Accéder au contenu principal

Crise d'identité (Brad Meltzer/Rags Morales) Panini

….. Les super-héros sont des personnages à manipuler avec beaucoup de dextérité. Toujours auréolés d’une certaine naïveté, ils ne vivent pas très bien une trop forte proximité avec les « effets de réel » comme le lui demande une frange des lecteurs. 
Soit parce qu’ils ont découvert ces histoires à l’âge adulte (ou presque), soit parce qu’ils ont grandi sans pour autant s’arrêter d’en lire. 
Du moins si j’en crois ma propre expérience de lecteur au long cour où, même dans le cas d’une histoire que j’ai pris plaisir à lire - Standoff : un exemple qui n'est choisi par hasard (Pour en savoir +), la frilosité des scénaristes à pousser dans leurs derniers retranchements les concepts convoqués me laisse presque toujours sur ma faim. 

Si je ne suis pas pour que l’on place toutes les histoires du genre sous le joug du « réalisme » loin s’en faut, j’apprécie d’en lire certaines qui tentent de le tutoyer. 
Et la mini-série Crise d’identité de Brad Meltzer & Rags Morales en fait partie, d’autant qu’elle résiste aussi très bien à la relecture.
…. S’appuyant sur le canevas souvent fécond de l’enquête policière de type whodunit (kilafé), qui permet aussi de sonder, toutes choses égales par ailleurs, la psychologie des personnages qu’elle met en scène, celle-ci ausculte avec une précision toute chirurgicale l’un des aspects du genre sans qui celui-ci ne serait pas ce qu’il est : l’identité secrète (Pour en savoir +). 

Histoire relativement brutale, Identité Crisis (en version originale) qui ressort clairement de la tendance « grim & gritty », n’est pas à mettre entre toutes les mains. Néanmoins le scénariste Brad Meltzer apporte aussi pas mal d’humanité à des personnages dont le sacerdoce est loin d’être une sinécure si on veut bien l’envisager à l’aune de nos propres sociétés. 
En effet, être un super-héros n’est pas de tout repos, ni pour celui qui porte un masque ni pour leur famille. Et c’est justement ce noyau familial que le scénariste passe au crible. 
Aidé en cela par Rag Morales, un dessinateur qui donne beaucoup d’expressivité aux protagonistes au travers de leurs traits et de leur langage corporel, évitant ainsi à son scénariste de surcharger les dialogues et les récitatifs, tout en fournissant toutes les informations nécessaires à la compréhension de ce qui se passe à l’image, ainsi que dans leur tête (et leur cœur).
Johns & Gibbons
On peut aisément s’en rendre compte puisque l’éditeur Panini, dans l’édition que j’ai de cette aventure en 7 parties (Batman Superman n° 1 à 4 paru entre septembre 2005 et Mars 2006), a inclus un épisode de la JSA (Justice Society of America) alors scénarisée par Geoff Johns. 
Un scénariste (ici associé au dessinateur Dave Gibbons) dont la prolixité pour le coup nuit énormément à la lecture (voir ci-dessus). 
Surtout comparé à la fluidité dont font preuve Meltzer & Morales. 

Johns semble oublier (entre autres chose) que la bande dessinée c’est aussi du dessin. 
Meltzer & Morales
Comme pas mal de scénaristes actuels d’ailleurs, qui n’ont pas intégré l’une des leçons de Mort Weisinger (un important editor des années 1960) sur le calibrage du texte par rapport à la case, puis par rapport à la planche :
Si vous avez six cases par page alors le maximum de mots que vous devez avoir dans chaque case ne doit pas excéder 35. Pas plus. C'est le maximum. 35 mots par case.
Il est évident que le passage de l’anglais au français (la mini-série a été traduite par Laurence Belingard) accentue encore l’effet pernicieux de cette abondance inutile. 

Or donc, amenée à changer de manière drastique le statut quo qui prévalait à l’époque, Crise d’identité n’est pas comme je l’ai précisé à mettre en toutes les mains. 
Brad Meltzer s’y approprie sous la tutelle de DC Comics (nous sommes sous le régime du work for hire) les personnages, et leur fait subir une évolution assez brutale mais qui en regard des enjeux, me semble plausible. 
Néanmoins je gage que les choix opérés ne laisseront pas indifférents les lecteurs, à l’instar des sentiments qu’ils suscitent chez les membres de la JLA (Justice League of America) impliqués. Car s’il est question d’une histoire sombre et violente, elle ne s’associe pas avec le manichéisme que l’on pouvait redouter d’y trouver.
Langage corporel, expression du visage, ou quand l'image remplace un long discours
…. Les « effets de réel » sont aux histoires super-héros ce que la Kryptonite est au premier d’entre eux. S’ils ne tuent pas le scénario ils peuvent cependant l’affaiblir de façon drastique. Certaines histoires sont des contre-exemples éclatants, ainsi en est-il de la maxi-série Watchmen
Sans être aussi mémorable que cette dernière, Identity Crisis s’en tire cependant très bien, notamment en assumant sans faiblir les décisions prises suite aux enjeux. 

Un héros ce n’est pas seulement quelqu’un qui prend les bonnes décisions, c’est aussi quelqu’un qui en prend et en assume les conséquences, bonnes ou mauvaises. 

En faisant de ces protagonistes des personnages faillibles, Brad Meltzer, aidé par la finesse du trait de Rags Morales (embelli par l'encrage de Michael Blair), leur donne un supplément d’humanité et augmente ainsi les possibilités scénaristiques de leur aventure. 
Cette ouverture à l’humain passe ici par certains des aspects les plus violents et les plus sordides de nos sociétés qu'on dit pourtant policées, ce n’est évidemment pas l’unique manière de faire (et ça ne doit pas l’être). 
Brad Meltzer & Rags Morales n’en oublient pas pour autant les nobles sentiments dont peut faire preuve l’être humain, et ils ne se privent pas d’en habiller leurs personnages. 
Dont certains, auxquels je ne m’attendais pas forcément.
Le très beau travail du coloriste Alex Sinclair
…. L’un des points forts de cette mini-série, et non des moindres, et qu’elle peut aisément se lire en tant qu’histoire auto-contenue et largement auto-suffisante ; même si une connaissance minimum des personnages est toutefois la bienvenue.
Un type de lecture en voie de disparition.
 _______________________________________
Scénario : 9,98/10 
Dessin : 9,98/10 
Appréciation globale« La vie c'est ce qui vous arrive lorsque vous avez prévu autre chose. »
John Lennon

Commentaires

  1. certains détestent cette mini-série. moi personnellement ça reste aussi une de mes préférées.

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Comme toi, et en plus comme je le précise, il s'agit d'une relecture ; et s'agissant d'un "whodunit" c'est plutôt bon signe de prendre plaisir à le relire.
      [-_ô]

      Supprimer
  2. Comment Mort Weisinger est il arrivé à cette conclusion? A-t'il mis en avant d'autres "impératifs" facilitant la lecture de comic?

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Pour le coup je ne sais pas, j'ai appris cette idée de Weisinger via Alan Moore qui s'intéresse lui aussi à ce type de "problématique" : http://artemusdada.blogspot.fr/2015/10/crossed-100-alan-moore-gabriel-andrade.html

      Supprimer
  3. Je n'aime pas beaucoup les règles comme celles imposées par Mort Weisinger. Elles n'ont d'intérêt qu'à être enfreintes, si c'est fait avec pertinence. Il faut toujours prendre en compte le pourquoi des récitatifs qui ne freinent pas "nécessairement" la lecture, en témoigne les Blake et Mortimer chez nous qui font - je donne mon sentiment personnel - partir du plaisir de lecture.

    Pour en revenir à IDENTITY CRISIS, j'ai dévoré cette mini-série en français. Brad Meltzer répondait à une attente de ma part et j'ai été servi. J'aspire maintenant à la savourer en VO.

    Mention spéciale à RAG MORALES qui m'a tout autant séduit sur Hawkman ou encore Action Comics (Grant Morrison).



    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Oui, cette "règle" est surtout pour moi une manière de rappeler que la BD est un média qui doit s'appliquer à la fois la composition des planches, mais aussi celle des mots : leur sens, leur rythme et leur nombre.

      Supprimer

Enregistrer un commentaire

Posts les plus consultés de ce blog

Sandman : Neil Gaiman & Co.

... J e viens de terminer l'histoire intitulée Ramadan , une magnifique histoire certainement l'une de mes favorites avec celle de Calliope ( K elley J ones), en plus dessinée par P . C raig R ussell. Juste avant je venais de lire le premier tome de la série dans la collection Urban Vertigo (traduction de P atrick M arcel) et, décidément, ça ne sera pas ma période préférée du titre. Je suis bien content que lorsque je me suis remis à lire Sandman , le premier tome n'était pas disponible à la médiathèque où je suis inscrit, sinon je n'aurais peut-être pas continué si j'avais comme il se doit, commencé par lui. Déjà il y a quelques années j'avais achoppé sur les premiers numéros (plusieurs fois), cela dit il y a quand même des choses qui m'ont réjoui dans ce premier tome : le premier numéro, le traitement de John Constantine , la présence de  G . K . C hesterton et l'idée du "lopin du Ménétrier", l'épisode n°8, " Hommes de bon

Atlanta Deathwatch [Ralph Dennis]

Dans le courant des années 1970, un sous-(mauvais) genre populaire promettait des romans d'action au format « poche » ( paperbacks ), sous des couvertures aussi aguichantes que ce que s'attendait à y trouver les amateurs, essentiellement masculins, de ce type de lecture.  Prétexte à des scènes plus « chaudes » les unes que les autres, l'action (qui prenait souvent l'apparence d'une violence complaisante) n'y était là que pour empêcher lesdits romans d'être exclusivement vendus dans les sex-shops . Ou peu s'en faut.  Toutefois au sein de cette production standardisée (et nombreuse), certains auteurs arrivaient à sortir du lot en produisant des récits hard-boiled qui n'avaient rien à envier à ceux des maîtres du genre - H ammett, C handler pour ne citer qu'eux, mais dans un registre un peu différent.  R alph D ennis (1931-1988) était de ceux-là.              Jim Hardman est un ex-policier dans la quarantaine, détective privé sans licence, du moins

La disparition de Perek [Hervé Le Tellier]

« — Tu oublies un truc important, ajouta Gabriel.  — Dis pour voir…  — C'est nous les gentils. » Créé, selon la légende, lors d'une discussion de bistrot qui rassemblait J ean- B ernard P ouy, P atrick R aynal et S erge Q uadruppani, la série Le Poulpe est un mélange d'influences.              Paradoxalement il s'agissait de contrer la littérature de gare qualifiée de « crypto-fasciste », représentée par les SAS de G érard de V illiers, ou la série de L’Exécuteur par D on P endleton. Des titres bien trop présents dans les libraires des gares hexagonales aux dires des mousquetaires gauchistes, dont la visibilisé (et le succès)  serait ainsi gênée grâce à un projet tentaculaire ( sic ) d' agit-prop littéraire.              Une envie néanmoins déclenchée par la déferlante du Pulp Fiction 1994 de T arantino (d'où le surnom du personnage éponyme), qui allait mettre à l'honneur (pour le pire) la littérature des pulp magazines américains. Cherchez l'er