J’utilise souvent, lorsque je parle de BD américaine, la formule dite de la « Leçon d’anatomie », intitulé d’un épisode de la série Swamp Thing où Alan MOORE — à qui on avait alors offert d’écrire le titre, y redéfinit le personnage sans supprimer pour autant ce qu’il avait été auparavant, sous la tutelle d’autres scénaristes. C’est un tour de force que le scénariste anglais avait déjà eu l’heur de mettre en pratique — précédemment, sur le personnage anglais de Marvel Man (mais c’est la « Leçon d’anatomie » qui est restée dans l’imaginaire collectif).
« U.S. Agent American Zealot » est seulement une mini-série de 5 numéros et compte tenu de ce qu’y raconte Christopher PRIEST, c’est très frustrant.
L’histoire, en forme de flashback, est en partie racontée par les habitants d’Ephraim, ville située en Virginie-Occidentale.
Pour eux la situation est simple.
Simple mais néanmoins dramatique : la mine de charbon qui employait la quasi-totalité des gens en âge de travailler a fermé. Une grande entreprise de logistique et de distribution a cependant décidé de s’installer sur le territoire d’Ephraim. Mais ce qui aurait pu être une nouvelle manne pour les habitants de la ville ne l’a pas été : Virago®, l’entreprise en question, a apporté avec elle sa propre main-d’œuvre, a construit sa propre centrale électrique ; et les retombées pour l’économie locale sont quasi inexistantes. Ce qui n’a pas empêché Virago® de bénéficier d’avantages fiscaux.
Mais surtout, cet entrepôt géant n’est pas du tout ce qu’il proclame être.
Pendant ce temps (selon l'expression consacrée) John Walker alias U.S. Agent a perdu son statut d’agent du gouvernement (pour des raisons qui seront d’ailleurs expliquées dans cette mini-série).
Devenu contractuel il remplit des missions aussi excitantes que de protéger un quidam, en interceptant des livreurs de pizzas susceptibles de piéger les livraisons qui lui sont destinées. Il fera ainsi la connaissance de Morrie, un asiatique du
« Bronx », qui n’est évidemment pas ce qu’il prétend être, non plus.
En plus d’être un élément de l’intrigue, Morrie Watanabe sera le sparring-partner qui permettra de mettre au jour une partie de la personnalité de John Walker.
Car U.S. Agent est une sorte de Captain America « politiquement incorrect ». Ce qui n’en fait pas pour autant homme injuste, ou mauvais. Au contraire d’ailleurs (à mes yeux), puisque dire d'untel ou d'un autre qu'il est
« politiquement correct » est une critique de son orthodoxie progressiste (attention faux-ami).
Si Steve Rogers est un idéal, John Walker représente l'Américain réel, celui qui, patriote, veut défendre son pays, mais transporte avec lui ses préjugés, ses frustrations et ses angles morts.
Contrairement à la série cathodique « Falcon et le Soldat de l'hiver », et c'est heureux, Christopher PRIEST ne projettera donc pas chez son U.S. Agent tout ce que l’Amérique bien-pensante estime de méprisable pour en faire un épouvantait — avec le résultat (inverse) de ce qu’on appelle désormais le John Walker Effect™ — au contraire ; PRIEST a beaucoup d’estime pour ce personnage créé par Mark GRUENWALD.
Personnage qu’il ne reprend d’ailleurs pas de manière stricto sensu à l’idée qu’en avait alors GRUENWALD lorsqu'il l'a inventé.
Mark GRUENWALD a notoirement expliqué qu'U.S. Agent, dénommé au départ Super-Patriot était né d’un constat : la couverture de Captain America #321 où le personnage éponyme tire à l'arme automatique avait connu un grand succès commercial. Au surplus, le courrier des lecteurs montrait que beaucoup de True Believers demandaient un Captain América plus agressif. Ils voulait que GRUENWALD « Rambo-ize Cap ».
Ce à quoi ne s'est pas résigné le scénariste, car disait-il, cela aurait trahi l'idée qu'il se faisait de Captain America. Dont acte !
U.S. Agent était aussi pour GRUENWALD et Marvel™, une tentative pour relancer la série Captain America qui ne se partait pas au mieux à l'époque.
Pour PRIEST, U.S. Agent n'est pas un redneck raciste ; c'est un crash-test du concept même de ce qu'est Captain America : Que se passe-t-il lorsqu'on donne le bouclier et le symbole à un homme ordinaire (PRIEST parle d'un Joe Lunchbucket) qui aime sincèrement son pays mais qui n'a ni la maîtrise de soi, ni la grandeur morale de Steve Rogers ?
Ce que PRIEST résumera en « The basic key to John Walker is the fact he is not Steve Rogers. »
Précision utile compte tenu du contexte, un « Joe Lunchbucket » est un américain moyen, un Monsieur-tout-le-monde, mais l'expression qualifie plus précisément un travailleur américain qui gagne sa vie à la sueur de son front.
Or donc, envoyé en mission par deux idiots voulant faire une mauvaise blague John Walker se retrouve à Ephraim, dont les habitants, trop de voir en lui un sauveur providentiel, le confondent avec Captain America.
Ce qui n'empêchera pas John Walker de faire tout son possible pour les aider en s’opposant, dans le désordre, à son remplaçant gouvernemental, à sa sœur Kate, à un kaijū, etc. ; liste non exhaustive.
« U.S. Agent American Zealot » est au final une mini-série très frustrante en ce qu'elle est une réussite éclatante, mais qui n'aura pourtant aucune prolongation.
Pourtant Christopher PRIEST y est au sommet de son art, manifestement il aime le personnage (duquel il trace à beau portrait de héros ordinaire et pugnace) et a quelque chose à en dire ; tout en procurant une overdose récréative réjouissant.
George JEANTY, le dessinateur et l'encreur Karl STORY font un travail tout aussi formidable, aidés en cela par Matt MILLA le coloriste qui grâce à une palette de couleurs dédiées aide a situer dans l'espace c'est le moins, mais aussi dans le temps (PRIEST est un adepte des récits « Tarantino-esque nonlinear structure ») cette savoureuse aventure. Je n'oublie pas le lettreur — Joe SABINO — qui doit se faire une petite place entre le dynamisme des dessins et la méthode d'écriture de PRIEST, tout en apportant sa propre touche (par exemple le texte — inversé, dans une bulle).
Donc, pour le dire simplement « U.S. Agent American Zealot » est une réussite, et certainement l'une des toutes meilleures histoires consacrées à U.S. Agent.
Et l'une des meilleurs histoire du catalogue Marvel™ (ce qui n'est pas très difficile par les temps qui courent, diraient les mauvaises langues).
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