dimanche 14 novembre 2010

Alan Moore Tisser l'invisible


... Alan Moore réapparait chez l'éditeur Les moutons électriques au sein de la collection la Bibliothèque des Miroirs. Là Moore y côtoie Jim Steranko, excellent ouvrage de Guillaume Laborie qui n'a pas laissé échapper son sujet, et le plus abscons abstrus Jack Kirby du duo Harry Morgan & Manuel Hirtz un duo qui récidive par ailleurs dans le présent ouvrage. Dire que messieurs Hirtz et Morgan agissent sur moi à l'instar d'un puissant psychotrope n'est pas loin de la vérité. 

Je ne peux décemment reprocher à des auteurs de tirer leurs lecteurs vers le haut, nonobstant leur étude intitulée Jack l'Éventreur dans la planète Mars a éventré mon ego me laissant hagard et confus ... mais humble.


... Or donc, contrairement à ses prédécesseurs Alan Moore Tisser l'invisible est accompagné d'un fâcheux fardeau : l'utilisation d'une (grande) partie de ce qui faisait L'Hypothèse du lézard précédent ouvrage des Moutons électriques ayant Moore comme objet. Certes, l'avant-propos nous assure d'une réactualisation du matériau originel et pour ma part je suis déjà convaincu de la qualité d'icelui pour l'avoir déjà lu. Cependant autant j'aime relire des entretiens ou des études que j'ai chez moi, autant la pilule est-elle plus dure à avaler lorsqu'il s'agit de payer pour quelque chose que j'ai déjà.
Ceci étant dit, heureusement la qualité des nouvelles contributions est là. Si David Camus propose avec clarté une étude d'Alan Moore's writing for comics, j'aurais bien vu une traduction de l'opuscule en question en lieu et place des trois entretiens déjà proposés en 2005 dans L'Hypothèse du lézard. Le poids du passé n'alourdit pas seulement le présent ouvrage, il fait l'objet d'une étude de Landry Noblet au travers de Killing Joke et de Watchmen, très intéressant.


Le passé encore, et plus précisément 2006 date de l'entretien qu'Alan Moore a accordé à Sara Doke, ce qui n'enlève rien à son intérêt. David Camus revient sur Top 10 avec une brillante analyse de la série et Alexandre Mare nous propose quelques suggestions sur Lost Girls

Si j'ai déjà dit du bien de son livre sur Jim Steranko, Guillaume Laborie a l'élégance de ne pas me faire revenir sur mon sentiment à son égard en proposant de s'intéresser à la question politique, au sens le plus large dans l'œuvre du magicien de Northampton. Brillant, clair, érudit, un texte qui permet de relire  les bandes dessinées de Moore sous un nouvel angle.

Itou pour Anthony Lioi qui propose d'examiner la ville dans la série Promethea et qui, se faisant, apporte une nouvelle perspective à la ville en tant que personnage (et pas seulement en ce qui concerne Promethea).


... Hormis la déconvenue induite par la trop grande présence d'un matériau déjà connu, (mais seulement  des lecteurs de L'Hypothèse du lézard)  et bien que la qualité des nouveaux textes proposés soit là, il demeure également deux absents de taille.

Le premier n'est autre que Tom Strong, qui a droit néanmoins à un beau paragraphe de la part de François Peneaud & Jean-Paul Jennequin, amoindri cependant par un jugement peu éclairé : "Les intrigues de Tom Strong sont ce que Moore fait de plus accessible et de moins intellectuel depuis un moment". 
Il me semble qu'il y a là une belle sortie de route de nos deux auteurs. Si Tom Strong est effectivement accessible, il n'en demeure pas moins que c'est probablement l'une des œuvres de Moore parmi les plus complexes.


Si je peux me permettre une métaphore je dirais que Tom Strong c'est comme monter un escalier, geste d'une simplicité confondante mettant cependant en branle une quantité effarante de processus : musculaires, proprioceptifs, d'équilibre, de coordination .... autrement dit, Tom Strong c'est la simplexité incarnée.

Le processus de la simplexité n'est pas « simple » mais élabore des « solutions », des comportements rapides, fiables, qui tiennent compte de l’expérience passée et qui anticipent sur les conséquences futures de l’action. Ils sont simplexes, comme le fil d’Ariane. Ces solutions exigent parfois un « détour » – elles ont un prix -, mais donnent l’apparence d’une grande facilité. (Cf. Alain Berthoz)

D'autant que la série en plus d'être extrêmement divertissante, nous révèle le moteur immobile de l'univers d'America's Best Comics, ce qui n'est pas rien.  

Tom Strong peut à juste titre être considéré comme un genre de manifeste du label.



Autre absent de marque, absente devrais-je dire, la magie.

Alors que Moore n'a pas hésité à déclarer que s'il avait un passeport il y ferait inscrire magicien dans la case profession, Alan Moore Tisser l'invisible fait l'impasse sur le sujet, ou presque....  
Alors qu'il y avait un beau sujet en perspective, croisant le punk, la magie du chaos et Moore. 

Peut-être pour la prochaine fois.


4 commentaires:

  1. Voilà un bouquin qui fait partie de ma pile de livres à lire, en équilibre instable au pied de mon lit ! Bonne lecture en perspective si j'en crois ton impression sur l'ouvrage.

    RépondreSupprimer
  2. Je l'ai pris, n'ayant pas acheté l'hypothèse du lézard en son temps. Cette collection des Moutons électriques est à suivre de près.

    RépondreSupprimer
  3. @ Stéph : Oui c'est un excellent bouquin.

    @ Zaït : Effectivement, les Moutons Électriques font du bon et du beau travail.

    RépondreSupprimer
  4. C'est décidé, je vais me le prendre. Du coup, je prendrai pas l'Hypothèse du Lézard, finalement.

    RépondreSupprimer