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Le Charlatan [W. L. Gresham / Denise Nast]

La lecture de LE CHARLATAN, publié en 1946 aux États-Unis, ne laisse aucun doute sur la proximité des centres d'intérêt que peuvent entretenir Guillermo del Toro et William Lindsay Gresham, l'auteur dudit roman. 
Ron Perlman, l'acteur fétiche du cinéaste mexicain, devait s'en douter lorsqu'il le lui a offert en 1992.
       En effet la première partie de l'histoire se déroule au sein d'une fête foraine itinérante, de celles qui vivotaient en faisant commerce de monstres humains et de prédictions astrologiques. 
Le roman lui-même est divisé 22 chapitres, chacun illustré par un arcane majeur du Tarot. 
L'autre partie du roman s'attache surtout à la carrière du « mentaliste » Stanton Carlisle, ex-forain du cirque ambulant, dont Gresham nous a raconté l'apprentissage au début du livre. 

Reste que LE CHARLATAN est surtout un « roman noir », dans la très belle acception qu'en a donnée Thomas Narcejac : « la vie ne serait en définitive qu'un traquenard ».

L’intérêt du cinéaste pour cette histoire, a déjà suscité quelques brèves de sites consacrés au cinéma, avec quelques approximations. 
Comme celle voulant que NIGHTMARE ALLEY (le titre original du roman) ait été publié dans un pulp magazine
Quand bien même Gresham a-t-il travaillé, notamment comme rédacteur en chef, pour des pulps, son roman a bien paru en édition reliée. 
Dire que NIGHTMARE ALLEY était un pulp magazine*, c'est comme de déclarer que 2001 l'Odyssée de l'espace, de Stanley Kubrick, est un téléfilm. 

Ceci étant dit, l'édition de la Série Noire dans laquelle j'ai lu cette histoire, fait tout autant preuve d'approximation. 

Il est en effet noté en bas de page que ladite édition Gallimard est la deuxième publication en français. Alors qu'en la comptant il y en a eu six (enfin cinq, plus une publication sous une nouvelle jaquette) [Pour en savoir +]. 

La première, traduite par Denise Nast, dès 1948, pour l'éditeur Julliard
Une traduction qui n'a pas dû plaire qu'à moi, puisque presque 50 ans plus tard c'est encore elle qui sert à la (pour l'instant) dernière édition du roman. 

Une traduction qui aurait mérité d'être mieux mise en avant, que le reproche qui lui est faite dans la postface. En effet Philippe Garnier signal la maladresse (selon lui) de Denise Nast lors de la traduction de « geek ». 
Non pas dans son acception actuelle, qui ne connaît d’ailleurs toujours pas, à ma connaissance, d'équivalent en français, mais dans celle plus ancienne qui désignait un pauvre bougre, obligé, pour gagner sa vie, de décapiter des poulets vivants avec ses dents. Une attractions alors fort en vogue sous certains chapiteaux itinérants, aux États-Unis

S'il fallait absolument défendre la traductrice, n'importe quel lecteur se rendra compte que la description que fait William Lindsay Gresham du spectacle lui-même dans son roman, s'accorde assez bien avec le « vampire » qu'a choisi Denise Nats en lieu et place du « geek ». 

Outre cette postface donc, qui s'intéresse plus à l'adaptation cinématographique du roman (vendu 60 000 $ de l'époque), le 2463ème numéro de la Série Noire nous offre également une préface plus particulièrement consacrée à W. L. Gresham.  Et à l'aspect ésotérique du roman.
Une mine de renseignements à laquelle j'ajoute que l'auteur en question a eu, à ma connaissance, deux autres textes traduits en français, dans les numéros 4 et 6 de la revue Fiction, publiés respectivement en mars et mai 1954. 

       LE CHARLATAN est au final un texte très audacieux pour l'époque de sa publication. D'où probablement la raison pour laquelle il a également été commercialisé en France, sous le titre de LA PRÊTRESSE NUE (avec une couverture venue tout droit d'une collection de romans érotiques). 

C'est aussi l’instantané d'un milieu, que Gresham a découvert, enfant, en visitant le parc d'attractions de Coney Island et qu'une rencontre, pendant la guerre d'Espagne, a ravivé. 
Un monde à jamais disparu que son roman invoque pourtant à chaque nouvelle lecture. Celui d'une théorie de quasimodos, dont la monstruosité de certains n'est pas toujours aussi spectaculaire qu'on pourrait s'y attendre. 
Rien qui ne soit une révélation pour la plupart d'entre nous, mais W. L. Gresham sait y mettre l'art et la manière. 
Récit d'un individu qui éprouve la théorie dite du « Cygne noir » (copyright Nassim Nicholas Taleb), réussite que d'aucuns attribuent aussi à son épouse de l'époque, la poétesse Joy Davidman, à qui l'ouvrage est d'ailleurs dédié.

Je suis d'autant plus impatient de voir ce que fera Guillermo del Toro d'une aussi belle matière.
 __________ 
* Le site en question parle plus exactement de « roman pulp », une sorte de monstruosité éditoriale qui aurait bien sa place comme attraction dans une caravane de l'étrange. 

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