lundi 28 novembre 2016

SWAMP THING #88 (Rick Veitch & Michael Zulli)

…. L’histoire est assez connue, au début des années 1980 Alan Moore déjà auréolé d‘un Eagle Award (du meilleur scénariste 1982) reçoit au printemps 1983 un coup de fil de Len Wein scénariste américain et – à ce moment-là –responsable éditorial chez l’éditeur DC Comics. Moore qui habite en Angleterre, croit d’abord qu’il s’agit d’une blague de David Lloyd (avec qui il travaille sur V for Vendetta pour le magazine britannique Warrior), mais Wein insiste.

Il lui propose en substance, de reprendre l’écriture d’un des personnages de l’éditeur américain, en l’occurrence Swamp Thing (alias la Créature du marais). Personnage qu’il a par ailleurs co-créé en 1971/1972 (avec Bernie Wrightson) et qui est alors publié dans une série mensuelle à suivre intitulée The Saga of Swamp Thing. Un titre qui a vu le jour en 1982 pour capitaliser sur la sortie du film réalisé par Wes Craven (sobrement intitulé Swamp Thing : Pour en savoir +), et qui ne figure pas à l’époque, sur la liste des meilleures ventes de la maison d’édition new-yorkaise. 

 « Lorsque j’ai repris le personnage de Swamp Thing, j’ai essayé de trouver le moyen de lui donner une forme nouvelle sans rien changer de la continuité admise, le transformer de ce que je voyais comme un personnage très limité en quelque chose qui ait bien plus de potentiel narratif » déclarera Moore à Peter Bebergal pour la revue The Believer en juin 2013. 
Moore applique à ce personnage de seconde zone, la même méthode innovante (pour l’époque) qui lui a si bien réussie sur Marvelman (qu'il écrit à l'époque pour Warrior). 

On connaît la suite de l’histoire : Moore arrive sur le titre au numéro 20, termine les intrigues en cours et dès le numéro suivant (La leçon d’anatomie) redéfini le personnage principal, et réoriente le titre en en faisant un titre d’horreur au succès critique et public grandissant & incontestable. Swamp Thing devient aussi (à partir du numéro 31) la première série mensuelle de DC Comics à s'affranchir du sceau de la Comics Code Authority. Un pari risqué à l’époque. 

Une série dont on s’attend qu’elle n’ait aucun tabou. 

À partir du numéro 65 - la série est devenue entre temps Swamp Thing, tout simplement - c’est Rick Veitch, qui a déjà travaillé sur la série avec Moore qui en reprend l’écriture suite au départ (volontaire) de ce dernier qui considère avoir fait le tour des personnages. 

…. Lorsqu’il entame son second arc narratif (Swamp Thing #80), Rick Veitch envoie la Créature du marais, par l’intermédiaire d’une race extraterrestre qui craint son pouvoir, à travers le temps. 
Un périple au cours duquel il rencontrera plusieurs personnages de l’écurie DC Comics (Sergent Rock et la Easy Company, Enemy Ace, etc.). 
De son côté Abby, sa compagne, vivra aussi quelques turpitudes auxquelles seront mêlés le Sandman de Neil Gaiman, John Constantine, ou encore le Phantom Stranger (etc.) ; finalement Swamp Thing devait revenir dans son présent (au numéro 92) pour assister à la naissance de son enfant, et pour y affronter son pire ennemi Arcane
Mais cet affrontement aurait dû avoir des modalités différentes de ce à quoi on aurait pu s’attendre, grâce à l’une des rencontres qu’avait fait la Créature du marais lors de son voyage dans le Temps.
Or donc, dans le numéro en question (#88), qui se déroule en l’an 33 après J-C, Swamp Thing n’y rencontre rien de moins que Jésus en personne. 

L'histoire écrite par Veitch, intitulée « Morning of the Magicien », et qui n’a pas eu l’aval de l’éditeur, n’est, en tout cas jusqu’à maintenant, jamais parue. 
Une rumeur persistante, formée à partir d’une interprétation erronée (certainement) du crayonné de la couverture (dessinée par Veitch lui-même), voulait que Swamp Thing eut été le bois dont on fit la croix sur laquelle le Christ fut crucifié. 
Mais si on regarde attentivement cette planche, on peut voir que se dessinent clairement, en arrière-plan, les trois croix bien connues, dont celle du Christ
Le scénario que j’ai lu (voir lien infra), dont tout laisse croire qu’il est de Veitch lui-même, et les planche dessinées par Michael Zulli (dont ce devait être le premier travail pour DC), racontent donc une tout autre histoire …...
…. En effet, dans la version du scénariste étasunien, les Rois mages qui ont rendu visite à Jésus lors de sa naissance, sont en fait trois sorciers venus s’assurer à l’époque qu’il ne posera pas de problème (à leurs plans diaboliques suppose-t-on) au cours de son existence. 
Trente trois ans plus tard, s’apercevant qu’ils ont fait une terrible erreur, ils invoquent un démon (Bilial) afin de la réparer. 

Pendant ce temps, Marcus le Gladiateur d’or (The Golden Gladiator, un personnage de DC), promet à Marie-Madeleine qu’il va tout faire pour sauver Jésus lorsqu’on lui demandera de l’arrêter. Mais Bilial s’empare du corps de Marcus

Pendant ce temps, Jésus médite sur le Mont des oliviers, alors que Swamp Thing y arrive sous la forme d’une olive**
À noter que dans le scénario tout laisse croire que Jésus est tout à fait conscient de la présence, voire des pensées de Swamp Thing à ce moment-là.
Swamp Thing prend ensuite la forme d’une plante et « pousse » près du Christ, puis déverse un « suc » dans une coupe - qui deviendra le Graal - qui se trouve devant Jésus

Un montage alterné montre ensuite Swamp Thing en train de s’interposer entre Marcus (possédé par Bilial) et Jésus mais hors de sa vue, alors que ce dernier porte à ses lèvres le Graal (qui contient donc un peu de Swamp Thing dedans). 
Il y a tout lieu de croire que Veitch suggère ici un moment intime très connu de la geste de la Créature du marais
Mais aussi que nous assistons à une eucharistie. 
Et si mon interprétation est exacte on peut aisément comprendre la frilosité de DC Comics à publier cette histoire. 

Marcus est délivré du démon, Jésus arrêté, Ponce Pilate s’en lave les mains, etc., jusqu’à la crucifixion.

Rich Veitch ambitionnait avec cet arc de donner une sorte de cohérence à plusieurs points de l’univers surnaturel de DC Comics, on voit par exemple lors de l’exorcisme de Bilial, Etrigan (le démon rimeur) être recraché par celui-ci, ou encore (cohérence interne à l'arc qui va à rebrousse-temps) Joseph d’Arimathie recueillir le sang du Christ dans le Graal, et y déposer un morceau d’ambre qui apparaît tout au long de cet arc narratif.
…. Selon Rick Veitch il avait, avant de lancer cette aventure, donné oralement une version du scénario à Karen Berger (alors editor de la série) et à Dick Giordano (alors executive editor chez DC). Autrement dit des individus ayant un pourvoir décisionnel sur l'avenir du titre. 
Lorsque Giorodano reçu le tapuscrit du scénario, il le fit lire à Jenette Khan qui était à cette époque la présidente et l’editor-in-chief de DC Comics, autrement la « seule maître à bord après Dieu » de la maison d’édition. 
C’est cette dernière qui mettra son veto, alors même qu’au moins dix-neuf pages avaient déjà été dessinées par Zulli au moment de sa décision. 

En l’apprenant, Veitch discute, écrit même un mémo pour défendre son scénario, envisage sérieusement de démissionner mais accepte quand même de revoir son script, puis d’en réécrire un nouveau – en une semaine chrono pour respecter les délais de parution – mais rien n’y fait, DC Comics ne veut pas/plus publier cette histoire. 
Finalement le scénariste claquera la porte. 
(Ultime pied de nez, il donnera comme nom, à une série de comic books de super héros (bien déviants et barrés), qu'il créera le nom de King Hell. Un nom qui devait être celui d'un personnage inventé pour ses futurs projets chez DC

Cela étant dit, il semblerait que quelqu’un chez Warner – qui possède DC Comics – au-dessus de Jenette Khan, se soit définitivement et irrémédiablement opposé à l’idée de publier cette histoire, même avec des ajustements. 
Rétrospectivement on remarquera que ce numéro de Swamp Thing n’est jamais paru alors que par exemple, l’histoire de Warren Ellis (Shoot), tout aussi controversée à l’époque où il écrivait Hellblazer et qui n’avait pas non plus été publiée, l’a été ensuite dans un numéro spécial : Vertigo Resurrected
Un recueil où Morning of the Magicien aurait largement pu figurer.
.... Rick Veitch est comme son prédécesseur sur la série, il se préoccupe autant de la forme, de la structure de ses histoires (regardez la troisième et la dernière planche par exemple) que d’échafauder un plan plus général (des histoires sur plusieurs numéros alors que la mode n’est pas encore aux recueils ou trade paperbacks) et qui englobe d’une manière ou d’une autre l’univers entier dans lequel il fait évoluer ses personnages. 
Ici, je rappelle que nous sommes encore dans une ère pré-Vertigo, Rick Veitch - selon certaines sources - voulait redéfinir l’équilibre entre le Paradis et l’Enfer tel qu’envisagé dans l’univers « Suggested For Mature Readers » de DC Comics
Autrement dit, pour certains titres - dont la lecture nécessitait d’être plus mûr - et plus précisément les séries suivantes : Swamp Thing, Hellblazer, Green Arrow et The Question, Rich Veitch avait en projet d’écrire une histoire qui mettrait en scène les héros éponymes de ces séries dans une histoire (un crossover ?) où le King Hell dont je parlais supra aurait dû avoir sa place. 

 …. Si mettre en scène Jésus était osé, suggérer que Swamp Thing avait pu partager une eucharistie avec le Christ où celui-ci reçoit le « corps et le sang » de la Créature du marais, était un pari encore plus fou ! Surtout au pays de l’Oncle Sam

________ 

*Après Rick Veitch, les scénaristes Jamie Delano et Neil Gaiman devaient, alternativement, prendre la suite avec des histoires de 3 ou quatre numéros chacun.
C’est finalement Doug Wheeler qui prendra la suite après un hiatus de 2 mois, en partie comblé par l’annual n°5.

** En fait Swamp Thing a développé sous l’égide du scénariste de Northampton la faculté de se déplacer à travers la planète grâce à son pouvoir de régénération

On peut lire le scénario (en anglais) de Rick Veitcht, et voir les planches (au stade du crayonné) de Michael Zulli en allant sur le blog 20th Century Danny Boy (Pour en savoir +).

Tout aussi instructif, l'ami Niko (Pour en savoir +) s'est fendu d'un brillant billet sur l'appel du "printemps 83", de Swamp Thing et de Vertigo, et c'est chez Bruce Lit que ça se passe : (Pour en savoir +)

2 commentaires:

  1. Merci pour cet article détaillé et richement illustré. Je me suis rendu compte en le lisant que je ne connaissais finalement que la partie émergée de l'histoire, même si je suivais la série mensuelle à l'époque, que j'ai d'ailleurs arrêté de lire avec le départ de Rick Veitch.

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    1. Avec grand plaisir.
      Je suis content qu'il t'ait intéressé alors que tu connais bien ce "run" et cette période.

      C'est plutôt flatteur. [-_ô]

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