« Truth: Red, White & Black » est une mini-série de bande dessinée américaine, commercialisée en 2003 par Marvel™, sous la forme de 7 numéros mensuels. Repris ensuite en recueil. Elle a été écrite par Robert MORALES et dessinée par Kyle BAKER.
Inspirée de l'étude de Tuskegee sur la syphilis — historiquement documentée, la BD est un «retcon » — autrement dit, une modification rétroactive de la Continuité Marvel™. Laquelle Continuité™ est la cohérence diachronique et synchronique de ce qui arrive aux personnages et aux événements de cet univers partagé entre plusieurs personnages, qui ont leur propre série (ou pas d'ailleurs).
Après la mort du Dr Erskine — l'inventeur du sérum du Super-Soldat, qui a transformé Steve Rogers en Captain America, l'armée américaine tente de recréer, difficilement, la formule. Il est donc décidé d'utiliser 300 soldats afro-américains comme cobayes, bien évidemment à leur insu ! Pour maquiller toute trace de ces expériences, le gouvernement fait croire aux familles que ces hommes ont été tués au combat. Et la grande majorité de ces soldats-cobayes meurent en effet, mais des suites des injections ou des missions suicides. Seule une poignée d'entre eux développe des capacités surhumaines, et Isaiah Bradley finit par devenir l'unique survivant du projet.
Vers la fin de la guerre, avant de partir pour une ultime mission en Allemagne, visant à détruire un camp de recherche nazi, Bradley dérobe un uniforme et un bouclier officiels de Captain America. Il réussit sa mission, mais est capturé par l'ennemi avant de parvenir à s'évader avec l'aide de la Résistance.
À son retour aux États-Unis, au lieu d'être célébré en héros, il est arrêté et jugé en cour martiale pour avoir volé la tenue. Condamné au secret, il passe 17 ans en isolement à la prison de Leavenworth. Toutefois, l'armée continue de mener des expériences sur lui afin de tenter de le cloner.
Finalement gracié par le président EISENHOWER, grâce aux efforts épistolaires de sa femme Faith, Isaiah est relâché dans l'anonymat le plus complet. Cependant, le sérum, instable, a irrémédiablement détruit son esprit, le rendant muet et avec l'âge mental d'un enfant.
Des années plus tard, Steve Rogers (le Captain America officiel donc ) découvre l'existence d'Isaiah Bradley. Bouleversé par cette découverte, il décide de lui rendre visite. Steve Rogers se rend compte alors que si l'histoire officielle a effacé Isaiah Bradley, sa mémoire est restée vivante au sein de la communauté afro-américaine.
Rogers présente alors ses excuses les plus sincères à Isaiah et sa famille, et lui rapporte son costume d'origine.
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Au début des années 1940, deux jeunes hommes, alors que les U.S.A. ne sont pas encore en guerre aux cotés des Alliés, inventent non pas un récit traditionnel de guerre, l'époque est alors aux super-héros, mais un homme qui vaut une armée : un super-soldat. Captain America !
Symboliquement c'est très fort !
D'autant que leur super-soldat a une particularité ; il porte un bouclier (même s'il utilise occasionnellement une arme à feu ou un couteau). C'est d'abord un protecteur. Avec son « A » sur le front et sa création artificielle, il fait d'ailleurs immédiatement penser au Golem. Emblématiquement, son uniforme sera la saisissante transposition de la bannière étoilée ! Tout est réuni pour écrire la légende !
Début 2001, l'idée d'un « Captain America afro-américain » germe lors d'un brainstorming au sujet du développement de la série The Ultimates, dans l'effectif de laquelle cet hypothétique « Captain America Noir » pourrait alors être inclus. Sont présents à cette réunion, entre autres : Bill JEMAS, Joe QUESADA, Mark MILLAR.
L'idée n'est finalement pas retenue pour l'équipe des Ultimates, mais elle accroche Axel ALONSO, qui est alors hiérarchiquement juste en dessous de Joe QUESADA.
Il y avait plusieurs manières de raconter l'histoire d'un Captain America afro-américain, ALONSO choisira la pire.
L'année précédant la publication de « Thruth » l'Amérique a connu la plus meurtrière attaque terroriste, sur son propre sol, de toute son Histoire. Cet attentat musulman — qui a fait presque 3000 morts et plus de 6000 blessés, a ravivé un sentiment patriotique qui n'avait plus tellement cours. Imaginez que même un type comme Tom KING, s'est engagé dans la Guerre contre le terrorisme.
Captain America redevenait actuel !
La mini-série en question raconte donc l'histoire d'Isaiah Bradley, soldat afro-américain de la Seconde Guerre mondiale, qui devient le produit d'un programme secret visant à reproduire le sérum du Super-Soldat, lequel a donné ses pouvoirs à Steve Rogers.
Le principe en est extrêmement simple et surtout extrêmement provocateur : après la transformation de Steve Rogers, le gouvernement américain tente d’en reproduire le procédé (dont la formule a été perdu en même temps que son inventeur était assassiné par un agent de la 5éme Colonne.
Dans « Truth », cette tentative donne lieu à l'expérimentation secrète dudit sérum sur des soldats afro-américains — considérés comme des cobayes jetables.
Marvel™, en la personne d’Axel ALONZO, qui est le maître d’œuvre de ladite mini-série, introduit dans la formule créative de Jack KIRBY & de Joe SIMON le racisme anti-noir, et l'expérience de Tuskegee.
Il s’agit d'évidence d’une réécriture critique de la mythologie américaine à travers un personnage qui personnifie le patriotisme : Captain America, …….. au lendemain du 11-Septembre !!
Axel ALONSO a clairement une sensibilité progressiste (attention faux-ami) sur les questions de représentation, de races et de diversité. Il a ainsi défendu publiquement l'idée que Marvel™ devait être moins WASP (je paraphrase). Dans un entretien — en 2016 — au quotidien anglais, lui aussi progressiste, The Guardian, ALONZO expliquait notamment que Marvel™ cherchait alors à proposer « different flavors », et défend l'arrivée de personnages musulmans, féminins, etc.
Et dans un entretien beaucoup plus récent pour PBS, il explique lui-même la genèse de « Truth ».
Sa formulation est très révélatrice : il dit avoir voulu imaginer que, derrière l'histoire officielle de Steve Rogers, l'armée américaine aurait utilisé un peloton de soldats noirs comme cobayes, parce que « that's who Uncle Sam would have tried the drug », c’est sur eux que l’Oncle Sam aurait testé la formule. Il relie explicitement cette idée à l'expérience de Tuskegee. Incidemment, plus tard, avec le scénariste Garth ENNIS, ALONZO reviendra à Tuskegee avec une BD intitulée Dreaming Eagles : cette fois sur le premier groupe de pilotes afro-américains qui a combattu en Europe durant la Seconde Guerre mondiale.
Mais au-delà de la ville de l'Alabama et des « Red Tails », Tuskegee est aussi, et surtout connue donc pour l'expérience qui y a été menée.
La « Tuskegee Study of Untreated Syphilis in the Negro Male » est donc une étude médicale menée de 1932 à 1972 en Alabama, aux États-Unis, sur environ 600 hommes afro-américains, dont 399 atteints de la syphilis. Les chercheurs ont étudié l’évolution de la maladie sans informer correctement les participants de leur état et les ont privés de traitements efficaces, notamment après la découverte de la pénicilline. Cette étude a causé de graves souffrances et des décès, avant d’être révélée au public en 1972, provoquant un scandale majeur. Elle est aujourd’hui considérée comme un exemple emblématique de racisme systémique, et de violation de l’éthique médicale ; ayant contribué au renforcement des règles de protection des participants aux recherches.
Il n’y a évidemment rien de défendable dans cette « expérience »
Pour écrire l'histoire qu'il a en tête, Axel ALONSO mandate Robert MORALES.
MORALES n’est pas un scénariste, il est, à l'époque, essentiellement un journaliste & un critique culturel (pour le magazine Heavy Metal) et un éditeur de presse — pour le magazine Vibe (où il par ailleurs déjà collaboré avec le dessinateur Kyle BAKER). Il a également été un proche collaborateur de l’écrivain de science-fiction Samuel R. DELANY, qui voulait en faire son exécuteur littéraire. Mais Robert MORALES est mort avant, à l’âge de 55 ans.
Axel ALONSO cherche, au moment de mettre en scène ses idées, moins un scénariste de super-héros qu'un auteur capable de raconter l'histoire derrière un mythe, presque un journaliste en somme.
D’ailleurs ALONSO ne présentait pas Robert MORALES comme un scénariste de comics (ce qu'il n'était pas de tout façon), mais comme un journaliste.
Il semble évident qu'il a choisi un auteur dont le métier l'avait déjà habitué à enquêter sur la société américaine, à documenter des faits et à construire des récits à partir de ces mêmes faits. L’ajout d’un appendice conséquent au TPB de
« Truth » ajoute à la volonté d'en édifier les lecteurs.
Le projet exigeait justement ce type de regard : imaginer ce qui aurait pu arriver aux soldats Noirs si l'armée américaine avait testé sur eux le sérum du Super-Soldat. Une contradiction pointe déjà son museau : l'expérience de Tuskegee est un fait avéré et documenté, le sérum du Super-Soldat une fiction totale.
Toutefois, MORALES est au départ, parti dans une direction assez différente paraît-il.
Son scénario prévoyait en effet que, dans la grande tradition Marvel™, un scientifique de génie, ici donc afro-américain, expérimentait sur lui-même une formule de type « Super-Soldat ».
Mais Axel ALONSO a de toute évidence une autre idée en tête, laquelle passe par l'association de l’expérimentation de Tuskegee et de Captain America.
ALONSO a fait ses armes notamment sur le label Vertigo® de DC Comics™. Label dans lequel, au travers de son travail d’editor, sa passion pour l'art et la politique ont trouvé à s'épanouir.
Il apprécie, disait-il, les récits capables de traiter des rapports de pouvoir, de la violence et des contradictions de la société américaine. Et il a ensuite prolongé cette approche chez Marvel™, notamment avec « Truth ».
La grande différence avec un produit Vertigo® classique, si je puis dire est que « Truth » n’a pas eu autant d’autonomie, puisqu’il devait impérativement se rattacher à la Continuité™.
Car « Truth » n’est pas seulement la relecture critique d'un mythe populaire (dans le langage des progressistes on dit une
« déconstruction » , comme de nombreux récits estampillés Vertigo®. « Truth » prend un matériau familier et en révèle les implications politiques et morales — ici, le symbole patriotique qu'est Captain America devient le point de départ d'une réflexion sur l'histoire raciale des États-Unis.
Mais ALONZO ne veut pas d’une histoire autonome, il veut impérativement modifier ce qu’a pu représenter symboliquement Captain America, à un moment donné de l'Histoire américaine où ce symbole patriotique est de nouveau à l'ordre du jour. Dans le contexte de l’immédiat après 11-Septembre.
Il veut modifier le symbole. Des mauvaises langues telles que la mienne dirait le ternir.
Et faire la leçon aux Américains (voir supra, l'épouse d'Isaiah Bradley revêtue d'une burqa)
Kyle BAKER qui sera donc le dessinateur de la mini-série, a déjà travaillé avec Robert MORALES, il était caricaturiste pour le magazine Vibe ; leur collaboration préalable était alors journalistique et satirique. Un style que BAKER gardera pour la mini-série.
Cette approche quasi politique, et l'ajout d'un appendice qui explique — en les justifiant — les sources historiques, constituent un dispositif très particulier. Je dirais pervers.
Il s'agit d'une bande dessinée qui s'inscrit dans un univers de fiction partagé, où il est assez coutumier de réécrire le passé des personnages. Si on peut discuter de l'utilité — du point de vue du pur divertissement — d'une modification aussi politique que celle entreprise ici, c'est toutefois dans l'ordre des choses.
Que « Truth: Red, White & Black » soit une fiction qui utilise des éléments historiques ; c'est somme toute banal. Le problème à mes yeux est que l'œuvre change néanmoins de régime de légitimation avec cet appendice de 4 pages. Ainsi le texte ne se contente-t-il pas d'être historiquement informé (ce qui est plutôt une bonne chose) ; il exhibe cette information historique. Et donne de fait une autorité documentaire à la fiction. En reliant au passage ladite fiction avec les faits qui se sont déroulés à Tuskegee, et qui n'ont rien à voir entre eux.
Le titre, « La vérité » est tout aussi programmatique. Et ne fait pas dans la demi-mesure. Ne doutez pas, c'est « La vérité » que vous trouverez derrière ce titre !
« Truth » ne transforme toutefois pas tout à fait la fiction en document historique, mais lui permet d'emprunter l'autorité épistémique de ce type de document, tout en conservant les immunités propres à la fiction. Pervers, disais-je.
Entre son titre, et son appendice, « Truth » négocie clairement sont propre statut de vérité auprès du lecteur.
Au final « Truth » n'est pas une bonne histoire. Son intrigue — cousue de fil blanc (sic), le style de Kyle BAKER, et enfin sa volonté d'édifier le lecteur à tout prix en faisant du patriotisme le village Potemkine du racisme, ne ravira que les progressistes convaincus. Là où KIRBY & SIMON magnifiaient le courage, ALONZO & MORALES instille la rancune.
« Truth » anticipe, en quelque sort ce qui arrivera quelques années plus tard au Punisher.
Dans les deux cas la fiction devient un moyen de tenter de modifier la réalité (en dégradant au passages des personnages qui n'en demandaient pas tant). C'est évidemment un symptôme du progressisme que de ne pas faire de différence entre la fiction et la réalité.
Et ça n'améliore ni l'une ni l'autre !












Une expérience presque traumatisante : la xénophobie américaine en temps de Guerre (Mondiale), lancée à la figure du lecteur des années 2000 (et au delà), époque où Marvel tentait des paris radicaux, quitte à partir souvent dans le n’importe quoi.
RépondreSupprimerEt là, quand-même : avec des expérimentations inhumaines, une tonne d’insultes ethniques à faire pâlir d’hypocrisie un troll, quelques scènes se voulant provocatrices (caricatures, apparition en burqa), mais tout ça dessiné par Kyle Baker dans un style cartoonesque hypertrophié…
Il faut au moins la précision d’écriture du scénariste, le regretté Robert Morales. Même en en faisant un événement canonique, même avec quelques scènes d’action clichées, même en précipitant certains événements (la disparition express de divers protagonistes, pas très bien amenée), et où Steve Rogers lui-même va mettre son grain de sel pour essayer de faire payer les responsables – pour ce que ça vaut.
Ne pas rater les nombreuses références citées dans la postface, qui donnent tout son sens à cet œuvre très particulière.