dimanche 19 juin 2011

Voyage dans le temps avec H.-P. Lovecraft

... Un très émouvant, et très intéressant témoignage de Robert Bloch au sujet d'Howard Phillips Lovecraft (extrait du recueil Le démon Noir, éditions Clancier-Guénaud), traduit par Gérard de Chergé

... Voyager dans le temps est une aventure déconcertante.
... Je le sais, parce que je viens d'en faire l'expérience.
... Je me suis récemment trouvé à Providence, Rhode Island, en tant qu'invité d'honneur de la première Convention Mondiale du fantastique. Ce fut, à bien des égards, l'épisode le plus gratifiant - et le plus étrange - de ma vie.


... J'avais eu mon premier contact avec cette ville plus de quarante ans auparavant, à quinze cents kilomètres de distance. En 1933 - je venais alors d'avoir seize ans et je vivais à Milwaukee, dans le Wisconsin - j'écrivis une lettre de fan à H.-P. Lovecraft. La correspondance qui s'ensuivit entre nous, et qui continua jusqu'à sa mort en 1937, fut à l'origine de ma carrière d'écrivain. L'influence de son amitié et mon admiration pour son œuvre se combinèrent pour créer une affinité particulière avec Providence, cette ville où il habitait et qui servait si souvent de toile de fond à ses histoires. Mais c'est seulement l'automne dernier, en cette année 1975, que j'y suis allé pour de bon.
... Voir le théâtre de l'œuvre lovecraftienne me donna aussitôt une impression de déjà vu. Mais cela provoqua en moi une autre sensation, impossible à définir : c'était comme si je voyageais dans le temps.
... J'avais écrit en 1938 Le Rôdeur des Étoiles, une nouvelle dédiée à Lovecraft et dont il était l'un des protagonistes. Un an plus tard, il me rendait la politesse dans L'Habitué des Ténèbres, histoire qui m'était dédiée et qui m'utilisait comme personnage. Ainsi que je l'ai dit aux spectateurs de la convention, cela constitue mon unique prétention à la renommée : grâce à cette dédicace, mon nom restera probablement - sous la forme d'une note en bas de page - dans une future étude de l'œuvre de Lovecraft.
... Lors de la publication de la nouvelle, je fus singulièrement troublé de me voir, sous l'identité transparente du jeune "Robert Blake", transféré de mon appartement réel - 620 East Knapp Street, à Milwaukee - dans l'appartement réel de Lovecraft, où je menais une existence fictive - et rencontrai une mort fictive - dans le bureau même où l'histoire avait été écrite. Ce mélange de réalité et de fiction me déconcerta au plus haut point lorsque je lus la nouvelle en 1936.
... Et je ressentis la même impression, encore plus forte, le soir du 1er novembre 1975, tandis que j'écoutais Fritz Leiber lire en public L'Habitué des Ténèbres, dans la salle de conférence de l'Université de Brown. Les auditeurs furent émus par la puissance dramatique de son interprétation, mais leur réaction fut modérée par rapport à la mienne.
... Car voilà que j'écoutais, avec presque quatre décennies de recul, le récit passionnant et convaincant de ma vie et de ma mort, en un lieu situé à quelques centaines de mètres seulement de l'endroit où ces faits s'étaient censément déroulés prés de quarante ans plus tôt.
... C'était un véritable voyage dans le temps.
... Et le lendemain, lorsque je m'adressai à mon tour à l'assistance, au banquet de la convention, je me remis à voyager.
... Je me surpris à évoquer - et à revivre - ma vie d'adolescent à Milwaukee, à l'adresse même - 620 East Knapp Street - mentionnée par Lovecraft dans sa nouvelle.


... Ce que je n'ai pas dit à mes auditeurs, c'est que le 620 East Knapp Street n'existe plus ; quand je suis retourné sur les lieux, en 1965, j'ai constaté qu'on avait rasé l'immeuble et tous ceux du quartier pour construire des bretelles d'autoroutes. Mais tandis que je parlais aux convives du banquet, le décor de mon enfance se trouvait recrée, ainsi que l'adolescent Robert Bloch (Blake ?) dont les propres souvenirs appartenaient à ce passé depuis longtemps révolus.

L'une des adaptations en bande dessinée de la nouvelle écrite par H.P. Lovecraft est disponible ici.
(À suivre ...)

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