mercredi 28 juillet 2010

Les âmes perdues (2)

... La veille au soir, quelque chose d'étrange était arrivée à Eddie Axel. Tout avait commencé lorsqu'il était sorti en titubant de son bar préféré, qui se trouvait à six blocs de distance de son épicerie de la 3e Avenue. Il était ivre et heureux ; et avec raison. Ce jour-là, il fêtait son cinquante-cinquième anniversaire. Durant son existence, il s'était marié à trois reprises ; il avait engendré quatre enfants légitimes et une poignée de bâtards ; et - c'était le plus important à ses yeux - il avait fait de la Supérette Axel une entreprise extrêmement lucrative. Tout allait pour le mieux dans le meilleur des mondes possible.
... Mais bon Dieu, qu'est-ce qu'on se gelait ! Et bien entendu, pas un taxi en vue en cette première nuit du Nouvel Âge glaciaire. Il allait devoir rentrer à pied.
... Il avait parcouru une centaine de mètres lorsque - miracle ! - un taxi avait fait son apparition. Eddie l'avait hélé, était monté à son bord, et c'est là que les choses avaient viré au bizarre.
... Pour commencer, le chauffeur connaissait son nom.
... - À la maison, monsieur Axel ? demanda-t-il.
... Trop heureux de sa bonne fortune, Eddie se contenta de marmonner "oui", supposant que ce taxi était un cadeau d'anniversaire offert par l'un de ses compagnons de beuverie.
... Peut-être ses yeux s'étaient-ils fermés ; peut-être même s'était-il assoupi. Quoi qu'il en soit, lorsqu'il reprit ses esprits, le taxi fonçait dans des rues qui lui étaient inconnues. il s'arracha à sa torpeur. C'était sûrement le Village ; un coin qu'Eddie évitait soigneusement. Son quartier, c'était celui de son épicerie, pas loin de la 90e Rue. Pas question qu'il se frotte à la décadence du Village, où une boutique proposait : "Oreilles percées, avec ou sans douleur", et où des jeunes garçons aux hanches suspectes s'attardaient sur le pas de la porte.
... - Ce n'est pas la bonne direction, dit-il en toquant sur la vitre de séparation.
... le chauffeur, cependant, ne prononça pas un seul mot, ni pour s'excuser ni pour s'expliquer, jusqu'à ce que le taxi oblique vers le fleuve, achevant sa course entre deux rangées d'entrepôts.
... - Vous êtes arrivé, dit alors le chauffeur.
... Eddie ne se le fit pas dire deux fois.
...Une fois qu'il fut descendu de voiture, le chauffeur lui indiqua un terrain vague coincé entre deux entrepôts enténébrés.
... - Elle vous attend, dit-il, et il s'en fut.
... Eddie se retrouva seul sur le trottoir.
... Le simple bon sens lui conseillait de s'éclipser, mais ce qu'il vit alors le cloua sur place. Elle se tenait devant lui - la femme dont avait parlé le chauffeur -, et c'était la créature la plus obèse qu'Eddie ait jamais vue. Elle avait plus de mentons que de doigts, et sa graisse, qui débordait de partout sous sa légère robe d'été, était luisante d'huile ou de sueur.
... - Eddie.

À suivre ....

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