Accéder au contenu principal

Lettre ouverte à Tochi Onyebuchi

                               Monsieur Tochi Onyebuchi, 
 
            J'ai d'abord eu l'idée d’adresser cette lettre ouverte à Gilles Dumay, l'homme aux manettes d’Albin Michel Imaginaire™ (AMI™) ; et qui lui donne son identité littéraire au travers d'une politique d'auteurs ambitieuse. Il avait eu en effet, l’amabilité de répondre favorablement à ma demande d'un « service de presse » il y a presque deux ans, je crois. Tout en me proposant un roman de C. Robert Cargill, qu'il venait de publier, et que je n'avais pas demandé, mais que j’ai beaucoup aimé [Pour en savoir +]. Et dont l’auteur - la fameuse politique donc - reviendra bientôt nous proposer la prequel dudit roman, toujours sous la bannière AMI™. 
Depuis je reçois régulièrement ce qu’AMI™ publie. Gracieusement. 
Et surtout avec un retour sur investissement, si je peux me permettre d’utiliser ce gros mot, quasi nul. Je doute de fait que mes critiques augmentent, même marginalement les ventes des livres dont je parle. Reste qu’ils m’offrent la possibilité d’écrire les critiques que j’aimerais lire. 
Oui ça manque singulièrement de modestie, mais le secteur, surtout dans sa version professionnelle, est assez indigent. 
            Bref, si je n'ai pas écrit de critiques sur tous les romans que j'ai reçus. J'en ai écrit en revanche sur certains qu’on ne m’avait pas envoyés (AMI™ est le seul éditeur que j'ai d'ailleurs sollicité dans ce sens), dont l'une m'a valu un courriel louangeur de la part de Gilles. A contrario, je n'ai jamais eu de reproches, ni de directives de sa part. 
            Reste que j'ai finalement décidé de vous écrire monsieur Onyebuchi, car c’est de vos choix dont je vais maintenant discuter. Pas ceux à proprement parler de « L’Architecte de la vengeance », car je n’en ai lu qu’une trentaine de pages, mais ceux des deux articles qui l’accompagnent. Et aussi de l’avant-propos de Gilles Dumay. 
            Car cette histoire est une novella, et pour faire bon poids bonne mesure, à l’encontre de
sa Prime directive© elle-même (chose dont il s'explique dans l'avant-propos en question), Gilles Dumay a en effet décidé de ne pas laisser passer votre court texte. Mais en l’accompagnant d’un paratexte qui le transforme en un livre de presque 190 pages à la très belle couverture signée Aurélien Police.
Et d'un mot qui m'était destiné, où il rapprochait votre héroïne d'Ororo, la super-héroïne mutante de la Marvel™. 
            Je ne saurai donc pas si sa perspicacité aurait rencontré ma sensibilité car j'en suis, comme je vous l’ai dit, resté à son avant-propos et à vos deux articles (traduits comme la novella par Anne-Sylvie Homassel) . Ces deux derniers lus avec un sentiment de malaise grandissant, et le deuxième avec beaucoup de difficultés. 
            L’avant-propos n’occupera que la partie congrue de ma lettre. J’y ai relevé, déjà, quand bien même ce n’est pas vous qui le mentionnait, un attachement particulier à vos « origines ». Le même cela dit qui vous a ravi chez Alexandre Dumas, i.e. ses « racines africaines ». Chez vous je ne sais pas, mais je ne vois pas bien ce que le pays de naissance de la grand-mère de Dumas, qu’il n’a au demeurant pas connue je crois, vient faire dans son œuvre ? 
Vos deux articles m’éclaireront malheureusement sur le sujet. 
            Dans le premier, où vous n’hésitez pas à réveiller un mort pour lui faire un procès pour le moins tendancieux. Un article où il apparaîtra que l’implicite est l’explicite dans le domaine de la fiction spéculative selon vos propres dires. Pour en arriver à cette formule qui a la force et la concision d’un très bon slogan, vous racontez, assez succinctement néanmoins, un jeu de rôles, les Faux Procès (mock trial) de Yale, une université bien connue de l’Ivy League, où, à l’instigation de votre chef de troupe (dont nous n'ignorerons pas qu'il est Blanc, et plus étrangement qu'il s'est « révolt(é) contre son camp »), ledit groupe a donc introduit dans ces rencontres théâtrales entre universités quelque chose qui n’y figurait pas avant : la race. 
En transformant les faux procès auquels vous participiez en procès raciste, quelqu'en soient les autres interprétations possibles. 
Là où d’ordinaire il s’agissait de mettre au jour la vendetta d’un magnat de la presse à l’encontre une famille qui occupait depuis des lustres la place de gouverneur, vous en arriviez donc à une accusation systématique de racisme. Par le simple fait que l’accusé soit Noir. 
Un esprit simple comme le mien se demanderait si à chaque fois qu’un Noir est accusé, vous y voyez toujours une injustice raciste ? 
            Or donc, à partir de cette mise en scène – littéralement - vous en déduisez que l’implicite est donc l’explicite dans le domaine de l'Imaginaire. Et pour ce faire, vous allez secouer les puces d’un mort, et pas n’importe lequel : J.R.R. Tolkien. Dont vous rappelez habilement qu’il est né en Afrique du Sud, non sans avoir au préalable établi un parallèle entre Genosha (une île de fiction apparue au départ dans les pages des bandes dessinées que consacre Marvel© aux X-Men) et l’Afrique du Sud dont vous précisez, pour ceux dont l’Histoire (avec sa grande hache) commence à leur naissance (et encore) : « à l’époque de l’apartheid ». Une précision qui, magie du texte, précède justement « Les Elfes d’un blanc d’albâtre » de la phrase suivante. Il faut sûrement avoir l’esprit aussi mal tourné que le mien pour y voir autre chose qu’une coïncidence. Ai-je dit que vous aviez eu un brillant, très brillant parcours universitaire, lequel est même passé par Science Po ?
Heureusement plusieurs lignes plus loin, non sans avoir énuméré les propos de Tolkien lui-même qui réfutait les théories raciales - vous précisez également que le professeur de philologie « déteste l’allégorie sous toutes ses formes ». Vous n’oubliez pas non plus de préciser qu’il est né à Bloemfontein. Dois-je préciser que cette ville se situe en Afrique du Sud
Pas la peine, vous le faîte vous-même. 
            Si je vous ai déjà dit ne pas bien comprendre où la grand-mère d’Alexandre Dumas se situe dans son œuvre romanesque, je dois avouer la même perplexité quant au lieu de naissance de Tolkien, qui je le rappelle, a quitté l’Afrique du Sud à l’âge de trois ans. À moins que vous ayez une vision racialiste du monde. Ce que le sous-titre de l’article en question ne cache d'ailleurs pas. 
Ce qu’il ne dit pas cependant, c’est qu’une telle manière de voir le monde ne peut déboucher que sur des sociétés racistes. Demandez à Jussie Smollett ce qu’il en pense. Ou à Frank James. 
            Dans cet article vous insérez un petit garçon (Noir). Permettez-moi aussi de le faire. 
En ce temps-là, le village où vivait une petite tête blonde à la peau rose n’hébergeait pas 600 âmes. La maison dans laquelle il vivait avec ses parents, n’avait pas la télévision. Elle ne viendra que quelques années plus tard. Cependant la maison voisine en avait une. Et parfois la petite tête blonde à la peau rose s’y asseyait pour y regarder un western. Le mercredi après-midi.
Intitulé Les Bannis, on y voyait deux hommes contraints de s’allier, pas des amis non, des chasseurs de primes à l’histoire idiosyncratique complétement opposée (même si à l'époque cela échappait à la petite tête bonde à la peau rose). 
Je ne sais pas si vous la connaissez, aux U.S.A. elle porte le titre de The Outcasts
Bref, privilège de l’âge qu’avait alors cette petite tête blonde à la peau rose, les aventures que vivaient ces deux chasseurs de primes dépassaient largement les 45 minutes imparties à chacun des 26 épisodes qui constitueront, au final, la totalité de la série. Car cette petite tête blonde à la peau rose leur en inventait de nouvelles. Dans lesquelles il s’imaginait être Jemal Davis. Il ne le savait pas encore à cette époque bien naïve pour lui, mais Jemal Davis était « cool ». Plus cool qu’Earl Corey (pourtant doublé par la voix mémorable d’Alain Dorval au timbre si particulier qu'il s'en souvient encore). Et puis cette petite tête blonde à la peau rose a grandi, et il a eu l’honneur de se retrouver des deux côtés de la barrière raciale dont vous dites qu’on ne peut pas construire de monde fictif sans en parler. 
On lui a d’abord reproché de « venir manger le pain des français », une expression en vogue en ce temps-là, au point qu'un humoriste français en a fait un sketch désopilant. Puis, plus tard, on lui a demandé à cette petite tête blonde à la peau rose devenu grand s’il n’était pas raciste. Par hasard !
Amusant, non !? 
Rien à voir, bien sûr, avec l’expérience d’être Noir aux États-Unis
            Mais je ne crois pas que compter le nombre d’Africains dans les romans de Liu Cixin soit la bonne solution. Même pour un Noir américain.
Pas plus que de voir du racisme là où il n’y en a pas. Votre faux procès, sur lequel repose toute votre théorie, est un processus spécieux qui vous fait arriver exactement là où vous vouliez aller. Il n'a rien de scientifique.
Pour vous, la fiction, est, quoi qu’en dise son auteur, raciste si vous la voyez comme telle. 
De là à penser que la société est raciste quoi qu’en disent ceux qui ne le pensent pas il y a un simple pas, un petit pas (qui ne grandira sûrement pas l’humanité), mais que vous ne faite pas tout à fait. 
          Dans votre second texte, que je ne développerai pas ; il m’obligerait à une arithmétique de l’horreur, qui manifestement ne vous gêne pas. Mais à votre décharge, vous êtes dans le camp du bien. J’aimerai néanmoins vous poser une question. 
Vous le sous-titrez : « Sur la responsabilité de l’écrivain noir à l’heure des émeutes en Amériques. ». Vous posez-vous encore des questions de responsabilité après la fusillade dans le métro de New York, mardi dernier ? 
            La littérature qui s’intéresse plus de l’endroit d’où parlent les auteurs (selon une antienne bien connue des années 1960) plutôt qu’à ce qu’ils disent m’indiffère totalement. Je ne demande jamais l’état civil d’un auteur, pas plus d’ailleurs que leur état émotionnel. Si vous voulez vider votre sac, tout aussi respectable qu’en soit le contenu, ne comptez pas sur moi pour vous regarder faire. 
En France, dans les années 1960 justement, j’ai ouï-dire que certains auteurs américains étaient devenus personna no grata, du fait de leur supposée idéologie. Ceux qui interdisaient qu'on les lise étaient alors sûrs de leur fait. Aujourd'hui on peut lire Poul Anderson sans affronter de commissaire politique.
Il y a quelques temps, j’ai lu que Ta-Nehisi Coates, alors scénariste de la série de Bd consacrée à Black Panther, était « légitime à écrire un comics mettant en scène un superhéros d’origine africaine, et garant d’une certaine forme d’authenticité, ou en tout cas de justesse de personnalisation, et peut-être de revendication. » Outre que cette légitimité entraîne ipso facto un illégitime pour d’autres, Ta-Nehisi Coates est-il pour autant un potentat africain ? 
L’héritier d’un pouvoir ancestral qui le doterait d’attributs surhumains ? 
Non, Ta-Nehisi Coates est un américain avec un haut degré de mélanine dans les zones basales de son épiderme. Comme Tchalla le prince héritier du Wakanda
Visiblement pour certains la couleur de la peau est supérieure à l’imagination qu'ils pourraient déployer (ce que dément ma propre expérience de petite tête blonde). Je rappelle aux plus étourdis, que Black Panther est un personnage de fiction inventé par un américain (né Jacob Kurtzberg) qui n'avait pas un haut degré de mélanine dans les zones basales de son épiderme. La réalité a ceci de particulier qu'elle ne se plie jamais à l'idéologie.
La légitimité de cette « légitimité » (sic) débouche in fine sur des choses aussi indispensables que « l’appropriation culturelle » (aujourd'hui, Jack Kirby aurait certainement beaucoup de mal à inventer un super-héros Noir), ou les sensitivyses readers ; deux avancées humanistes incontestables dans le domaine de la fiction. 
            Bref, inutile de dire monsieur Tochi Onyebuchi que nous ne sommes pas sur la même longueur d’onde, et contrairement à (ce qu'il semble, vu la teneur générale des critiques hexagonales de L’Architecte de la vengeance ») je n’ai pas besoin qu’on vienne me sortir de ma zone de confort, ni n’ai besoin d’être malmené par ce que je lis. 
La vie que je mène s’en charge sans que je le lui demande. Et, le cas échéant, je lis des essais pour parfaire mon éducation, sûrement pas de la fiction édifiante.
Ceci étant dit (et j'en ai sûrement trop dit), j’ai bien peur que la toxicité de vos idées ne vous éloigne définitivement de mes étagères, n’y voyait rien de personnel cependant. 
 
                                           Cordialement.

Commentaires

Posts les plus consultés de ce blog

Atlanta Deathwatch [Ralph Dennis]

Dans le courant des années 1970, un sous-(mauvais) genre populaire promettait des romans d'action au format « poche » ( paperbacks ), sous des couvertures aussi aguichantes que ce que s'attendait à y trouver les amateurs, essentiellement masculins, de ce type de lecture.  Prétexte à des scènes plus « chaudes » les unes que les autres, l'action (qui prenait souvent l'apparence d'une violence complaisante) n'y était là que pour empêcher lesdits romans d'être exclusivement vendus dans les sex-shops . Ou peu s'en faut.  Toutefois au sein de cette production standardisée (et nombreuse), certains auteurs arrivaient à sortir du lot en produisant des récits hard-boiled qui n'avaient rien à envier à ceux des maîtres du genre - H ammett, C handler pour ne citer qu'eux, mais dans un registre un peu différent.  R alph D ennis (1931-1988) était de ceux-là.              Jim Hardman est un ex-policier dans la quarantaine, détective privé sans licence, du moins

Sandman : Neil Gaiman & Co.

... J e viens de terminer l'histoire intitulée Ramadan , une magnifique histoire certainement l'une de mes favorites avec celle de Calliope ( K elley J ones), en plus dessinée par P . C raig R ussell. Juste avant je venais de lire le premier tome de la série dans la collection Urban Vertigo (traduction de P atrick M arcel) et, décidément, ça ne sera pas ma période préférée du titre. Je suis bien content que lorsque je me suis remis à lire Sandman , le premier tome n'était pas disponible à la médiathèque où je suis inscrit, sinon je n'aurais peut-être pas continué si j'avais comme il se doit, commencé par lui. Déjà il y a quelques années j'avais achoppé sur les premiers numéros (plusieurs fois), cela dit il y a quand même des choses qui m'ont réjoui dans ce premier tome : le premier numéro, le traitement de John Constantine , la présence de  G . K . C hesterton et l'idée du "lopin du Ménétrier", l'épisode n°8, " Hommes de bon

La disparition de Perek [Hervé Le Tellier]

« — Tu oublies un truc important, ajouta Gabriel.  — Dis pour voir…  — C'est nous les gentils. » Créé, selon la légende, lors d'une discussion de bistrot qui rassemblait J ean- B ernard P ouy, P atrick R aynal et S erge Q uadruppani, la série Le Poulpe est un mélange d'influences.              Paradoxalement il s'agissait de contrer la littérature de gare qualifiée de « crypto-fasciste », représentée par les SAS de G érard de V illiers, ou la série de L’Exécuteur par D on P endleton. Des titres bien trop présents dans les libraires des gares hexagonales aux dires des mousquetaires gauchistes, dont la visibilisé (et le succès)  serait ainsi gênée grâce à un projet tentaculaire ( sic ) d' agit-prop littéraire.              Une envie néanmoins déclenchée par la déferlante du Pulp Fiction 1994 de T arantino (d'où le surnom du personnage éponyme), qui allait mettre à l'honneur (pour le pire) la littérature des pulp magazines américains. Cherchez l'er