mardi 27 juillet 2010

Les âmes perdues

Grant Morrison & Clive Barker


... Tout ce que la femme aveugle avait décrit à Harry était bel et bien réel. Quelle que soit la nature de l'œil intérieur de Norman Paine - cet extraordinaire talent qui lui permettait de visualiser l'île de Manhattan, du pont de Broadway à Battery Park, sans quitter son minuscule appartement de la 75e Rue -, cet œil était aussi acéré que celui d'un jongleur de couteaux. Harry avait devant lui la maison en ruine de Ridge Street, à la façade en brique souillée de suie. Le chien crevé décrit par Norman gisait sur le trottoir, et on aurait pu le croire endormi n'eût été son crâne béant. C'était ici, à en croire Norma, qu'était tapi le démon recherché par Harry : le timide et sublimement maléfique Cha'Chat.
... Pourtant, on ne se serait pas attendu à trouver en un tel lieu un desperado aussi élevé dans la hiérarchie que Cha'Chat. Les frères infernaux n'hésitent certes pas à s'encanailler, mais seule la propagande chrétienne les décrit comme vivant dans la glace et les déjections. Le démon évadé aurait davantage été à sa place au Waldorf-Astoria, occupé à gober les mouches et à écluser de la vodka, que dans un endroit aussi désolé.
... C'est le désespoir qui avait poussé Harry à consulter la clairvoyante aveugle, car il avait échoué à localiser Cha'Chat par les méthodes accessibles au privé qu'il était. Lui seul, avait-il avoué à Norma, était responsable de l'état de liberté dont jouissait le démon. Apparemment, ses multiples escarmouches avec l'Abîme et sa progéniture n'avait pas suffi à lui apprendre que l'Enfer avait le génie du mensonge. Pourquoi s'était-il laissé berner par cet enfant apparaissant dans sa ligne de mire alors qu'il braquait son arme sur Cha'Chat ? Un enfant qui s'était évaporé dans un nuage nauséabond dès que le démon s'était enfui, sa manœuvre de diversion ayant parfaitement réussi.
... Il en était à sa troisième semaine de traque et Noël approchait ; Noël à New York, saison du suicide et de la bonne volonté. Les rues grouillaient de monde ; l'air ravivait les plaies ; Mammon triomphait. Difficile d'imaginer un terrain de jeux plus parfait pour la bile de Cha'Chat. Harry devait trouver le démon sans tarder, avant qu'il ne commette de sérieux dégâts : le retrouver et le renvoyer dans le gouffre d'où il était sorti. En désespoir de cause, il était prêt à utiliser le charme que lui avait jadis confié feu le père Hess, l'assortissant d'une mise en garde si terrifiante que Harry n'avait jamais osé coucher les syllabes par écrit. Tous les moyens seraient bons. Mais Cha'Chat ne devait pas fêter Noël de ce côté-ci du Schisme.
... Il semblait faire plus froid dans la maison que sur le trottoir de Ridge Street. Harry sentait déjà ses pieds s'engourdir, bien qu'ils soient protégés par deux paires de chaussettes. Il explorait le palier du premier étage lorsqu'il entendit un soupir. Il pivota sur lui-même, s'attendant à découvrir Cha'Chat planté devant lui, son bouquet d'yeux tourné dans douze directions différentes, sa fourrure drue parcourue de frissons. Erreur. Au bout du couloir se tenait une jeune femme. Ses traits hâves trahissaient son ascendance portoricaine, mais Harry eut à peine le temps de les entrevoir - ainsi que son ventre alourdi par la grossesse - qu'elle disparaissait déjà dans l'escalier.
... En l'entendant dévaler les marches, il comprit que Norman s'était trompée. Si Cha'Chat s'était trouvé dans les parages, une victime aussi parfaite n'aurait jamais pu lui échapper avec ses yeux intacts. Le démon n'était pas ici.
... Il n'avait plus qu'à fouiller le reste de Manhattan.


Titre original : Lost Souls (C) Clive Barker 1985
Traduction Jean-Daniel Brèque - TÉNÈBRES n° 5  janvier/mars 1999

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