préparation de ses athlètes.

"Je sais qu'ils utilisent des hormones pour augmenter leur force"
Bob Hoffman à l'Associated Press


Novembre 1961


... Lors des jeux Olympiques d'Helsinki, en 1952, les haltérophiles soviétiques remportent sept médailles, à la stupéfaction quasi générale. [..] Deux ans plus tard, aux championnat sdu monde d'haltérophilie à Vienne, Bob Hoffman et John Ziegler, médecin responsable de l'équipe américaine, rencontre un médecin russe. Celui-ci leur confirme que certains haltérophiles soviétiques ont subi une cure de testostérone. Dés son retour aux Etats-Unis, John Ziegler teste sur lui-même, ainsi que sur Bob Hoffman et deux haltérophiles, Jim Park et Yaz Kuzahara, de faibles quantités de ce produit. Il constate un gain en volume musculaire, et en force supérieur à n'importe quel régime hyperprotidique. Toutefois certains effets indésirables surgissent et il doit attendre 1958 pour que le laboratoire CIBA crée la methandrostenolone, le fameux Dianabol (stéroïde anabolisant) qu'il jugera plus facilement utilisable. En secret, le praticien administre ce produit à trois haltérophiles du York Barbelle Club en associant un nouveau programme d'entraînement par "contraction isométrique". Les résultats sont stupéfiants et, enthousiaste, Bob Hoffman les publie dans Strength and Health, un périodique destiné aux haltérophiles et aux culturistes.

Les représentations du dopage. Approche psycho-sociologique
Patrick Laure
Thèse STAP Nancy 1 - 1994

 ... Cependant Bob Hoffman se gardera bien de donner tous les secrets de sa préparation, il conservera par devers lui l'utilisation du Dianabol.

Somme toute, le grand public n'est pas totalement ignorant en la matière. Par exemple paraît en 1945 un ouvrage intitulé The Male Hormone (dont le sujet vous l'avez compris est la testostérone et ses différentes utilisations) de Paul de Kruif. Un ouvrage qui bénéficiera d'une belle couverture publicitaire, notamment avec la parution d'extrait(s) dans le Reader's Digest (excusez du peu) et d'une pleine page de promotion dans Newsweek : HORMONE FOR HE-MEN (Cf. Testosterone Dreams de John Oberman). He-men, peut se traduire par les balèzes.


Eric Lamy :
[...]
Il a fallu attendre les années 50 pour que les Soviétiques comprennent l'intérêt "sportif" qu'ils pourraient (...) tirer [des anabolisants]. Mais ce n'est qu' au Jeux de Melbourne, en 1956, que Ziegler, le médecin de l'équipe américaine d'haltérophilie, a appris l'existence de la testostérone par un confrère soviétique (....) ces produits-là étaient réservés à l'haltérophilie et aux lanceurs, qui étaient des sports stratégique puisqu'ils étaient sports olympiques, (...). Mais Bill Pearl a vite découvert le pot aux roses. Vers 1957, son tour de biceps est "miraculeusement" passé de 47 cm à 52 cm. En gros il faut tout de même attendre les Jeux de Rome, en 1960, pour que le secret s'évente sous l'influence, notamment, de Bob Hoffman qui commercialise sa "méthode isométrique". Quand vous voyez parler d'"isométrique", dans les années 60, ça n'a rien à voir avec le régime isométrique de contraction musculaire. C'est le nom de code pudique employé pour parler de la charge (de testostérone). (...) Le Dianabol est arrivé à Mr Universe en 1962. [....]
Entretien entre Emmanuel Legeard et Eric Lahmy, Le monde du Muscle n° 250 - Janvier 2005


... C'est donc à la fin des années 50 que l'utilisation du Dianabol commence a entrer dans la routine d'entraînement de certains champions de culturisme. Précisons toutefois que cette hormone, et surtout son utilisation n'était pas illégale à l'époque.  

Bill Pearl a par ailleurs battu en 1953 un compétiteur qui deviendra connu dans un autre domaine, sauras-tu le reconnaitre ?

Bill Pearl
 La popularité du Dianabol deviendra si grande qu'il gagnera le surnom de Breakfeast of Champions, un petit-déjeuner qui ouvrira la voie vers le gigantisme musculaire.    

Ma théorie est que Stan Lee & Jack Kirby subissant comme tout à chacun l'épistémè de son leur époque ont, non seulement traduit au travers de Hulk ce mouvement de fond : l'arrivée des stéroïdes anabolisants = rayons gamma  mais qu'en plus ils ont anticipé la transformation des athlètes ....

Sergio Oliva
Par ailleurs, si depuis 1948 il existait une compétition appelée Mr. Universe, en 1965 l'univers devenu trop petit pour leur gabarit, c'est vers l'Olympe que les champions regardent en concourant pour le Mr. Olympia.

Coïncidence ? les origines de Hulk nous emmèneront elles aussi dans le domaine des dieux. 

Mike Deodato Jr.

Et puis, plus prosaïquement la transformation de Bruce Banner en Hulk n'est jamais que application radicale des publicités de Charles Atlas ou de Robert Duranton
Saisir le zeitgeist n'est certainement pas la moindre des qualités de notre duo de créateurs. 

lundi 23 août 2010

HULK : Les origines

... Au cœur du désert, les derniers préparatifs en vue d'une mise à feu expérimentale se terminent. Cet essai est celui de la première bombe G, son inventeur : le professeur Banner.
Un scientifique qui doit faire face d'une part aux tentatives d'ingérence du général Ross et d'autre part à la défiance de son collègue Igor. Comme si cela ne suffisait pas, juste avant l'ultime moment, alors que le compte à rebours a commencé Banner aperçoit un jeune homme sur l'aire d'expérimentation. Il intime à Igor de faire cesser le compte à rebours alors qu'il s'élance pour sauver le jeune inconscient .....

... Les origines de Hulk sont on ne peut plus claires : d'un côté du quatrième mur la bombe Gamma, et de l'autre côté un savant mélange de films de science-fiction de l'époque, de Dr Jekyll &  Mister Hyde, de  Frankenstein, sans oublier l'ombre du Golem. Voire aussi la longue tradition des comics de monstres de la Marvel...... Des approches déjà peu ou prou abordées et que pour ma part je contournerai, préférant quelques chemins de traverse.

Ainsi lorsqu'on se penche sur l'origine d'un personnage (d'un fait) on ne peut, me semble-t-il faire l'économie de "l'origine de l'origine" de celui-ci, ni celle de l'épistémè d'une époque. 
Si "l'origine de l'origine" sera envisagée du point de vue métapsychologique grâce à la mémoire phylogénétique, il faut entendre par épistémè, la manière dont les avancées scientifiques d'une époque influence le courant des idées. 



Walter Simonson
Or donc, ce que je propose ici consistera en une mise en contexte du personnage, avec quelques pistes peu ou pas explorées. Puis, je suggérerai une filiation absolument étasunienne à la créature de Jack Kirby & Stan Lee, avant de remonter plus en profondeur la mémoire phylogénétique des États-Unis.



"Si le rayonnement de milles soleils devait foudroyer les cieux,
se serait comme la splendeur du Tout-Puissant ...
Je suis devenu la Mort, destructeur des mondes."

Robert Openheimer citant un extrait du Bhagavad-gîta lors de l'explosion de Trinity : 16/07/1945 


... En 1962, l'année où apparaît Hulk, nous sommes en pleine guerre froide. Les deux blocs possèdent la bombe et il ne fait aucun doute que la bombe G du professeur Banner évoque la bombe H de notre réalité.
Différence notable, contrairement à la bombe A,  la bombe à hydrogène est une création "en temps de paix". Cette bombe, surnommée la super-bombe (ou la Super) pouvait libérer une puissance mille fois plus puissante que celle larguée sur Hiroshima, comme allait le révéler l'essai de Bikini en 1954.  
D'ailleurs au début des calculs sur la faisabilité de cette nouvelle bombe, certains scientifiques se demandaient si une telle puissance (seulement envisagée à ce moment là) n'allait pas mettre le feu à l'azote de l'atmosphère et à l'hydrogène de l'océan. Ce n'est pas peu dire, n'est-ce pas ?!

Loin de faire l'unanimité dans la communauté scientifique le feu vert donné à l'élaboration de la bombe H sera le fruit de la pression des militaires, de l'explosion de la bombe atomique soviétique et certainement une réaction l'affaire d'espionnage "Klaus Fuchs".

Le créateur de Mike Hammer

... Faut-il rappeler qu'au cours de la décennie qui précède l'arrivée de Hulk, pour les Américains l'ennemi n'est plus seulement extérieur. Ainsi, même Mike Hammer cessera de poursuivre les gangsters dont il fait pourtant son pain quotidien pour mettre, lui aussi, un terme à la subversion communiste suivant en cela le célèbre sénateur Joseph McCarthy. 

  
.. Tous ces éléments se retrouvent dans le premier numéro de Hulk : la bombe, les militaires et l'infiltration communiste en la personne d'Igor. D'autant qu'en 1961 (Hulk n°1 est daté de mai 1962) la Tsar Bomba, la plus puissante bombe H (d'origine soviétique) de toute l'histoire explosait en Nouvelle-Zemble.



Cependant, le brillant Bruce Banner loin de succomber à l'explosion de la bombe Gamma allait devenir l'un des personnages les plus puissants de l'univers Marvel

Les Cahiers de la BD n° 78 (traduction T. Groensteen)



dimanche 22 août 2010

Planetary





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... Vous connaissez sûrement Planetary le grand œuvre de Warren Ellis assisté de John Cassaday & de Laura Depuy, série dans laquelle les protagonistes pratiquent l'archéomanie. 
L'archéomanie est comme chacun sait une discipline para-historique où l'on réécrit l'histoire. 
Par exemple l'Atlantide retrouvée en plein Sahara, le Graal caché à Montségur ou encore la théorie qui veut que les lignes de Nazca soient l'œuvre d'extraterrestres.  

Ainsi dans cette courte aventure, les auteurs récrivent les origines de Hulk, et j'ai pensé que c'était une bonne mise en bouche avant que je ne vous livre les véritables origines du Titan vert.