Accéder au contenu principal

PREMIER CONTACT (Chiang/Heissere/Villeneuve)

SPOILERS

« When you cut into the present the future leaks out » 
William Seward Burroughs 

…. La nouvelle qu’a écrite Ted Chiang, intitulée Story of Your Life (L’Histoire de ta vie traduite par Pierre-Paul Durastanti*) a paru 1998 dans l’anthologie de SF Starlight 2, et si elle est devenue en 2016 Premier contact (Arrival), son passage de l’écrit à l’écran a entraîné quelques changements notables. 

Hormis ceux liés intrinsèquement à l’époque de son écriture, dont on peut raisonnablement penser qu’elle est antérieure à novembre 1998, et qui se traduisent (de façon marginale) au travers de la technologie utilisée par les humains ; il n’y est pas question par exemple de téléphone « portable » mais de « biper ». 

Les changements les plus importants se situent au niveau des enjeux et des protagonistes.
LES ENJEUX

…. Dans L’Histoire de ta vie, il n’est pas question de compétions entre les différents pays où se sont posés les vaisseaux extraterrestres (et pour causes, ils ne se sont pas posés), ni d’une escalade paranoïaque emmenée par la Chine (voir infra) ni de la destruction des vaisseaux extraterrestres.

En effet, Eric Heissere - le scénariste - et Denis Villeneuve - le réalisateur – de Premier contact, s’ils ont utilisé l’idée de Ted Chiang de la découverte d’une race extraterrestre au travers de sa langue, et de faire d’une linguiste leur personnage principal de l’histoire, cette dernière a été pliée au concept « hollywoodien » de la polémique.

Le cinéma, qui a depuis longtemps compris que le combat (polemos) est une des racines fondamentale de l’imaginaire du monde occidental, ne se prive pas de l’utiliser.
Et Premier contact ne fait pas exception à la règle.

Je dirais même que le film de Denis Villeneuve en fait un peu trop de ce côté-là.
En introduisant, en plus de la tension d’une rencontre de « 3ème type » et du sentiment de paranoïa qui en découle, une tentative de sabotage venue de l’intérieur même des lignes américaines ; le scénario n’apporte pas grand-chose à l’intérêt de l'histoire. 
D’autant qu’on ne saura rien des tenants et des aboutissants de cette infructueuse entreprise.

LES PROTAGONISTES 

…. Il n’aura échappé à personne que la Chine devient depuis quelques temps un personnage à part entière du cinéma de l’Oncle Sam
Dans Seul sur Mars par exemple, son rôle y est incontournable. 

Mais la Chine ne devient pas seulement acteur dans les films américains (Docteur Strange, Indépendance Day : Resurgence, etc.), elle est aussi un acteur financier de certaines productions : La Grande muraille avec Matt Damon, ou influence l’avenir de franchises (en devenir) grâce aux recettes enregistrées sur sont territoire : Pacific Rim
Lorsqu’elle ne dicte pas tout simplement aux réalisateurs ce qu’elle veut pour que soit diffuser sur son territoire tel ou tel film. 

Ainsi, selon Alexandre Poncet**, James Cameron aurait accepté de « courber l’échine, et de remonter Terminatot 2 afin de l’adapter aux impératifs de la Chine ». 

Une montée en puissance qu’enregistre aussi Premier contact
Denis Villeneuve ne déclarait-il** pas ainsi avoir subit des pressions pour changer l’image de la Chine dans son long-métrage, ce qu’il n’a pas fait car dit-il : « il aurait fallu dénaturer complètement l’histoire**. ». 

Mais vous conviendrez peut-être avec moi, que si l’épilogue est un fort joli twist narratif, il permet en plus, de ménager la chèvre et le chou des susceptibilités chinoises. 

En soi, de manière aussi bien intradiégètique qu'extradiégètique, Premier contact nous montre en effet l'avenir ..... du cinéma étasunien (?).

ŒUVRE CROISÉE 

…. Si j’avais déjà eu un avant-goût du talent de cinéaste de Denis Villeneuve en regardant Sicario (Pour en savoir +), sur Premier contact c’est encore plus flagrant. 
L’idée de construire un panneau d’écrans où chaque représentant de chaque pays est « emprisonné » dans son propre écran annonciateur de l’atomisation de l’esprit de coopération ; le « dialogue » entre Louise (Amy Adams) et sa fille, où celle-ci lui pose une question, dont la réponse (« un jeu à somme nulle ») – qui tarde à venir – est donnée par Ian Donnely (alias Jeremy Renner) avant d’être répété par Louise à sa fille, magnifique manière d’éclairer le spectateur sur ce qui arrive à l’héroïne. Etc., etc.
Un sémagramme
Mais ce qui m’a le plus soufflé dans Premier contact, c’est l’ombre portée de William S. Burroughs qui se diffuse au fur et à mesure que l’on comprend ce qui se passe. 
Burroughs dont une grande partie du travail littéraire – au travers de la technique du cut-up et de celle du fold-in - a été de renverser la logique du discours dans son déroulement chronologique et surtout qui, se basant sur les travaux de Kurt Unruh von Steinplatz, envisageait le mot, le langage comme un virus capable de changer le réel. 
Idée à laquelle on peut ajoutait les codex Maya - qu’il avait étudiés (à sa manière) –et dont il pensait qu’ils étaient des axes rhizomiques, pluridirectionnels.
Autrement dit les codex selon Burroughs, traitaient de voyage dans le temps. 
Et pas seulement du passé de cette civilisation, mais aussi de l’avenir. 

Si les sémagramme des Heptapodes ne sont pas une retranscription à la lettre de l'écriture Maya, ils en ont (de mon point de vue) l'esprit. 

En tout état de cause, ils agissent comme un virus. 

Et comment ne pas voir dans le montage de Premier contact un sorte de cut-up cinématographique, pas très éloigné des expérimentations de Burroughs lui-même. 

Je n'ai rien lu allant dans ce sens, ni de Ted Chiang, ni de Denis Villeneuve, mais lorsqu'on connaît William S. Burroughs, difficile de passer outre.
 _______________________ 

* La Tour de Babylone/SF Folio 
** Mad Movies n°302

Commentaires

  1. Je viens de voir le film : force est de constater que ton analyse, une fois encore, est fort pertinente, autant sur l'avenir du cinéma US nourri de capitaux étrangers (j'en parlais il y a quelques temps avec un ami) que pour l'apport de Burroughs à l'intrigue. Cela, d'ailleurs, n'est pas sans rappeler le Watchmen d'Alan Moore (le comics, pas le film).

    Je noterai aussi que la vacuité et les limites du polemos sont clairement explicitées dans le film par la parabole du Mah-jong utilisé par les chinois pour comprendre le langage des Heptapodes.

    À titre anecdotique, je trouve dommage d'avoir utilisé à si mauvais escient le talent de Forrest Whitaker.

    Il me reste, désormais, à lire la nouvelle, ce qu'exceptionnellement je n'ai pas fait avant de voir le film.

    RépondreSupprimer

Enregistrer un commentaire

Posts les plus consultés de ce blog

Atlanta Deathwatch [Ralph Dennis]

Dans le courant des années 1970, un sous-(mauvais) genre populaire promettait des romans d'action au format « poche » ( paperbacks ), sous des couvertures aussi aguichantes que ce que s'attendait à y trouver les amateurs, essentiellement masculins, de ce type de lecture.  Prétexte à des scènes plus « chaudes » les unes que les autres, l'action (qui prenait souvent l'apparence d'une violence complaisante) n'y était là que pour empêcher lesdits romans d'être exclusivement vendus dans les sex-shops . Ou peu s'en faut.  Toutefois au sein de cette production standardisée (et nombreuse), certains auteurs arrivaient à sortir du lot en produisant des récits hard-boiled qui n'avaient rien à envier à ceux des maîtres du genre - H ammett, C handler pour ne citer qu'eux, mais dans un registre un peu différent.  R alph D ennis (1931-1988) était de ceux-là.              Jim Hardman est un ex-policier dans la quarantaine, détective privé sans licence, du moins

Sandman : Neil Gaiman & Co.

... J e viens de terminer l'histoire intitulée Ramadan , une magnifique histoire certainement l'une de mes favorites avec celle de Calliope ( K elley J ones), en plus dessinée par P . C raig R ussell. Juste avant je venais de lire le premier tome de la série dans la collection Urban Vertigo (traduction de P atrick M arcel) et, décidément, ça ne sera pas ma période préférée du titre. Je suis bien content que lorsque je me suis remis à lire Sandman , le premier tome n'était pas disponible à la médiathèque où je suis inscrit, sinon je n'aurais peut-être pas continué si j'avais comme il se doit, commencé par lui. Déjà il y a quelques années j'avais achoppé sur les premiers numéros (plusieurs fois), cela dit il y a quand même des choses qui m'ont réjoui dans ce premier tome : le premier numéro, le traitement de John Constantine , la présence de  G . K . C hesterton et l'idée du "lopin du Ménétrier", l'épisode n°8, " Hommes de bon

La disparition de Perek [Hervé Le Tellier]

« — Tu oublies un truc important, ajouta Gabriel.  — Dis pour voir…  — C'est nous les gentils. » Créé, selon la légende, lors d'une discussion de bistrot qui rassemblait J ean- B ernard P ouy, P atrick R aynal et S erge Q uadruppani, la série Le Poulpe est un mélange d'influences.              Paradoxalement il s'agissait de contrer la littérature de gare qualifiée de « crypto-fasciste », représentée par les SAS de G érard de V illiers, ou la série de L’Exécuteur par D on P endleton. Des titres bien trop présents dans les libraires des gares hexagonales aux dires des mousquetaires gauchistes, dont la visibilisé (et le succès)  serait ainsi gênée grâce à un projet tentaculaire ( sic ) d' agit-prop littéraire.              Une envie néanmoins déclenchée par la déferlante du Pulp Fiction 1994 de T arantino (d'où le surnom du personnage éponyme), qui allait mettre à l'honneur (pour le pire) la littérature des pulp magazines américains. Cherchez l'er