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L'Oeil du tigre

On peut être d'accord pour déboulonner les statues, au propre comme au figuré. Ou ne pas l'être. 
Toujours est-il qu'on peut au moins s'entendre pour dire qu'il y a deux manières de le faire : par réflexe ou via la réflexion. 
Indéniablement la bande dessinée de Loulou Dedola et de Luca Ferrara appartient à la deuxième catégorie.
            Mohamed Ali est une légende, un boxeur dont la mémoire sélective médiatique n'a retenu qu'une image idéalisée qui a largement débordé les rings de sa gloire sportive. Un boxeur capable d’affronter rien de moins que Superman lui-même selon les règles du marquis de Queensberry ! (Ici sous la couverture de Joe Kubert, écarté du projet par l'entourage d'Ali car il ne dessinait pas les visages de manière assez ressemblante)
Mais derrière cette image d'Épinal se profile un homme dont l'exemple n'est sûrement pas étranger à ceux qui déboulonnent - aujourd'hui - les statues par réflexe. 
Le scénariste Loulou Dedola et le dessinateur Luca Ferrara dessinent son portrait en creux et en bosses, en s'attachant à réhabiliter le plus coriace de ses adversaires : Joe Frazier. 
Quasiment le négatif de Mohamed Ali. 
« La souffrance du peuple noir a forgé mon corps, mais n'a pas rempli mon âme de haine envers les Blancs ». 
Le Combat du siècle 
            Des « combats du siècle » il y en a eu beaucoup dans l'univers de la boxe anglaise. Mais celui qui s'est déroulé le 8 mars 1971 au Madison Square Garden, est aussi celui des idées. Celui de deux recettes existentielles dont la pertinence n'a rien perdue quelque cinquante plus tard. 
Il y a, dans le coin droit, Mohamed Ali, né Cassius Clay, invaincu au moment de la rencontre, tout comme son adversaire Joe Frazier. C'est la première fois, dans l'histoire de la boxe, que deux poids lourds invaincus s'affrontent pour le titre suprême. D’où l’emphase des promoteurs pour qualifier la rencontre. 
Embrigadé dans la Nation of Islam™ d'Elija Muhammad, Ali en est le porte-parole idéal, le « chien savant » va jusqu’à affirmer le scénariste Loulou Dedola dans l’excellent entretien qu’il a accordé au 187e numéro de la revue Sport & Vie. Un boxeur qui commence toujours ses combats en dehors du ring, en insultant ses adversaires. Mais dans le cas de Joe Frazier ça va bien plus loin. Il lui refuse d'être Noir. Pour Ali, Joe Frazier est un « Oncle Tom ». Il en fait le symbole de l’oppression Blanche. 
À ce moment-là pour Mohamed Ali, Frazier n’est plus l'homme qui a intercédé, jusqu'aux plus hautes instances, pour qu’il retrouve le droit de boxer. 
Frazier est, selon Ali, « trop laid pour être champion », il est même « trop stupide ». Mais Ali est moins sensible à la laideur ou à la stupidité de Frazier lorsque celui-ci lui prête de l’argent. Ali a, et il s'en vantera devant les caméras, lors de la troisième rencontre des deux boxeurs à Manille, pris la parole lors d’un meeting du Ku Klux Klan™ pour y vanter un ségrégationnisme que ne pouvaient qu'applaudir les encagoulés du Klan™ : « Les Noirs doivent se marier avec les Noirs. Les oiseaux bleus avec les oiseaux bleus ». Des mots qu’on croirait prononcés aujourd’hui par certains anti-racistes. 
            Et dans le coin opposé, le tenant du titre, « Smokin' Joe », le surnom de Frazier, qu'il doit au petit nuage de poussière qui apparaît dès qu'il s'entraîne au sac, tellement son crochet gauche est puissant. Un homme d'une autre trempe. 
Quelqu'un qui a aussi connu la ségrégation, et qui dès l'âge de huit se levait à quatre heures du matin pour travailler avec son père métayer dans les plantations de Beaufort en Caroline du Sud
Un jeune adolescent qui quitte l'école à 13 ans et qui a la boxe dans le sang, mais aucun ressentiment. 
Sylvester Stallone ne s'y trompera pas lorsqu'il s'agira de donner à son Rocky une personnalité bigger than life
Comme Rocky Frazier a bénéficié d'un coup de chance. Aux J.O. de Tokyo il remplace au pied levé Buster Mathis, et remporte la médaille d'or. Quatre ans après Ali. 
Mais comme Frazier Rocky Balboa s'entraîne en boxant des carcasses dans une chambre froide. 
Comme lui il finit son footing sur les marches du Philadelphia Museum of Art
Mais surtout, Joe Frazier est, lors de ces turbulentes années 1960, du côté de Martin Luther King. 
Du côté d'un humanisme qui lui fera se demander dans ses Mémoires : « pourquoi ne pourrait-on pas vivre ensemble ? ». 
            Au final si Joe Frazier remporte ce premier combat le « Combat du siècle », les deux autres rencontres qui les opposeront verront Ali gagner (de justesse). Mohamed Ali qui, malgré ses victoires controversées, tout autant que ses propos, sur lesquels on jette le manteau de Noé (voir le biopic hagiographique de Michael Mann) est celui des deux qui est pourtant resté dans l'histoire de la boxe. Et dans la mémoire collective. 
Il est aussi celui qui, visiblement, est en passe de gagner la bataille des idées, celle du racialisme et de la ségrégation. 
            En tout cas, si vous voulez lire une bande dessinée qui boxe aussi bien dans la catégorie du divertissement que dans celle du document, avec une égale aisance, « Le Combat du siècle » de Dedola & Ferrara en est une sur laquelle vous pouvez compter.

Commentaires

  1. Je connaissais pas trop Joe Frazier, ni d'ailleurs les frasques d'Ali... Qui s'est exprimé au sein du Kkk?! Ça remet bien en perspective
    Merci pour la découverte !

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