mercredi 29 juin 2011

Le Nididées



... Il y a quelques temps déjà, j'ai écrit une courte aventure mettant en scène Tom Strong, personnage créé par Moore & Sprouse, que j'aime bien.

L'ami Zaït a trouvé le temps d'en dessiner le début, c'est ici et (en couleur).

Et pour ceux qui auraient oublié, le Nididées de Géo Trouvetou :

mardi 28 juin 2011

Hercules (Bob Layton)


... Au cours des années 80 Bob Layton a donné au Lion de l'Olympe au moins deux mini-séries, fort sympathiques au demeurant (traduites chez l'éditeur LUG) ....


L'année dernière il est revenu sur le personnage pour une histoire (complétement à part de ce que faisaient Pak et Van Lente) en quatre numéros : on y retrouve Hercules, Robby le robot enregistreur Rigelien et Skyppi le Skrull ; un triumvirat déjà présent dans les aventures des Eighties.
Bob Layton avait donné au demi-dieu un caractère qui ressortait clairement de la figure du trickster (le fripon divin) le "joueur de tours". Un personnage qui "représente un combinaison de force, de sagesse, de puérilité et de malice" (Cf. George B. Grinnell) : un violateur magique de tabou (Cf. Laura Makarius) et un créateur de monde ; comme vous le découvrirez dans cette histoire.


Si depuis ses précédentes aventures les années ont passé, son caractère est resté le même ...

Ron Lim est au dessin, finition de Layton
Très beau travail de lettrage (Dave  Sharpe)

Visiblement Bob Layton se fait plaisir en animant ses personnages toute une galaxie, rien que ça ! Et la menace à laquelle va devoir faire face Hercules est vraiment astucieuse, ainsi que ce qui en résultera d'ailleurs.
Une excellente mini-série !


lundi 27 juin 2011

Psychogéographie


Burnham rencontra les architectes de l'Est le soir du lundi 22 décembre au Player's Club [...] (il) y avait là, réunis autour d'une même table, les plus éminents interprètes de ce que Goethe et Schelling appelaient la "musique pétrifiée".
Le Diable dans la ville Blanche - Erik Larson

... Contrairement à Erik Larson, je vois plutôt dans la figure de l'architecte un compositeur plutôt qu'un interprète ; ce dernier s'incarnant sans aucun doute  possible dans la figure du marcheur, du promeneur,  du flâneur,.... du psychogéographe.

Et grâce aux éditions lyonnaises Les Moutons Électriques tout un chacun peut dés à présent, et dans la langue de Molière, en apprendre tant et plus sur l'histoire et le modus operandi de ce qu'on appelle la psychogéographie. 

De Daniel Defoe aux Situationnistes, des Surréalistes à Jean-Paul Clébert en passant par Iain Sinclair, Alfred Watkins ou plus brièvement ici, Alan Moore ; Psychogéographie Poétique de l'exploration urbaine propose une promenade érudite et ludique de presque 200 pages, dresse une topographie, et cartographie ce mouvement dans l'espace & le temps.   

Alchimiste littéraire,
géomancien urbain
Entretien avec 
Iain SINCLAIR
(Andrew Hedgcock)

[....]
Dans tes livres, de Lud Heat à Lights Out, tu as parlé de ce genre de développement comme si c'était un assaut occulte sur la ville en même temps qu'un assaut physique [..]

... Je  pense que c'était vrai quand Tatcher était au pouvoir. Je pense qu'elle était une force démoniaque, focalisant toutes les pires images et les mauvais sentiments des gens dans cette figure de dominatrice, elle et sa bande incroyablement dégueulasse [..]

Dans quelle mesure ces notions de psychogéographie sont-elles vraies, ou sont-elles une métaphore ?

... Je pense vraiment qu'il y a des réseaux d'énergie palpable. Le simple fait d'avoir des gens qui se déplacent sans cesse dans tel ou tel bâtiment crée une bande de conscience qui reste active et sur laquelle on peut se brancher. Et c'est ce que semble être l'acte d'écrire : une médiation qui permet aux voix du passé et du futur d'atteindre votre conscience. C'est comme écrire sous la dictée.

YELLOW SUBMARINE
N° 128 Traduction d'Hervé Hauck

Eugène Atget
Il y a autant de manières d'aborder, de vivre la psychogéographie qu'il y a d'angles à un rapporteur ; ce que montre avec à-propos et avec brio ce guide.
Ainsi depuis le temps que je m'intéresse au sujet, c'est plutôt vers l'approche de Peter Ackroyd que je me situe. 

Dans son roman L'Architecte Assassin (Hawksmoor) Peter Ackroyd dresse le portrait d'un architecte au travers de la voix de son personnage Nicholas Dyer.....


... Ainsi j'appris l'Architecture &, informé que les Ouvriers pourvoient aspirer à la Charge d'Architecte en ces tems-là, je l'ambitionnoi pour moi-même : devenir le Structorum Princeps, ainsi que que le nomme Master Evelyn, l'ingénieus Artisan qui doit être versé dans l'Astrologie, l'Arithmetique, & la Musique, non moins que dans la geometrie, dans la Philosophie, autant que dans l'Optique, dans l'Histoire, autant que dans le Droit, telle etoit mon Aspiration. or, on ne peut construire seulemen en lisant des livres, hormis Châteaux en Espagne, & je decidoi de m'informer dans le Monde : j'ecoutoi le Discours des Ouvriers sur le Chantier de mon Maître (à proximité de saint-Paul où il etoit employé alors) & les interrogeoi sur leur Pratique ; je cherchoi également les occasions de visiter les Briqueries à White-Chapell, où j'appris quelle Terre etoit sous Londres : celle-ci & d'autres Informations j'engrangeoi dans ma Memoire, car je ne pouvoi savoir si elles ne pourroient point être de quelque utilité un Jour. [..] 
Traduction magnifique de Bernard Turle 

Ce catalogue de connaissances me semble tout aussi utile au psychogéographe qu'il ne l'était à Nicholas Dyer pour son travail, du moins pour une approche "historico-mystique" telle que peut le proposer Ackroyd.

STORMWATCH n°43
... Si l'ouvrage des éditions Les Moutons Électriques nous parle de William Blake ou encore du voyageur mental, ou plus contemporain de Jacques Réda,  il fait l'impasse sur ce qui me semble être aussi mais pas seulement de la psychogéographie : le Parkour.  

Certes il n'est plus question de marcher, mais on peut parler dans ce cas de réalité augmenté pour psychogéographe juvénile, il est clair en tout cas que les traceurs interprètent eux aussi à leur manière la musique pétrifiée cher à Goethe. D'ailleurs Warren Ellis ne s'y est pas trompé en faisant de son personnage Jack Hawksmoor (sic) un adepte du Parkour tout autant qu'un "lecteur" du roman urbain, déchiffrant les pages de pierre des mégalopoles qu'il parcourt. 


... En définitive, Les Moutons Electriques font preuve du plus bel éclectisme dans le choix que propose leur catalogue, avec Psychogéographie Poétique de l'exploration urbaine il montre aussi un certain courage éditorial pour un sujet peu connu me semble-t-il entre les frontières de notre Hexagone.
Néanmoins il serait injuste de faire l'impasse sur cet ouvrage qui non seulement dessine brillamment le portrait d'une pratique tombée pour le moins en désuétude : la marche sans but précis mais à haute valeur ajoutée ; tout  en proposant également d'aborder la littérature (et donc la compréhension du monde dans lequel on vit) par des chemins de traverse et des passages secrets qui ne peuvent que ravir  l'honnête homme du XXI° siècle ... un beau programme si vous voulez mon avis !

dimanche 26 juin 2011

Event Horizon

... Si au début du 19ième siècle, le capitaine John Cleve Symmes tente de faire partager l'idée d'une Terre creuse sans beaucoup de succès auprès des membres du Congrès (il en implantera au moins le thème dans l'imaginaire collectif) ; au seuil du 21ième siècle c'est au tour de l'Espace d'être envisagé selon cette perspective.



Si nous pouvions manipuler
à volonté la courbure de l'espace,
nous aurions alors un autre
moyen intéressant de voyager
dans l'espace.
Rudy Rucker
La Quatrième Dimension


... Les prémices du film, qui partent du début du long-métrage jusqu'au moment où une partie de l'équipage du Lewis et Clark pose le pied sur l'Event Horizon, sont une véritable pierre de Rosette permettant d'en décrypter les arcanes.


... Le premier élément d'importance n'est rien de moins que le nom du vaisseau de sauvetage lui-même : le Lewis & Clark ; limpide référence à la célèbre expédition nord-américaine de 1803, dont l'inspirateur n'est autre que le président Thomas Jefferson, qui veut "accéder aux terres libres de l'Ouest".

Cette expédition permet de mettre en lumière deux concepts:

La Frontière (avec un "F" majuscule) n'est pas à entendre ici comme une simple ligne de démarcation. Elle est d'abord et avant tout  (dans son acceptation étasunienne qui nous préoccupe ici) une zone, un "espace-entre" qui draine des milliers de pionniers et qui sépare néanmoins deux territoires :  d'un côté la Civilisation - l'Est, de l'autre la Wilderness - l'Ouest.

La Frontière est une zone de combat, à la fois physique et métaphysique.

L'autre concept important qui découle du précédent, est celui de Wilderness dont Jean-Robert Rougé et Marc Amfreville ont donné chacun une belle définition  que je me permet d'amalgamer ici : "La Wilderness est la réalité concrète d'une terre non encore explorée, secrète, inquiétante et dangereuse à la fois ; une terre primitive et un espace de solitude adamique sur lequel règne le Mal, où le héros, lancé à la poursuite de son double, retrouve le sauvage en lui-même". Il s'agit d'un mythe fondateur de l'Amérique ajoute Lauric Guillaud (Cf. La Terreur et le sacré), voir à ce propos mes billets sur Hulk.


... Au milieu du 20ième siècle John Fitzgerald Kennedy que nous venons d'entendre exporte l'idée de la Frontière "aux domaines inexplorés de la science et de l'espace" (15.07.1960) et dans un même élan la Wilderness, l'une n'allant pas sans l'autre.


Et à l'instar de Lewis et Clark, ces nouveaux héros dont l'étoffes vaut sans nul doute celle de leurs prédécesseurs, feront l'expérience de "la présence de vestiges qui vérifient un mythe, celui des anciennes civilisation" Lauric Guillaud (ibid).

"Comme la licorne et la gargouille, le trou noir 
semble appartenir davantage à la science-fiction
ou à un mythe ancien qu'à l'univers réel."
Kip S. Thorne The search of Blackholes


L'Event Horizon par ailleurs, n'est pas retrouvé n'importe où, mais aux environs de la planète Neptune ...


Les Mythologies ..  Alix Ducret

Si Neptune n'a pas l'heur d'être considéré ici comme un dieu marin, il est indéniablement en tout cas celui qui gouverne le subconscient, provoque les maladies mentales et les dépressions. C'est l'archétype de l'intégration ou de la dissolution universelle.
Une définition donnée par le Dictionnaire des Symboles mais que va vivre intensément l'équipage du Lewis & Clark.


... La figure totémique indissociable de la Frontière et de la Wilderness, va trouver un terrain propice à s'épanouir au sein même du vaisseau l'Event Horizon : espace intercalaire par excellence, mais surtout véritable vestige gothique. 

Gothique est à prendre ici dans le sens littéraire qu'on lui a donné à partir de la parution du Château d'Otrante (1764) d'Horace Walpole. Le Gothique s'attache surtout à dépeindre l'atmosphère de lieux angoissants et inhabituels : le château en ruines (alter ego pétrifié de la Wilderness,) le village isolé, ou encore la campagne désertique ; il est lié à la redécouverte de l'architecture médiévale dans l'Angleterre de la fin du 18ième siècle - Horace Walpole s'est ainsi fait construire un faux château médiéval ( de 1750 à 1764). 
De ces lieux et de cette architecture inquiétants parcourus de labyrinthes, de couloirs naîtra son avatar le plus connu le château hanté.
D'autre part la naissance du roman gothique est contemporain d'une esthétique de la Mort qui apparait alors en Angleterre.
En outre Francis Lacassin précise que le Château d'Otrante, œuvre fondatrice de cette vague de ténèbres qui va s'étendre, est "un véritable manifeste présurréaliste dirigé contre la philosophie rationaliste et scientifique de son temps". 
Et Thomas Pynchon n'est pas en reste, lui qui voit le roman gothique comme "l'affirmation d'une forme de nostalgie pour l'Âge des miracles, c'est-à-dire pour ces temps anciens où chaque chose était supposée possible et où le monde était peuplé de géants, de dragons et de sortilèges, des temps dont la magie a été évincé par la simple mécanique de l'Ère de la Raison". (Tommaso Pincio Face à Pynchon Lot 49) 

Diabolique coup de pied de l'âne de la part du gothique que de prendre place dans le nec plus ultra de la science du XXIième siècle, l'Event Horizon.


Mais Event Horizon, le vaisseau de l'au-delà (selon son titre français) n'est pas seulement un manifeste gothique c'est aussi selon moi un film lovecraftien.

Lovecraft c'est l'univers du XIV° siècle
expliqué par la science du XXII° siècle ...
......................................... Anonyme



C'est-à-dire un film "pensé à partir" de Lovecraft ; l'extrait de son roman, Les Montagnes hallucinées (lu par Philippe Bertin) pourrait s'appliquer tel quel à la description du vaisseau l'Event Horizon.
En outre, et pour conclure je vous propose un cadavre exquis (défini dans le Dictionnaire abrégé du surréalisme 1938) juste retour des choses lorsque l'on connait les liens entre le "gothique" et les surréalistes, or donc disais-je un cadavre exquis à partir de citations du livre de Stephen King L'Anatomie de l'horreur (sur Lovecraft) où la synchronicité remplace le hasard, et résume monstrueusement bien le film de Paul W. S. Anderson :

H. P. Lovecraft, le prince sombre et baroque de l'horreur du XIX° siècle ; (s)es meilleurs nouvelles nous font appréhender l'immensité de l'univers où nous demeurons et suggèrent l'existence de forces obscures et assoupies dont le moindre soupir suffirait à nous détruire : c'est ce concept de mal extérieur qui est le plus grandiose. mais le sexe continuera d'être un des principaux moteurs de l'horreur, même quand il est présenté de façon déguisé et quasiment freudienne, à l'instar de Cthulhu, la création vaginale de Lovecraft. [..]

vendredi 24 juin 2011

The Ward de John Carpenter

... Avec The Ward, John Carpenter fait comme chacun sait son retour sur le grand écran : dix ans séparent  Ghosts of Mars (que j'aime beaucoup) de The Ward.




Même si ses deux réalisations pour la télévision dans le cadre de l'anthologie Les Maîtres de l'Horreur m'avaient peu enthousiasmé, même si j'ai abandonné bien avant la fin Dark Star (film de 1974 certes, mais que j'ai seulement eu l'occasion de regarder il y a peu de temps), j'attendais avec intérêt son nouveau film The Ward.


Une jeune femme est appréhendée du côté de North Bend (Oregon) vers le milieu des années 60 par deux officiers de police : elle vient de mettre le feu à une maison.
Internée dans un hôpital psychiatrique dans une unité dont on ne saura que peu de chose, sinon qu'elle est séparée du reste de l'hôpital.  Dans cette unité se trouvent déjà trois autres jeunes femmes .... et un tueur !


... Si John Carpenter semble n'avoir pas perdu la main, The Ward s'appuie sur un scénario, de Michael et Shawn Rasmussen, dont le dénouement a heureusement été à la hauteur de mes attentes. Les personnages sont joliment interprétés et la musique (qui n'est pas de Carpenter) apporte l'ambiance qu'il faut quand il faut.


Si vous avez aimé



Si vous avez aimé Grant Morrison sur la Doom Patrol, le roman de Dennis Lehane : Shutter Island ou encore Fight Club vous apprécierez (peut-être) The Ward


... Un bien beau retour de John Carpenter derrière la caméra pour un chouette divertissement, j'ai connu des nouvelles bien moins engageantes.

jeudi 23 juin 2011

Cthulhu, HPL & Breccia

... Un extrait du livre Les Mythes de Cthulhu d'Alberto Breccia où ce dernier illustre des nouvelles d'Howard Phillips Lovecraft (Rackham).

mercredi 22 juin 2011

Voyage dans le temps avec H.-P. Lovecraft (FIN)



... Je n'avais pas d'éducation universitaire - faute de moyens pécuniaires - mais cela ne m'arrêta pas : les lettres érudites d'H.P.L. équivalaient à un cours de culture générale par correspondance. Lovecraft me tenait lieu d'université.
 ... Je me procurai une machine à écrire d'occasion, que je posai sur la table de bridge d'occasion, dans ma chambre ; puis je me mis au travail.
... Six semaines après ma sortie du lycée, je vendais ma première nouvelle à Weird Tales.
... Et voilà comment, grâce à H.P. Lovecraft, je trouvai un métier.
... Ce sont tous ces moments-là que je revécus quarante ans plus tard, à la première Convention Mondiale du Fantastique, alors que je m'adressais aux convives du banquet.
... Ce fut également là que mon voyage dans le temps boucla la boucle. Car, quelques minutes plus tard je recevais le "Lifetime Award" de la convention, destiné à récompenser un écrivain pour l'ensemble de son œuvre. C'était un honneur auquel, sincèrement, je ne m'attendais pas, et que je ne méritais sans doute pas ... mais rien n'aurait pu me faire plus plaisir que de tenir entre mes mains ce buste de Lovecraft superbement sculpté par Grahan Wilson.

... Tout en relisant ces lignes, je regarde, à l'autre bout de la pièce, sur ma bibliothèque, ce trophée qui m'a été remis voici seulement quelques semaines, à Providence. Et, une fois encore, je me surprend à voyager dans le temps : je revois la cérémonie du banquet .. la Californie de 1937, lumineuse et insouciante ... l'époque de ma correspondance et de mes débuts d'écrivain à Milwaukee, au 620 Knapp Street .. le temps de mon enfance, à Chicago, et ce jour de 1927 où, pour la première fois, je tombais sur la signature de Lovecraft dans ce fameux numéro de Weid Tales. Je vois une image paternelle, un ami, un artisan de mon destin, un compagnon de route, un voyageur dans le temps - comme moi.
... Je ne sais comment se terminera mon propre voyage. Mais je suis sûr d'une chose : Lovecraft poursuivra son chemin, dans le temps et dans l'espace, jusqu'à la place qui lui est réservée dans ce monde de merveilles qu'il a créé ; un monde qui durera aussi longtemps que l'homme osera imaginer - et rêver.

Time-travelling with H.-P. Lovecraft, Fantasy correspondent (1976) Robert Bloch.
Traduit par Gérard de Chergé, Le démon Noir, éditions Clancier-Guénaud (1983).

mardi 21 juin 2011

Voyage dans le temps avec H.-P. Lovecraft (suite..)

... Où il est question d'une décision importante qui orientera la vie de Robert Bloch.


... J'étais un fanatique de Weird Tales. Ma drogue à moi, ce n'était pas le L.S.D. ... c'était H.P.L.... Évidemment, le numéro que j'achetais ne contenait pas toujours une nouvelle de Lovecraft. En vérité, très peu d'histoires écrites de sa plume parurent durant cette période. Mais chaque mois, dans le courrier des lecteurs du magazine, je relevais des références à des histoires publiées avant ma découverte de H.P.L. Malheureusement, les numéros correspondants étaient épuisés.

... Le fait de lire des jugements élogieux sur ces récits introuvables me mettait au supplice. Finalement, n'y tenant plus, torturé par un désir effréné qui ne me laissait pas de répit, je m'installais pour écrire ma première lettre de fan à M. Lovecraft, aux bons soins du magazine. Dans ma lettre, je demandais à l'auteur si, par hasard, il ne pouvait m'indiquer un moyen de me procurer les numéros contenant les nouvelles qui me manquaient.... L'année 1933 ne fut pas précisément mirobolante pour la plupart des habitants de ce monde tourmenté par la Dépression, mais la chance me favorisa.... Lovecraft répondit à ma lettre. Il m'informait qu'il était sur le point de déménager de son appartement du 10 Barnes Street, et qu'il avait récemment fait l'inventaire de sa bibliothèque. Il m'envoyait une liste complète de ses œuvres publiées, en déclarant qu'il serait très heureux de me prêter celles qui m'intéressaient. Il joignait également une liste des livres fantastiques qu'il possédait ; si je le désirais, je pourrais par la même occasion lui emprunter ces ouvrages.  ... Sa réponse était datée du 22 avril 1933. A compter de ce jour, une nouvelle vie commença pour moi.
... Je ne m'étendrai pas ici sur sa gentillesse ; qu'il me suffise de dire que sa lettre éblouit le jeune garçon, simple et naïf, qui déjà idolâtrait ce grand auteur - lequel, dans mon esprit, menait une existence brillante et passionnante à l'autre bout du pays, dans l'Est.... A partir de ce moment-là, je correspondis avec H.P.L. jusqu'à sa mort, en 1937. Dans ses lettres, il me poussa à prendre contact avec d'autres écrivains et des membres de ce qui, par la suite, devait être connu sous le nom de "Cercle Lovecraft" : Clark Ashton Smith, Henry S. Whitehead, Long, Wandrei, August Derleth, J. Vernon Shea, Robert Barlow, Bernard Austin Dwyer, Willis Conover et bien d'autres. Mais c'était Lovecraft qui m'importait et ce fut Lovecraft qui - au bout de sa quatrième ou cinquième lettre - me suggéra d'écrire des histoires fantastiques de mon cru. Si je m'y décidais - ajouta-t-il - il se ferait un plaisir de lire mes essais et de me dispenser critiques et conseils.... Je ne me fis pas prier d'avantage. J'écrivis, il lut ... et ne formula aucune critique. Au lieu de cela, il me prodigua ce dont j'avais le plus besoin à ce moment-là : des compliments et des encouragements. Il me fit des suggestions constructives, infiniment profitables, en s'arrangeant toujours pour les présenter de manière à me remonter le moral.... Mes parents approuvèrent, mais certains autres à qui je montrai mes premières œuvres n'eurent pas des réactions aussi flatteuses. Mon professeur d'anglais, s'il admirait mes dissertations, n'apprécia que modérément mes histoires fantastiques, et il manifesta ouvertement sa réprobation lorsque j'exprimai devant la classe mon estime pour un écrivaillon de pulp-magazine. August Derleth, qui devint l'un de mes correspondants réguliers, lut quelques-unes de mes premières nouvelles et, un jour, alla jusqu'à me dire que je ne présentait aucune disposition pour le métier d'écrivain. Enfin mes premiers récits achevés - Lilies, La Grimace de la Goule et Le Lotus Noir - furent refusés sans appel par Farnsworth Wright, le rédacteur en chef de Weird Tales.... Mais l'intérêt et l'inspiration de Lovecraft m'encouragèrent à poursuivre. Et quand je quittai le lycée, en juin 1934, ce furent cet intérêt et cette inspiration qui décidèrent de mon avenir.... Pourtant, à cette sombre époque, il ne semblait pas y avoir beaucoup d'avenir pour un garçon de dix-sept ans. il n'y avait pas d'emploi pour les jeunes sans expérience ; et il était impossible, sans emploi, d'acquérir de l'expérience. on pouvait s'engager dans le Civilian Conservation Corps, qui réalisait un projet fédéral consistant à construire des routes et des barrages dans les forêts du nord. cela s'apparentait au travail à la chaîne, et ça rapportait exactement trente dollars par mois - salaire dont il fallait envoyer la moitié à se parents. ce fut le seul poste disponible que je pus trouver ; pour une raison ou pour une autre, ça ne me tenta pas.... Ayant le choix entre travailler ou mourir de faim, je résolus de combiner les deux en devenant écrivain. 


(À suivre ....)

lundi 20 juin 2011

Voyage dans le temps avec H.-P. Lovecraft (suite..)

... Suite de ce voyage dans le temps auquel Robert Bloch nous convie .....

... Ces souvenirs remontaient encore plus loin : au milieu des années vingt, à un monde totalement étranger aux jeunes d'aujourd'hui. C'était un monde dans lequel les voyages dans le temps et dans l'espace étaient extrêmement limités ; un monde dans lequel les longs trajets en automobile faisaient figure d'aventures audacieuses, et dans lequel les voyages en train ou en bateau à vapeur étaient des luxes réservés aux riches. C'étaient un monde dans lequel le ronflement d'un "aéroplane" faisait accourir les gens dans la rue, les yeux levés au ciel pour contempler cette nouvelle invention.
... Dans ce monde-là, à cette époque, la plupart d'entre nous ne voyageaient pas. A la place nous lisions.
... Nos lectures nous transportaient dans des contrées lointaines que ni les voitures, ni les trains, les bateaux, ni les avions n'avaient jamais explorées. Un monde dans lequel il restait encore des millions de kilomètres carrés de montagnes, de déserts et de jungles inaccessibles à l'homme civilisés ; un monde où les cannibales et les coupeurs de têtes existaient réellement, un monde de sauvagerie et de superstition, de cultes étrangers et de coutumes mystérieuses..
... La radio offrait un accès limités à l'information et à la culture, par le biais d'appareils équipés d'écouteurs. La télévision était un rêve éloigné, et le cinéma - encore au stade des films muets - nous donnait un aperçu des réalités extérieures grâce aux actualités hebdomadaires et à quelques documentaires.
... Dans ces conditions, il nous était facile de croire à l'existence possible de ce que nous lisions dans les ouvrages de fiction : ces récits de villes perdues et de civilisations oubliées, profondément enfouies dans les vastes espaces de continents inexplorés. Peut-être le Monde Perdu de Conan Doyle existait-il sur quelque plateau d'Amérique du Sud. Peut-être un mystérieux Docteur Fu Manchu était-il tapi au cœur de Londres, et peut-être qu'un Tarzan en chair et en os se balançait d'arbre en arbre au fin fond de la jungle africaine. Einstein restructurait le concept de l'univers cosmique et Freud étudiait l'univers intérieur du cerveau humain, mais la plupart d'entre nous ignoraient encore ces recherches. Nous vivions dans un monde où la lecture levait tous les obstacles : un monde d'imagination. Là, tout était possible ; même l'existence de monstres et de fantômes.
... On pouvait très facilement rencontrer les monstres et les fantômes dans leur milieu naturel : les pages de Weird Tales.


... Ce périodique, imprimé sur du papier de mauvaise qualité se proclamait "Le Magazine Unique" - ce qu'il était effectivement à la fin des années vingt et au début des années trente. A une époque où la plupart des revues se vendait une dime (dix cents), celle-ci coûtait un quarter (vingt-cinq cents). En un temps où les rééditions en format poche n'existaient pas et où on trouvait très peu - voire pas du tout - d'œuvres fantastiques contemporaines en livre reliés, Weird Tales constituait une passionnante exception.
... Personnellement, j'avais découvert ce magazine à l'âge de dix ans dans un kiosque de la gare du Nord-Ouest, à Chicago. Dans un accès de générosité, ma tante m'avait proposé de choisir l'une des revue sur l'éventaire ; l'enfant doux et innocent que j'étais jeta aussitôt son dévolu sur Weird Tales.
... C'est ainsi que je découvris les œuvres de  H.P. Lovecraft. ce n'était pas le plus populaire des auteurs du magazine ;  pour autant que je me souvienne, il n'a jamais eu droit de son vivant, à une illustration de couverture pour l'une de ses histoires. Mais si les nouvelles de Seabury Quinn, de Clark Ashton Smith, de Frank Belknap Long, de E. Hoffman Price, de Donald Wanderei et d'Edmond Hamilton me plaisaient, ainsi que celles de Robert E. Howard (à part le cycle de Conan), c'étaient les récits de Lovecraft qui m'impressionnaient le plus.
... Six années passèrent, au terme desquelles nous nous installâmes à Milwaukee, à East Knapp Street. C'était en 1933 ; la Dépression étranglait le monde, et ma famille n'échappait pas à la son étreinte. Lycéens, je recevais un dollar par mois d'argent de poche. Cette somme princière devait couvrir tous mes frais : billets de cinéma, sucres d'orge, cornets de glace, livres de prêt, timbres de collection et d'autres somptueuses extravagances. Et malgré mon goût immodéré pour ces luxes divers, je mettais de côté un quart de cet argent pour l'achat mensuel de Weird Tales.
... L'immeuble de Knapp Street où nous habitions était situé dans un quartier résidentiel. A un paté de maison au nord, sur Odgen Avenue, se trouvait un centre commercial. Il y avait parmi les magasins un bureau de tabac tenu par deux vieilles dames célibataires. L'une vendait des cigares ; l'autre les fumait. La boutique faisait également office de bureau de poste et de confiserie ; mais pour moi, son principal attrait l'éventaire à journaux. Sur cet éventaire, le premier jour de chaque mois, était exposé le dernier numéro de Weird Tales.
... Comme la boutique ne recevait que deux ou trois exemplaires du "Magazine Unique", la prudence commandait d'effectuer son achat avec ponctualité.
... Or quels que fussent mes défauts à cet âge, je n'étais certainement pas imprudent. Et j'étais assurément ponctuel. Au point, quelquefois, d'arriver un jour ou deux trop tôt, dans l'espoir qu'il y eût de l'avance dans les livraisons.

Harold Gauer & Robert Bloch
... Comme la boutique ouvrait à sept heures du matin précises pour fournir aux clients éventuels des timbres à trois cents ou des cigares à un nickel, je me faisais un devoir d'être là dès l'ouverture des portes - ou même avant.Afin de ne risquer aucun retard, je sortais généralement du lit vers six heures et demie, j'enfilais en toute hâte ma culotte de golf - sans prendre le temps de fermer les assommantes boucles en métal, sous les genoux - et je descendais l'escalier en courant. Une fois dehors, au lieu de contourner le pâté de maisons - long détour qui m'aurait fait perdre, au bas mot, trente précieuse secondes - j'enfilais à toute allure la ruelle, séparant les immeubles. Je débouchais sur Ogden Avenue, juste en face de la rue où se trouvait la boutique, et je fonçais vers l'entrée, une pièce de vingt-cinq cents serrée dans ma petite main brûlante. Haletant, les pupilles dilatées, un mince filet de bave dégoulinant des commissures de mes lèvres, je faisais irruption dans le magasin.
... Et on dit que les adolescents d'aujourd'hui sont esclaves de la drogue !  

(À suivre ....)

dimanche 19 juin 2011

Voyage dans le temps avec H.-P. Lovecraft

... Un très émouvant, et très intéressant témoignage de Robert Bloch au sujet d'Howard Phillips Lovecraft (extrait du recueil Le démon Noir, éditions Clancier-Guénaud), traduit par Gérard de Chergé

... Voyager dans le temps est une aventure déconcertante.
... Je le sais, parce que je viens d'en faire l'expérience.
... Je me suis récemment trouvé à Providence, Rhode Island, en tant qu'invité d'honneur de la première Convention Mondiale du fantastique. Ce fut, à bien des égards, l'épisode le plus gratifiant - et le plus étrange - de ma vie.


... J'avais eu mon premier contact avec cette ville plus de quarante ans auparavant, à quinze cents kilomètres de distance. En 1933 - je venais alors d'avoir seize ans et je vivais à Milwaukee, dans le Wisconsin - j'écrivis une lettre de fan à H.-P. Lovecraft. La correspondance qui s'ensuivit entre nous, et qui continua jusqu'à sa mort en 1937, fut à l'origine de ma carrière d'écrivain. L'influence de son amitié et mon admiration pour son œuvre se combinèrent pour créer une affinité particulière avec Providence, cette ville où il habitait et qui servait si souvent de toile de fond à ses histoires. Mais c'est seulement l'automne dernier, en cette année 1975, que j'y suis allé pour de bon.
... Voir le théâtre de l'œuvre lovecraftienne me donna aussitôt une impression de déjà vu. Mais cela provoqua en moi une autre sensation, impossible à définir : c'était comme si je voyageais dans le temps.
... J'avais écrit en 1938 Le Rôdeur des Étoiles, une nouvelle dédiée à Lovecraft et dont il était l'un des protagonistes. Un an plus tard, il me rendait la politesse dans L'Habitué des Ténèbres, histoire qui m'était dédiée et qui m'utilisait comme personnage. Ainsi que je l'ai dit aux spectateurs de la convention, cela constitue mon unique prétention à la renommée : grâce à cette dédicace, mon nom restera probablement - sous la forme d'une note en bas de page - dans une future étude de l'œuvre de Lovecraft.
... Lors de la publication de la nouvelle, je fus singulièrement troublé de me voir, sous l'identité transparente du jeune "Robert Blake", transféré de mon appartement réel - 620 East Knapp Street, à Milwaukee - dans l'appartement réel de Lovecraft, où je menais une existence fictive - et rencontrai une mort fictive - dans le bureau même où l'histoire avait été écrite. Ce mélange de réalité et de fiction me déconcerta au plus haut point lorsque je lus la nouvelle en 1936.
... Et je ressentis la même impression, encore plus forte, le soir du 1er novembre 1975, tandis que j'écoutais Fritz Leiber lire en public L'Habitué des Ténèbres, dans la salle de conférence de l'Université de Brown. Les auditeurs furent émus par la puissance dramatique de son interprétation, mais leur réaction fut modérée par rapport à la mienne.
... Car voilà que j'écoutais, avec presque quatre décennies de recul, le récit passionnant et convaincant de ma vie et de ma mort, en un lieu situé à quelques centaines de mètres seulement de l'endroit où ces faits s'étaient censément déroulés prés de quarante ans plus tôt.
... C'était un véritable voyage dans le temps.
... Et le lendemain, lorsque je m'adressai à mon tour à l'assistance, au banquet de la convention, je me remis à voyager.
... Je me surpris à évoquer - et à revivre - ma vie d'adolescent à Milwaukee, à l'adresse même - 620 East Knapp Street - mentionnée par Lovecraft dans sa nouvelle.


... Ce que je n'ai pas dit à mes auditeurs, c'est que le 620 East Knapp Street n'existe plus ; quand je suis retourné sur les lieux, en 1965, j'ai constaté qu'on avait rasé l'immeuble et tous ceux du quartier pour construire des bretelles d'autoroutes. Mais tandis que je parlais aux convives du banquet, le décor de mon enfance se trouvait recrée, ainsi que l'adolescent Robert Bloch (Blake ?) dont les propres souvenirs appartenaient à ce passé depuis longtemps révolus.

L'une des adaptations en bande dessinée de la nouvelle écrite par H.P. Lovecraft est disponible ici.
(À suivre ...)