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Hard Bargain [Steven S. DeKnight / Leno Carvalho / Bruno Hang]

D'abord publié sous l'égide d'un financement participatif, déjà via les Humanoïdes Associés™, aux U.S.A. ; l'album « Hard Bargain » a traversé l'Atlantique grâce à la traduction de Laurent Laget & le lettrage de Camille Gautron.
            Melting plots (si j'ose dire) abouti du polar tendance « dur-à-cuire » et du surnaturel, « Hard Bargain » se déroule comme convenu dans une Amérique façon années 1940, mariné à la sauce Fantasy. Et dans la sauce, Frank Harding y est jusqu'au cou.
            Mais pourquoi parler de Fantasy plutôt que de Fantastique, me direz-vous ? 
Eh bien, contrairement au Fantastique où justement le surnaturel est un intrus dans la vie des personnages ; dans la Fantasy, la surnature fait partie de leur quotidien. Ce n'est pas pour autant qu'elle est moins dangereuse, ou moins effrayante, ceci dit.
            De manière classique, le détective Frank Harding se trouve ici confronté à la mutilation inexpliquée d'un de ses amis d'enfance. Une affaire qui n'en restera pas là, et dont les tenants et les aboutissants sulfureux auront tout à voir avec son passé.
            Steven S. DeKnight qui a opéré jusqu'à maintenant à la télévision en tant que producteur, réalisateur et scénariste, ou au cinéma (Pacific Rim: Uprising) signe son premier scénario de bande dessinée.
Et le moins que je puisse dire c'est qu'il est très réussi.
            Dans la postface de l'album DeKnight avoue une passion pour Raymond Chandler (ce n'est malheureusement pas son seul aveu, j'y reviendrai), et sa maîtrise des monologues intérieurs s'en ressentent. D'une manière générale, les dialogues et les récitatifs sont excellents.
Il faut dire que l'écurie de personnages qui gravitent autour de notre détective angelino est  gratinée ; la très bonne idée du scénariste est de les imaginer particulièrement singuliers, sans pour autant chercher à les décrire en profondeur.
            À l'image de l'entame de l'histoire qui commence in medias res, de nombreux personnages sont lâchés sans que leur background fasse obligatoirement l'objet d'une digression. Ni leurs actions d'ailleurs.
Par exemple intervient, dans un flashback, la petite amie du héros, eh bien nous ne saurons pas exactement ce qui lui est arrivée ensuite. Idem pour Spectre, la Némésis de Frank Harding, dont nous n'auront que des bribes éparpillées façon puzzle. Et qui, s'il occupe une position angulaire dans le récit, n'en est pas l'antagoniste  principal.
Reste que cette manière d'articuler ses personnages avec son scénario nous implique dans l'histoire d'une façon très viscérale. Well done!
            Leno Carvalho au dessin, et Bruno Hang à la colorisation parachèvent cet album de façon magistrale.    
Pour un coup d'essai c'est donc, comme qui dirait, un coup de maître.
Sauf que .....
            Sauf que Steven S. DeKnight, dans sa postface, dont je vous avez dit que j'y reviendrai, explique .. blablabla .. Raymond Chandler, ... blabla.... Stephen King, et tenez-vous bien ; que cette histoire de détective privée en butte à la vengeance d'un Faust made in Suzi Wan© (excuse my French!) est la réminiscence d'un meurtre - un vrai meurtre, qui a eu lieu en 1982. Gasp !
            En effet, « Au plus fort de la colère américaine contre le japon, accusé d'empiéter sur le marché automobile américain », deux ouvriers d'un constructeur automobile - blancs, précise Steven S. DeKnight ont battu à mort Vincent Chin, qu'ils avaient pris à tort pour un Japonais.
Jugés, les deux employés de chez Chrysler© n'ont écopé que d'une « peine » de trois ans de probation et d'une amende.
Si le verdict est particulièrement inique, j'avoue que le lien est tout de même lointain entre cet excellent album de bande dessinée qui mélange surnaturel et polar hardboiled, et la mort de Vincent Chin, ou la crise automobile des années 1980 !?
En outre, je me demande, puisqu'il précise que ce sont des Blancs qui ont battu à mort leur victime, si des meurtriers noirs auraient fait l'objet de la même précision ?
            D'autant que DeKnight ose déclarer (c'est à ça qu'on les reconnait, cela dit) qu'il ne pouvait pas abandonner l'idée (de se servir du meurtre de Chin) face à 
« la montée des crimes haineux contre la communauté AAPI (Asian American and Pacific Islander) dont nous avons de nouveau été témoins récemment, aux États-Unis. ».
Je crois en effet que je ne mesure pas suffisamment la maïeutique à l’œuvre dans cet album, s'agissant de nous empêcher de tuer un ressortissant asiatique.
            Au risque de faire de la peine à Steven S. DeKnight, en lisant son histoire, je n'ai donc à aucun moment pensé qu'il ne fallait pas tuer son prochain, ni y mettre le feu. 
Je n'ai pas non plus pensé que ce serait une bonne idée de le faire.
Pas plus que je n'ai compatis lorsqu'un démon se faisait démonter la tronche. Je ne me suis pas non plus juré de ne pas mettre en danger mortelle ma petite amie en l'emmenant au restaurant.
            Dommage donc que le narcissisme vertueux du scénariste gâche un peu la réussite de cette histoire, en voulant faire d'un divertissement ce qu'il n'est pas.
Très recommandé, quand même !

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