jeudi 5 août 2010

Les âmes perdues (4)

... En dernière extrémité, Linda était retournée dans la maison de Ridge Street espérant sans trop y croire qu'elle retrouverait Bolo. D'après ses calcule, celui-ci était le candidat le plus probable au titre de père de l'enfant qu'elle portait dans son ventre, mais bien des hommes étranges étaient entrés dans sa vie à cette époque ; des hommes dont les yeux semblaient dorés si la lumière était bonne ; des hommes aux soudains sourire sans joie. Quoi qu'il en soit, Bolo était demeuré introuvable, et elle se retrouvait seule - comme elle s'en était doutée. il ne lui restait plus qu'un espoir, celui de s'étendre et de crever.
... Mais il y a mourir et mourir. D'un côté, cette extinction qu'elle appelait chaque soir de ses prières, s'endormir et succomber insidieusement au froid ; de l'autre, cette mort, cette mort qu'elle percevait chaque fois que ses paupières s'alourdissaient sous l'effet de la fatigue. Une mort ne lui apportant ni la dignité dans le trépas ni l'espoir en un Au-delà ; une mort causée par un homme en costume gris dont le visage évoquait tantôt celui d'un saint presque familier, tantôt un mur au plâtre pourrissant.
... La main tendue pour mendier quelques pièces, elle se dirigea vers Times Square. Le flot de piétons était si dense qu'elle se sentait en sécurité pour le moment. Repérant un petit restau, elle commanda des œufs et un café, se débrouillant pour que ses maigres ressources lui permettent de payer l'addition. Le bébé s'agita quand elle se nourrit. Elle le sentit se retourner dans son sommeil, désormais près de se réveiller. Peut-être devrait-elle lutter encore un peu, se dit-elle. Pour le bébé sinon pour elle-même.
... Elle resta à sa table, retournant le problème dans sa tête, jusqu'à ce que les marmonnements du propriétaire la poussent à s'enfuir, rouge de honte.
... On était en fin d'après-midi et le temps ne s'arrangeait pas. Non loin de là, une femme chantait en italien ; quelque aria tragique. Les larmes aux yeux, Linda s'éloigna de la souffrance portée par les notes, prenant une direction au hasard.
... Alors que la foule l'engloutissait, un homme vêtu de gris s'écarta des badauds rassemblés autour de la diva des rues, envoyant son jeune acolyte en reconnaissance afin de ne pas perdre sa proie.
... Marchetti regrettait de s'arracher à ce spectacle. Celui-ci était des plus amusants. La voix de la chanteuse, noyée dans l'alcool depuis belle lurette, ratait sa cible d'un demi-ton essentiel - exemple parfait de perfection impossible -, rendant risible l'œuvre de Verdi tout en étant à deux doigts de la transcendance. Il reviendrait faire un tour dans le coin une fois que la bête aurait été éliminée. Grâce à cette extase ratée, il était plus proche des larmes qu'il ne l'avait été depuis des mois ; et il adorait pleurer.

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire