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Sidi [Arturo Pérez-Reverte / Gabriel Iaculli]

« À la différence de la haute noblesse pourvue de privilèges et d’apanages dus aux exploits passés de ses aïeux, les hidalgos de la frontière engageaient tout sur leur épée et leur empressement à servir ; franchises et immunités leur venaient du péril dans lequel ils vivaient. Même un simple vilain pouvait ainsi, avec le temps, à force de travaux et des dangers courus, accéder à la condition de chevalier. » 
            Ruy Diaz de Vivar (dit le Cid), surnommé Sidi Qambitur en arabe, est d'abord un infançon - c'est-à-dire un noble de basse extraction, qui deviendra contre toute attente le lieutenant de la Cour de Sanche II ; avant d'en être banni en 1081 par son successeur - Alphonse VI, suite à l'épisode connu comme le 
« serment de Sainte-Gandée ». 
            Une infortune qui le transformera en soldat du même nom, voire en foraxit, en hors-la-loi donc, qui refusera pourtant de s'attaquer à son suzerain, tout en lui réservant même une partie du butin que ses campagnes de mercenaire lui rapporteront. 
            Homme d'honneur s'il en est malgré tout, Ruy Diaz de Vivar ne dédaignera cependant pas servir les Maures, tant que ce ne sont pas les fanatiques & rigoristes Moabites, en la personne de Yusuf al-Mutaman, roi de Saragosse par exemple ; ou de faire payer dans le sang l'affront du comte de Barcelone
« Après une brève hésitation, Ruy Díaz leva une main et la posa sur l’épaule de l’homme, qui ne se déroba point au contact. 
– Commander n’est pas facile, Tello Luengo. 
– Il n’est pas non plus toujours facile d’obéir, sire. 
– Je sais..Voilà pourquoi commander des hommes comme toi est un honneur. »   
            Charismatique, comme Pierre Corneille nous l'aura appris, dur au mal, stratège hors pair et tacticien non moins émérite, Ruy Diaz de Vivar partage au plus près de ses hommes les aléas d'une vie sur les marches du royaume. Cet autre mot qui désigne la frontière, mais plus spécifiquement en tant qu'il détaille dans son acception les provinces au voisinage d'un pays ennemis. 
Tout un programme que le spécialiste ès romans historiques qu’est Arturo Pérez-Reverte, exploitera avec le talent sûr qu'on lui connait. 
           Entendu que le sous-titre original du roman est 
« un relato de frontera » (ou un récit de frontière), et que l'inspiration serait venu à l'ancien correspondant de guerre alors qu’il regardait - encore une fois, la trilogie de la cavalerie de John Ford. 
Quand bien même avoue-t-il, sans se faire prier, s'intéresser au Cid depuis déjà 60 ans (il a aujourd’hui 72 ans), via au départ, le poème de José Zorrilla illustré par José Pellicer, dont il se souvient encore que les 
« images dépourvues de romantisme et pleines de cruauté, propres aux temps qu'elles représentaient » l’ont profondément marqué. Des temps cruels qu'il ne manquera pas d'illustrer à son tour dans ce superbe roman.
            Ses 22 ans d'expérience sur différents théâtres d'opérations militaires justement, transparaissent partout. Qu'il s'agisse d'algarades, de bivouacs ou de brosser le portrait solidement campé d'untel ou d'un autre : ami ou ennemi. 
Un savoir pratique couronné par un savoir-faire romanesque - affûté depuis 1986 - qui s'attache aux détails. Comme la mesure du temps rythmé par les chants du coq, ou les distance mesurées en Credo. 
            L'éminent membre de l'Académie royale espagnole, fier descendant de grognard par ailleurs, ne laisse rien au hasard pour ressusciter dans l'Espagne d'aujourd'hui et ailleurs dans le monde (grâce en ce qui nous concerne à la magnifique traduction de Gabriel Iaculli) les héros nationaux & littéraires de jadis. Une entreprise visant clairement à leur (re)donner le lustre qu'ils méritent à ses yeux. 
Héros de la Reconquista, héros de fiction, le Cid est aussi le héraut des lettres espagnoles, en tant qu'El Cantar de mio Cid - une chanson de geste - est réputé être le premier long texte littéraire des lettres castillanes. Ce qui n'empêchera pas Arturo Pérez-Reverte de se l'approprier à son tour et d’en imprimer la légende (sic)
            Roman de guerre évidemment donc, mais aussi quasi western médiéval au souffle épique incontestable selon moi ; « Sidi » est pareillement, selon don Arturo « une réflexion sur l'art de gouverner, de conduire les êtres humains dans les moments critiques ou singuliers. ». 
Un aspect qui a manifestement réjouit les écoles de management espagnoles puisqu’elles ont désormais pour « Sidi » les yeux de Chimène, depuis qu’elles en ont fait un objet d’étude. 
Mais pas sûr que le natif de Carthagène en soit heureux.

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