« Ligne de feu » est une fresque historique de presque 700 pages consacrée à la guerre civile espagnole — essentiellement racontée au travers de la bataille de l’Èbre, l’un de ses épisodes les plus meurtriers (20 000 morts).
Arturo PÉREZ-REVERTE y met en scène des soldats républicains, des soldats nationalistes, les volontaires des Brigades internationales ainsi que quelques civils munis de cartes de presse. Le Carthaginois y privilégie l’expérience humaine plutôt qu’une reconstitution des opérations militaires qui y ont eu lieu, même si l’auteur apporte un très grand soin auxdites opérations.
Il ne néglige évidemment pas le versant idéologique de cette expérience humaine.
C'est à ce titre qu’Arturo PÉREZ-REVERTE rappelle sans se faire prier que son père, son grand-père et son oncle Lorenzo ont combattu dans le camp républicain. Mais d’autres membres de sa famille se sont retrouvés dans le camp nationaliste ; ainsi son beau-père, alors jeune homme de gauche, a été mobilisé dans le camp nationaliste et a combattu aux côtés des franquistes. Cette histoire familiale a inévitablement nourri sa volonté de restituer la complexité des trajectoires individuelles, sans confondre le jugement porté sur les deux camps et celui porté sur les hommes qui y ont combattu, de même qu’il ne joue pas la carte du jugement rétrospectif. Il propose donc, dans son roman, un portrait des combattants le plus équanime possible.
Pour en revenir à la bataille de l’Èbre telle qu’il la raconte, il s’agit — dira Arturo PÉREZ-REVERTE — de la perspective de la ligne de front, et non pas celle des bureaux ministériels ou des idéologies. Sous les bombes et la mitraille, les grands concepts écrits en majuscules (la PATRIE, la RÉVOLUTION, la LIBERTÉ) s'effacent instantanément devant des nécessités plus immédiates : survivre, trouver de l'eau, ne pas abandonner ses camarades.
Ce qui ne l’empêchera pas de dessiner un portrait des commissaires politiques communistes d'une lucidité glaciale.
Il est évident, en lisant « Ligne de feu », que son expérience de reporter de guerre — qu’il a exercée pendant 21 ans — lui a servi (ci-contre, à Beyrouth en 1982). Tout y est intense, l’impression de vécu est prégnante. Mais PÉREZ-REVERTE est maintenant un écrivain aguerri, et non des moindres ; il sait comme personne se mettre dans la peau de ses personnages en leur insufflant tout ce qu’il a pu apprendre sur ceux qui y étaient vraiment. De fait, Patricia Monzón, Julián Panizo, Oriol Les Forques, Phil Tabb et les autres acquièrent ainsi une épaisseur qui leur donne une présence très réelle, ce que soulignera d’ailleurs l’épilogue.
L'histoire commence dans la nuit du 24 au 25 juillet 1938 et se concentre sur dix jours de combats dantesques autour de Castellets del Segre, un village fictif de quelque trois cents maisons qui offre ainsi à l'auteur une liberté (presque) totale. Castellets del Segre est clairement, ici, un condensé de toute la guerre civile espagnole.
Ainsi, plutôt que de disperser son récit sur un immense front, l’auteur enferme les deux camps et leurs multiples, et parfois incompatibles, factions (communistes, anarchistes, phalangistes, carlistes, soldats marocains) dans un huis clos de pierres et de boue. Le village y symbolise l'Espagne entière donc, déchirée, où l'on se bat férocement, maison par maison, pièce par pièce, pour le contrôle d'un simple mur de cimetière, ou des ruines d'une église.
Si Arturo PÉREZ-REVERTE équilibre l’espace qu’il laisse aux uns et aux autres, je n’ai pas pu m’empêcher de me prendre d’affection pour certains personnages plus que pour d’autres : Santiago Pardeiro, un sous-lieutenant nationaliste du Tercio — les « samouraïs » espagnols (le fondateur du Tercio, José MILLÁN-ASTRAY, a en effet calqué la mystique de la Légion espagnole directement sur le code d'honneur des samouraïs, le Bushido) ; Selimán al-Barudi, le caporal d’un tabor marocain combattant pour les nationalistes — et pour qui la guerre n’est pas une anomalie mais un mode de vie ; Vladimiro Kortchaguine, magnifique « vétéran de quatre guerres, junker à l’académie de cavalerie Nikolaïev, lieutenant sur le front de l’Est, capitaine du régiment de dragons de Gloukhov pendant la guerre civile russe, caporal de la Légion pendant la campagne du Rif et sergent dans la guerre d’Espagne, qui agonise, recroquevillé sur lui-même, blotti contre un mur, tandis que de l’étage proviennent les coups de feu et les cris de colère de ses compagnons qui le vengent ». Il y a aussi le très jeune Tonet, estafette et éclaireur du Tercio, et puis Ginés Gorguel, un menuisier recruté de force dans le camp nationaliste — sorte de « soldat réticent », inséparable binôme de Selimán. Un duo qui offre de très belles pages à cette épopée dantesque.
Il s'agit de la une d'un numéro d'ABC Madrid datant de la fin de l'année 1936. Fondé à Madrid en 1903, ce quotidien est alors l'un des trois grands journaux de référence du pays, traditionnellement connu pour sa ligne éditoriale conservatrice et monarchiste. Mais au déclenchement de la guerre civile — en juillet 1936, le journal a connu un destin unique : ses ateliers de Madrid ont été saisis par les républicains (qui en ont fait un journal de gauche), tandis que les journalistes et propriétaires, en fuite, ont créé une édition rivale d'ABC à Séville, pour le camp franquiste.
Voilà, vous savez tout.



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